La Renonciation des Bourbons d’Espagne au trône de France/01

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La renonciation des Bourbons d’Espagne au trône de France
Courcy

Revue des Deux Mondes tome 88, 1888


I. NÉCESSITÉ DES RENONCIATIONS. — LA PREMIÈRE PENSÉE DE LOUIS XIV. — SOUMISSION DE PHILIPPE V.


Les recherches que nous avons faites aux Affaires Étrangères, au Dépôt de la Guerre et aux Archives Nationales, lorsque nous préparions l’étude historique publiée, il y a deux ans, sous ce titre : la Coalition de 1701 contre la France [1], nous ont révélé beaucoup de documens, entièrement inédits, dont les limites entre lesquelles il convenait de renfermer cette étude, ne comportaient pas la reproduction, mais que nous avons recueillis et réservés, avec l’espoir d’en mettre plus tard la partie la plus intéressante sous les yeux du public.

Elle concerne surtout la renonciation du roi Philippe V au trône de France, celles de son frère, le duc de Berry, et de son cousin, le duc d’Orléans, à la couronne de France.

On peut dire que l’affaire des renonciations fut d’une importance capitale, puisque la conclusion de la paix qui devait sauver la France, ou la continuation de la guerre qui l’eût infailliblement ruinée, dépendait principalement de la solution qu’il plairait à Louis XIV et à Philippe V de lui donner. Il semble, au reste, que les questions qui s’y rattachent n’ont pas perdu toute actualité, puisque, dernièrement encore, un zèle, à la sincérité duquel il faut, sans doute, rendre hommage, mais que nous ne pouvons nous défendre, pour notre compte, de trouver bien inopportun, bien irréfléchi, a voulu méconnaître l’inébranlable autorité des actes solennels qui ont exclu, à jamais, du trône de France, toutes les branches des Bourbons d’Espagne.

Nous croyons que le public, attentif aux salutaires enseignemens et aux impartiales leçons de l’histoire, ne lira pas sans intérêt cette nouvelle étude. Quand les perspectives du présent font naître, dans les âmes françaises, la tristesse et le doute, quand de sombres nuages dérobent aux regards anxieux celles de l’avenir, les récits du passé qui montrent, après les défaillances coupables de notre politique, après les revers de nos généraux, après les douloureux mécomptes de nos diplomates, la grandeur renaissante de notre patrie, ne doivent-ils pas avoir leurs charmes, quelle que soit la plume qui les ait tracés ? Ne peut-on y puiser des consolations et aussi des espérances ?


I

Lorsque le roi Louis XIV eut pris connaissance du testament par lequel Charles II léguait à un fils de France ses vastes états, il demeura, pendant quelques jours, soucieux et perplexe. L’éclatante victoire que sa diplomatie venait de remporter, avec l’appui du vieux pape Innocent XII, sur un terrain glissant, périlleux, semé d’écueils et d’embûches, où elle avait eu à lutter contre les audacieux efforts de la maison d’Autriche, l’émut profondément, bien qu’il l’eût préparée, de longue main, par d’habiles sacrifices et des combinaisons laborieuses. Ce ferme esprit, si porté qu’il fût, par sa nature, aux résolutions décisives, si clairvoyant, si pénétrant, si net que l’eussent rendu, à la longue, l’expérience des plus vastes affaires et la constante habitude d’envisager froidement les conséquences pratiques de toute chose, hésita anxieusement devant les données de l’effrayant problème dont il était saisi. La modération politique dont il avait fait preuve, aux yeux de l’Europe étonnée et satisfaite, dans le congrès de Ryswick, portait enfin tous ses fruits. Ils étaient mûrs, tentans et savoureux, mais la main qui pouvait les prendre sans effort n’osa d’abord les cueillir. Après cinquante-sept ans d’un règne où tant de glorieux événemens s’étaient accomplis, où de si grandes épreuves avaient été surmontées, où tant de sang avait coulé, la volonté puissante que cette main servait avait beaucoup perdu de sa virilité et de son audace. La vieillesse, la fatigue, la réflexion, la rendaient prudente.

Le roi de France accepterait-il le testament ? maintiendrait-il, au contraire, le second traité de partage qu’il avait signé quelques mois auparavant [2], de concert avec les deux puissances maritimes, et qui attribuait, après la mort de Charles II, les Deux-Siciles, les ports de la Toscane, Final, le Guipuscoa et la Lorraine au dauphin de France ? Question redoutable que Louis examina, sous toutes ses formes, avec une anxiété visible, sur laquelle il consulta son entourage, ses ministres, son fils, les princes, les princesses elles-mêmes avec une condescendance qui leur était inconnue.

Ses conseillers ne peuvent se mettre d’accord. Torcy, ministre des affaires étrangères, soutient qu’il faut se hâter de recueillir un si magnifique héritage qui doublera la puissance nationale ; Beauvilliers déclare qu’il ne peut envisager sans terreur les périls auxquels il exposerait la monarchie, et il soutient, en conséquence, une opinion absolument contraire ; le dauphin plaide, non sans chaleur et sans éloquence, la cause de son fils ; le chancelier Pontchartrain résume les avis de ses collègues avec beaucoup de précision et de clarté, mais il évite de faire connaître le sien.

Certes, en une telle occurrence, l’indécision est bien permise. Quelle que soit la solution, il faudra, sans doute, en appeler aux armes pour l’imposer. Entre deux guerres fatales, entre deux guerres européennes, il s’agit de choisir celle qui sera la moins périlleuse pour la France.

A défaut de Philippe d’Anjou, petit-fils du roi de France, les dernières volontés du roi d’Espagne appellent à sa succession l’archiduc Charles, fils de l’empereur. Si Louis XIV rejette le testament, tous les vœux de Léopold sont satisfaits ; la maison de Hapsbourg recouvre sa prépondérance et son éclat ; le résultat des prodigieux efforts qui ont été faits, depuis quatre-vingts ans, pour réaliser les vues politiques d’Henri IV et de Richelieu, est irrémédiablement compromis. Ce n’est point avec des alliés douteux, ennemis acharnés de la veille, que l’on pourra soutenir heureusement la lutte contre l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne, pour assurer l’exécution du dernier traité de partage ; en admettant que l’issue de cette lutte soit heureuse, les dures leçons du passé permettent-elles de croire que la France puisse conserver, sans l’assentiment de l’empereur, Naples, Final, la Toscane, ces possessions italiennes si précaires et si glissantes ? La Lorraine n’est-elle pas, d’ailleurs, pour la monarchie, une annexe naturelle qui ne peut manquer de lui appartenir ? Défendre par les armes le traité de partage, c’est courir assurément de dangereux hasards pour obtenir des avantages très incertains.

Si Philippe d’Anjou, au contraire, succède à Charles II, l’Espagne, que des affinités de race, des sympathies de caractère, des concordances d’intérêt, des convenances de voisinage, désignent comme notre alliée naturelle, et qui, cependant, n’a cessé de nous faire la guerre depuis qu’elle est gouvernée par des princes autrichiens, devient, pour la France, une amie dévouée et fidèle. Elle est pourvue de colonies magnifiques, où notre industrie et notre marine, beaucoup plus développées, beaucoup plus actives que les siennes, trouveront pendant de longues années, à l’exclusion sans doute de la Hollande et de l’Angleterre, d’inépuisables ressources. Les Espagnols sont de vaillans soldats et de hardis marins ; ils ont accueilli le testament avec enthousiasme, parce qu’ils préfèrent infiniment la domination des Bourbons à celle des Hapsbourg, parce que leur fierté nationale, tenue sans cesse en éveil par l’imposant spectacle de leur immense monarchie, repousse violemment toute idée de partage. Lorsque, en suivant nos conseils, ils auront réorganisé leur armée et leur flotte, la France, avec leur concours, deviendra vraiment invincible. Elle ne permettra pas à l’Autriche, accablée par le coup funeste que lui a porté Charles II mourant, menacée en ce moment par les Turcs et par ses propres sujets, les Hongrois, de se relever jamais ; au besoin, elle braverait l’Europe entière et saurait, sans grands efforts, mettre à la raison les puissances maritimes, si, se refusant à comprendre que son roi a véritablement accompli un acte de patriotisme et de prudence, en laissant monter son petit-fils sur le trône d’Espagne, elles s’avisaient de lui demander compte, par les armes, de l’inexécution du traité de partage.

