La Religion des Celtes/II

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Librairie Bloud et Cie (p. 11-27).
CHAPITRE II.


LES DIEUX


Les divinités assimilées chez les écrivains de l’antiquité et dans les inscriptions gallo-romaines. — Les divinités à nom celtique. — Les monuments figurés. — Les Triades. — Signes symboliques.


Le texte le plus explicite que nous ayons sur les dieux gaulois se trouve chez César[1]. Il semble bien que César rapporte non le résultat de ses observations personnelles, mais l’opinion d’écrivains antérieurs à lui. S’il eût étudié lui-même la religion gauloise, il est probable qu’il aurait été à la fois moins précis et plus exact. D’après César, le dieu que les Gaulois honorent le plus est Mercure ; ils le regardent comme l’inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs et comme présidant à toute sorte de gains et de commerce. Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve ; ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations. Apollon guérit les maladies ; Minerve enseigne les éléments de l’industrie et des arts ; Jupiter tient l’empire du ciel ; Mars celui de la guerre ; c’est à lui, lorsqu’ils ont résolu de combattre, qu’ils font vœu d’ordinaire de consacrer les dépouilles de l’ennemi.

Ce passage ne laisse pas de prêter à la critique. Est-il possible que toutes les tribus gauloises que César nous représente comme différant entre elles par la langue, les mœurs et les lois[2], aient eu les mêmes cinq divinités ? Quels étaient les noms de ces dieux et de cette déesse dans la langue des Celtes ? Une assimilation aussi complète entre ces cinq divinités et cinq divinités romaines est-elle vraisemblable ? On est tenté de rappeler l’opinion d’Asinius Pollion qui pensait que les Commentaires de César étaient composés avec peu de soin et d’exactitude ; César aurait étourdiment ajouté foi la plupart du temps à ce qu’on lui racontait des actions des autres et quant à ce qu’il avait fait lui-même, il l’avait mal rapporté, soit à dessein, soit faute de mémoire[3]. Mais César lui-même prend soin de nous avertir que ces assimilations ne sont que des à peu près : de his eandem fere quam reliquæ gentes habent opinionem ; et il assimile les attributs des dieux celtiques non pas tant à ceux des dieux romains qu’à ceux des dieux des autres nations.

Quoiqu’il en soit, César ne nous donne des dieux gaulois qu’une physionomie incomplète, sinon inexacte. La plupart des auteurs de l’antiquité ne font pas preuve d’un sens critique plus affiné. Au temps des migrations des Gaulois, leur plus grand dieu semble Arès-Mars[4]. Chez les Insubres, il y a un temple d’Athéna où l’on abrite les enseignes de guerre[5]. En 223, des Celtes vouent à Vulcain les armes romaines[6]. Il faudrait donc ajouter au panthéon celtique restitué par César, un sixième dieu qui pourrait être assimilé au Vulcain romain.

Peut-être aussi faut il compter au nombre des dieux Gaulois le Dispater dont les Gaulois se prétendaient tous issus ; l’usage de compter le temps par nuits et non par jours se rattachait à cette croyance.

Si des écrivains nous passons aux inscriptions gallo-romaines, nous y retrouvons les noms des cinq grandes divinités romaines, avec des épithètes variées.

Mercure a seize surnoms : Alaunus, Arcecius, Artaius, Arvernorix, Arvernus, Atesmerius, Canetonessis, Cessonius, Cissonius, Cimbrianus, Clavariatis, Dumias, Magniaeus, Moccus, Tourevus, Vassocaletus, Vellaunus, Visucius.

Apollon en a onze : Anextiomarus, Bormio ou Borvo, Cobledulitavus, Grannus, Livius, Maponus, Mogounus, Verotutus, Vindonnus ; Belenus, Toutiorix.

