La Reconnaissance du second empire par les cours du Nord/01

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La Reconnaissance du second empire par les cours du Nord
Revue des Deux Mondes3e période, tome 89 (p. 515-539).
I. LA LÉGATION DE FRANCE A BERLIN EN 1852.

« J’ai besoin d’un confident, écrivait, au mois de mars 1852, le baron de Varenne, notre ministre à Berlin, à M. Thouvenel, le directeur politique au département des affaires étrangères, j’ai besoin d’un conseiller, de quelqu’un qui comprenne mes dépêches, qui me fasse remarquer que tel mot n’est pas à sa place, que tel autre est répété, que je puisse envoyer aux enquêtes, aux éclaircissemens, qui inspire confiance par sa tenue, qui ait la fibre sèche, le feu sacré des affaires ; enfin, qui, comme moi, se lève à six heures du matin. Si vous le trouvez, envoyez-le-moi. Il est essentiel qu’il sache l’allemand : ainsi, j’ai reçu hier, à quatre heures du soir, un billet très insignifiant du général de Wrangel, et ce n’est que ce matin, lorsque le chancelier est venu à son heure habituelle, à neuf heures, que j’ai pu savoir ce qu’il contenait [1]. »

Cette lettre décida du cours de ma carrière. Je traversais Paris pour me rendre à Madrid, où je venais d’être nommé second secrétaire, au moment même, où M. de Varenne réclamait un secrétaire matinal et grammatical. M. Thouvenel connaissait à fond le personnel dont il avait la direction ; il savait le fort et le faible de chacun ; les recommandations le laissaient indifférent ; là où il croyait trouver une aptitude, il allait la chercher, la mettait à l’épreuve et la signalait au ministre. Il aimait à préparer la fortune des jeunes, et sa sollicitude suivait au loin ceux qui souvent n’avaient à Paris d’autre appui que son souvenir. Trop indulgent pour moi, il estima que je répondais grosso modo à l’esquisse que M. de Varenne, paresseux et goutteux, traçait, d’une façon si originale, du parfait secrétaire. Si j’avais eu vent de ses exigences, je me serais récusé. Je venais de passer six années en Allemagne, je connaissais les intérêts multiples et divergens de ce peuple, ses passions, ses tendances ambitieuses ; je l’avais vu paisible, modeste, soumis, se jeter brusquement dans la voie révolutionnaire, et, après de violentes, de stériles agitations, revenir à son point de départ, faire litière de ses rêves de grandeur et reprendre philosophiquement le harnais fédéral. J’avais assisté à la réconciliation forcée de la Prusse avec l’Autriche, à la résurrection de la Diète que le parlement de Francfort croyait à jamais enterrée. Il me tardait d’élargir mon horizon politique, d’étudier d’autres pays et d’autres mœurs. L’Espagne parlait à mon imagination, je brûlais d’envie de la connaître. Mais il était dit que je ne franchirais pas les Pyrénées, car ce fut encore une permutation faite in extremis qui, plus tard, m’empêcha d’aller remplir à Madrid les fonctions de premier secrétaire.

On ne choisit pas ses postes, on les subit. La fortune des diplomates dépend de l’enchaînement fatal des circonstances qui les mènent en Chine plutôt qu’en Russie, en Italie plutôt qu’en Perse. Leur carrière sera brillante ou décevante, suivant la route que leur assigne l’aveugle destin. Il en est qui trouvent dans des missions ingrates, lointaines, dont personne ne se soucie, l’occasion de s’affirmer, de rendre de signalés services, tandis que leurs collègues, dans de grandes ambassades enviées de tous, mal inspirés, ou mal servis par les événemens, ne récoltent que des déboires et sont funestes à leur pays. « Je ne procède jamais à un mouvement diplomatique, me disait un ministre d’une rare conscience, sans de vives appréhensions. Je me sens troublé en songeant aux conséquences que peut avoir une nomination, soit pour le bien de l’état, soit pour le sort de l’agent. »

M. de Varenne me fit grand accueil. C’était un vétéran de la carrière : ses débuts remontaient aux premiers jours de la restauration. Soutenu par les bureaux, il avait, depuis lors, représenté la France sous toutes les latitudes et sous tous les régimes. Il avait résolu ce délicat problème à son honneur et sans rien sacrifier de sa dignité. Il s’en était tiré en ne permettant jamais à personne de s’immiscer dans nos débats intérieurs. Dès qu’un ministre ou un diplomate étranger se plaisait, dans un esprit dénigrant, à apprécier nos affaires, il l’interrompait aussitôt en lui parlant de celles de son propre pays ; la leçon manquait rarement son effet. « Un plénipotentiaire, dit La Bruyère, doit être vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu’on ne lui parle de ce qu’il ne veut pas, de ce qu’il ne doit pas savoir. »

M. de Varenne avait la finesse et l’accent traînard du Bourguignon ; il aimait et comprenait les affaires ; mais, vieux et podagre, il ne pouvait que les suivre et les diriger de son fauteuil ; il y passait ses journées, emmailloté dans des couvertures ; aussi attendait-il avec impatience le secrétaire qui devait être à la fois « son conseiller et son confident. » Il m’installa dans un petit appartement à côté du sien ; nous n’étions séparés que par un vestibule. Je ne m’appartenais plus ; il avait mis l’embargo sur ma personne. Voué aux insomnies, il n’avait aucune commisération pour le sommeil d’autrui. Rarement ma lampe s’éteignait avant minuit, et cependant, dès six heures, et souvent avant, il frappait à coups redoublés à ma porte : « Allons, cher ami, me disait-il, avec une bonhomie féroce, en chatouillant ma fibre patriotique, levez-vous, ce n’est pas en dormant qu’on sert son pays. » Il est vrai qu’il me dédommageait de la sévérité de ce régime par d’excellens procédés et une absolue confiance.

Les représentans des grandes puissances doivent avoir à leur service une clientèle, « des familiers, pour savoir ce qui se fait dans les ministères, ce qui se dit dans le corps diplomatique. C’est moins par de fastueuses réceptions qu’ils y arrivent que par une table recherchée, toujours ouverte. Le baron de Varenne avait à cet égard d’excellens principes, tirés des bonnes traditions : son cuisinier était parfait, ses vins remarquables. Il croyait à la vertu des truffes et du vin de Champagne en politique. Il dédaignait les frivoles et les mondains ; ses invitations ne s’adressaient qu’aux gens utiles, aux fonctionnaires qui sont au courant des affaires, aux chambellans qui racontent les menus faits de la cour, et surtout aux représentans des petits états, toujours disposés à payer l’écot d’un bon dîner par une information ou par la communication d’un document. Nous en avions plus d’un à notre dévotion ; ils ne croyaient pas manquer à leurs devoirs, en révélant à la France, qu’ils tenaient pour la protectrice éventuelle de leur autonomie, ce qu’on lui cachait. L’Allemagne n’était pas en 1852 ce qu’elle est aujourd’hui ; les cours allemandes se méfiaient de la Prusse, comme la souris du chat ; elles cherchaient à se prémunir contre ses convoitises en nous les signalant.

La tâche de la diplomatie française au lendemain du coup d’état était ingrate. Elle représentait un état de choses mal défini, précaire, transitoire, la préface d’un règne menaçant. Il fallait qu’elle payât de sa personne, qu’elle se mît en frais pour atténuer, par sa tenue et son hospitalité, le mauvais vouloir qu’on témoignait, dans des cours imbues de préjugés, à un régime dont les origines étaient violentes et les tendances suspectes. Des diplomates improvisés se seraient usés en efforts infructueux. Les agens qui ont derrière eux une longue carrière, seuls sont en état, dans les heures de transition, lorsque les rapports internationaux se trouvent en question, de combattre les préventions et d’attirer les sympathies par leurs relations et par la confiance que personnellement ils inspirent.

La France était mal vue en 1852. La révolution de 1858 avait bouleversé l’Europe, mis en question l’ordre social. Le prince Louis-Napoléon, il est vrai, par le coup d’état du 2 décembre, avait raffermi les trônes, mais son avènement n’était pas moins considéré comme une atteinte au congrès de Vienne, qui avait frappé de déchéance perpétuelle la famille des Bonaparte. Si l’empire n’était pas encore proclamé, au dire de M. Thiers il était fait. Aussi les appréhensions dans les grandes cours étaient-elles vives, la sainte-alliance se sentait menacée ; on prévoyait qu’un Napoléon, par la fatalité de ses origines, serait amené à vouloir déchirer les traités de 1815. « Méfiez-vous du changement qui se prépare en France, écrivait le duc de Wellington peu de semaines avant sa mort ; Louis-Napoléon a besoin de conserver sa popularité, et Dieu sait où cela peut le mener [2] ! »

Toutes les grandes puissances, en principe, étaient d’accord sur l’urgence de se prémunir, par d’inviolables garanties, contre les dangers qu’elles appréhendaient. Mais le difficile était de s’entendre sur la nature de ces garanties et de les préciser. Mettre l’élu du suffrage universel en face d’un ultimatum, imposer à un gouvernement naissant qui, pour se consolider, avait besoin de prestige, d’humiliantes conditions, n’était-ce pas provoquer les complications qu’on avait à cœur de conjurer ? N’était-ce pas méconnaître les services que le prince-président avait rendus à la cause de l’ordre, si profondément troublé depuis 1848 ?