Ce traité augmente, il est vrai, l’étendue de ses états ; mais au prix de quels sacrifices, au prix de quels dangers, cet accroissement sera-t-il obtenu ? Le testament exige le maintien de nos frontières, mais il en assure le respect, en procurant à la France le plus fidèle des alliés, en la plaçant dans des conditions de sécurité et de grandeur qu’elle n’a jamais connues. L’ambition persuaderait peut-être de rester fidèle au traité du 25 mars, la prudence le défend et conseille de ne point répudier l’héritage de Charles II.

Ainsi raisonnent Torcy et le dauphin, sans pour pouvoir fixer les irrésolutions du roi. La copie du testament est parvenue, dans la matinée du 9 novembre, à Fontainebleau, où réside alors Louis XIV. Le 12, il écrit encore à son représentant en Hollande qu’il entend rester fidèle au traité de partage. Le 15 seulement, ses doutes se dissipent, et il décide que Philippe d’Anjou sera roi d’Espagne.

Qui n’a lu avec émotion le récit de la scène majestueuse dont la cour fut témoin, ce jour-là même, à Versailles ? Le marquis de Castel dos Rios, ambassadeur d’Espagne, est introduit : « Monsieur, lui dit Louis XIV, en lui montrant son petit-fils qui se tenait debout à ses côtés, vous le pouvez saluer comme votre roi. » Le marquis se jette aux pieds de Philippe et lui baise les mains. « Messieurs, poursuit Louis XIV, en s’adressant à ses favoris, voilà le roi d’Espagne. Sa naissance l’appelait à cette couronne, ainsi que le testament du feu roi. Toute la nation le souhaitait et le demandait avec instance. Je l’ai accordé avec plaisir ; c’était l’ordre du ciel. Pour vous, monsieur, ajoute-t-il, en fixant le duc d’Anjou, soyez bon Espagnol, c’est maintenant votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l’union des deux pays ; c’est le moyen de conserver la paix de l’Europe. — Dieu soit loué, s’écrie Castel dos Rios, les Pyrénées sont fondues ; nous ne faisons plus qu’un. »

Il s’agit maintenant de faire comprendre à l’Europe, et particulièrement aux puissances alliées, les motifs qui ont déterminé la résolution du roi de France. Un mémoire est adressé, sans retard, à Londres et à La Haye. L’exécution du traité de partage eût accru démesurément le territoire français. Elle eût rompu l’équilibre fondé par la paix de Westphalie, consacré par les conventions de Nimègue et de Ryswick. L’acceptation du testament, tout au contraire, ne compromet en aucune façon cet équilibre, puisqu’une de ses clauses interdit la réunion, sur une même tête, des couronnes de France et d’Espagne ; puisque chacune des deux nations, gouvernée par deux monarques, indépendans l’un de l’autre, restera dans ses limites. Telle est la thèse que développe ce mémoire, dans des termes à la fois fermes, habiles et mesurés. Elle est accueillie, tout d’abord, par les puissances maritimes, avec une résignation déférente, tant la décision de Louis XIV semble conforme aux intérêts les plus évidens de la France et de l’Europe. On l’envisage même, pendant quelques jours, comme la plus rationnelle et la plus rassurante des solutions, comme un gage de paix. A la bourse d’Amsterdam, elle provoque une hausse importante sur toutes les valeurs. « Je gémis du fond du cœur, écrit Guillaume III à Heinsius, de ce qu’à mesure que la chose devient publique, la majorité se réjouit de ce que le Testament ait été préféré par la France… Tout le monde me presse avec instance pour que je reconnaisse le roi d’Espagne… Je ne prévois pas que je puisse le différer plus longtemps. »

Reçu à Madrid, le 18 février 1701, par un peuple enthousiaste ; proclamé roi, sans résistance, dans toutes les provinces espagnoles ; Philippe V est reconnu successivement par le duc de Savoie qui va devenir son beau-père, par le duc de Mantoue, l’électeur de Cologne, l’électeur de Bavière et plusieurs autres princes de l’empire, par le roi de Portugal, le roi d’Angleterre et les états-généraux. Louis XIV s’étonne lui-même de ce magnifique et facile triomphe. Tout se courbe sous le souffle puissant de la fortune.

Malheureusement, le vieux roi n’est pas encore devenu assez maître de lui-même pour résister aux nouvelles et enivrantes faveurs qu’elle lui prodigue. Il en est comme ébloui. La sage modération qui lui avait valu, depuis quelques années, l’estime de ses ennemis, l’abandonne. Il semble que toutes les ardeurs, toutes les audaces de sa jeunesse et de son âge mûr lui soient revenues. Quand il lui faudrait se faire pardonner tant de gloire, ménager les haines ombrageuses de ses adversaires, désarmer les jalousies des puissances neutres, à force de bonne grâce et de prudente conciliation, ses procédés sont violens et blessans, son bonheur est insolent ; son orgueil, que les exigences de la politique avaient réfréné et contenu, se réveille soudain ; comme jadis, on le voit à nu avec épouvante ; il se montre exubérant, insultant, provocateur. Les griffes du vieux lion, qui paraissait dormir, repu et satisfait, s’étendent tout à coup ; ses yeux demi-clos s’ouvrent tout grands et lancent des éclairs subits. Quelle proie va-t-il saisir ? L’Europe tremble de nouveau.

Les traités accordaient aux États-généraux le droit d’entretenir une garnison dans plusieurs forteresses des Pays-Bas espagnols ; ces forteresses étaient leur barrière, comme ils les appelaient, leur sûreté contre les entreprises de la France. Louis XIV obtient, de la junte qui administre l’Espagne, l’autorisation écrite de substituer, en Flandre, son autorité militaire à celle de son petit-fils, si le besoin s’en fait sentir. Le même jour, sans avertissement préalable, Boufflers, gouverneur de la Flandre française, fait occuper par ses troupes toutes les villes de la barrière. Ses lieutenans ont exécuté ses ordres secrets avec ensemble et dextérité, les garnisons hollandaises sont renvoyées dans leur pays, dont nous armons ainsi, de nos propres mains, le ressentiment et la vengeance. La volonté prudente du parlement maintenait à peine les frémissantes colères de Guillaume III, que nous avions reconnu solennellement, par les conventions de Ryswick, souverain légitime de la Grande-Bretagne ; en proclamant roi d’Angleterre le fils catholique de Jacques II, qui vient de mourir à Saint-Germain, Louis XIV viole impudemment les traités, aiguise jusqu’à la fureur le courroux de Guillaume, offense grièvement ses sujets, qui considèrent la garantie de la succession au trône dans la ligue protestante comme le plus sûr palladium de leurs libertés politiques. D’après le testament de Charles II, « comme il importe à la paix de la chrétienté que les deux monarchies soient séparées à jamais, la couronne d’Espagne appartiendra au duc de Berry, si Philippe d’Anjou vient à régner sur la France. » En confirmant Philippe d’Anjou, roi d’Espagne, par des lettres patentes, publiquement enregistrées, dans tous ses droits au trône de France, Louis défie toute l’Europe. Fatales et déplorables imprudences que les plus indulgens de ses historiens ne pourront lui pardonner ! Désormais, l’Angleterre, outragée dans sa foi religieuse et politique, la Hollande, bravée et menacée dans son indépendance, l’empereur, dont le testament a cruellement déçu les plus chères espérances, seront unis par une haine commune et mortelle contre la France ; la grande alliance est faite entre les principaux intéressés, aux yeux de l’Europe inquiète et sympathique.