Mars en a trente-huit : Albiorix, Belatucadrus, Bolvinnus, Britovius, Camulus, Caturix, Cicolluis, Cososus, Dinomogetimarus, Divanno, Glarinus, Halamardus, Harmogius, Lacavus, Latobius, Leherennus, Lelhunnus, Leucetius ou Loucetius, Mallo, Rudianus, Segomo, Toutates, Sinatis, Varocius, Vincius ; Belodunnus, Buxenus, Cabetius, Carrus, Cocidius, Condatis, Coronacus, Leucimalacus, Nobelius, Nodons, Rigisamus, Sediammus, Tritullus.

Jupiter en a quatre : Baginatis, Pœninus, Saranicus, Tanarus ou Taranucus.

Minerve en a quatre ; Arnalia, Belisama ou Βηλήσαμις, Sulevia, Sulis.

Deux autres dieux romains apparaissent en Gaule avec des épithètes qui ne semblent pas toutes d’origine latine :

Hercule avec deux épithètes : Magusanus, Saxanus.

Silvain avec une épithète Sinquatus[7].

Un grand nombre de ces épithètes s’expliquent dans les langues celtiques. Parmi les épithètes de Mars on peut citer : Albiorix dont le second terme est le gaulois rix roi, en irlandais ri ; Belatucadrus dont le second terme se retrouve dans le vieux-breton cadr, beau ; Britovius dont le radical est sans doute le même que celui de Brittones Bretons ; Camulus qui ressemble au nom de Cumal père du héros irlandais Finn, et qui se retrouve dans le premier terme du nom d’homme gaulois Camulo-genus ; Catu-rix « roi du combat » cf. le gallois cad et l’irlandais cath « bataille » ; Leucetius ou Loucetius semble dérivé du mot celtique qui est devenu en gallois lluched éclairs ; Segomo semble une forme abrégée du nom d’homme gaulois Segomaros ou du nom de lieu gaulois Segodunum ; Toutates est un dérivé du mot qui est devenu en irlandais tuath peuple, en breton tud gens ; Sinatis est à comparer au nom d’homme gaulois Sinorix ; Bello-dunnus dont le premier terme se trouve dans Bello-vesus (cf. pour l = ll le doublet Belatulla, Bellatullus) ; Condates dérivé du nom de lieu Condate Condé qui signifie confluent ; Nodons qui semble être le même personnage que le roi irlandais Nuadu à la main d’argent et que les Gallois Nudd et Lludd à la main d’argent[8] ; Rigisamus dont le second terme entre dans Samo-rix,

Parmi les épithètes de Mercure : Arverno-rix signifie roi des Arvernes ; Arvernus est le nom du peuple gaulois bien connu ; Ate-smerius est un nom dont on retrouve le premier terme dans les noms gaulois Ate-boduus, Ate-spatus et le second terme dans Smertu-litanus, Ro-smerta : Dumias est le nom de la montagne du Puy de Dôme ; Moccus est la forme ancienne du breton moc’h cochon ; Vasso-caletus est formé de deux mots celtiques : vassos, actuellement en breton gwaz garçon et Caletes nom de la peuplade gauloise qui occupait le pays de Caux ; Vellaunus est conservé comme second terme dans le nom propre breton Cat-wallaun qui signifie brave au combat.

Parmi les surnoms d’Apollon : Anextio-marus qui a pour second terme l’adjectif maros, en breton meur grand ; dans Cobledu-litavus, le second terme est apparenté à litanus de Smertu-litanus ; Mogounus est apparenté au nom gaulois Mogetilla ; Vero-tutus à Vero-dunum ; Vindonnus dont le premier terme se trouve dans le nom de ville celtique Vindo-bona et est conservé en irlandais sous la forme find, en breton sous la forme guenn blanc ; les deux termes de Toutio-rix sont celtiques.

Les surnoms de Jupiter s’expliquent difficilement dans les langues celtiques ; il en est de même de ceux d’Hercule, de Silvain et de Minerve à l’exception peut-être du surnom Beli-sama que l’on peut comparer pour le second terme à Rigi-samus.

