La Reliure française/10

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Dentelle de la fin du règne de Louis XIV.
Dentelle de la fin du règne de Louis XIV.



X


Les fers du dix-septième siècle se transformèrent peu à peu ; on reconnaît facilement la transition à la présence, au milieu des rinceaux, de fleurs, d’oiseaux, etc. Ils ne cessèrent jamais d’être employés au milieu des recherches nouvelles du dix-huitième siècle ; mais ils allèrent toujours en s’alourdissant de plus en plus, pour se confondre, chez les relieurs de second ordre, avec les fers de l’époque de Louis XV et de Louis XVI.


Roulette du dix-huitième siècle.
Roulette du dix-huitième siècle.

Dans les premières années du règne de Louis XV, les Padeloup tentèrent de sortir du sentier battu en essayant un nouveau genre de décoration.

À cette époque appartient un volume qui a fait récemment beaucoup de bruit dans le monde des bibliophiles, le Daphnis et Chloé de 1718, aux armes du Régent, dont la Gazette des Beaux-Arts et le Catalogue Morgand et Fatout ont donné une reproduction polychrome par le procédé Danel de Lille. Véritable trésor au point de vue de la curiosité, cette reliure, que l’on peut avec beaucoup de vraisemblance attribuer à Padeloup (Nicolas), relieur de S. A. R. Mgr le duc d’Orléans, est bien supérieure aux mosaïques à répétition. Il y a encore là une sorte de recherche de dessin. Le cartouche, par son importance et sa forme, rappelle le dix-septième siècle ; les palmes en mosaïque des angles, malgré un rendu très-sommaire, semblent une interprétation des palmes du grand règne ; mais les fers du dix-septième siècle qui remplissent les rondelles et le petit culot pointillé de le Gascon, que l’on revoit sur cette couverture, montrent déjà cet amour du mélange de motifs empruntés à tous les styles, qui devait être si cher aux membres de cette famille de relieurs célèbre au dix-huitième siècle.

Voyez (pl. XV) la reproduction de cette curieuse reliure, aujourd’hui chez M. Ernest Quentin-Bauchart.

Mais il ne suffit pas, pour réussir, d’être plein d’intentions excellentes ; il faut avoir un fonds de connaissances sérieuses : ne joue pas les le Gascon qui veut, et Antoine-Michel Padeloup, qui semble avoir cherché à créer un style, n’a été en réalité qu’un compilateur.

Pour ses plus riches volumes, il pille le moyen âge en copiant des fonds de vitraux ; il prend à le Gascon ses pointillés, aux relieurs de Louis XIV des fleurons, des soleils. Ces emblèmes n’ayant plus de raison d’être, il en dénature la forme. Les dessins de fonds ont en reliure un défaut énorme ; ils ne font pas « cadre », et semblent découpés dans un morceau d’étoffe ; les fonds, qui sont d’un très-bon effet dans les reliures monastiques, ne sont là que


PLANCHE XV.


Daphnis et Chloé.


Paris 1718.


Reliure aux armes de Philippe d’Orléans (le Régent).


Collection de M. Ernest Quentin-Bauchart.



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PLANCHE XVI.


Eucologe, ou Livre d’église, à L’usage de Paris.


Paris 1712.


Collection de M. le baron Jérôme Pichon.



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PLANCHE XVII.


Catullus, Tibullus, Propertius.


Venetiis, in œdibus Aldi Manuc. Januario 1502.


Reliure faite pour le comte d’Hoym.


Collection de M. le baron James de Rothschild.

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comme accessoires ; la partie la plus importante de la décoration consiste en une ou plusieurs bandes de largeur et de valeur différentes, formant cadre. L’œil peut alors saisir d’un seul coup la composition tout entière ; tandis que dans ces fonds à mosaïque de Padeloup, on chercherait en vain à embrasser un ensemble ; il n’y en a pas, ce n’est qu’un fragment sans commencement ni fin.