Ces graves questions étaient, avec plus ou moins de passion et de sincérité, débattues dans toutes les chancelleries ; on rédigeait des mémoires, on échangeait des notes.


II. — L’EMPEREUR NICOLAS.

L’empereur Nicolas était l’âme des pourparlers qui se poursuivaient secrètement entre les cabinets, au sujet d’une transformation gouvernementale en France. Sa parole était écoutée, son exemple suivi. Les souverains voyaient en lui le défenseur résolu de leurs trônes et l’adversaire implacable de la révolution. Mais, ostensiblement, dans les paroles qu’il échangeait avec notre ambassadeur, il se défendait de tout sentiment hostile pour l’élu du suffrage universel.

« L’empereur Nicolas, écrivait le marquis de Castelbajac, notre ministre à Pétersbourg, est un prince très excentrique, très difficile à connaître, tant il y a de disparate entre ses qualités et ses défauts. Il inspire la crainte et le respect à sa famille et à tout ce qui l’entoure ; il est ami sûr et souvent d’une délicatesse de cœur comme une jeune femme romanesque, et puis dur, intraitable pour les moindres fautes, et ne revenant jamais quand il a brisé un de ses instrumens. Il a un jugement droit et sain que l’adulation de ses courtisans, et même celle des rois ses alliés, peut obscurcir parfois, mais non altérer complètement. Il est très sensible à la confiance et très blessé de la méfiance ; il est très sensible aussi, non pas précisément à l’éloge, mais à l’approbation de ses actes, et c’est toujours entre ces deux écueils qu’il faut marcher avec lui. C’est une position difficile pour un diplomate étranger qui a à sauvegarder à la fois sa propre dignité et, ce qui est plus important, celle du gouvernement qu’il représente. Toutefois, il est bien disposé personnellement et même politiquement pour le prince Louis, et, bien qu’il en coûte à son caractère entier d’agir contrairement à ses principes hautement proclamés, il ne nous suscitera ni obstacles ni embarras sérieux. Mais il faut sans cesse combattre des correspondances malveillantes qui ne manquent pas. Heureusement qu’il est franc et vaut mieux à lui tout seul que tous ses ministres et tous ses courtisans. »

Le général de Castelbajac, dans ses épanchemens avec M. Thouvenel, disait encore : « Les rapports de la diplomatie officielle, et surtout ceux de la diplomatie occulte [3] qui arrivent de Paris, ne me facilitent pas la tâche. Ils détruisent l’effet de mon langage. Les correspondances de M. de Kisselef, cependant, ne sont pas malveillantes pour le prince-président, mais elles se ressentent de ses relations sociales ; il a de la peine à se dégager des vieux politiques, des hommes éminens sans doute, qu’on était habitué, à considérer comme les oracles de l’opinion, et qui se sont si étonnamment mépris sur celle de la France.

« L’empereur Nicolas, heureusement, n’est pas toujours accessible à ces commérages ; ses idées élevées et sincèrement chrétiennes le portent vers tout ce qui est grand et utile aux intérêts conservateurs. Toutefois, la proclamation de l’empire pourrait bien rencontrer ici des difficultés, si nous voulions, comme Louis XVIII l’a fait pour la légitimité, faire remonter l’empire à la mort de Napoléon Ier ou du duc de Reichstadt, au lieu de lui donner l’origine populaire et élective qu’a déjà eue la présidence décennale au 20 décembre. L’empereur admire le prince Louis-Napoléon, il le considère comme le sauveur de la France ; mais il croit, lui souverain absolu, que la république est encore pour longtemps la plus forte digue à opposer au flot démagogique. Il paraîtra étrange, ajoutait le général, aux hommes qui ne le connaissent pas, et même à ceux qui le connaissent, qu’il nous conseille la continuation de la république. Mais quand il dit : « Restez dans la république forte et conservatrice, et gardez-vous de l’empire, » c’est loyalement le conseil d’un ami qui signale le danger et veut vous en éloigner. »

Le marquis de Castelbajac était sous le charme de l’empereur Nicolas ; il le tenait pour un ami sincère de la France ; il allait jusqu’à le représenter comme un admirateur du prince Louis-Napoléon. Il croyait qu’en nous donnant le singulier conseil de ne pas changer la forme de notre gouvernement et de rester en république, il n’avait en vue que notre intérêt. Il se méprenait, malgré la finesse de son esprit, sinon sur ses sentimens, du moins sur sa politique. Il ne pouvait convenir au tsar de laisser se consolider en France un gouvernement fort, autoritaire, concentrant dans ses mains, sans contrôle, l’action diplomatique et militaire, et revendiquant comme lui le rôle de défenseur de l’ordre européen. En entravant le retour à la monarchie, comme plus tard M. de Bismarck devait le faire, à son exemple, il espérait nous rendre les alliances impossibles et forcer notre politique, vouée à graviter autour de la sienne, à lui servir d’appoint. Il avait besoin du spectre révolutionnaire pour maintenir sous sa coupe les dynasties dont il s’était constitué le protecteur. Il désirait une France impuissante, absorbée par ses luttes intestines, pour réaliser plus aisément ses desseins en Orient, de connivence avec l’Angleterre, qu’il s’efforçait de capter par l’appât de l’Egypte et de Chypre. Aussi ne voulait-il admettre qu’une présidence et tout au plus un empire à vie, précaire, laissant le champ libre aux revendications, aux brigues et aux cabales des partis. Il se méfiait d’ailleurs des tendances du prince ; il ne voyait pas sans inquiétude ses actes contredire ses paroles. La présence officielle de généraux révolutionnaires au Champ de Mars, le 10 mai, à la fête de la distribution des aigles, et surtout l’apparition des uniformes de la légion polonaise, l’avaient ulcéré [4], et il ne lui pardonnait pas d’avoir dit dans son discours de Bordeaux : « Lorsque la France est satisfaite, l’Europe est tranquille. » — « Cette phrase, avait écrit le général de Castelbajac, a quelque peu fait tressaillir l’orgueil des vieux Russes, et l’empereur s’est écrié : « La France s’imagine donc qu’elle est l’axe du monde ? »

Solliciter l’appui de la Russie et pactiser avec la Pologne, rassurer l’Europe et la froisser par une affirmation hautaine, n’était pas, à coup sûr, le fait d’un esprit sagement pondéré.

Le prince-président ne se laissait pas décourager par le ton protecteur et la froide réserve que le tsar opposait à ses avances ; il persistait, malgré son mauvais vouloir pour la restauration de l’empire, à solliciter son appui, à lui offrir son alliance. Pour dissiper ses préventions et s’assurer ses sympathies, il frappait à toutes les portes et recourait à tous les moyens, aux envoyés secrets et aux femmes élégantes que la cour de Russie entretenait dans nos salons et dans nos alcôves pour être renseignée. Louis-Napoléon ne s’apercevait pas qu’on le payait d’eau bénite, qu’il se butait contre d’invincibles préjugés, et que pour les souverains de droit divin, et pour l’empereur de Russie particulièrement, il ne serait jamais qu’un parvenu de la fortune. S’il avait médité ses correspondances d’Allemagne, il eût renoncé à de vaines, à d’humbles démarches. M. de Varenne caractérisait avec une rude franchise, sans se préoccuper cette fois de la ponctuation de ses dépêches, ces décevantes sollicitations, à propos d’une mission secrète, qu’un familier de l’Elysée était venu remplir à Berlin auprès du tsar, qui appréciait sa verve et son franc-parler : « Nous ne réussirons pas, écrivait notre ministre, à dissiper les préventions des cours du Nord, car nous ne sommes pas en état de leur offrir les garanties qu’elles réclament. Ne vaudrait-il pas mieux dès lors se renfermer dans l’attitude que donne le droit uni à la force, nous montrer corrects dans nos procédés sans affecter d’empressement, mener nos affaires sans tenir compte du jugement qu’on en porte ; éviter les démarches qu’on pourrait considérer comme des actes de déférence et de timidité, et qui, d’ailleurs, ne changeront rien au fond des choses ? Cette marche, à mon avis, serait la plus sûre, la plus digne, et je pense qu’elle serait aussi la plus utile et la plus propre à pénétrer les étrangers de notre ferme résolution de ne pas leur permettre de s’immiscer dans nos affaires.. »

Les appréciations des agens varient suivant leur caractère ; leur expérience et l’intensité de leur patriotisme. Le baron de Varenne recommandait une attitude digne, réservée, résolue. Il avait vieilli au contact des affaires, il connaissait la valeur des protestations ; il jugeait notre situation en réaliste, convaincu que la France révolutionnaire, et, à plus forte raison, impériale, ne serait acceptée qu’à contre-cœur par l’Europe monarchique, et qu’elle ne s’imposerait que par sa puissance militaire et par son ascendant moral.