Conclue le 7 septembre 1701, à La Haye, par la Grande-Bretagne, les États-généraux et l’empereur, elle recueille, en deux ans, les adhésions du Danemark, de la Prusse [3], des cercles du Rhin, de Franconie, d’Autriche, de Souabe, de Westphalie, puis de tout l’empire, du Portugal, de la Suède, du duc de Savoie lui-même [4]. Seuls, les électeurs de Bavière et de Cologne s’abstiennent et protestent. Au commencement de mai 1702, les trois puissances contractantes publient partout des manifestes pour faire connaître leurs communs griefs et nous déclarent la guerre.

Elle durera dix années tout entières, et ne laissera pas à la France un seul jour de repos. En Italie (1701-1707), en Allemagne (1702-1708), en Espagne (1702-1714), dans les Pays-Bas (1701-1712), sur le sol national lui-même, nos armées auront à combattre des ennemis pourvus de ressources pour ainsi dire inépuisables, animés contre nous de sentimens passionnés, forts par l’indissoluble union de leurs intérêts et de leurs haines, commandés par des hommes de guerre remarquables, auxquels nous ne pouvons opposer tout d’abord, sauf Catinat et Vendôme, que des généraux d’une médiocre valeur, « la monnaie de M. de Turenne » comme le dit Saint-Simon. L’Angleterre mettra au service de la grande alliance son or et ses vaisseaux, l’ardeur de ses convictions politiques et religieuses, la puissante épée de Marlborough ; la Hollande, l’expérience et la vaillance de ses marins, les âpres convoitises de ses marchands, les rancunes impitoyables de ses hommes d’état ; la Savoie, ses perfidies et ses astuces ; l’Allemagne, ses nombreux soldats, les ressentimens implacables, l’infatigable ambition de ses trois empereurs, Léopold Ier, Joseph Ier et Charles VI, le génie du prince Eugène, qui fut le plus grand homme de cette époque. Dans cette lutte inégale, la France fera des prodiges. Malgré d’accablantes infortunes, la constance de son patriotisme sera vraiment admirable. Habilement conduits par la politique expérimentée de Louis XIV, qui reprendra bientôt, en face du péril, toute sa raison et tout son sang-froid, encouragés, soutenus par ses virils exemples, heureusement secondés par quelques vaillans capitaines, les violens efforts de ce patriotisme la sauveront.

Les faits militaires de cette sombre et sanglante période sont profondément gravés dans l’histoire nationale. Un peuple qui a fait de si grandes choses, et qui est justement fier de ses destinées, ne peut oublier de telles épreuves. Nommer en Italie : Chiari, Crémone, Luzzara, Cassano, Turin ; en Allemagne : Friedlingen, Kehl, Hochstett, Rumersheim ; dans les Pays-Bas : Ramillies, Oudenarde, Lille, Malplaquet, Denain ; en Espagne : Almanza, Saragosse, Villaviciosa ; en France : Toulon, Sierk, Landrecies ; nommer simplement Villeroy et Catinat, Vendôme et Tessé, Berwick, Boufflers, Tallard et Marsin, Villars et l’électeur de Bavière ; nommer encore Marlborough, le prince de Bade et le prince Eugène, Staremberg et le duc de Savoie, c’est évoquer, dans toutes les mémoires françaises, le souvenir de bien des revers, de bien des hontes, mais aussi de bien des gloires, souvenir à la fois douloureux et cher, qui ne s’effacera jamais et qu’il nous suffira, pour les besoins de cette étude, de rappeler ici.

1709 fut une année épouvantable. Les rigueurs affreuses d’un hiver exceptionnel, succédant aux malheurs de la guerre et de la politique, avaient tari, presque jusqu’au fond, les sources mêmes de la vie nationale. La France mourait de faim. Le blé manquait partout dans les campagnes. L’émeute grondait en Bourgogne, à Rouen, à Marseille. A Paris, le peuple se souleva en demandant du pain. Le sinistre écho de cette désolante clameur retentit jusqu’à Versailles. Les statues du roi furent couvertes d’insolens placards et sa dignité cruellement compromise. Il reçut des lettres anonymes le sommant de ne pas oublier les actes vengeurs d’un Ravaillac et d’un Brutus. Nous avions été chassés de l’Italie et de l’Allemagne. En Espagne, le trône de Philippe V, miné secrètement par les complots des grands seigneurs et des prélats, de son propre cousin, le duc d’Orléans, vacillait sur ses bases. Dans le Nord, l’ennemi audacieux et insolent occupait les places fortes de nos frontières ; l’armée, qui le contenait à peine, n’avait ni vêtemens ni vivres. Le maréchal de Villars, son commandant en chef, était forcé, pour la nourrir, de mettre, en quelque sorte, au pillage les villes françaises du voisinage. Nous étions tombés si bas, que nous avions pris l’habitude des humiliations et des revers, que nous ne croyions plus à la possibilité de la résistance, que nous considérions comme un triomphe une nouvelle victoire de nos ennemis, parce qu’elle avait été vivement disputée et qu’elle lui coûtait de sanglans sacrifices [5].

L’administration ne fonctionnait pas mieux que l’armée. L’organisme national était profondément troublé. Le désordre, la confusion, l’anémie paralysaient, en partie, ses forces vives. Dans un mémoire écrit sur l’état du royaume, la main de Fénelon a fait, de toutes ces misères, la plus désolante peinture : « Le gouvernement est une vieille machine qui va encore de l’ancien branle et qui achèvera de se briser au premier choc… Les peuples craignent autant les troupes qui doivent les défendre que celles des ennemis qui veulent les attaquer… Les fonds de toutes les villes sont épuisés ; on en a pris, pour le roi, le revenu de dix ans d’avance… On tue tous les chevaux des paysans ; c’est détruire le labourage pour les années prochaines et ne laisser aucune espérance pour faire vivre ni le peuple ni les troupes… Les intendans font autant de ravages que les maraudeurs ; ils enlèvent jusqu’aux dépôts publics ; .. on ne peut plus faire le service qu’en escroquant de tous côtés ; c’est une vie de bohèmes et non pas de gens qui gouvernent. Il paraît une banqueroute universelle de la nation ; .. elle tombe dans l’opprobre. Les ennemis disent hautement que le gouvernement d’Espagne que nous avons tant méprisé n’est jamais tombé aussi bas que le nôtre. »