Le véritable intérêt qu’offrent ces dessins est de représenter exactement une époque, et il est agréable d’en posséder dans une collection un spécimen, à titre de curiosité, surtout s’il recouvre un livre du temps ; mais au point de vue de l’art, rien n’est plus nul. S’il tenait absolument à ces dessins à répétition pour le jeu et le chatoiement des couleurs qu’ils peuvent produire, que n’a-t-il au moins pris des motifs plus intéressants que ces petits carreaux, qui semblent des échantillons de pains à cacheter accolés les uns aux autres ? Puisqu’il voulait tenter de faire du neuf avec de vieux motifs, que n’a-t-il mieux choisi dans les carrelages, les vitraux du quatorzième et du quinzième siècle ? Nous comprenons qu’il ait hésité devant ceux de la Renaissance ; leur élégance savante aurait exigé un autre exécutant que maître Antoine-Michel.

L’emploi des fonds ne devrait être admis que dans les doublures.

Nous donnons la reproduction de la meilleure des mosaïques de ce genre (pl. XVII). Nous l’avons choisie à cause de sa provenance, titre précieux à l’admiration des amateurs. Cette reliure signée de Padeloup, faite pour le comte d’Hoym, dont elle porte les armes au dos et aux angles de la dentelle de doublure, est aujourd’hui dans la collection de M. le baron James de Rothschild. Elle est supérieure aux autres mosaïques de ce style, parce que le motif de répétition est plus petit et proportionné au format, ce qui est très-rare.

Que Padeloup ait été doreur ou qu’il ait fait faire la dorure de ses volumes, peu importe ; celui qui les exécuta ignorait complètement les principes mêmes du dessin, et il nous faut remonter jusqu’aux primitifs de la reliure pour trouver une exécution aussi faible.

Eux au moins avaient le droit d’être naïfs, ils touchaient au moyen âge ; mais en plein dix-huitième siècle, quand tous les artistes rivalisent de talent pour donner aux plus petits objets usuels une valeur artistique, on s’explique difficilement une pareille ignorance. Lorsqu’il emploie les entrelacs de la Renaissance, il en dénature l’aspect par une profusion de points et l’adjonction dans les compartiments de fers de toutes les époques

Il ne manqua pas naturellement, dans cette voie mauvaise, d’imitateurs qui le dépassèrent encore.

Sur le même volume, nous avons pu contempler des entrelacs bâtards du seizième siècle, le fer azuré typique des Grolier soutenu par un culot du dix-septième siècle, et des fers des A1des s’élançant au milieu de pointillés de le Gascon. C’est de la pure folie ! (Poëtes de la collection Coustellier, Bibliothèque nationale.) Ces volumes font songer à ces plats fameux de la cuisine provençale, dans lesquels il entre tant d’ingrédients différents que chaque convive peut y retrouver à la fois l’odeur du mets qu’il préfère et le goût de celui qu’il exècre le plus.

La seule qualité des « Padeloup » consiste dans le choix souvent heureux des couleurs. Sitôt que l’on rencontre une reliure du dix-huitième siècle avec des ornements en mosaïque, on s’empresse de l’attribuer à Padeloup ; c’est là une grosse erreur. Si bien remplie que soit une seule existence, elle ne suffirait pas à produire un aussi grand nombre de volumes[1].

Padeloup inaugura ce genre, cela est probable ; mais il y avait à cette époque, en dehors des membres des familles Padeloup et Derome[2], quantité de doreurs, et il est facile, même pour les personnes qui ne sont pas du métier, de reconnaître beaucoup de factures différentes.

Les Padeloup doublèrent de maroquin la plupart de leurs reliures riches, et les ornèrent de dentelles dont les fers du dix-septième siècle forment la base ; mais ils y joignirent une foule d’autres petits fers, vrais clous de rebut, qu’une longue pratique du métier avait agglomérés dans leur matériel, et dont l’assemblage est aussi étrange qu’il est de mauvais goût. Si pour le dessinateur, l’artiste, l’œuvre des Padeloup laisse trop de prise à la critique, ils justifièrent, au moins comme relieurs, leur grande réputation. Dignes héritiers des traditions du grand siècle pendant lequel le corps d’ouvrage avait fait tant de progrès, ils ont laissé d’excellentes reliures, et nous souhaitons à nos lecteurs beaucoup de volumes construits comme le Livre d’Église, aujourd’hui chez M. le baron Jérôme Pichon. Certes Jacques-Antoine Derome fit d’aussi bonnes reliures, et avec une plus grande élégance ; mais combien les derniers membres de sa famille sont loin des qualités de corps d’ouvrage de Nicolas et d’Antoine-Michel Padeloup !