Ces exemples suffisent à démontrer que la plupart de ces surnoms appliqués en Gaule aux dieux romains, sont d’origine celtique. On peut se demander quelle en est la valeur. Cette valeur est évidemment variable. Certains de ces surnoms sont employés tantôt comme épithètes, tantôt seuls. Tels sont : Borvo, Grannus, Belenus, Segomo, Camulus, Belatucadrus, Nodons (Nodens ou Nudens)[9], Sulis, Belisama. Dans ce cas, il est probable que ces surnoms sont les noms mêmes des divinités celtiques. Quelquefois le surnom a une signification locale : Arvernus Arverne, Cimbrianus de Cimbrie, Condates de Condé, Pœninus des Alpes Pennines ; il est alors vraisemblable que nous avons affaire à une divinité romaine, objet d’un culte local. Restent les surnoms qui n’ont pas un sens local et qui ne s’emploient que comme épithètes. Un certain nombre d’entre eux peuvent désigner des divinités gauloises que l’on a assimilées à celles des divinités romaines qui avaient des attributs analogues.

L’étude des inscriptions gallo-romaines complète donc et rectifie le texte de César. Les dieux romains auxquels les dieux gaulois ont été assimilés sont bien Mercure, Mars, Apollon, Jupiter et Minerve. Il faudrait y ajouter peut-être Hercule et Silvain. Le nom de Mercure est bien moins fréquent dans les inscriptions que celui de Mars. Peut-on en conclure qu’à l’époque gallo-romaine le grand dieu des Celtes était, comme à l’époque des invasions, un Mars plutôt qu’un Mercure ? Ou bien, pour adopter la séduisante hypothèse de M. Jullian[10], Mars et Mercure ne seraient-ils que deux aspects différents du même dieu qui présidait à la fois aux travaux de la guerre et à ceux de la paix ? Tite-Live[11] nous a vaguement conservé le souvenir d’un roi des Celtes Ambigatus ou Ambicatus[12] qui avait réuni sous sa domination vers la fin du cinquième siècle avant notre ère une grande partie de l’Allemagne actuelle et de l’Autriche, la France moins le bassin du Rhône, et près des deux tiers de la péninsule ibérique[13]. Il est possible que l’unité politique ait alors été complétée chez les Celtes par une sorte d’amphictyonie religieuse, et que les diverses nations celtiques aient reconnu un dieu suprême protecteur de toute la race. Quand l’empire d’Ambicatus se fut démembré et que le lien qui unissait les tribus des Celtes se fut relâché, les dieux locaux, dont le prestige avait du quelque temps céder à l’autorité du dieu suprême, furent de nouveau l’objet d’ex-votos et de dédicaces. A côté des dieux qui ne nous sont connus que sous des noms latins accompagnés ou non d’épithètes celtiques, on trouve, tant chez les écrivains que dans les inscriptions, les noms celtiques de quelques divinités. C’est d’abord chez Lucain les vers célèbres où il énumère trois divinités celtiques : Taranis dont l’autel n’est pas plus doux que celui de la Diane scythique, le cruel Teutatès que l’on apaise par un sang affreux, et l’horrible Hésus aux sauvages autels[14]. Taranis est à comparer au Deo Taranucno « fils de Taranus » d’une inscription[15] et s’explique sans doute par le gallois taran « tonnerre ». Nous avons déjà trouvé, comme épithète de Mars, Toutates qui est une variante de Teutatès. Nous parlerons plus loin de l’Esus de l’autel de Paris dont le nom forme le premier terme des noms d’hommes gaulois Esu-genus, Esu-nertus. Peut-être Lucain nous donne-t-il ainsi les noms celtiques des dieux assimilés aux grands dieux des Romains. Taranis serait un Jupiter ; Teutatès un Mars ; cependant les scholiastes de Lucain identifient Teutatès à Mercure[16]. D’autre part, le culte d’Esus, Taranis, et Teutatès semble être localisé chez quelques peuplades gauloises[17].