Au sommet de cet édifice qui semble crouler de toutes parts, quoique la façade en soit encore imposante et belle, se montre la figure impassible du roi. L’œuvre glorieuse et magnifique de ses heureuses audaces, de son règne laborieux, va peut-être périr ; il est personnellement et cruellement frappé dans ses affections les plus tendres, dans ses espérances les plus chères, par la mort prématurée, inattendue, presque subite, du dauphin, de son petit-fils le duc de Bourgogne, dont la France aimait les vertus et attendait des merveilles, du petit duc de Bretagne, fils de ce dernier. Mais il sait que ses sujets n’ont plus d’espoir qu’en lui-même, que l’Europe entière a les yeux fixés sur lui, que, par un mot de découragement, par un signe de faiblesse, il peut perdre l’état qui, plus que jamais, s’incarne en sa personne. Le cœur dévoré par la douleur et le remords, il demeure calme, grave, simple, presque serein ; spectacle unique, vraiment majestueux, qui a profondément ému le plus pénétrant et le plus sévère des observateurs contemporains, Saint-Simon lui-même, quoiqu’il ait toujours figuré au nombre des moins indulgens de ses critiques. « Telles furent, disent les Mémoires, les longues et cruelles circonstances des plus douloureux malheurs qui éprouvèrent la constance du roi et qui rendirent toutefois à sa mémoire un service plus solide que n’avaient pu faire tout l’éclat de ses conquêtes ni la longue suite de ses prospérités… Parmi des adversités si longues, si redoublées, si intimement poignantes, sa fermeté, c’est trop peu dire, son immutabilité, demeura tout entière : même visage, même maintien, même accueil, mêmes occupations, mêmes voyages, mêmes délassemens, le même cours d’année et de journée… Ce n’était pas qu’il ne sentît parfaitement l’excès de tant de malheurs : ses ministres virent couler ses larmes, son plus familier domestique intérieur fut témoin de ses douleurs ! » « Disons-le encore une fois, ajoute le Parallèle, avec l’épanchement d’un vrai Français, naturellement si aise quand la vérité n’arrête pas ses louanges,.. c’est du fond de cet abîme de douleurs de toute espèce que Louis XIV a su mériter, du consentement de toute l’Europe, le surnom de Grand que les flatteurs lui avaient avancé devant le temps ; .. il devint,.. en cette horrible lie des temps, le nom justement acquis, le vrai nom, le nom propre de ce prince ; qui, dans l’entière et presque nudité de tout ce qui le lui avait fait prématuré r, laisse Voir avec simplicité la grandeur de son âme, sa fermeté, sa stabilité, son égalité, un courage à l’épreuve des plus épouvantables revers et des plus cuisantes peines ; .. qui de tout s’humilie sous la main de Dieu, en espère tout contre toute espérance, affermit sa main sur le gouvernail jusqu’au bout ; .. conserve toutes les bienséances, toute sa majesté, avec une égalité si simple et si peu affectée que l’admiration qui en naissait en tous ceux qui le voyaient en public et en particulier leur fût tous les jours nouvelle. »


II

Depuis 1704, la diplomatie de Louis XIV s’est épuisée en calculs, en tentatives, en manœuvres de toute sorte, pour arracher la France à ce gouffre. Elle n’a négligé aucune circonstance, aucune occasion d’engager des négociations utiles ; cherchant, avant tout, à diviser les états-généraux et l’Angleterre, à exploiter, au profit de la paix, les haines réciproques de leurs marchands et les rivalités de leurs généraux, et à miner ainsi par sa base la grande alliance ; promettant, en secret, à la Hollande de lui livrer une barrière désormais inviolable, à l’Angleterre de lui remettre Ostende, Nieuport ou Dunkerque, et d’ouvrir ainsi à son commerce l’accès des côtes flamandes. Bien que la Hollande fût devenue notre implacable ennemie à la suite des désastres que lui avait infligés, en 1672, la vengeance de Louis XIV et des outrages dont son ambassadeur Heinsius avait été l’objet à Paris trois ans plus tard, on a espéré la séduire par l’appât des avantages mercantiles. Le marquis d’Alègres, prisonnier de guerre, et le médecin Helvétius, qui s’est rendu de France à La Haye sous le prétexte d’y faire imprimer quelques opuscules scientifiques, ont été chargés, au début, de ces ouvertures mystérieuses. D’Alègres a pu, moyennant 2 millions de livres, acheter le concours ou, tout au moins, l’inaction de Marlborough. Stériles tentatives ! L’intérêt, la haine, l’enthousiasme des communes victoires, ont fortifié et resserré le faisceau de la coalition. Le vainqueur de Blenheim s’est montré scrupuleux, incorruptible. On l’a vu mettre au service de l’union un zèle infatigable, et se rendre successivement à La Haye, à Berlin, à Vienne, pour en plaider la cause avec une chaude éloquence. Les prétentions de nos ennemis sont devenues de jour en jour plus agressives et plus insolentes. Le triumvirat de la ligue les inspire, les dirige, les défend, et il s’est montré impitoyable [6].

Louis XIV a envoyé en Hollande les plus avisés, les plus sûrs, les plus autorisés de ses diplomates, Ménager, le président Rouillé, le marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères, le maréchal d’Huxelles et l’abbé de Polignac ; il a fait successivement les plus importantes, les plus humiliantes concessions, offrant, en 1706, aux états-généraux, le rétablissement du tarif libéral de 1664, ainsi qu’une forte barrière dans les Pays-Bas et l’Espagne à l’empereur, pourvu que Philippe V conservât l’Italie [7] ; en 1709, tout d’abord, l’Espagne, les Indes, les Pays-Bas, le Milanais, la reconnaissance officielle de la reine Anne et la démolition des fortifications de Dunkerque, sous la seule condition que Philippe gardera Naples et la Sicile [8], puis Tournay, Lille, Strasbourg, et l’expulsion du prétendant [9] consentant, l’année suivante, non-seulement à rappeler son armée d’Espagne, mais encore à concourir, par des subsides, aux frais de la guerre que les alliés font à son petit-fils [10]. De tels sacrifices leur ont paru insuffisans. Ils demandent la monarchie d’Espagne tout entière, Landau et Brisach pour l’empire, la démolition de toutes les forteresses d’Alsace, la restitution de la Savoie et de Nice à Victor-Amédée, Neufchâtel et le Valengin pour le roi de Prusse ; enfin ils exigent que Louis XIV se charge, à lui tout seul, de conquérir, pour l’Autriche, le trône de Philippe V [11]. Une demande aussi extraordinaire équivaut à la rupture des conférences. Le 25 juillet, d’Huxelles et Polignac, confus et désespérés, reprennent le chemin de la France.

A une insolence si hautaine, Louis XIV oppose le seul langage que puisse lui permettre l’honneur de la monarchie. Par un manifeste éloquent, il fait appel à cet honneur si cruellement outragé, et invoque la protection de Dieu « qui sait, quand il lui plaît, humilier ceux qu’une puissance inespérée élève. » Il lui reste encore dans les Flandres, pour protéger la France, de vaillans soldats et un général heureux. Quelques jours plus tard, le 11 septembre 1709, ils seront vaincus à Malplaquet ! Une défaite honorable ! Ce sera peut-être le dernier sourire de la fortune expirante du grand roi !

Tout à coup, cet horizon désolé s’éclaire d’une faible lueur. Au moment où Torcy s’épuise en combinaisons de toute sorte pour sauver la monarchie, quelques mots d’un simple prêtre raniment son courage : « Voulez-vous la paix, Monseigneur ? » Telles sont les premières paroles que prononce, en entrant dans son cabinet, l’abbé Gautier, ancien aumônier, à Londres, du comte de Tallard, qui s’est rendu mystérieusement à Paris au commencement du mois de décembre 1710, et qui a demandé au neveu de Colbert une audience secrète. « Interroger alors un ministre de Sa Majesté s’il souhaitait la paix, remarque judicieusement Torcy dans ses Mémoires, c’était demander à un malade, attaqué d’une longue et dangereuse maladie, s’il en veut guérir ! » Gauthier est chargé, pour le secrétaire d’état aux affaires étrangères, d’une mission verbale du comte de Jersey, qui a représenté jadis l’Angleterre auprès de Louis XIV, et qui est l’ami intime des nouveaux ministres de la reine. « Lorsque Tallard a quitté Londres au commencement des hostilités, il lui a recommandé d’y prolonger son séjour,.. d’observer sagement les événemens et d’en rendre compte avec toute la discrétion nécessaire [12] » Fin, dissimulé, audacieux, causeur aimable, l’abbé s’est acquitté merveilleusement de sa délicate mission. Il s’est introduit dans les bonnes grâces de lady Jersey, qui est catholique, et est devenu le confident de Prior, qui a été, en France, le secrétaire de son mari. Depuis plusieurs années, il dit la messe, presque chaque jour, à l’ambassade d’Autriche, dans l’hôtel du comte de Gallas, le représentant à Londres du plus fougueux ennemi du roi. On ne saurait soupçonner en lui un espion du gouvernement français. Harley et Saint-John l’honorent de leur confiance ; c’est lui qu’ils ont chargé officieusement de leurs discrètes ouvertures pour la conclusion de la paix. Il est parti de Londres, instruit par Jersey du but de sa grande mission, dûment et longuement endoctriné par Prior. Pendant quelques mois, un simple poète et un petit abbé seront les agens les plus actifs, les plus utiles, peut-être les plus habiles, de la pacification européenne.