Le nombre des amateurs avait augmenté rapidement ; grands seigneurs et financiers rivalisaient d’ardeur ; les dames elles-mêmes vinrent grossir la phalange des collectionneurs.

La comtesse de Verrue, qui ne se contentait pas d’être belle, mais était intelligente et lettrée, avait ouvert au commencement du dix-huitième siècle la série des femmes bibliophiles ; plus tard, la marquise de Pompadour fit richement relier les livres de sa bibliothèque. Passe encore pour celle-là, qui était réellement artiste ; mais la mode des livres devint bientôt chez les femmes une rage : la dernière favorite de Louis XV, la du Barry, qui savait à peine lire, eut une bibliothèque. Le catalogue existe à l’Arsenal ; il y est mentionné que les armes, gravées en petit et en grand, sont chez Redon (?), maître relieur, rue Chartière.

Ce qui a été relié de livres à cette époque est incalculable ; on recherchait plus le nombre que la qualité ; il fallait au parvenu de la veille une bibliothèque le lendemain, qu’il se gardait bien du reste de regarder ! C’était la mode, cela suffisait, et la dernière fille d’Opéra voulait avoir des livres, et en avait !

Aussi on organisa de grands ateliers de dorure où se firent dans la suite par milliers les almanachs royaux, pour lesquels Dubuisson[3] et les dessinateurs du temps inventèrent quelques plaques charmantes[4]. Plus tard, pour tirer les grandes plaques à combinaisons du « Sacre », Padeloup, Derome et Vente, à la fois libraire et relieur, envoyèrent dans ces ateliers (la même plaque est tirée sur des livres portant ces diverses signatures). Ces ateliers furent la perte de la dorure.

Il y eut cependant, à cette époque, un doreur qui sut profiter des tentatives que Padeloup avait faites, lui prendre ses qualités en lui laissant son éclectisme ridicule. Sans avoir comme dessinateur plus de savoir, il eut plus de bon sens que lui dans le choix de ses emprunts, et fit preuve à un plus haut degré que Padeloup d’une qualité précieuse que l’étude ne peut donner, le sentiment de l’arrangement des couleurs. Aussi a-t-il laissé des œuvres d’une saveur et d’un charme particuliers, malgré sa maladresse d’exécution.

Les amateurs de goût les recherchent avec ardeur, au milieu de la quantité des œuvres mauvaises qu’a produites le dix-huitième siècle. Ces mosaïques sont remplies de dorures, et les sablés d’or dont les fonds sont couverts rendent la transition douce entre les tons clairs des fonds et les rouges ou verts francs employés pour la mosaïque ; enfin les motifs, empruntés souvent aux faïences du temps, les montrent bien dans le goût de leur siècle, qualité immense dont Padeloup et beaucoup de ses imitateurs semblent ne s’être jamais doutés.

Ce doreur a peut-être travaillé chez Jacques-Antoine Derome ; mais nous serions plutôt portés à croire que ce fut un ouvrier libre, car si nous avons reconnu sa main sur des livres portant l’étiquette de J. A. Derome, nous l’avons aussi retrouvée sur des livres non signés, différents de corps d’ouvrage, et dont quelques-uns ont été faits après 1761.

On voit combien il est difficile d’attribuer la part qui lui revient dans la production des reliures anciennes, puisque pour des dorures datant seulement d’un peu plus d’un siècle, tous les renseignements font absolument défaut. On ne se trouve pas au dix-huitième siècle comme au seizième, avec le grand doreur de Henri II, en présence d’un artiste tout à fait supérieur dont les œuvres laissent bien loin derrière elles celles des contemporains. Sous Louis XV et Louis XVI, tous sont médiocres d’exécution. La pratique même du métier ne peut suffire pour se former une conviction.