Le marquis de Castelbajac estimait, au contraire, que le prince-président ne consoliderait son pouvoir qu’en s’assurant les bonnes grâces du cabinet de Pétersbourg par sa déférence. Ancien dans l’armée, mais nouveau-venu dans la diplomatie, subjugué par les allures majestueuses de l’empereur Nicolas et par son esprit chevaleresque, il transmettait à Paris les conseils qu’on nous prodiguait, avec la ferveur d’un néophyte. Il acceptait, comme paroles d’évangile, les protestations amicales. C’est au prince Louis-Napoléon qu’il faisait remonter les attentions dont il était personnellement l’objet, et qu’il devait moins à ses fonctions officielles qu’à son aménité, à ses épaulettes et à ses antécédens légitimistes. « L’empereur Nicolas est au-dessus des finasseries politiques, écrivait-il dans une heure d’optimisme, sans se douter du marché que, derrière son dos, on proposait à sir Hamilton Seymour ; son cœur noble et généreux, son caractère franc, énergique, le disposent à la confiance pour les hommes qu’il estime. Grâce à sa haute raison et à ses bonnes dispositions, je suis maître de la position. Nous n’en sommes pas encore ici à l’intimité qui existait sous Charles X, mais nous sommes plus avancés que ne l’a été Louis-Philippe après dix-huit ans de règne. Ce sera, en un mot, pour plusieurs années, un mariage de raison, fondé sur l’estime et les intérêts réciproques, avec les bons procédés et les égards qui devront rendre cette union paisible et profitable. »


III. — DEUX INCIDENS DIPLOMATIQUES A BERLIN.

Le langage des diplomates n’est pas toujours un baromètre infaillible, mais, quelle que soit leur habileté ou leur ignorance, — car plus souvent qu’on ne pense ils ne sont pas renseignés, — leur attitude ne révèle pas moins, à ceux qui ont de l’intuition, les tendances des cours qu’ils représentent. Or, en 1852, les propos des agens russes en Allemagne ne répondaient pas aux bonnes dispositions qu’on nous témoignait à Pétersbourg. A Berlin, le baron de Budberg faisait ouvertement campagne contre la France ; il excitait les méfiances et ravivait les souvenirs de 1813. Il n’était pas aimable avec l’envoyé du prince-président ; il l’appelait : « paysan du Danube, » et n’entretenait avec lui que de froids rapports ; il affectait de l’ignorer, si bien qu’un jour il donna un bal sans l’inviter, tout en conviant son personnel. Ce fut une faute qu’il eut à regretter. M. de Varenne avait « la fibre sèche ; » il ne permettait pas qu’on lui manquât. L’occasion s’offrait à lui de s’affirmer politiquement et d’infliger une leçon à un collègue qui, trop volontiers, oubliait les convenances internationales. Il ne la laissa pas échapper. Il donna à son tour un grand bal, auquel il convia, sauf le ministre, tout le personnel de la légation de Russie. M. de Budberg s’aperçut que les rieurs n’étaient pas de son côté, que tous ceux qu’il avait froissés par ses hauteurs et ses propos, — et ils étaient nombreux, — se frottaient les mains. La crainte d’être désavoué par sa cour lui donna à réfléchir. Pour remettre les choses en état et désarmer son collègue, il l’invita, la veille du bal, à un grand dîner officiel, en annonçant qu’il était donné en son honneur. C’était un acte de repentance. Il en fut pour ses frais. M. de Varenne accepta galamment l’invitation, mais ne se laissa pas attendrir. Ennemi des fêtes, il ne s’était imposé les ennuis d’un bal que dans une pensée politique ; il n’entendait pas en perdre le bénéfice.

L’incident fit grand bruit à la cour et dans les salons ; tout le monde en saisit la moralité. « Mon démêlé avec M. de Budberg, écrivait M. de Varenne, a du retentissement ; on en conclut que je n’ai pas peur de lui, et cela me fait honneur. L’audience confidentielle que le roi m’a donnée ce matin m’autorise à croire que ma réponse au procédé de l’envoyé russe n’a pas déplu à Sa Majesté. » Frédéric-Guillaume, en effet, malgré sa tendresse pour la Russie, n’était pas fâché de la leçon infligée à sa diplomatie. « On trouve toujours dans l’adversité de ses amis quelque chose qui ne déplaît pas, » a dit La Rochefoucauld.

Notre envoyé fut moins bien inspiré, quelques mois plus tard, en voulant célébrer solennellement et publiquement la fête du 15 août. Il est vrai que le département des affaires étrangères en avait fait en quelque sorte un devoir à ses agens, en leur rappelant, dans une circulaire ambiguë, que le 15 août était une date nationale. La circulaire était impolitique, intempestive. C’était une aberration de vouloir célébrer à l’étranger, publiquement, nos gloires passées. L’empire, qui partout inspirait les plus vives appréhensions, n’était pas encore proclamé, et tout indiquait qu’il ne serait pas reconnu sans résistance : la sagesse nous prescrivait la modestie, l’effacement. Mais M. de Varenne, travaillé par la goutte, était à ce moment d’humeur batailleuse ; au lieu d’interpréter ses instructions dans le sens le plus étroit en les adaptant aux circonstances, un instant il perdit son sang-froid habituel. Il voulut faire chanter un Te Deum dans l’église Sainte-Edwige, donner un grand banquet, et terminer la fête par une brillante illumination de la façade de la légation, sans se demander si ces démonstrations ne raviveraient pas à Berlin de fâcheux souvenirs : l’occupation française après Iéna. — Il allait gratuitement au-devant d’une défaite et nous exposait à un conflit diplomatique.

Le gouvernement prussien était résolu, en effet, à ne tolérer aucune manifestation extérieure, et il nous revenait de bonne source que les ministres et les dignitaires de la cour déclineraient, de par ordre du roi, toute invitation. Pour colorer leur refus éventuel, ils affectaient subitement des goûts champêtres ; déjà le président du conseil, le baron de Manteuffel, était parti pour sa terre de Lusace. M. de Varenne n’en persistait pas moins à vouloir célébrer avec éclat la fête du 15 août. Il fallut la croix et la bannière pour tempérer son ardeur, car, sous l’impression de la malencontreuse dépêche, il avait hâtivement commandé les illuminations et arrêté avec son chef le menu d’un somptueux festin.

Un ambassadeur jouit dans son hôtel du bénéfice de l’exterritorialité ; il peut y fêter son souverain comme bon lui semble. Il ne saurait se livrer à des démonstrations nationales dans une église, sans l’assentiment du gouvernement auprès duquel il est accrédité. M. de Varenne n’était pas de cet avis ; il invoquait ses immunités diplomatiques : il n’admettait pas qu’on pût s’opposer à un service divin ; il tenait à un Te Deum, il voulait des fleurs à profusion, des tentures, et des chants avec accompagnement d’orchestre. Je fus chargé de la délicate mission de m’entendre avec le curé sur l’heure et l’ordonnancement de la cérémonie. Dès les premières paroles échangées, je me sentis engagé sur un terrain scabreux ; je compris que je me heurterais contre un inflexible non possumus. L’hésitation n’était pas permise ; je transgressai mes instructions, et, au risque d’être désavoué, je réduisis ma demande à une simple messe de dévotion, qu’on ne pouvait nous refuser. Bien m’en prit. « Je suis heureux de constater, me dit le curé, avec un grain de malice, que vous ne songez nullement, comme on le prétendait, à un Te Deum. Vous me délivrez d’un vrai souci, car le ministre des cultes et le ministre de l’intérieur m’ont notifié l’ordre d’opposer un refus formel à la mission de France, si elle devait manifester le désir de faire célébrer dans mon église, le 15 août, un service solennel. Je vais leur écrire, ajouta-t-il en souriant, qu’ils se sont alarmés à tort. »