Gauthier n’est porteur d’aucun document qui puisse établir son identité ; comme il lit sur la figure soucieuse du ministre l’anxiété et le doute : a Donnez-moi, dit-il, une lettre pour mylord Jersey ; écrivez-lui simplement que vous avez été bien aise d’apprendre de moi qu’il se portait bien… Cette lettre seule sera mon passeport et mon pouvoir pour écouter les propositions qu’on vous fera. » Il ne paraissait aucun inconvénient à l’écrire, mais beaucoup à la refuser. Le roi approuva cet avis, et l’abbé repartit pour Londres, emportant la missive qui l’accréditait. »

En ce moment, l’Angleterre souhaite la paix. Marlborough et ses amis ont perdu les faveurs de la souveraine et de la nation ; les tories dirigent le gouvernement ; la chambre des communes est lasse de fournir ponctuellement d’énormes subsides à des alliés qui ne remplissent pas toujours leurs engagemens avec une fidélité scrupuleuse. Si Louis XIV concède une barrière suffisante à la Hollande et à l’empire ; s’il livre au duc de Savoie les places que ses alliés lui ont promises ; s’il reconnaît publiquement la reine Anne comme reine légitime de la Grande-Bretagne, ainsi que l’ordre de succession établi par les actes du parlement dans la ligne protestante ; s’il démolit les fortifications de Dunkerque et fait combler ses ports ; s’il assure à l’Angleterre la possession de Gibraltar, de Port-Mahon, de Terre-Neuve, de la baie et des détroits d’Hudson, ainsi que le traitement en Espagne des nations les plus favorisées ; s’il renonce, en Amérique, au monopole de la traite des nègres, le peuple britannique n’aura-t-il pas retiré de la grande alliance qui lui a coûté si cher tous les fruits qu’il en peut attendre ?

Telles seront les bases des négociations mystérieuses qui vont tout d’abord s’engager entre la reine Anne et Louis XIV, à l’insu des États-généraux et de l’empereur. Ménager les conduira en Angleterre avec une sagacité prudente qui lui fera grand honneur ; elles appelleront et rappelleront plusieurs fois en France Gauthier et son ami Prior ; elles conduiront le séduisant Saint-John, devenu vicomte de Bolingbroke, à Paris et à Fontainebleau ; au commencement de 1712, elles seront portées à Utrecht. Traversées presque constamment par les sourdes manœuvres ou par l’ardente opposition de la Hollande et de l’Autriche, qui enverront les plus autorisés de leurs hommes d’état, Buys et le prince Eugène, plaider publiquement, auprès de la reine Anne, la cause de la guerre ; troublées, à diverses reprises, par des incidens politiques ou militaires d’une exceptionnelle gravité ; conduites par la France et par l’Angleterre, sinon avec une bonne foi absolue, au moins avec la volonté sincère de mettre un aux horreurs de la lutte ; efficacement secondées par les jalousies commerciales de la Hollande et par les justes craintes qu’inspiraient aux deux puissances maritimes, depuis la mort de l’empereur Joseph, les aspirations ambitieuses de son successeur, l’archiduc Charles, qui voulait régner à la fois sur l’empire et sur l’Espagne, elles aboutiront, en 1713, grâce à l’énergique intervention du gouvernement de la reine et à l’influence décisive du succès de Villars, aux traités qui pacifieront les Pays-Bas ainsi que la Péninsule ibérique.

D’abord, tout paraît marcher à souhait. Un commun désir, celui d’aplanir les obstacles par la confiance réciproque, la conciliation, la bonne grâce, inspirait les deux gouvernemens et les hommes habiles qui les représentaient à Londres. Les premières entrevues furent tenues absolument secrètes ; il fallait, avant qu’un accord sérieux intervînt, y préparer les esprits, endormir, par des précautions et des dissimulations de toute sorte, l’opposition des ennemis de la paix aussi bien que la résistance des alliés. Harley et Saint-John s’y employèrent avec un soin infini. Ce fut la nuit, par des escaliers dérobés, par des portes noyées dans de sombres tentures, sous la conduite de quelques serviteurs d’une discrétion, d’un mutisme éprouvés, que l’envoyé du roi pénétra chez les ministres et qu’il fut introduit chez la reine. Mais bientôt le succès parut certain, Anne se montra pleinement satisfaite. Harley déclara formellement à Ménager qu’elle désirait sincèrement, ardemment la paix, et, comme il ne parlait pas aisément le français, il ajouta en latin : Ex duabus igitur gentibus faciamus unam gentem amicissimam. Déjà de récentes élections et la création de quelques nouvelles pairies assuraient au cabinet tory la majorité dans le parlement ; déjà la signature d’un acte diplomatique [13] attestait l’heureux accord des deux nations ; déjà le mauvais vouloir des Hollandais était à demi brisé, et un congrès solennel s’était réuni à Utrecht, dans les premiers jours de janvier 1712, sous les auspices de l’Angleterre officieusement médiatrice, lorsque, soudain, on vit surgir un obstacle redoutable et imprévu que de douloureuses circonstances avaient fait naître, et contre lequel allaient se briser, pendant quelque temps, les plus puissans efforts des négociateurs.


III

En quelques mois, on peut dire en quelques jours, le grand dauphin, fils unique de Louis XIV, le duc de Bourgogne, fils aîné du grand dauphin, et la duchesse de Bourgogne, le duc de Bretagne, leur fils aîné, ont été frappés par la mort. La dynastie n’a plus qu’un représentant en ligne directe, le frère du duc de Bretagne, un enfant de deux ans à peine, frêle et maladif. Il est probable que Philippe V deviendra, par la force même des choses, le successeur légitime de son aïeul. Les alliés peuvent-ils souffrir que les couronnes de France et d’Espagne reposent sur une même tête ? Sans doute le testament de Charles II a stipulé formellement que ces deux couronnes resteront séparées à jamais, et que le trône d’Espagne passera au duc de Berry, si son frère, le duc d’Anjou, vient à mourir ou à régner sur la France. Mais le roi Louis XIV a-t-il admis cette restriction ? N’a-t-il pas prouvé, au contraire, qu’il voulait n’en tenir aucun compte, lorsqu’il a fait enregistrer au parlement les lettres patentes qui confirment Philippe V dans ses droits héréditaires à la succession royale ? Ce défi hautain, jeté à la face de l’Europe, a été l’une des causes principales de la coalition. Les effrayantes perspectives qui se dressent en sa présence, depuis la mort du grand dauphin, de son fils et de son petit-fils, raniment toutes ses indignations, toutes ses alarmes, toutes ses colères. Tant que les puissances alliées ne pourront être absolument certaines que jamais les deux sceptres ne seront réunis, tant qu’elles n’auront pas reçu à cet égard les plus inviolables garanties, tant que Philippe V et tous les princes français n’auront pas renoncé formellement, solennellement, pour eux et leurs héritiers, l’un au trône de France, les autres au trône d’Espagne, ces puissances ne déposeront pas les armes, les délibérations du congrès, si heureusement inauguré à Utrecht, demeureront impuissantes, par conséquent stériles.