Les motifs de détail, les fers gravés que l’on revoit sur des couvertures différentes doivent-ils à eux seuls constituer une preuve qu’elles ont été dorées par le même artiste ? Non certes, puisque les motifs peuvent passer d’une main dans une autre ; ils peuvent tout au plus indiquer que les dorures sont sorties du même atelier. On ne peut donc s’appuyer que sur cette base fragile de la note personnelle que chacun donne dans son travail, du goût qu’il apporte dans le choix des couleurs, et la manière de comprendre et de rendre la forme dans les reliures à filets, comme le sont les mosaïques dont nous avons donné la reproduction. Sur les six mosaïques du dix-huitième siècle que nous avons reproduites, trois sont de cet artiste. (Pl. XVIII, XIX, XX.) Malgré les différences d’aspect que présentent ces trois spécimens, nous les croyons de la même main. La dorure du livre Litteræ apostolicæ, etc. (Bibliothèque nationale), est également son œuvre. Les plats portent, à l’intérieur, les armes du duc de Brancas-Lauraguais. La reliure n’est pas signée. La nature du maroquin et des apprêts employés a donné des ors plus ou moins lourds ; mais le rendu, le sentiment, est le même. On contemple aujourd’hui avec plaisir ce hardi papillotage des nuances que le temps a adoucies, cette gaieté de tons particulière aux décorateurs du dix-huitième siècle, qui peignaient marquises, moutons et bergères roses dans des paysages aux feuillages bleus.

Les Padeloup avaient fait des tentatives assez nombreuses pour représenter en mosaïque des feuilles et des fleurs, mais la tournure est plus lourde ; ce sont en quelque sorte des ébauches. Ces compositions, dans lesquelles les fleurs jouent le principal rôle, appartiennent du reste à ce que l’on pourrait appeler le deuxième groupe des mosaïques du dix-huitième siècle. Ces dessins sont peu appréciés par certains amateurs. S’il est vrai que le manque absolu de symétrie, de parallélisme produise rarement en reliure un bon effet, il ne faut pas cependant, de parti pris, rejeter les compositions ainsi comprises. En se bornant à demander la symétrie dans les angles, et en permettant les fantaisies d’imagination au centre, surtout lorsque la flore a fourni le sujet de la décoration, on peut obtenir des effets très-agréables, les motifs de coins se soutenant mutuellement et formant cadre, puis le milieu rompant par la variété de ses lignes avec la froideur que comporte généralement une composition absolument symétrique.

Tout cela est affaire de goût. Il y a pour la décoration d’un livre, comme pour celle d’un objet quelconque, une loi qui prime et doit primer toutes les autres : l’appropriation de l’ornementation au sujet, à la destination de l’objet à décorer. Que devient le vin le plus fameux dans la coupe la mieux ciselée, si les aspérités des bords ne permettent pas d’en approcher les lèvres ? la riche poignée d’une épée, si les ornements qui l’entourent, en blessant la main, rendent l’arme inutile ? Quel cas ferez-vous d’un recueil d’oraisons funèbres sur lequel s’étalent, entre toutes les fleurs symboliques aimées du dix-huitième siècle, la grenade entr’ouverte, image des lèvres roses ? Mais si vous avez à orner les Contes de la Fontaine, l’Anacréon, les Baisers de Dorat, des fleurs ! des fleurs !

Après avoir donné des exemples des premières mosaïques du dix-huitième siècle avec le Daphnis du Régent, de M. E. Quentin-Bauchart (pl. XV), le Livre d’Église de M. le baron J. Pichon (pl. XVI) et le Catulle de M. le baron James de Rothschild (pl. XVII), nous avons mis sous les yeux du lecteur des spécimens empruntés au milieu du siècle.

Pour le Litteræ apostolicæ, de la Bibliothèque nationale ; le Tutti i Trionfi, etc., in Fiorenza, 1559 (pl. XVIII), de la Collection de M. le baron James de Rothschild, et le Spaccio de la Bestia trionfante, etc., in Parrigi, 1684 (pl. XIX), du Cabinet de M. Eug. Dutuit, le doreur a cherché dans les faïences de la Régence l’idée première de ses dessins. Ces deux derniers volumes portent l’étiquette de J. A. Derome ; celui de la Bibliothèque est sans signature.

Le volume dont nous donnons ensuite la reproduction (pl. XX) est un Office divin. Sens, 1763. (Bibliothèque nationale.)