Lucien nous apprend que les Celtes donnent à Héraclès le nom d’Ogmios : « Ils le représentent sous la forme d’un vieillard très âgé, chauve sur le sommet de la tête ; le peu de cheveux qui lui restent sont entièrement blancs. Il a peau ridée et brûlée par le soleil au point d’être noire. Il est revêtu de la peau de lion ; il tient la massue dans sa main droite ; de la gauche il présente un arc tendu ; un carquois est suspendu à son épaule. Cet Héraclès vieillard attire à lui une multitude considérable qu’il tient attachée par les oreilles ; les liens dont il se sert sont de petites chaînes d’or et d’ambre, d’un travail délicat et semblables à des colliers de la plus grande beauté. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu’ils le puissent aisément, et loin de faire aucune résistance, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide ; ils le comblent d’éloges ; ils s’empressent de l’atteindre ; ils voudraient même le devancer et par cette ardeur ils relâchent leur chaîne ; on dirait qu’ils seraient fâchés de recouvrer leur liberté. Ce qu’il y a de plus bizarre dans cette peinture, c’est que l’artiste, ne sachant où attacher le bout des chaînes, car la main droite du héros tient rune massue, la gauche un arc, a imaginé de percer l’extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous ces hommes qui le suivent. Héraclès, le visage tourné vers eux, les conduit avec un gracieux sourire[18]. » Nous retrouvons le dieu Ogmios dans la littérature épique de l’Irlande, en la personne d’Ogmé, un des champions des Tuatha Dê Danann, dont l’épithète ordinaire est grian-ainech, « à la face du soleil » l’inventeur de l’écriture oghamique[19]. Le texte de Lucien nous donne un exemple intéressant de la méthode suivie dans l’assimilation des dieux celtiques aux dieux étrangers. Ces assimilations sont semble-t-il, encore plus superficielles qu’on ne le pouvait supposer. Un dieu grec s’appelle Héraclès ; c’est le dieu de la force virile ; on le représente d’ordinaire sous la forme d’un homme fort, barbu ou imberbe, tantôt assis avec une expression de lassitude ou de courage satisfait, tantôt debout, animé d’un mouvement impétueux, appuyé sur la massue, la peau de lion drapée sur le bras gauche. Un dieu des Celtes s’appelle Ogmios ; c’est le dieu de l’éloquence ; on le représente sous la forme d’un vieillard armé d’un arc, conduisant avec sa langue les hommes enchaînés par les oreilles. Il a suffi qu’un peintre, voulant manifester aux yeux la force de l’éloquence, eût ajouté à Ogmios la massue et la peau de lion d’Héraclès, pour qu’on regardât Ogmios comme l’Héraclès gaulois et qu’on établit entre les deux divinités un rapport fondé uniquement sur un attribut symbolique.

Dion Cassius[20] signale le culte chez les Bretons de Boudicca d’une déesse de la Victoire, Andatê ou Andrastê à laquelle on offrait des sacrifices humains. Le nom de cette déesse semble une mauvaise leçon du nom grec Ἀδράστη, « l’Inévitable », traduction ou défiguration d’un nom celtique (Cf. Andarta, déesse des Voconces).

Les inscriptions nous font connaître encore les noms d’autres divinités celtiques qui n’ont point été assimilées à des divinités romaines. Nous avons déjà parlé de Borvo, Grannus, Belenus, quelquefois assimilés à Apollon ; de Camulus, Belatucadrus, Nodons, Segomo, quelquefois assimilés à Mars ; de Belisama, Sulis, quelquefois assimilées à Minerve. Deux inscriptions des Pyrénées nous font connaître le nom d’un dieu Abellio, au datif Abellioni[21] ; ce nom peut être d’origine celtique. Une dédicace votive porte le nom d’une déesse auquel manque la lettre initiale : athuboduæ ; on a restitué un c et comparé Cathuboduæ à Bodb héroïne de l’épopée mythique irlandaise[22]. Les déesses-mères, Matres ou Matronæ, auxquelles sont adressées en Gaule de nombreuses dédicaces semblent être des divinités spéciales aux Celtes et aux Germains. Elles sont souvent groupées par trois.