Comment obtenir ces renonciations définitives, ces garanties absolues qui, seules, peuvent rendre la paix à l’Europe ? Jamais la diplomatie n’eut à résoudre un problème dont les données fussent plus graves, plus obscures. Outre que les lois fondamentales du royaume paraissent ne point autoriser la renonciation de Philippe V, tout ce qui est, en ce moment, l’objet des terreurs de l’Europe fait précisément la consolation du vieux monarque. Ce qu’elle redoute le plus est ce qu’il désire avec le plus d’ardeur, ce qui relève ses espérances courbées sous tant d’infortunes, ce qui séduit le plus vivement son esprit toujours animé de vastes projets, malgré les dures leçons du passé. Il a consenti, pour mettre fin à la guerre, les plus coûteux sacrifices. Mais abandonner encore ce qui lui tient si fortement au cœur ; abolir ces lettres patentes qu’il a écrites et signées dans l’éclat de sa puissance et le délire de son orgueil, au mépris du testament de Charles II ; avouer ainsi qu’il a commis un acte coupable ; subir une si accablante humiliation aux yeux de tout son peuple, y pourra-t-il consentir ? C’est là ce que Harley et Saint-John se demandent avec une anxiété croissante.

Parcourons rapidement le glorieux écrit que le parlement avait enregistré, au mois de décembre 1700, non sans quelque inquiétude, mais non sans orgueil, et dans lequel les pieuses apparences d’une résignation mystique dissimulent assez mal les funestes conseils d’une ambition démesurée :

« Louis, par la grâce de Dieu, etc. Les prospérités dont il a plu à Dieu de nous combler… sont pour nous autant de motifs de nous appliquer, non-seulement pour le temps présent, mais encore pour l’avenir, au bonheur et à la tranquillité des peuples dont sa divine Providence nous a confié le gouvernement ; ses jugemens impénétrables nous laissent seulement Voir que nous ne devons établir notre confiance ni dans nos forces, ni dans l’étendue de nos états, ni dans une nombreuse postérité… Comme il veut que les rois qu’il choisit pour conduire ses peuples prévoient de loin les événemens,.. qu’ils se servent pour y remédier des lumières que sa divine sagesse répand sur eux, nous accomplissons ses desseins lorsque, au milieu des réjouissances universelles de notre royaume, nous envisageons, comme une chose horrible, un triste avenir que nous prions Dieu de détourner à jamais. En même temps que nous acceptons le testament du feu roi d’Espagne, que notre très cher et très aimé fils le dauphin renonce à ses droits légitimes sur cette couronne en faveur de son second fils, le duc d’Anjou,.. institué par le feu roi d’Espagne son héritier universel,.. ce grand événement ne nous empêche pas de porter nos vues au-delà du temps présent… Persuadé que le roi d’Espagne, notre petit-fils, conservera toujours pour nous, pour sa maison, pour le royaume où il est né, la même tendresse et les mêmes sentimens ; .. que son exemple, unissant ses nouveaux sujets aux nôtres, va former entre eux une amitié perpétuelle et la correspondance la plus parfaite, nous croirions aussi lui faire une injustice dont nous sommes incapable et causer un préjudice irréparable à notre royaume, si nous regardions désormais comme étranger un prince que nous accordons aux demandes unanimes de la nation espagnole.

« A ces causes,.. de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons dit, déclaré et ordonné,.. que notre très cher et très aimé petit-fils le roi d’Espagne conserve, toujours les droits de sa naissance de la même manière que s’il faisait sa résidence actuelle dans notre royaume ; qu’ainsi, notre cher et très aimé fils unique le dauphin étant le vrai et légitime successeur et héritier de notre couronne et de nos états, et après lui notre très cher et très aimé petit-fils le duc de Bourgogne, s’il arrive, ce qu’à Dieu ne plaise ! que notre dit petit-fils le duc de Bourgogne vienne à mourir sans enfant mâle, ou que ceux qu’il aurait… décèdent avant lui, ou bien que lesdits enfans mâles ne laissent après eux aucuns enfans mâles nés en légitime mariage, en ce cas, notre dit petit-fils le roi d’Espagne, usant des droits de sa naissance, soit le vrai et légitime successeur de notre couronne et de nos états, nonobstant qu’il fût alors absent et résidant hors de notre dit royaume ; et immédiatement après son décès, ses hoirs mâles, procréés en légal mariage, viendront à ladite succession, nonobstant qu’ils soient nés et qu’ils habitent hors de notre dit royaume. Voulant que, pour les causes susdites, ni notre petit-fils le roi d’Espagne, ni ses enfans mâles ne soient censés et réputés moins habiles et capables de venir à ladite succession, ni aux autres qui leur pourraient échoir dans notre dit royaume.

« Entendons, au contraire, que tous droits et autres choses généralement quelconques qui leur pourraient échoir et appartenir seront et demeureront conservées saines et entières, comme s’ils résidaient et habitaient continuellement dans notre royaume,.. et que leurs hoirs fussent originaires et régnicoles ; les ayant, pour cet effet, en tant que besoin est ou serait, habilités et dispensés, habilitons et dispensons par ces présentes.

« Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre cour de parlement et chambre de nos comptes à Paris.

« Donné à Versailles, au mois de décembre l’an de grâce 1700, et de notre règne le 58e.

« Louis. »

Rien de plus précis, de plus décisif, que l’expression de cette volonté royale qui supprime et anéantit, par sa toute-puissance, sans hésitation comme sans scrupule, la clause sans laquelle l’Europe tout entière eût protesté contre le testament de Charles II. Louis XIV ne pouvait accepter la couronne d’Espagne pour le duc d’Anjou qu’en se soumettant à la restriction prudente qui limitait à cette couronne les droits de Philippe et de ses héritiers. D’une main il a pris ce royaume, de l’autre il a brisé cette restriction. Ce fut là une audace sans pareille, un acte d’insigne mauvaise foi. Nulle équivoque, nulle réticence dans les lettres patentes qu’il a donné l’ordre à son parlement d’enregistrer. A ses yeux avides, les Pyrénées sont bien réellement fondues, la France et l’Espagne ne font plus qu’un, ainsi que l’a dit à Versailles l’ambassadeur Castel del Rios. Cette conception grandiose, dont la brutale éclosion a provoqué les colères de l’Autriche, de l’Angleterre et de la Hollande, on avait cru, pourtant, qu’elle ne pouvait se réaliser et qu’elle ne serait jamais qu’une effrayante chimère. Philippe V n’était-il pas séparé du trône de France par son père, son frère et ses neveux ? On s’était trompé : les malheurs que le vieux monarque avait pieusement et politiquement prévus se sont presque tous réalisés. Le monstre que la chimère pouvait enfanter est sur le point de voir le jour.

S’il vient à naître, la pacification de l’Europe est impossible. L’œuvre laborieuse et salutaire des négociations de Londres sera détruite d’un seul coup. Le congrès se dissipera en fumée, la guerre continuera, sanglante, implacable, jusqu’à l’entier épuisement, jusqu’à l’anéantissement peut-être de la France et de l’Espagne ou de leurs ennemis. Rien ne doit être épargné pour combattre de si effroyables périls dont Louis XIV a pleinement conscience et qu’il se hâte de signaler, lui-même, à son petit-fils, en lui annonçant, de sa propre main, le douloureux événement qui met le comble à son affliction.

« Versailles, ce 11 mars.