L’incident était vidé ; il aurait pu mal tourner et engager notre gouvernement dans le moment le plus inopportun. Nous renoncions au banquet, aux illuminations et aux chants d’allégresse, qui réellement n’étaient pas de circonstance ; mais, pour sauver les apparences et sortir avec les honneurs de la guerre d’une situation mauvaise, le personnel de la légation assista en uniforme à la messe basse de Sainte-Edwige, et, le soir, le baron de Varenne réunit autour de sa table ses secrétaires et ses attachés, avec quelques diplomates étrangers, membres de la Légion d’honneur ou particulièrement sympathiques à la France. Les envoyés d’Angleterre, de Bavière, de Bade, de Belgique et de Brunswick ne craignirent pas de se compromettre en buvant à la conservation du prince-président. Le ministre d’Autriche n’eut pas ce courage ; il s’excusa en disant qu’il ne pouvait pas paraître à un dîner donné en l’honneur d’un chef d’état, sans la présence de M. de Manteuffel, le ministre des affaires étrangères [5]. L’excuse sentait le casuiste ; le refus de M. de Prokesch se justifiait d’autant moins qu’il avait été jadis attaché à la personne du roi de Rome, et qu’il ne parlait jamais du duc de Reichstadt sans attendrissement. Il est vrai qu’il avait les larmes faciles et, que tout en serrant avec effusion la main de ses collègues contre son cœur, il savait « feindre le caractère le plus conforme à ses vues et à ses besoins. » « L’aplomb avec lequel il avance des faits controuvés, écrivait M. de Bismarck, toujours dur pour ses collègues, et le sang-froid avec lequel il exécute une évolution dès qu’il est surpris en flagrant délit de mensonge, dépassent tout ce que j’ai vu en ce genre [6]. » Il fallait que le baron de Prokesch dépassât réellement la mesure dans l’art de feindre pour que M. de Bismarck s’en étonnât et s’en indignât.


IV. — LES DISPOSITIONS DES COURS DU NORD.

Les sentimens de la cour de Prusse pour l’empire, à la veille de la proclamation, n’étaient rien moins que bienveillans ; on prétendait même, à Pétersbourg, qu’elle était la plus ardente à soulever des objections, à réclamer des garanties. La Gazette de la Croix, son organe habituel, justifiait ces insinuations par l’acrimonie de ses polémiques. Elle se permettait contre la personne du prince-président des sorties virulentes, diffamatoires ; elle ne s’attaquait pas avec moins de véhémence aux journaux, aux souverains et aux ministres allemands, qui se montraient courtois envers Louis-Napoléon ; elle les signalait à la vindicte publique. Voici ce qu’elle disait à l’occasion du voyage du prince-président dans les provinces de l’Est, dans un article intitulé : Un Pont et une Décoration, qui sortait, disait-on, du cabinet du roi : — « Le prince-président fait jeter un pont sur la rive allemande ; il le traverse avec son état-major, et le Moniteur annonce officiellement qu’il a passé en revue les troupes badoises rangées en bataille, et qu’il a été accueilli par elles, ainsi que par les populations du grand-duché, aux cris les plus chaleureux de : « Vive Napoléon ! » Le Moniteur se trompe, il n’y a pas eu de revue ; le commandant badois a simplement fait rendre les honneurs à un général étranger, selon l’usage, par le poste de service placé sur le rivage, et, fidèle à son devoir, il n’a poussé aucun cri. — Mais peu importe l’erreur du Moniteur, il suffit de connaître ses secrets désirs. L’imprudente Patrie complète sa pensée en accentuant l’accueil que Napoléon a reçu à Kehl ; elle dit que le grand-duché de Bade n’est plus un pays étranger : on s’approprie Bade contre son gré ! Le prince-régent de Bade fait saluer, selon l’usage, le président français à la frontière ; il a soin, en véritable prince allemand, d’éviter avec lui toute rencontre, ce qui n’empêche pas Bonaparte de pénétrer dans son pays et de lui imposer la Légion d’honneur, cet ancien signe de l’esclavage sous le joug français ! Pour ce jeune et vaillant prince, cette croix ne sera pas un signe de servage ; mais que penser d’autres souverains allemands ? Le grand-duc de Darmstadt se jette de son propre mouvement à la tête du Bonaparte ! Sans nécessité aucune, il envoie un ambassadeur à Strasbourg. Il se trouve que cet envoyé est, contre tous les usages, le baron de Dalwigk, le premier ministre, et qu’il remet au président, sans prétexte aucun, l’ordre de sa maison ! La récompense pour cet acte de soumission ne se fait pas attendre : le grand-duc de Darmstadt reçoit la Légion d’honneur ! — On prétend, ajoutait l’organe de la cour, que des sympathies pour la France se manifestent également dans les provinces rhénanes. Cela peut être vrai. Les grognards ne manquent pas sur les bords du Rhin, et il se peut qu’il y ait des députés qui préfèrent parler français plutôt que prussien. Mais, qu’on le sache, les admirateurs du bonapartisme sont des misérables ; ils oublient, en courant à Strasbourg, pour se jeter aux pieds de Louis-Napoléon et baiser ses mains, que tout Bonaparte est pour l’Allemagne un ennemi juré ; il est bon de le leur rappeler. »

Ce n’est certes pas par l’aménité des procédés que la Prusse s’est rendue maîtresse de l’Allemagne, mais bien en y entretenant artificiellement les haines internationales et en recourant à un système d’intimidation savamment et obstinément poursuivi. « Il faut rendre à la presse allemande le patriotisme obligatoire, disait M. de Bismarck dans une de ses dépêches de Francfort. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, il n’a été que trop servilement obéi.

M. de Varenne bondissait dans son fauteuil en lisant ces diatribes ; il se débarrassait de ses plaids, prenait sa canne et courait, en traînant la jambe, chez M. de Manteuffel, pour se plaindre et réclamer une sévère répression. Le président du conseil était le premier à déplorer les violences de la Gazette de la Croix, qui ne le ménageait pas toujours. Il se rendait auprès du roi l’interprète ému des doléances du ministre français, et lorsque les outrages du journal dépassaient la mesure, il obtenait parfois l’autorisation de le saisir et même de le suspendre [7]. Mais l’incorrigible Gazette bientôt reparaissait et recommençait de plus belle, certaine de caresser les passions intimes, invétérées, du souverain. Le roi passait d’ailleurs pour son secret collaborateur ; on allait même jusqu’à lui attribuer la paternité des articles les plus mordans.

Les haines sauvages que la France inspirait au parti féodal prussien ne trouvaient pas d’écho dans le midi de l’Allemagne. La France n’est pas exempte d’iniquités, trop souvent elle a troublé le monde, mais du moins sa domination n’a jamais laissé d’odieux souvenirs. Si elle avait froissé les populations conquises, dans leurs intérêts et leurs affections, les provinces rhénanes, Mayence et le Palatinat ne l’eussent pas si longtemps regrettée, et la Belgique n’eût pas en 1830 demandé à associer ses destinées aux siennes.

La Bavière, le grand-duché de Bade et le grand-duché de Hesse-Darmstadt se rappelaient sans amertume la confédération du Rhin ; ils ne partageaient pas les appréhensions que l’avènement d’un second empire provoquait à Berlin, ils y voyaient plutôt une garantie pour leur autonomie. Leur attitude irritait M. de Bismarck, il dénonçait les états de la confédération germanique à son gouvernement ; il leur faisait un crime de se montrer impatiens de continuer avec l’empereur Napoléon III les relations cordiales qu’ils avaient entretenues avec le président de la république. — « Cela jette, disait-il mélancoliquement, un triste jour sur la fragilité des liens qui unissent les gouvernemens allemands. » Il se consolait avec les propos des princes et des ministres qui partageaient ses passions. Il racontait à M. de Manteuffel que le roi des Belges, auquel il venait de se faire présenter à Wiesbaden, lui avait dit spontanément qu’il se considérait comme l’avant-garde de la Prusse ; qu’il fallait s’attendre, du côté de la France, aux choses les plus invraisemblables ; que Louis-Napoléon n’avait pas de jugement, qu’il méconnaîtrait ses propres intérêts, que son passé avait faussé son diagnostic politique, et que ses entours, soit par incapacité, soit parce qu’il les laissait dans l’ignorance sur ses intentions, n’étaient pas en état de le conseiller.

