La Reliure française/11

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D. Morgand & C. Fatout (p. 229-231).
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Roulette. - Époque de la Régence.
Roulette. - Époque de la Régence.



XI


Nous voici arrivés au terme de notre travail ; nous nous sommes efforcés de ne pas sortir du programme que nous nous étions tracé, d’envisager la Reliure au point de vue artistique, de faire connaître les différents styles d’ornementation qui ont été successivement appliqués aux livres, laissant aux bibliophiles, plus compétents que nous en pareille matière, le soin d’en parler au point de vue de la curiosité. L’histoire du livre sous ses différents aspects est un sujet inépuisable, et nous nous trouverons satisfaits si, sans avoir été sur les brisées de personne, nous avons fourni à cette histoire la part de matériaux que des études particulières et une expérience pratique nous permettaient d’y apporter.

On comprendra facilement les motifs qui nous ont engagés à arrêter cette étude à la fin du dix-huitième siècle. Si nous nous étions décidés à pousser au delà, il nous aurait fallu parler nominativement des relieurs actuels, juger les œuvres de nos confrères, distribuer l’éloge et le blâme, et deux mots de critique succédant à dix pages d’approbation auraient suffi pour blesser des artisans qui par leur mérite ont contribué à rendre la reliure de la fin du dix-neuvième siècle non-seulement égale, mais supérieure à la reliure ancienne. Il a fallu soixante ans d’efforts continus pour la relever, mais elle est aujourd’hui plus florissante que jamais.

Qu’il nous soit cependant permis de dire, en terminant, que si l’exécution matérielle de la reliure et de la dorure est maintenant excellente, le côté artistique laisse encore beaucoup à désirer. Combien de doreurs actuels seraient devenus des artistes de premier ordre s’ils avaient pu faire de sérieuses études de dessin ! Le dessin est un langage, une langue écrite ; pour l’interpréter, le traduire, faut-il au moins le connaître, et nul ne devrait, à l’heure actuelle, en ignorer les premiers éléments.

Ce n’est pas à l’instant où vous cousez, endossez, rognez, couvrez un livre, que votre industrie s’élève à la hauteur d’un art. Non, c’est seulement par le dessin et son exécution que vous serez des artistes. Votre art est d’autant plus élevé, que la valeur de la matière première employée est nulle. Que retirerait-on du cuir dépouillé d’une reliure, de l’or qui scintille dans ces filets aux courbes capricieuses ? Rien, et cependant que de bijoux précieux nous ont légués les maîtres anciens ! Vous ne devez pas compter pour faire vivre vos œuvres sur le mérite littéraire de l’ouvrage (on jetterait au feu l’enveloppe pour conserver le trésor), mais sur le goût que vous aurez mis dans la composition de l’ornementation et l’habileté de main avec laquelle vous l’aurez rendue.

Les progrès extraordinaires réalisés chez les nations étrangères depuis quelques années sont dus aux intelligents sacrifices qu’elles se sont imposés pour la création de musées d’art décoratif. L’Angleterre et l’Autriche ont surtout fait un pas immense.

À l’œuvre donc ! Des écoles nombreuses sont ouvertes ; les bibliothèques publiques pleines des richesses du passé offrent, en étalant leurs trésors, les champs d’étude les plus vastes et les plus variés. Il suffit de le vouloir, et la Reliure reprendra dans l’art national la place qu’elle avait conquise avec tant d’éclat à la grande époque de la Renaissance.


Motif du dix-huitième siècle.
Motif du dix-huitième siècle.