« Les mauvaises nouvelles se succèdent, et chaque semaine j’ai à vous apprendre quelque nouveau malheur. Je viens de perdre encore le dauphin, mon autre petit-fils et fils aîné de votre frère. J’espérais peu de conserver le duc d’Anjou, aujourd’huy dauphin, mais il s’est tiré plus heureusement de la même maladie dont il a été attaqué en même temps que son frère. Jugez cependant du fonds que je puis faire sur un enfant de deux ans. Nous ignorons les secrets de la Providence, mais votre Majesté est regardée présentement, de toute l’Europe, comme prochain héritier de ma couronne, et cette opinion générale va augmenter les difficultés de la paix. Je suis persuadé qu’au milieu de ces événemens funestes, vous sentez plus de tendresse que jamais pour votre famille, que vous vous intéressez encore plus vivement au bien d’un royaume qui pourrait vous appartenir un jour. Je prie Dieu qu’il vous conserve, et je puis vous assurer que ma consolation la plus parfaite sera de pouvoir vous donner des marques de l’amitié tendre et véritable que j’ai pour vous [14]

« Louis. »

« Madame, écrit de son côté le marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères, qui possède toute la confiance de son maître, à la princesse des Ursins, dont l’influence est prépondérante dans les conseils du roi d’Espagne :

« Vous apprendrez encore, par le courrier que le roi dépêche aujourd’huy, la nouvelle perte que Sa Majesté vient de faire de M. le dauphin… Un enfant de deux ans a bien des événemens à essuyer avant que de parvenir à l’âge de pouvoir se gouverner lui-même. La situation présente fait faire, bien des raisonnemens… J’aurai l’honneur de vous dire que tous les étrangers vont porter leurs vues sur le roi d’Espagne, et que ceux qui ne veulent pas la paix ne manqueront pas de faire sonner bien haut la crainte qu’on doit avoir de la réunion des deux monarchies.

« Jusqu’alors, les affaires allaient à souhait du côté de l’Angleterre. Je vous avoue, madame, que je commence à craindre du changement après ces tristes événemens, et que je ne puis encore prévoir les sûretés que le roi et le roi son petit-fils peuvent offrir… J’ai écrit, par ordre du roi, en Angleterre, que le roi persistait constamment dans la résolution de convenir de toutes les sûretés nécessaires et possibles pour empêcher l’unité des deux couronnes… L’affaire présente et ses suites méritent bien que le roi et le roi d’Espagne y fassent les réflexions les plus sérieuses, et que Leurs Majestés catholiques informent le roi de ce qu’elles pensent. Sa Majesté donne même lieu au roi catholique, dans la lettre qu’elle lui écrit, de s’ouvrir avec confiance sur l’intérêt de la famille royale. »

Aux accens d’une tristesse sans doute un peu solennelle, quoique sincère et profonde, Louis XIV n’a pu se défendre, tant les circonstances sont graves, d’associer l’expression de ses anxiétés politiques. L’appel de Torcy aux délibérations mûries de la cour d’Espagne a été, comme il convenait, plus direct et plus pressant. Mais Philippe répondra simplement à son aïeul par quelques réflexions d’une banale insignifiance, et Mme des Ursins, après avoir entretenu Torcy, en quelques lignes, des vertus royales dont elle est l’inspiratrice et des difficultés d’une situation dont le dénoûment lui paraît dépendre, avant tout, de l’Angleterre, se contentera de le renvoyer à Bergueick, qui représente son maître à Versailles [15].

« Madrid, 22 mars 1712.

« Je ne puis exprimer à votre Majesté combien je suis sensiblement touché des cruels malheurs qui se succèdent de si près les uns aux autres. Votre douleur me pénètre plus vivement que vous ne sauriez l’imaginer, et je songe continuellement aux peines d’un grand-père que je voudrais voir comblé de toute sorte de bonheurs. Je prie Dieu qui a bien voulu, au milieu de tous ces malheurs, nous conserver le nouveau dauphin et le faire vivre pour votre consolation et pour le bien de deux monarchies, dont les bonheurs et les disgrâces doivent être entièrement communs. Je le prie, sur toutes choses, de répandre ses bénédictions sur vous, dont la santé est si précieuse et si nécessaire. Je souhaite aussi que ces funestes événemens n’apportent point de difficultés à la paix. Il est, à la vérité, à craindre qu’ils ne changent les dispositions favorables qui s’y rencontraient jusqu’à présent. Mais j’espère que Dieu daignera mettre une heureuse fin à un ouvrage aussi important que celui-là et bénira les justes mesures que vous prendrez pour cela. Je supplie votre Majesté de me rendre toute la justice que je mérite sur les sentimens que j’ai pour elle, et de vouloir bien me continuer toujours son amitié qui m’est si chère.

« PHILIPPE. »

« Ne nous enverrez-vous jamais de courrier, monsieur, avait écrit, la veille, Mme des Ursins à Torcy, que pour nous apprendre de funestes nouvelles ? Je crains d’en voir venir un quatrième pour nous apprendre la mort du dernier dauphin… J’ai peur, comme vous, que de si tristes événemens ne donnent une nouvelle matière à nos ennemis d’embrouiller la paix. Cependant, on prétend que la reine Anne sera encore plus forcée de la procurer en montrant une fermeté inébranlable, puisque, sans cela, cette princesse courrait risque elle-même d’être détrônée… C’est ce qui me fait espérer que Sa Majesté britannique prendra d’autant plus son parti pour elle, après avoir joué un si grand rôle. Le roi et la reine d’Espagne en ont soutenu, depuis leur avènement à la couronné, un beau et très épineux. Leur âme est aussi élevée que leur esprit, et la bonté de leur cœur, dont je connais toute l’étendue, leur fait penser très sérieusement à tout ce qui les doit occuper. La matière est grave et peut-être sans exemple… Je crois que M. le comte de Bergueick et vous aurez l’occasion de vous entretenir de ces affaires. Vous ne pouvez mieux servir vos maîtres qu’en agissant de concert et en vous disant, de bonne foi, vos idées de part et d’autre. »

Mais « ces affaires » dont la princesse des Ursins voulait remettre prudemment la discussion entre les mains du représentant de Philippe V à Versailles, afin, sans doute, de les traîner en longueur et de méditer, à son aise, sur le meilleur parti que l’on en pourrait tirer dans l’intérêt de la monarchie d’Espagne, étaient précisément de celles qui ne souffrent aucun atermoiement. Si les ministres de la reine Anne ne parvenaient point à ménager promptement la paix, ils étaient perdus. Ils ne pouvaient se faire aucune illusion à cet égard. Dévoré d’inquiétude et d’impatience, Harley avait dépêché son cousin à Utrecht ; Saint-John avait fait partir l’abbé Gauthier pour Versailles. L’un, afin de rassurer les amis de l’Angleterre, déclara, au nom de sa souveraine, que les négociations seraient immédiatement rompues si le roi de France n’accordait pas la garantie que réclamait impérieusement le repos de l’Europe ; l’autre était chargé de remettre à Torcy un mémoire par lequel la reine exigeait que Philippe V se hâtât d’assurer ce repos par sa renonciation formelle et authentique au trône de France en faveur du duc de Berry, son frère.

Il s’agit tout d’abord pour Louis XIV de gagner du temps, afin de pouvoir s’entendre avec son petit-fils. Dans ses lettres patentes de l’année 1700, il n’avait invoqué que « sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale. » Il se retranche maintenant, comme dans une forteresse assiégée, derrière les lois fondamentales du royaume qui enchaînent cette puissance et cette autorité. Il dissimule soigneusement « sa grâce spéciale, » se tient prudemment dans l’ombre et se contente de faire combattre ses légistes. Torcy envoie l’abbé au congrès et le charge d’y réfuter, de sa part, les argumens du mémoire qu’il a reçu, par son entremise, des ministres britanniques. « La matière est assez importante pour se donner le temps de délibérer sur sa décision. Maître de son état, le roi ne l’est pas d’en changer les lois fondamentales. C’est ce que démontre très bien un fameux magistrat, Jérôme Bignon, avocat-général, lorsqu’il écrit qu’en vertu de ces lois, le prince qui est le plus proche de la couronne en est héritier de toute nécessité ; que c’est un héritage qu’il ne reçoit ni du roi son prédécesseur ni de la loi ; de sorte que, lorsqu’un roi vient à mourir, l’autre lui succède immédiatement sans demander le consentement de personne ; qu’il succède, non comme héritier, mais comme le maître du royaume dont la seigneurie lui appartient, non par le choix, mais par le droit de naissance ; qu’il n’est obligé de sa couronne ni à la volonté de son prédécesseur, ni à aucun édit, ni à aucun traité, ni à la libéralité de qui que ce soit ; qu’il ne l’est que de la loi, cette loi étant estimée l’ouvrage de celui qui a établi les monarchies, et qu’on tient en France qu’il n’y a que Dieu qui puisse l’abolir, par conséquent qu’il n’y a aucune renonciation qui puisse le détruire. » C’est ainsi que parla Gauthier, le ô août, à Utrecht, en exposant les scrupules du roi et ses objections constitutionnelles.