Le roi des Belges, sans contredit, était un esprit d’une grande distinction et d’une rare sagacité ; il comprenait à merveille ses intérêts, mais il méconnaissait singulièrement, il faut l’avouer, les devoirs imposés à un souverain neutre, en annonçant à M. de Bismarck, de but en blanc, qu’il se considérait comme l’avant-garde de la Prusse. Déjà, en 1840, il était allé au Johannisberg s’offrir à la coalition, peu reconnaissant envers la France, à laquelle il devait son royaume, et envers Louis-Philippe, qui lui avait donné sa fille. En 1852, tous les échos répercutaient ses cris d’alarme. « Le roi Léopold, écrivait lord Brougham, croit que Louis-Napoléon lui cherche une querelle d’Allemand à propos de sa presse. Il se flatte que l’Europe entière prendra parti pour lui. »

Les appréciations de M. de Prokesch sur l’état des choses en France, au dire de M. de Bismarck, n’étaient pas moins pessimistes. Il tenait Louis-Napoléon, qu’il disait connaître personnellement, pour un esprit téméraire, capable, le jour où il serait grisé par le succès, des plus folles entreprises. Aussi prétendait-il que le prince de Metternich envisageait l’avenir de l’Europe sous les couleurs les plus sombres, et que son maître, plein d’angoisses, se préparait à toutes les éventualités.

Les prophètes n’ont pas manqué au second empire. Ils n’ont pas cru à sa sagesse, à sa durée ; ils ont eu l’intuition de la catastrophe finale qui l’a emporté, sans pressentir, toutefois, qu’avant de sombrer il serait, par le fait d’une guerre heureuse, fugitivement l’arbitre de l’Europe. La politique extérieure est une science ; elle permet à ceux qui la possèdent de procéder par voie d’induction, du connu à l’inconnu, et de résoudre, en s’appuyant sur les données de l’expérience, sur la connaissance exacte du tempérament, des intérêts et des tendances des hommes d’état qui dirigent les affaires, les problèmes les plus obscurs.

Les cours du Nord se concertaient sur les affaires de France, sans arriver à une entente nette et précise. Les courriers de cabinet se croisaient, entre Berlin, Pétersbourg, vienne et Londres, porteurs de dépêches, de projets et de contre-projets. On parlait d’une protestation identique sous forme de note qui serait remise simultanément à Paris par les envoyés de Russie, d’Autriche et de Prusse ; il était même question d’un traité entre ces trois cours. Les pourparlers n’étaient pas douteux, mais il était difficile de les préciser, de savoir dans quelle forme et sous quelle teneur l’entente s’était effectuée. » Les cabinets du Nord, écrivait M. de Varenne, ont tout intérêt à établir qu’il n’existe aucune entente contractuelle entre eux au sujet de nos affaires : si nous avions lieu de supposer qu’un tel accord existât, nous ferions des préparatifs d’armement et nous demanderions des explications ; il en résulterait une immense émotion en Europe ; les agitations de la démagogie se ranimeraient, et la paix serait en péril. »

M. de Manteuffel s’appliquait du reste à nous convaincre que tout se bornait à un échange d’idées pacifiques et conciliantes, qu’aucune détermination n’était prise, que rien n’était signé. « Je vous en donne ma parole d’honneur, disait-il, au ministre de France, qui l’interpellait, il n’y a pas de traité. Lorsque l’empereur Nicolas est venu à Berlin ; ce printemps, il a été question assurément de toutes sortes d’éventualités, on en a même causé à Sans-Souci, à table, au spectacle, à la promenade. On s’est demandé ce qu’on ferait en cas de guerre ; ce que ferait l’Angleterre et même ce que feraient les États-Unis, mais je vous donne encore une fois ma parole que rien n’a été signé. »

Ces assurances étaient conformes à la vérité. Le roi n’avait nulle envie d’aliéner sa liberté d’action. Il avait, depuis 1848, passé par de trop rudes épreuves, pour être tenté de s’exposer à de nouvelles aventures. S’il croyait à l’affection personnelle de son beau-frère et de son neveu, Olmütz l’autorisait à se méfier de leur politique. D’ailleurs, le séjour que l’empereur Nicolas avait fait à Berlin, au printemps, n’avait pas précisément resserré les liens entre les deux cours. Les Russes, attachés à la personne du tsar, avaient froissé l’amour-propre prussien par des propos inconsidérés, et, pour rendre leurs dénigremens plus amers, ils avaient chanté les louanges de l’Autriche et fait ressortir ses affinités avec la Russie. Ils s’étaient permis même de faire des comparaisons déplaisantes entre les deux capitales, et de préférer vienne à Berlin. On en avait conclu qu’ils reflétaient les sentimens de leur maître. Il est certain qu’à ce moment l’empereur Nicolas avait une prédilection marquée pour l’Autriche ; il parlait avec chaleur de son jeune empereur, il faisait ressortir les qualités de son cœur, la fermeté et l’élévation de son caractère, il lui prédisait de glorieuses destinées, tandis qu’il traitait son beau-frère, Frédéric-Guillaume IV, d’idéologue et même de révolutionnaire. Peut-être sentait-il que la Prusse, tout en protestant de sa fidélité aux principes de la légitimité, cherchait à se dégager sournoisement des liens de la sainte-alliance, à réagir contre les stipulations de la convention d’Olmütz pour se mettre en Allemagne, par des concessions faites aux partis-avancés, à la tête du mouvement national. Ses tendances secrètes ne pouvaient lui échapper ; aussi traitait-il parfois le roi, sans gêne, comme un parent nécessiteux qu’on n’a pas à ménager. Il espérait sans doute, en marquant des préférences à l’Autriche, éveiller ses jalousies et le ramener à lui plus sûrement. C’est cette tactique que je me suis permis, un jour, d’appeler, en termes un peu osés, la politique des cantharides. Le cabinet de Pétersbourg la pratique volontiers et presque toujours avec succès. Elle lui permet d’impressionner les plus audacieux et de les faire venir à résipiscence.

On continuait à échanger sous le manteau, entre Pétersbourg et Paris, force protestations ; la réalité, malheureusement, ne répondait pas aux dépêches du général de Castelbajac et encore moins aux assurances que des intermédiaires de toute qualité, plus ou moins autorisés, apportaient au palais de l’Elysée. L’empereur Nicolas persistait à faire de la politique d’apostolat et de sentiment. Il acceptait l’empire, mais il lui marchandait les formules.

Cependant, le temps marchait ; on était au mois de novembre, l’empire allait être proclamé, et aucune des difficultés que la forme de la reconnaissance avait soulevées n’était résolue. Si l’empire était accepté en principe, on était loin d’admettre le rang dynastique et historique que revendiquait Louis-Napoléon. L’heure psychologique était venue ; il fallait s’expliquer et prendre un parti.


V. — LES EXPLICATIONS ENTRE PARIS ET PÉTERSBOURG.

Le 14 novembre, le marquis de Castelbajac, après un rapide congé passé en France, reprenait possession de son poste. L’empereur le reçut aussitôt. — « vous connaissez mes sentimens pour le prince ; Louis-Napoléon, lui dit-il ; j’ai pour lui une haute estime ; mais je suis péniblement affecté des termes de son message au sénat [8] ; je ne m’attendais pas à une pareille déclaration de principes. Nous sommes les anciens, et, à ce titre seul, on nous doit quelques égards, quelques ménagemens. Son oncle, l’empereur Napoléon, nous a attaqués ; mon frère, l’empereur Alexandre, a dû se défendre, il a glorieusement combattu pour l’indépendance de son pays, et si je donnais mon adhésion sans restrictions aux termes du message, je renierais donc les actes de mon frère et des souverains ses alliés. L’Autriche, la Prusse, l’Angleterre même, ne peuvent accepter une pareille injure. J’avoue que, plein de confiance dans la raison ferme et droite du prince-président, je ne m’attendais pas à une semblable déclaration de principes. J’ai toujours été son partisan, et il ignore encore les services que je lui ai rendus ; à Berlin surtout, mon rôle d’intermédiaire a été difficile. Maintenant, quand toutes les difficultés sont aplanies, toutes les susceptibilités éteintes, toutes les craintes dissipées, voilà que tout semble remis en question par les termes de ce malheureux message.