L’entrelacs forme des compartiments qui rappellent la disposition de certains parterres du dix-septième siècle ; les fonds sont remplis par des quadrillés dont les ornemanistes du dix-huitième siècle firent un si grand usage. Il est également non signé. Il ne fut certes pas fait par J. A. Derome, ni sous sa direction, puisque ce relieur mourut en 1761.



PLANCHE XVIII.


Tutti i trionfi, Cari, Mascherate, o canti carnascialeschi


andati per Firenze, dal tempo del magnifico Lorenzo


Vecchio De Medici (raccolti per N. Lasca e Giov. Bat.


Ottomajo).


In Firenze, 1559.


Collection de M. le baron James de Rothschild.

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PLANCHE XIX.


Spaccio de la Bestia Trionfante, etc.


Parigi, 1584.



Collection de M. Eugène Dutuit.

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PLANCHE XX.


Office divin.


Sens, 1763.



Bibliothèque nationale.

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PLANCHE XXI.


Fête donnée à Chilly, Le xiii Septembre 1770, à Mgr le Dauphin, Madame la Dauphine et Mesdames De France.


Reliure aux armes, chiffres et emblèmes du Dauphin et de Marie-Antoinette d’Autriche, sa femme.


Collection de M. le baron Jérôme Pichon.

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Nous avons clos la série de ces intéressantes reliures à mosaïque par une pièce de la plus haute curiosité. (Pl. XXI.)

Dix-huitième siècle. Fers de dos et de dentelles.

C’est un manuscrit signé F.F. Fyot, offert à Marie-Antoinette l’année même de son mariage avec le Dauphin, en souvenir d’une fête donnée à Chilly. Le doreur a largement usé des emblèmes, aigles d’Autriche, fleurs de lis, dauphins, etc. L’intérieur est orné d’une dentelle très-large et d’un milieu. Il a cherché certainement à faire un livre de la plus grande richesse, car la mosaïque est encore employée dans la dentelle et dans le milieu. La forme singulière de certaines mosaïques du plat pourrait donner lieu à des critiques fondées ; mais l’importance de cette reliure, sa provenance illustre, l’imposaient comme un des plus intéressants spécimens de l’art du dix-huitième siècle. (Collection de M. le baron Pichon.)

Maintenant que nous avons terminé avec les mosaïques, revenons en arrière.

Issus d’une famille ancienne de marchands libraires et relieurs, les Derome, rivaux des Padeloup, avaient de leur côté cherché et trouvé dans les industries de leur temps les éléments d’une décoration nouvelle, et voyaient le succès couronner leurs efforts avec les dentelles auxquelles ils ont donné leur nom. Ils ne furent cependant pas plus les créateurs de ces fers que le Gascon ne l’avait été personnellement des pointillés ; mais ils surent mieux que leurs confrères en tirer parti, et, cette réserve faite, on ne doit pas leur marchander les éloges, bien que ces motifs n’appartiennent en propre à aucun relieur du temps. Le fer à l’oiseau, si connu des bibliophiles, fut souvent, il est vrai, employé par le doreur de Derome, mélangé avec les fers ci-dessous qui ont formé la plupart de ses dentelles ; pas


Fers du dix-huitième siècle.

Fers du dix-huitième siècle.

plus que la roulette, ils ne peuvent cependant constituer une preuve suffisante que la reliure d’un livre a été faite chez


Roulette dite de Derome

Roulette dite de Derome[5]

Derome, puisque le relieur Dubuisson possédait aussi toute la collection de ces fers. Nous ne croyons pas que cette série d’outils aient été dessinés par lui ; ils sont empruntés aux œuvres de certains maîtres serruriers du dix-huitième siècle. L’art du serrurier avait atteint, à ce moment, à une perfection extraordinaire ; nous n’avons pas besoin de citer des exemples, ils sont trop connus de tous ceux qui s’occupent d’art.

Les dentelles du dix-huitième siècle ne sont pas, comme celles du siècle précédent, à répétition, mais à combinaisons, comme on peut le voir par les motifs séparés que nous donnons dans le texte et la planche XXII. Aussi ont-elles permis d’obtenir une variété beaucoup plus grande ; on pourrait, pour ainsi dire, affirmer qu’il n’y en eut pas deux de faites exactement semblables.