Les inscriptions les plus intéressantes sont celles qui sont jointes à des monuments figurés. Parmi ces monuments les plus curieux sont les autels trouvés à Paris en 1710, et conservés au musée de Cluny. Une des faces de ces autels représente un dieu à tête humaine ornée de deux cornes de bélier ; le nom gravé au-dessus de la sculpture est Cernunnos. Une autre face représente un bûcheron abattant un arbre et porte le nom d’Esus. Une troisième face est ornée d’un taureau sur lequel sont perchés trois oiseaux ressemblant à des grues, deux sur le dos, un sur la tête du taureau ; le fond du bas-relief est constitué par des feuillages ; l’inscription porte tarvos trigaranus qui s’explique facilement par l’irlandais tarbh, le breton tarv taureau ; l’irlandais et le breton tri trois ; le breton et gallois garan grue, et signifie le « Taureau aux trois grues. » Sur une quatrième face est figuré un homme barbu armé d’une massue dont il menace un serpent. On y lit le nom gaulois Smertullos[23]. Les autres faces des autels portent Jupiter, Castor, Pollux et Volcanus.

On a rapproché les diverses figures de ce monument des représentations analogues. L’autel de Reims nous offre un dieu assis, les jambes croisées, pressant de la main droite un sac d’où s’échappent des graines que mangent un cerf et un taureau figurés à la partie inférieure du bas-relief, ce dieu a sur la tête des bois de cerf ; à sa droite est un Apollon ; à sa gauche un Mercure. Ce dieu à caractère semi-humain semi-bestial se retrouve sur le chaudron de Gundestrup conservé au musée de Copenhague. On peut y comparer le dragon à tête de bélier qui orne des autels ; tricéphales, la face latérale de la niche d’un Hermès et le chaudron de Gundestrup[24] ; et peut-être, dans l’histoire mythique de l’Irlande, les Fomoré, antagonistes des Tuatha Dê Danann et peuple envahisseur, qui portent l’épithète de goborchind « à tête de chèvre »[25].

Sur l’autel de Trèves est figuré un bûcheron abattant un arbre. Sur les branches de cet arbre sont perchées trois grues et on aperçoit dans le feuillage une tête de taureau. C’est évidemment une représentation abrégée du mythe représenté sur deux faces de l’autel de Paris. M. S. Reinach a comparé les deux autels et démontré que Tarvos Trigaranus et Esus appartenaient à la même scène[26]. L’interprétation de cette scène présente de grandes difficultés. M. d’Arbois de Jubainville[27] a eu l’ingénieuse idée d’en chercher la survivance dans deux épisodes de la principale épopée du cycle d’Ulster, l’Enlèvement des vaches de Cualngé. Dans l’un de ces épisodes, Cûchulainn, le champion d’Ulster, abat des arbres pour retarder la marche de l’armée ennemie. Dans un autre épisode, la fée Morrigu, sous la forme d’un oiseau, conseille la fuite au taureau Donn. Il y aurait là la mise en action d’une ancienne tradition celtique dont l’écho serait venu jusqu’en Irlande. Le nom d’homme gaulois Donnotaurus qui semble bien signifier « taureau Donn » est encore une preuve de la communauté des légendes entre les Gaulois et les Irlandais. Mais la légende irlandaise ne saurait nous renseigner sur la signification primitive du mythe du bûcheron et du taureau aux trois grues.