« — Votre Majesté, répondit le général, donne une trop grande importance à ce document. Les termes et la forme dont s’est servi le prince lui ont été imposés par les nécessités de sa politique intérieure ; il n’y a rien dans notre transformation qui puisse blesser l’amour-propre national des autres peuples ; chacun a eu sa part de gloire et de revers, et il est temps qu’ils jouissent en commun des bienfaits de l’ordre et de la paix. »

Le général de Castelbajac, en rendant compte de son audience, ajoutait pour atténuer la vivacité des paroles qu’il venait de recueillir : « Les termes du message ont évidemment altéré la confiance de l’empereur Nicolas en l’avenir et froissé son amour-propre ; ils lui ont fait mettre plus d’animation et d’insistance dans la discussion des conditions concernant la ligne collatérale et le titre de Napoléon III qu’il ne l’a fait jusqu’à présent, mais s’il ne désavoue pas ses principes légitimistes, il fait cependant bon marché du comte de Chambord et des princes d’Orléans ; il regarde ces derniers comme la révolution incarnée, et, quant au premier, tout en l’affectionnant et le plaignant, il m’a dit qu’il le regardait non-seulement comme impossible, mais comme dangereux, et que, s’il dépendait de lui de le remettre sur le trône, il se garderait bien de le faire dans l’état actuel de l’Europe. »

En sortant de l’audience impériale, M. de Castelbajac se rendit chez le chancelier. Le comte de Nesselrode ne récrimina pas comme son maitre, mais il précisa sa pensée, a L’empereur, disait-il, a de l’estime pour le prince, mais il ne peut renier le passé, le passé réel, historique, glorieux pour son frère Alexandre et la Russie. Il ne peut s’engager pour un avenir que la position personnelle de Louis-Napoléon, qui n’a pas d’héritier direct, rend incertain. Il le reconnaîtra empereur, il entretiendra avec lui de bonnes relations ; mais, s’il est pour la France Napoléon III, il ne peut être pour la Russie que l’empereur Louis-Napoléon. Il ne fera, du reste, aucune protestation politique ; il se bornera à ne pas mettre sur l’enveloppe de ses lettres : Napoléon III. Il y a, d’ailleurs, des antécédens identiques entre la Russie et la France, qui a été trente ans sans vouloir reconnaître à Pierre le Grand le titre d’empereur. J’ajouterai que, dans les premiers temps de leurs rapports, Napoléon Ier et Alexandre Ier ne se sont traités que de « Sire ; » ils ne se sont servis de l’appellation « mon frère » qu’après leur intimité. »

Les paroles décourageantes du tsar, aggravées par les commentaires de son chancelier, coupaient court aux illusions ; ce qu’ils avaient dit était net et péremptoire. La Russie refusait d’être le parrain du second empire ; elle lui disputait sa place dans la famille des races royales et, méprisante pour le roi Jérôme et son fils, elle répudiait l’hérédité napoléonienne. Telle était la moralité qui se dégageait de ce double entretien, et que des protestations d’estime et d’amitié, faites d’un ton protecteur, ne pouvaient atténuer.

En étudiant, à quarante années de distance, cette laborieuse négociation dont les conséquences ont été si fâcheuses pour la Russie et si funestes pour la France, après un glorieux mais fugitif relèvement, on se demande comment un souverain, arrivé au faite de la puissance, après vingt-cinq années d’habileté, de sagesse et de succès continus, a pu si obstinément ergoter sur des questions d’ordre secondaire, froisser une grande nation, et, en dépit des intérêts communs, repousser l’alliance qui s’offrait à lui. N’était-ce pas méconnaître les inspirations d’une politique prévoyante ? L’Europe était monarchique, elle devait désirer que la France fût monarchique. Ce qui lui importait, ce n’était pas de savoir comment elle le serait, mais qu’elle le fût. La forme pouvait être une affaire de préférence, mais elle ne pouvait motiver ni protestations ni réserves, alors que la France répudiait la république et qu’elle se prononçait, par d’imposans témoignages, en faveur de l’empire héréditaire.

Le prince Louis-Napoléon était tenace ; sa mère l’appelait le doux entêté. Il ne se laissa pas rebuter par le mauvais vouloir qu’il rencontrait à Pétersbourg ; il se rappelait Tilsitt, Erfurth ; il lui semblait impossible que l’empereur Nicolas qui, par toutes les voies officielles ou secrètes, lui faisait parvenir l’expression de ses sympathies pour sa personne, cédât à des considérations byzantines, et sacrifiât pour une question d’étiquette l’avenir au passé. Du moment qu’il le reconnaissait comme empereur, comment pouvait-il s’inquiéter de son rang dynastique et historique ? N’était-ce pas là une question toute française, une affaire de famille et d’hérédité ? Au milieu de la lutte que soutenait le président contre les idées antisociales, contre les agresseurs des trônes, l’empereur Nicolas ne devait-il pas être heureux de voir la France rendre un solennel hommage aux principes qu’il se faisait gloire de professer lui-même ?

M. Drouyn de Lhuys adressa au général de Castelbajac une note confidentielle, qui, dans une argumentation habile et serrée, réfutait les objections de la cour de Russie et développait les considérations dont s’inspirait le prince-président, en voulant substituer à un pouvoir viager, précaire, un empire héréditaire.

« Des esprits ombrageux, disait le ministre, avaient cru voir, dans la dénomination de Napoléon III, une sorte de revendication de légitimité impériale, la prétention d’imposer aux puissances européennes le désaveu de leurs propres actes et la négation de tous les faits intermédiaires de 1814 à 1852. Si le prince avait voulu baser son pouvoir sur le principe rigoureux de la légitimité napoléonienne : 1° il s’appellerait Napoléon V et non Napoléon III, car, d’après ce principe, il faudrait compter comme empereurs Joseph et Louis, les frères de Napoléon Ier ; 2° il prendrait la couronne impériale et ne se ferait pas élire ; 3° il daterait son règne de l’époque du décès de son père et non de la proclamation du scrutin. Il s’appelle Napoléon III parce que, en fait et en droit, pour nous France, Napoléon II a existé comme empereur ; il a été appelé à l’empire par l’abdication de Napoléon Ier, il a été proclamé par les deux chambres ; des actes publics, des jugemens ont été rendus en son nom. Le règne a été court, mais il est inscrit dans notre histoire, personne ne pouvait l’effacer, Louis-Napoléon moins qu’un autre.

« La supposition de vouloir supprimer les faits intermédiaires et d’obliger l’Europe à renier ce qu’elle a fait est gratuite. Nous ne demandons pas à l’Europe de renier ses actes, mais nous lui demandons de ne pas renier les nôtres. La politique de Louis-Napoléon a été sage ; il a eu, depuis qu’il gouverne, de bonnes relations avec les puissances. L’Europe ne doit-elle pas se féliciter de voir cette politique consolidée, perpétuée par un acte dont l’effet sera garanti ?

« Nous sommes résolus à fonder chez nous un gouvernement stable. Entre trois monarchies, nous préférons celle qui n’a été renversée que par l’intervention d’une immense force étrangère à celles qui sont tombées d’elles-mêmes. Nous trouvons dans la première plus de chance de durée, surtout ayant la conviction qu’elle ne recèle pas dans son sein cet esprit de conquête qui appela la foudre de tous les points de l’Europe sur le premier empire. »

L’argumentation était probante, sinon irréfutable, mais la logique ne peut rien contre les partis-pris. L’empereur Nicolas, habitué à imposer sa volonté partout, en était arrivé à ne plus admettre d’autre raison que la sienne. Champion de la légitimité, il répudiait le comte de Chambord ; adversaire implacable de la révolution, il patronnait la république en France et, s’il reconnaissait l’empire, c’était pour l’humilier ; II s’immisçait dans nos affaires intérieures sans tenir compte de nos légitimes susceptibilités ; il provoquait des froissemens et des malentendus dont le souvenir ne pouvait s’effacer. « L’empereur et son chancelier, écrivait le général de Castelbajac dans une heure de découragement, sont des enfans gâtés ; ils n’admettent aucune contradiction. »

Les destinées de l’Europe, il est permis de l’affirmer, eussent suivi un cours bien différent, si, dégagé d’arrière-pensées, l’empereur Nicolas avait facilité la tâche à l’élu du suffrage universel. Par son obstination, il a divisé la France et la Russie, que tout rapprochait : leurs intérêts et leurs sympathies. La faute qu’il commit en 1852 a amené la guerre de Crimée, et, par un enchaînement fatal, celle de 1870.