Dentelle à petits fers des Derome. — Dix-huitième siècle.

Dentelle à petits fers des Derome. — Dix-huitième siècle.


Ces dentelles sont charmantes d’arrangement ; on peut en juger par le fragment que nous reproduisons. Le grand fer à l’oiseau était au dos et aux divisions centrales des plats. Nous avons relevé cette dentelle sur un exemplaire des Fables de Dorat, 1773. Elle ne fut donc pas l’œuvre de celui des Derome que l’on considère comme le plus célèbre ; il était mort depuis douze ans. Voyez cependant combien elle est pure de style ! L’amateur n’y rencontrera pas les réminiscences des doreurs du dix-septième siècle comme dans les premières dentelles, ni les fers de la grande collection de Dubuisson dont nous parlerons bientôt. C’est bien la ferronnerie d’art du commencement du dix-huitième siècle qui a inspiré toutes ces formes enroulées, élégantes et capricieuses que l’on retrouve encore de nos jours aux balcons et aux terrasses des maisons de cette époque. Comme toutes les jolies choses, ces dentelles furent promptement copiées par tous les relieurs de second ordre ; mais les fers des imitateurs sont moins bien gravés, et ils les mélangèrent aussitôt avec ceux qu’ils prirent aux deux Dubuisson.

Le dessinateur héraldique Pierre-Paul Dubuisson fut aussi relieur-doreur, et à la tête d’un des grands ateliers du temps ; la marque qui se trouve sur un volume de la bibliothèque de M. le baron de la Roche-Lacarelle (Daphnis et Chloé, in-4°, aux armes de madame de Pompadour) en fait foi. Mais n’eussions-nous pas eu cette preuve, il était facile de se rendre compte qu’il était l’auteur de la plus belle collection de fers du dix-huitième siècle, en examinant avec un peu d’attention les armes composées par lui et tirées sur un grand nombre de volumes. Les supports, les ornements qui les accompagnent se retrouvent dans ses fers ; même disposition, mêmes combinaisons, même rendu. Ses dentelles sont belles ; on peut en juger par la reproduction que nous donnons à la reliure d’un manuscrit que possède la Bibliothèque Mazarine : Instructions données à Lapeyrouse pour son voyage de découvertes autour du monde. Le maroquin de l’extérieur est vert, de ce ton un peu bleuâtre particulier au vert du dix-huitième siècle ; celui de l’intérieur est rouge, et la dentelle qui orne le contre-plat est aussi très-importante. Nous citerons encore l’exemplaire de la Gerusalemme liberata, Venise, 1745 ; in-folio aux armes de la reine Marie-Antoinette (France et Autriche), à la Bibliothèque nationale. La dentelle, qui est d’une grande richesse, est poussée sur une mosaïque de maroquin vert contourné d’une bande étroite de maroquin rouge couverte d’or ; le fond est citron. L’ensemble est d’un effet très-décoratif, mais un peu lourd.


Roulette du dix-huitième siècle.

Roulette du dix-huitième siècle.

Doreur ordinaire, il fut dessinateur ingénieux, et bien dans l’esprit de son temps. Les conseils d’Eisen, avec qui il fut en relation et qui lui dessina une carte d’adresse, durent lui être d’un grand secours. Ses motifs favoris, vous les revoyez dans les trumeaux, les portes, les tapisseries, les cuivres des meubles, les anses et décorations en relief des porcelaines du dix-huitième siècle ; c’est pourquoi son œuvre est bien plus artiste, bien plus intéressante que celle des Padeloup, qui le firent, ainsi que les Derome, travailler dans la suite.


Fer du dix-huitième siècle. - Genre des Dubuisson.

Fer du dix-huitième siècle. - Genre des Dubuisson.

C’est la concordance, la similitude des formes d’ornementation dans toutes les branches de l’industrie artistique qui constituent un style. Cette concordance est le résumé des aspirations, des goûts d’une époque, et non le fait d’une individualité.

Le faste, la grandeur du Roi-soleil ne pouvaient convenir aux roués de la Régence, et les trois mots gravés au fronton de Bagatelle : Parva sed apta, résument à eux seuls tous les goûts de cette période, et expliquent cet art raffiné et sensuel.