L’autel de Sarrebourg étudié récemment par M. Salomon Reinach[28] représente un personnage debout, tenant de la main gauche un maillet à longue hampe et de la main droite un vase. A sa droite est une femme de même grandeur, complètement drapée, tenant de la main gauche levée une longue hampe surmontée d’une espèce d’édicule et abaissant la main droite, qui tient une patère, vers un autel. Une inscription placée au-dessus du bas-relief nous apprend que le dieu s’appelle Sucellos et sa parèdre Nantosuelta. Si le second nom est assez obscur, quoiqu’on puisse rapprocher Nanto de l’Irlandais Nêt guerrier de l’épopée irlandaise, Sucellos est évidemment celtique ; le premier terme se retrouve dans les noms gaulois Su-carus, Su-essiones, et le sens du mot semble être « qui frappe bien » ou « qui a un bon marteau ». Le dieu au maillet est une divinité dont l’on a trouvé d’autres représentations qui le plus souvent ne diffèrent guère du Sucellos de Sarrebourg. La plus singulière représente un dieu barbu revêtu d’une peau de lion, s’appuyant de la main gauche sur une hampe et tenant de la main droite un vase ; derrière lui se dresse au-dessus de sa tête un énorme maillet dans lequel sont fichés cinq maillets plus petits rangés en demi-cercle. M. de Barthélemy pense que le dieu au maillet est le Dispater légendaire des Gaulois[29]. Quant au dieu figuré avec une roue sur l’épaule ou à ses pieds, M. H. Gaidoz le regarde comme le dieu gaulois du Soleil ; mais les représentations qu’on en a conservées n’ont point d’inscriptions et il nous est impossible de savoir si cette divinité portait un nom celtique ou non. L’origine celtique ne peut pas non plus être démontrée pour les divinités tricéphales de Reims, de Dennevy, de Beaune et la singulière statuette d’Autun[30].

La déesse romaine Epona représentée souvent sous la formé d’une femme assise sur un cheval est sans doute une divinité d’origine celtique[31] ; son nom s’explique par le breton ebeul poulain ; cf. le mot gaulois epo-redias « conducteurs de chevaux », que Pline l’Ancien[32] nous fait connaître.

Nous avons quelques représentations des divinités des eaux ; un fragment d’une statue de la déesse Sequana ; un buste d’une divinité appelée Dirona (par un d barré, spirante dentale souvent représentée par s de l’alphabet latin). Mais parmi toutes les nymphes des eaux auxquelles des ex-voto ont été offerts en Gaule : Acionna, Aventia, Carpunda, Clutonda, Divona, Ura, il en est peu dont les noms soient celtiques. Les fleuves divinisés Icaunis, Matrona[33], portent des noms qui peuvent être antérieurs à l’occupation de la Gaule par les Celtes, et qui en tout cas ne s’expliquent pas facilement par les langues celtiques.

Le Rhin dont Virdomarus se vantait d’être issu[34] a-t-il été dénommé par les Celtes, et le culte dont il était l’objet a-t-il été inauguré ou continué par les Celtes ? Nous ne pouvons répondre ci cette question.

Faut-il regarder comme celtiques les noms des divinités des montagnes : Vosegus dieu des Vosges, Arduinna déesse des Ardennes[35] ?

Deux inscriptions témoignent du culte rendu à une ville divinisée : Bibracte, la métropole des Eduens[36]. D’après M. H. d’Arbois de Jubainville[37], le nom de Lyon, Lugudunum, dont le second terme est le nom celtique bien connu dunos, en irlandais dun forteresse, avait pour premier terme le nom d’un dieu gaulois Lugus. On a trouvé dans deux inscriptions le nom de génies Lugoves[38], qui est le pluriel en celtique de Lugus. Dans l’épopée irlandaise, Lug, le bon ouvrier capable d’exécuter tout ouvrage qu’on lui confie, a gardé sans doute quelques traits de son ancêtre gaulois Lugus, sans qu’il soit possible de restituer avec quelque précision la physionomie de celui-ci.

Les divinités celtiques sont souvent, dans les dédicaces, groupées deux à deux, un dieu et une déesse. Nous avons déjà cité Sucellos et Nantosuelta. On trouve de plus dans les inscriptions gallo-romaines Mercure associé à Rosmerta[39], déesse dont le nom est certainement celtique, cf. Smertullos ; Borvo, le dieu de Bourbonne-les-bains, de Bourbon-Lancy et d’Aix-les-Bains, associé à Damona ; Apollon associé à Sirona, la nymphe des eaux ; Mars associé à Nemetona, dont le nom rappelle celui de Nemon, fée guerrière de l’épopée irlandaise[40].