VI. — LES SENTIMENS DE LA COUR DE PRUSSE.

A Berlin, les dispositions n’étaient pas meilleures qu’à Pétersbourg, mais au lieu de nous les manifester hautement, comme l’empereur Nicolas, le roi évitait toute explication personnelle avec notre envoyé. Il laissait à la Gazette de la Croix le soin de nous faire connaître le fond de sa pensée, et il s’en remettait à son ministre pour concilier ses passions avec ses intérêts. M. de Manteuffel s’en acquittait avec tact et mesure ; il parlait de nos affaires avec un grand dégagement d’esprit, comme si la question de la reconnaissance ne dépendait pas de lui. Il insinuait même qu’il ne partageait pas les craintes de la Russie, et qu’il regrettait ses exigences. Son attitude et son langage ne se modifièrent qu’après le message présidentiel au sénat. Il avoua qu’après un incident qui altérait sensiblement les conditions d’origines et d’existence de l’empire prévues par les trois cabinets, il serait forcé de se concerter à nouveau avec l’Autriche et la Russie sur une ligne de conduite à suivre en commun. Il annonçait en même temps qu’il s’en expliquerait dans ses instructions à ses agens. — « Le rétablissement de l’empire n’est pas douteux, disait sa dépêche, mais il reste à savoir dans quelle forme il sera porté à la connaissance des gouvernement Le roi n’arrêtera ses décisions qu’après s’être concerté avec ses alliés ; il apprécie les éminens services rendus par le prince Louis-Napoléon à l’autorité, gouvernementale. Mais le roi désire la paix et le maintien des traités et des circonscriptions territoriales sur lequel elle repose. Plus les formes officielles dans lesquelles le chef du gouvernement français notifiera sa nouvelle dignité aux souverains et aux gouvernemens étrangers indiqueront de sa part des dispositions que ceux-ci pourront considérer comme des garanties morales pour le maintien de la paix et des traités, plus ils mettront de l’empressement à établir des rapports complets et réguliers avec le nouveau gouvernement. »

Le prince-président n’était pas mis en demeure par la Prusse, comme le demandaient à cor et à cri dans l’entourage du roi, M. de Gerlach et M. Niebuhr, les partisans de la Russie, de prendre l’engagement solennel de respecter les traités de 1815 ; mais le cabinet de Berlin lui donnait à entendre, en termes amphigouriques, qu’il ferait dépendre la reconnaissance de l’empire des garanties morales données au sujet du maintien des traités, et qu’il conformerait ses décisions à celles de ses alliés. Cela revenait à dire qu’animé d’invincibles préventions, il protesterait, comme la Russie, contre le titre de Napoléon III.

Les trois cours du Nord se méprenaient étrangement sur le caractère de Louis-Napoléon, en s’imaginant qu’intimidé par leur accord, il renoncerait à son titre et se soumettrait à leurs exigences, sinon à leurs injonctions. Déjà le ton des instructions qu’il adressait à ses agens s’était modifié. Il leur prescrivait une froide réserve : « Vous n’avez pas à traiter avec le gouvernement prussien la reconnaissance de l’empire, télégraphiait M. Drouyn de Lhuys à M. de Varenne, c’est une affaire intérieure dont le règlement appartient à la nation française ; mais si M. de Manteuffel en fournissait l’occasion, vous ne manqueriez pas de lui faire connaître l’impression qu’a causée au prince-président la nouvelle du concert établi entre les trois puissances, je ne veux pas dire contre sa personne, mais certainement à cause d’elle. Une grave responsabilité pèserait sur elles si, par d’injustes défiances ou par des prétentions inacceptables, elles forçaient la France à prendre de son côté une attitude de réserve [9]. » Des sollicitations on passait aux avertissemens. — « Les agens français, en tout pays, prennent un ton provocant, » écrivait lord Malmesbury peu de temps après l’envoi de ces instructions. J’ai reçu des renseignemens sur plusieurs plans d’invasion en Angleterre et de coups de main pour enlever la reine à Osborne. » — Le ministre anglais s’alarmait à tort : la diplomatie française ne provoquait personne ; mais, désabusée, à bout d’éloquence, elle se retirait dans sa coquille, froide, impassible, laissant les souverains juges de leurs déterminations, bien décidée à ne pas tenir compte de leurs protestations. On allait en effet passer outre, et proclamer l’empire sans se préoccuper davantage du déplaisir des chancelleries. Louis-Napoléon se sentait porté par le courant populaire ; il avait foi en son étoile, il croyait à sa mission ; l’entente diplomatique de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche le gênait, mais elle ne le déconcertait pas. Il n’admettait pas qu’elles fussent en mesure de donner à leurs protestations un caractère agressif ; il avait confiance en nos forces. Notre prestige militaire avait survécu aux vicissitudes de 1815 ; la France était restée la grande initiatrice des peuples ; sa puissance morale était toujours rayonnante ; elle avait à son service, pour triompher du mauvais vouloir des cabinets, les idées de 1789 et la propagande des revendications nationales. La monarchie de Juillet, si contestée à ses origines, n’avait pas dédaigné le principe des nationalités ; elle en avait fait un judicieux usagé, sans lui sacrifier nos intérêts traditionnels. Elle avait fait comprendre aux puissances du Nord que, poussée à bout, elle saurait déchaîner la tempête, et cela avait suffi pour leur donner à réfléchir. L’argument était excellent, tout autorisait le prince-président à y recourir ; mais, monté sur le trône, dominé par son passé, et moins sagace que Louis-Philippe, il l’érigea en système ; il fit de l’affranchissement des nationalités le dogme de sa politique, avec l’arrière-pensée de déchirer les traités de Vienne. L’arme était à deux tranchans ; elle exigeait une main ferme, habile, vigilante, et celle de Louis-Napoléon, malheureusement, était mobile et téméraire. Aussi l’arme s’est-elle retournée contre lui et a-t-elle fait à la France de mortelles blessures.

La presse qui prenait le mot d’ordre à l’Elysée faisait à l’Europe, à titre d’avertissement, d’inquiétans tableaux : « Chaque gouvernement européen a en lui-même une cause de perte qui doit être une cause de prudence, disait M. de La Guéronnière, que Louis-Napoléon, chargeait de préparer l’opinion et les cabinets à ses coups de théâtre par des articles ou des brochures à sensation ; l’Autriche est placée entre l’Italie et la Hongrie, la Russie a une Pologne attachée à son. flanc, la Prusse a le duché de Posen, et l’Angleterre porte l’Irlande comme un fardeau et un remords. Au premier coup de canon, les peuples se relèveront de leur servitude. »

Le langage des journaux officieux était fait pour donner à réfléchir, car on savait que leur inspirateur se considérait comme. un homme prédestiné, capable des entreprises les plus hasardeuses.

« Je connais Louis-Napoléon personnellement depuis des années, écrivait lord Malmesbury, le 29 mars 1852, à sir Hamilton Seymour ; je sais que le trait le plus remarquable de son caractère est une obstination qui, soutenue par un tempérament flegmatique, résiste à toutes les difficultés. Tous les projets conçus par son cerveau y restent sans qu’il en fasse connaître les détails, mais leur accomplissement n’est qu’une question de temps. Devenir empereur est sa marotte depuis, qu’il a vingt ans, et je me rappelle avoir vu sa mère rire de ce rêve. »


VII. — LA PROCLAMATION DE L’EMPIRE.

Le 1er décembre 1852, le rêve dont souriait la reine Hortense devenait une réalité. Le corps législatif, après avoir proclamé le vote qui rétablissait l’empire, se présentait à Saint-Cloud pour apporter au prince Louis-Napoléon le tribut de ses félicitations. Il le reçut placé sur une estrade, ayant le roi Jérôme à sa droite et le prince Napoléon à sa gauche. « Le nouveau règne que vous inaugurez aujourd’hui, dit-il en réponse à la harangue du président de la chambre, n’a pas pour origine, comme tant d’autres dans l’histoire, la violence, la conquête ou la ruse. Il est le résultat légal de la volonté du peuple, qui consolide au milieu du calme ce qu’il avait fondé au temps des agitations.

« Je prends, avec la couronne, le nom de Napoléon III, parce que la logique du peuple me l’ donné dans ses acclamations [10], parce que le sénat l’a proposé légalement, et. parce que la nation entière l’a ratifié. Est-ce à dire, cependant, qu’en acceptant ce titre, je tombe dans l’erreur reprochée au prince [11] qui, revenant de l’exil, déclara nul et non avenu tout ce qui s’était fait pendant son absence ? Loin de moi un semblable égarement. Non-seulement je reconnais les gouvernemens qui m’ont précédé, mais j’hérite en quelque sorte de ce qu’ils ont fait de bien ou de beau, car les gouvernemens qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers.

« Mais plus j’accepte tout ce que, depuis cinquante ans, l’histoire nous transmet avec son inflexible autorité, moins il m’était permis de passer sous silence le règne glorieux du chef de ma famille et le titre régulier, quoique éphémère, de son fils, que les chambres proclamèrent dans le dernier élan du patriotisme vaincu.

« Ainsi donc, le titre de Napoléon III n’est pas une de ces prétentions dynastiques et surannées qui semblent une insulte au bon sens et à la réalité. C’est l’hommage rendu à un gouvernement qui fut légitime, et auquel nous devons les plus belles pages de notre histoire moderne. Mon règne ne date pas de 1815, il date de ce moment même où vous venez me faire connaître le suffrage de la nation. »

C’était un beau langage. « L’empereur, a dit George Sand, avait les éclairs d’un génie plutôt littéraire que philosophique et plutôt philosophique que politique. » Rien ne manquait à son discours, ni l’éloquence ni l’habileté ; il flattait l’amour-propre national sans blesser l’étranger ; il donnait à l’Europe, dans la forme la plus heureuse, en termes qui n’engageaient à rien, les garanties morales, sinon contractuelles, qu’elle réclamait.