Mais la Reliure est, à la fin du dix-huitième siècle, dans une période de décadence ; l’excès de la production l’a tuée. Elle s’était maintenue longtemps, et avait suivi l’art national dans ses plus hautes manifestations ; elle est alors trop lourde de décoration, la dorure est mauvaise d’exécution. Les délicieuses fantaisies des grands vignettistes[6] du siècle qui passent chaque jour dans les mains des relieurs ne leur ouvrent pas les yeux, et c’est aux imprimeurs les plus médiocres qu’ils vont emprunter bientôt les modèles de leurs fers.

Ils ne sont pas seuls responsables de cette décadence. Les amateurs se sont de tout temps divisés en deux groupes : dans le premier, le chercheur, artiste, connaisseur, ayant le sentiment et la passion du beau ; dans le second, le désœuvré à qui cette ardeur est venue un matin comme ces amours mignons dont parle le poëte :


Poussés en une nuit comme les champignons.

Étranger aux choses de l’art en général, ce dernier ne peut exercer qu’une influence pernicieuse, surtout en reliure, où cette influence de l’amateur sur l’artiste qui exécute est plus intime que dans toute autre branche des arts.

Chez le véritable amateur, la passion grandit avec l’étude ; une collection de livres peu à peu réunis donne à celui qui les possède et les apprécie au point de vue artistique des jouissances inconnues au vulgaire ; le prix qu’il a payé tel ou tel volume rare n’entre pour rien dans son admiration. Heureux de suivre dans ses développements un art dont l’étude l’intéresse et l’attache davantage chaque jour, il seconde au contraire les artistes de son temps, partage avec eux la gloire de conserver les grandes traditions, et trop artiste lui-même pour s’imposer comme un guide, il sait être précieux collaborateur plein de science et de goût. Tels étaient les grands bibliophiles du seizième siècle ; la plupart de ceux du dix-huitième siècle ne leur ressemblaient guère. Aussi c’est par le côté de l’ornementation extérieure, qui fait toucher la Reliure à l’art, que la décadence est complète.

Les tentatives faites par Derome jeune pour suivre le mouvement du style Louis XVI contre les exagérations du rococo ne furent pas couronnées de succès ; il aurait fallu un amateur de grande valeur pour soutenir cet effort, et le « Louis XVI », qui a fait éclore dans l’industrie française tant d’œuvres charmantes, aurait pu trouver en Reliure une heureuse interprétation.

Si les premières mosaïques de Padeloup furent en général mauvaises de dessin, si les belles dentelles composées avec les fers des Derome ou de Dubuisson laissèrent à désirer au point de vue de l’exécution, la reliure proprement dite des livres sortis de chez ces relieurs célèbres eut souvent de grandes qualités de corps d’ouvrage. L’emploi du maroquin fut aussi meilleur, et Derome le jeune fit faire à la couvrure des progrès considérables ; il est vrai que les maroquins dont il se servit étaient plus faciles à travailler : ils étaient presque tous de provenance anglaise, mieux tannés et plus minces que les maroquins français du même temps. Le peu d’épaisseur n’est pas une qualité, au contraire ; mais la peau ainsi préparée demandait moins de travail, et la parure était rendue plus facile.

On doit reprocher à Derome d’avoir, dans son amour pour la régularité des tranches, abattu sans scrupule les marges et déprécié ainsi une grande partie des volumes qui sont passés par ses mains ; il oubliait que la reliure est faite pour le livre, et non le livre pour la reliure. S’il n’avait exercé sa barbarie que sur les livres de son temps, il n’y aurait encore que demi-mal ; mais en sa qualité de relieur à la mode, les amateurs lui confièrent de vieux et rarissimes livres qui furent ainsi assassinés : toutes les qualités d’élégance des premières œuvres de cet habile faiseur ne peuvent atténuer ce crime de lèse-bibliophilie. Ce ne fut pas la seule faute dont il se rendit coupable ; il grecqua ensuite sans pudeur la plupart des volumes, et finit par produire, non plus des reliures, mais une sorte d’emboîtages.



PLANCHE XXII.


Instructions données à Lapeyrouse pour son voyage


autour du monde.


Reliure au chiffre et aux armes de Louis XVI.


Bibliothèque Mazarine.