Ce dualisme n’a rien de particulier aux Celtes. On le trouve fréquemment ailleurs. Le groupement des divinités en triades a plutôt un caractère celtique. Nous avons parlé plus haut de l’autel de Reims, où un dieu cornu figure avec Apollon et Mercure ; on peut citer encore l’autel de Beaune et l’autel de Dennevy : dans chacun de ces autels figurent trois personnages dont un tricéphale. Le dieu tricéphale lui-même semble une représentation réduite de la triade. On a souvent fait remarquer que Teutatès, Esus et Taranis, les trois divinités sanguinaires citées par Lucain, pouvaient constituer une triade. Ce qui fait que l’on est tenté de regarder la triade comme une conception celtique, c’est que la triade est dans la littérature des Bretons du Pays de Galles un genre de composition qui a eu un grand succès et qui a été appliqué au droit, à la littérature, à l’histoire. Mais la plus ancienne triade galloise provient d’un manuscrit du XIIe siècle et chez les Irlandais la triade n’a point eu la fortune prodigieuse qu’elle eut chez les Gallois. Saurons-nous jamais si quelque lien relie la triade religieuse des Gallo-Romains au genre littéraire si en honneur chez les Bretons d’Outre-Manche ?

Pour terminer ce qui a trait aux divinités celtiques et à leur représentation, il faut dire quelques mots de certains signes symboliques que l’on trouve sur divers monuments. On a depuis longtemps renoncé à voir dans les monuments mégalithiques l’œuvre d’un peuple celtique et les cupules creusées dans ces monuments et environnées d’un nombre plus ou moins grand de lignes circulaires ne sauraient appartenir à notre sujet. Mais il est possible que les Celtes aient anciennement attaché une idée religieuse au swastika ou croix gammée ainsi appelée parce qu’elle est formée de quatre gammas grecs dont la barre horizontale est tournée dans le même sens ; ce signe est souvent associé à la roue ou rouelle formée d’un cercle et d’un nombre variable de rayons, que l’on trouve aussi employée seule. On trouve la croix gammée sur des médailles et des monnaies gauloises[41], quelquefois associée à une tête d’Apollon ; et aussi sur des cippes sans inscriptions de la région pyrénéenne, et des stèles irlandaises du VIIe siècle[42]. On sait que la croix gammée se trouve sur les vêtements de plusieurs personnages représentés sur des peintures des catacombes, où elle semble bien n’avoir qu’une valeur ornementale. Quant aux rouelles, on les trouve figurées avec la croix gammée sur les cippes pyrénéens dont nous venons de parler ; dans de nombreuses enceintes gauloises, on a trouvé en abondance des rouelles en or, en argent, en bronze, en plomb qui servaient sans doute d’amulettes et étaient peut-être, comme l’a pensé M. H. Gaidoz[43], un symbole du culte du Soleil. Rien ne nous prouve que les Celtes l’aient ainsi interprété.