Les Tuileries, si longtemps silencieuses, allaient retrouver un hôte ; déjà le drapeau tricolore flottait sur le pavillon de l’Horloge. Le 2 décembre, au matin, une salve de cent un coups de canon, tirée aux Invalides, annonçait à Paris l’inauguration de l’empire ; la chaîne des temps, semblait se renouer et relier 1804 à 1852 ; si quelque chose pouvait donner la mesure de l’inanité des prévisions humaines, c’était assurément la rentrée, dans le palais des rois de. France, d’une dynastie emportée par l’invasion et frappée de déchéance perpétuelle par l’Europe coalisée.


G. ROTHAN.

  1. M. Thouvenel a bien voulu mettre à ma disposition pour cette étude les correspondances de nos principaux agens à l’étranger avec son père. en 1852, et particulièrement celles du marquis Castelbajac.
  2. Journal de lord Malmesbury.
  3. Il y avait à cette époque, à Paris, tout un essaim de grandes dames russes qui, adonnées à la politique, envoyaient à Pétersbourg de piquantes chroniques sur les salons et sur l’Elysée. M. de Castelbajac faisait allusion aux correspondances de Mme de Kalergi, de Mme de Seebach, la fille de M. de Nesselrode, de la princesse Mentchikof et de la princesse de Lieven.
  4. Lettre du marquis de Castelbajac : « J’ai eu de la peine à tranquilliser l’empereur Nicolas sur l’apparition de l’uniforme polonais à la fête du 10 mai. Il y a deux choses sur lesquelles il ne transigera jamais : les révoltés polonais et les affaires de la religion grecque. Sur toutes les autres questions, il cède et cédera avec plus ou moins de facilité ou de bonne grâce aux nécessités politiques et à la raison. S’il exerce un pouvoir despotique, il n’en est pas moins forcé de tenir compte du sentiment religieux et de l’esprit national de son peuple ; c’est de là que vient sa force. Je ne crois pas aux convoitises de la Russie sur la Turquie. Depuis que je suis ici, je suis revenu des idées de l’Occident sur son ambition. La politique de Catherine n’est plus celle de l’empereur Nicolas. Depuis 1848, sa préoccupation est presque exclusivement le rétablissement de l’ordre en Europe et le développement commercial, agricole, industriel, moral, administratif dans son vaste empire. Il trouve que ce sont là les bases de la vraie puissance et de la prospérité de la Russie, et que cette tâche suffit à l’emploi de sa vie. Le grand-duc héritier a les mêmes Idées, et le comte de Nesselrode ne désire plus, quoique valide encore à soixante et orne ans, que le repos. Mais l’empereur ne consentira jamais à ce qu’on lui ferme les portes du Bosphore et de la Baltique, qu’une grande puissance s’empare de Constantinople, ni l’Allemagne du Sund. Mais il n’a aucune envie de s’en emparer lui-même, persuadé que la possession de Stamboul serait la dissolution de l’empire moscovite et le signal d’une guerre générale. Tenez pour certain ce que Je vous dis, et croyez qu’avant tout la Russie veut la paix, l’assimilation pacifique de la Pologne. Ces dispositions doivent finir par en faire l’alliée intéressée de la France. »
  5. Réponse du baron de Prokesch à l’invitation du baron de Varenne : « Je me serais rendu avec plaisir à votre aimable invitation, si la journée du 15 août n’était pas un anniversaire qui m’impose le devoir de consulter les égards que je dois à la cour auprès de laquelle je suis accrédité. M. de Manteuffel ne prenant pas part au dîner, je vous prie, mon cher collègue, de respecter mes scrupules et de m’en dispenser pour cette fois-ci. »
  6. Correspondance de M. de Bismarck, de Francfort.
  7. Lettre du baron de Varenne au baron de Manteuffel, 30 juillet 1852 : « vous aurez lu les derniers numéros de la Gazette de la Croix, et aussi peut-être le numéro d’aujourd’hui. Je ne m’émeus pas d’articles de journaux, et je n’y attache que l’importance qu’ils méritent ; mais j’aurais lieu de m’étonner que le gouvernement du roi pût tolérer un tel désordre, et permettre que l’outrage fût ainsi impunément déversé sur le chef d’un état ami. J’ai à vous demander de vouloir bien intervenir pour que préalablement le numéro de la Gazette de la Croix soit arrêté à la poste, ainsi que la législation vous en donne le droit. » — Réponse du baron de Manteuffel : « A mon retour de la campagne, j’ai pris connaissance de quelques numéros de la Gazette de la Croix. A côté d’odieuses insinuations contre deux gouvernemens allemands, j’y ai trouvé des sorties contre le prince-président que je n’ai pu que désapprouver hautement. Aussi me suis-je concerté avec le ministre de l’intérieur pour mettre un terme à des procédés malveillans contre des gouvernemens amis et alliés. » — Le lendemain, la Gazette publiait en tête de ses colonnes une note signée du rédacteur en chef, ainsi conçue : « Le soussigné a reçu hier l’invitation de se présenter à la présidence de la police. M. de Hinkeldey lui a annoncé qu’il était chargé par un rescrit ministériel d’enjoindre à la rédaction de cesser ses attaques violentes et haineuses contre les gouvernemens étrangers, et particulièrement contre le président de la république française. M. de Hinkeldey a ajouté qu’au cas où la rédaction ne tiendrait pas compte de l’avertissement, on aurait recours à d’autres mesures. — Bothmer.
  8. Article 8 du sénatus-consulte. La proposition suivante sera présentée à l’acceptation du peuple français, dans les formes déterminées par les décrets des 2 et 4 décembre 1851 : « Le peuple veut le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, et lui donne le droit de régler l’ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte, ainsi qu’il est prévu dans le sénatus-consulte du 7 novembre 1852. »
    Ont signé : M. Mesnard, premier président ; MM. Drouyn de Lhuys, Troplong, Baraguay d’Hilliers, vice-présidens ; comte d’Hautpoul, grand référendaire ; baron de Lacrosse, secrétaire du sénat ; Cambacérès, Regnault de Saint-Jean-d’Angély ; le comte Siméon ; le comte de La Riboissière ; LL. EE. cardinal de Bonald ; cardinal du Pons ; cardinal Gousset ; cardinal Donnot ; maréchal Reille ; maréchal Vaillant ; l’amiral Mackau, etc.
    Fait au palais du sénat, le 7 novembre 1852.
    Louis NAPOLEON.
    Pour le prince-président :
    Le ministre d’état, FOULD.
  9. M. Drouyn de Lhuys développait la pensée du télégramme dans une de ses instructions dont voici le texte : « Après les immenses services rendus depuis quatre ans à la cause de la paix et de l’autorité en Europe par le prince-président, les hésitations du cabinet de Berlin nous sembleraient étranges et peu conformes aux rapports bienveillans entretenus avec cette cour. — Fort de son droit, certain d’avoir donné de suffisantes preuves de son respect pour le droit des autres, le prince-président attendra, sans impatience comme sans inquiétude, la réponse des puissances étrangères. Une grave responsabilité pèserait sur elles si, par d’injustes défiances ou par des prétentions inacceptables, elles forçaient la France à prendre, de son côté, une attitude de réserve. Vous n’aurez donc pas à provoquer aucune explication ultérieure, et vous écouterez avec froideur celles dont M. de Manteuffel prendrait l’initiative ; mais s’il vous en fournissait l’occasion, vous ne manqueriez pas de lui faire connaître l’impression que nous a causée la nouvelle du concert établi entre l’Autriche, la Prusse et la Russie, je ne veux pas dire contre la personne de Louis-Napoléon, mais certainement à cause d’elle, le lendemain même du jour où la concentration de son pouvoir semblait devoir donner au monde de réelles garanties de sécurité. »
  10. Mémoires de lord Malmesbury. — « Lord Cowley raconta une anecdote sur l’origine de ce numéro III que Napoléon a tenu à accoler à son nom. Il dit que c’est à la suite d’un quiproquo. Le préfet de Bourges, dans ses instructions écrites aux autorités, avait recommanda de faire crier : vive Napoléon ! ! ! Au lieu d’un point d’exclamation, il en mit trois, qu’on prit pour un chiffre. En entendant crier : Vive Napoléon III, le président a dressé l’oreille et a fait demander des explications ; il a dit au duc de Mortemart : « voilà un préfet bien machiavélique ! »
  11. L’empereur faisait allusion à l’électeur de Hesse, qui prétendait avoir dormi pendant son exil, et aussi à Louis XVIII, qui déclarait ne pas reconnaître les gouvernemens qui s’étaient succédé, en France depuis 1793.