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Une des heureuses innovations des Reliures du dix-huitième siècle fut l’emploi de l’étoffe au contre-plat et aux gardes. L’étoffe dont on se servit fut le tabis, sorte de tissu de soie très-léger ; malheureusement l’usage n’en fut pas général, et l’on chercha, à la même époque, à donner aux gardes une apparence de richesse par de nouveaux papiers remplaçant le papier peigne. On fit dans ce genre des tentatives de toute sorte : papiers frappés, gaufrés, repoussés ; papiers métalliques, or et argent, etc. On rencontre parfois sur certains de jolis dessins empruntés aux étoffes, mais les couleurs sont toujours du plus mauvais goût. Quant aux papiers à semis d’or, fleurettes ou étoiles, ils n’auraient jamais dû servir qu’à fabriquer des cartonnages. Les papiers métalliques, auxquels on renonça promptement du reste, s’oxydèrent et attaquèrent les maroquins de couleur claire ; de charmantes doublures ont été ainsi complètement perdues.

Employé en reliure dès les premières années du dix-septième siècle, le papier peigne devint bientôt d’un usage général ; les relieurs étaient heureux de trouver un moyen de dissimuler l’auréole grasse que faisait bientôt le rempli du cuir sur les gardes de papier blanc employées jusqu’alors. Cette tache n’atteignait pas seulement les gardes, mais pénétrait promptement dans les premiers feuillets du livre.

Vis-à-vis d’une doublure de maroquin, tous les papiers peignes sont non-seulement laids, mais d’un emploi déplorable à tous les égards ; on s’en sert parce que tel est l’usage, la routine. De même qu’en vivant avec une personne laide on cesse, paraît-il, de s’apercevoir de sa laideur, les bibliophiles vivant au milieu de leurs livres ne sont pas choqués par la vue du papier peigne. Mais ouvrez devant un artiste un volume dont la doublure recouverte d’une riche dorure a pour vis-à-vis ce bariolage de couleurs, et l’exclamation de surprise ne se fera pas attendre ; le conseil vous sera aussitôt donné de chercher autre chose, une étoffe ou un papier d’un ton neutre, qui ne vienne pas tuer l’effet de la décoration intérieure. Il faut donc en conserver l’usage pour les volumes les plus simples, mais l’abandonner pour les livres doublés. Si les papiers métalliques tachent promptement le maroquin, les papiers peignes leur font courir les mêmes dangers, les couleurs à base de fer marquant vite sur les maroquins clairs ; tandis que les tabis du dix-huitième siècle, quand le ton était bien choisi, produisaient, soit aux deux gardes, soit opposés aux dorures, le plus agréable effet, ornaient discrètement le livre et remplissaient en même temps le but que l’on doit attendre d’une garde, la protection du volume contre le dégras inévitable des cuirs les mieux préparés.

Fer de la fin du dix-huitième siècle.




  1. Il en est des livres comme des meubles de Boule, que l’on attribue tous à Charles-André, lors même qu’ils sont de ses fils ou de ses neveux, qui furent ses élèves et imitèrent son genre, comme tous les ébénistes du dix-septième siècle.
  2. Voir aux Notes.
  3. Voir aux Notes.
  4. Il semble pour ces plaques s’être inspiré souvent des modèles de Peyrotte.
  5. Elle existait déjà au dix-septième siècle ; on y trouvait souvent des soleils au lieu de marguerites.
  6. Il y eut cependant quelques cas où les vignettistes fournirent des modèles de fers. Les grandes plaques du sacre dont nous avons parlé, et qui furent tirées chez Dubuisson, nous paraissent avoir été composées, non par ce dessinateur-doreur, elles sont plus fortes que son œuvre, mais par les maîtres qui firent les encadrements des planches intérieures. Plus tard, Gravelot donna les dessins des fers pour les exemplaires de présent des Contes de la Fontaine de 1762, pour le Racine de 1768 en sept volumes, et l’édition de la Jérusalem délivrée de 1771 en deux volumes. Ces dessins sont aujourd’hui chez M. Em. Bocher. Gravelot, si fin d’habitude, nous a paru un peu lourd dans cette circonstance ; peut-être les dessins ont-ils été mal interprétés.