Ainsi donc, divinités à noms et à attributs romains, divinités gallo-romaines à noms celtiques, triade de Lucain, Ogmios de Lucien, symboles dont nous ne pouvons pénétrer que par conjecture la signification, voilà les éléments dont se compose le panthéon celtique. Si nous essayons de restituer la physionomie de ces divinités mystérieuses, il faut nous les figurer, non pas semblables aux mythiques habitants de l’Olympe grec dont chacun représente une idée distincte, force de la nature, ou conception de l’esprit, mais plutôt apparentés aux dieux rustiques et guerriers du Latium, dont les aspects sont multiples et les pouvoirs variés. À l’époque des grandes invasions, les dieux des diverses tribus gauloises étaient sans doute presque exclusivement des dieux guerriers. Lorsque les Celtes s’établirent à demeure dans les pays qu’ils avaient conquis, ces mêmes dieux eurent à protéger les villes fortes et les maisons de culture répandues sur le territoire, à distribuer la pluie et le soleil aux champs fertiles ; ainsi qu’aux forêts immenses et impénétrables ; dans la Cisalpine et dans la province romaine, de bonne heure ils présidèrent aux transactions et aux échanges que faisaient les Gaulois avec les marchands romains et les négociants grecs de Marseille ; enfin, de temps à autre leur vertu guerrière se réveillait lorsqu’il fallait défendre l’indépendance du pays, ou essayer de secouer le joug des vainqueurs. Et l’on conçoit que les Romains, étonnés de la multiplicité des attributs de ces divinités complexes, ne surent s’ils devaient les appeler Mars ou Mercure, ou Jupiter ou Apollon ou Minerve, et essayèrent de rattacher au nom d’un dieu ou d’une déesse du panthéon hellénique et romain chaque aspect différent des divinités celtiques.


  1. De Bello Gallico, VI, 17.
  2. Ibid., I, 1.
  3. Suétone, César, 56.
  4. Callimaque, iv, 173 ; Florus, i, 20; Silius Italicus, iv, 200-202 ; Ammien Marcellin, xxvii, 4, 4.
  5. Polybe, ii, 32. Cf. Justin, xliii, 5, 5.
  6. Florus, i, 20.
  7. A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 325, 326, 327, 329, 330, 331.
  8. H. d’Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. II, p. 155.
  9. Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138, 139, 140.
  10. Revue des études anciennes, t. IV, p. 109.
  11. Livre V, ch. xxxiv.
  12. Cette forme est due à Whitley Stokes.
  13. H. d’Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t VI, p. 223-229.
  14. Pharsale, i, 444-446.
  15. Corpus inscriptionum latinarum, t. XIII, no 6094.
  16. Cf. Jullian, Revue des études anciennes, t. IV, p. 113 et suiv.
  17. S. Reinach, Revue Celtique, t. XVIII, p. 137-149.
  18. Héraklès, i-3.
  19. Zeuss, Grammatica celtica, 2e éd., p. i note.
  20. Histoire romaine, lxii, 6, 7.
  21. A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 146.
  22. Revue celtique, t. I, p. 32-57.
  23. H. d’Arbois de Jubainville, Revue archéologique, 1900, 10 p. 66-74.
  24. A. Bertrand, op. cit., p. 315-317, 368, planche XXX.
  25. H. d’Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. II, p. 95.
  26. Revue celtique, t. XVIII, p. 253-266.
  27. Revue celtique, t. XIX, p. 245-250.
  28. Revue celtique, t. XVII, p. 45 et suiv.
  29. Revue celtique, t. I, p. 1-8 ; cf. XXII, p. 159-164.
  30. A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 316, 317, 318 et planches XXVII, XXVIII.
  31. S. Reinach, Epona, Revue archéologique, 1895, t. XXVI, p. 163-195, 309-335.
  32. Histoire naturelle, livre III, 21, 2.
  33. A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 195.
  34. Propecce, IV, 10, 41.
  35. Corpus inscriptionum latinarum, vi, 46 ; Corpus inscriptionum rhenanarum, 589.
  36. Revue celtique, t. I, p. 306-319.
  37. Revue celtique, t. X, p. 238.
  38. Revue celtique, t. Yl, p. 488-490; Cf. Cours de littérature celtique, t. II, p, 178.
  39. ibid., t. XVIII, p. 143, 256.
  40. H. Gaidoz, Religion des Gaulois (Encyclopédie des sciences religieuses), t. V, p. 432.
  41. E. Hucher, L’art gaulois, t. II, p. 105, 106, 134.
  42. A. Bertrand, La religion des Gaulois, pl. XIII.
  43. H. Gaidoz, Etudes sur la mythologie gauloise. Le dieu gaulois du Soleil et le symbolisme de la roue, (extrait de la Revue archéologique, 1884, 1885).