Moins sceptiques et moins avisés qu’ils ne l’étaient réellement, Oxford et Bolingbroke, dans les graves et pressantes conjonctures où ils se trouvaient, ne se fussent pas certainement laissé convaincre par ces subtilités légales du droit divin, si peu conformes, d’ailleurs, au génie et aux institutions britanniques. Une accablante responsabilité pesait sur eux. Allaient-ils donc, aux yeux de l’Angleterre, de toute l’Europe, passer pour complices ou tout au moins pour dupes du roi de France ? Leur honneur serait perdu, leur liberté, leur vie même seraient compromises.

« Nous voulons croire, écrivit Bolingbroke à Torcy, lorsqu’il eut pris connaissance des harangues de l’abbé, que vous tenez en France qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse abolir la loi sur laquelle votre droit de succession est fondé ; mais vous nous permettrez aussi de croire en Angleterre qu’un prince peut se départir de ses droits par une cession volontaire, et que celui en faveur de qui il aurait fait la renonciation pourrait être soutenu avec justice dans ses prétentions par les puissances qui en auraient garanti les traités. La reine m’ordonne de vous dire que cet article est de si grande conséquence, tant à son égard qu’à celui de toute l’Europe, pour le siècle présent et pour la postérité, quelle ne peut consentira continuer la négociation, à moins qu’on accepte l’expédient qu’on a proposé ou un autre qui soit également solide. »


IV

Louis XIV avait-il compté sur le succès des discours que ses plénipotentiaires devaient prononcer, à Utrecht, en faveur du droit divin ? Aucun doute à cet égard ne peut être permis. Il pensait assurément que l’argumentation du a fameux magistrat Jérôme Bignon, » toute justifiée qu’elle fût par le droit constitutionnel de la France, n’était guère de nature à toucher les puissances qui prodiguaient, depuis onze ans, leurs soldats et leur argent pour renverser le trône de Philippe V. Comme on l’a dit plus haut, il voulait, avant tout, consulter Philippe et lui donner le temps de réfléchir sur la résolution qu’il convenait de prendre, non qu’il se méfiât de son propre jugement, mais parce qu’il respectait trop la majesté royale, même dans la personne de son petit-fils, pour manquer, en aucune circonstance, aux égards qui lui sont dus.

Le marquis de Bonnac, neveu de Bonrepos, ancien commis de la marine, qui jouissait d’un certain crédit à la cour, grâce à la protection de Seignelay et de Croissy, représentait, depuis quelques mois, la France à la cour d’Espagne. C’était un diplomate ingénieux, un observateur attentif et sagace, qui avait fait ses preuves à Cologne, à Dantzig, en Pologne, où il avait été chargé d’offrir au nouveau roi, Stanislas Leczinski, les félicitations de Louis XIV [16]. Philippe et la reine l’honoraient de leur estime ; Mme des Ursins lui accordait son amitié et sa confiance ; Torcy croyait à la sûreté de ses appréciations. Elles avaient fortifié Louis XIV dans la conviction que les intérêts des deux couronnes seraient exposés aux plus graves périls si son petit-fils ne se hâtait de renoncer au trône de France, et que, s’il venait un jour à s’y asseoir, la monarchie d’Espagne serait irrémédiablement perdue pour les Bourbons, quand bien même, ce qu’on pouvait à peine supposer, l’Europe permettrait qu’un des infans régnât à Madrid. Gouverner le royaume de France après son grand-aïeul et régir, en même temps, l’Espagne, où régnerait son fils aîné, le prince des Asturies, telle était la glorieuse et naïve chimère que les conseils de la jeune reine avaient fait naître dans l’esprit timoré de Philippe et que caressait, en ce moment, son imagination charmée. « Le roi, écrivait Bonnac, quoique aimant l’Espagne, consentirait peut-être à opter pour la France, si la nécessité l’y obligeait absolument, mais la reine, qui, comme vous le savez, pense avec beaucoup d’élévation, voudra toujours tout retenir [17]. Jusqu’à présent, il n’a formé d’autre idée… que celle de garder, pour lui, un des deux royaumes, et de laisser l’autre à l’un des princes ses enfans en cas que nos pal-heurs voulussent que M. le dauphin vînt à mourir… Sa Majesté m’a dit cependant qu’Elle ferait travailler, sans retardement, les plus habiles gens de son royaume à examiner toutes les précautions à prendre pour prévenir la réunion des deux couronnes sur une même tête [18]. »

Philippe serait roi de France et régent d’Espagne ; il gouvernerait effectivement les deux royaumes, mais il serait seulement le souverain nominal de l’une des deux nations. Par ce puéril subterfuge, il croyait satisfaire aux impérieuses exigences des Anglais et endormir la vigilance de l’Europe ! Se fût-elle laissée prendre à un pareil artifice, les intérêts de la famille royale ne s’en seraient pas mieux trouves. La main débile de Philippe V, devenu roi de France, n’aurait pu maintenir la couronne sur la tête de son fils. « Par sa piété, sa justice et ses autres qualités [19], » il s’était acquis l’estime du peuple espagnol ; par la vaillance de ses actes, la noblesse virile de ses sentimens, Louise-Marie-Adélaïde de Savoie avait conquis son admiration ; par sa gentillesse et ses bonnes grâce, le jeune prince des Asturies avait gagné son cœur. « L’amour des peuples pour cet enfant, qui est véritablement fort aimable, va jusqu’à la folie, écrivait Bonnac à Torcy ; ils le regardent comme Espagnol… et le préfèrent à tout autre [20]. » Nul doute que son avènement au trône ne fût célébré par les plus joyeuses acclamations. Mais a tout ce qu’il y a de gens considérables dans le pays » est d’humeur absolument différente. Si les grands ont été domptés par la ferme administration dont Mme des Ursins inspirait les actes, si leur résignation, dans ces derniers temps, a paru sincère, ils pleurent encore leur influence brisée, leurs privilèges déchus, les abus de toute sorte que tolérait, en leur faveur, la domination autrichienne, dont le dernier et puissant boulevard, Barcelone révoltée, est toujours debout, défiant, depuis plusieurs années, avec la plus admirable fidélité envers l’archiduc vaincu, comme avec la plus insolente audace, toutes les forces militaires de la jeune monarchie. Viennent les épreuves et les difficultés d’une régence, la foule enthousiaste qui aura salué, de ses applaudissemens, Louis de Bourbon, sera impuissante à le défendre contre les complots de la noblesse, à laquelle les chefs militaires ne peuvent manquer de prêter leur assistance. Le siège de Barcelone sera levé, et Charles d’Autriche rentrera triomphalement dans Madrid. La malveillance et les rebelles aspirations des grands ne sont un secret pour personne. « Ils pensent, mande encore Bonnac, que, la négociation de la paix se trouvant trop difficile et la nécessité de la conclure augmentant de plus en plus du côté de la France, on pourrait revenir à traiter sur le pied de Gertruydemberg, c’est-à-dire consentir à la cession de l’Espagne. Je ne saurais vous cacher que tous ces gens-là regarderaient cette cession comme une délivrance. Ils n’ont jamais été contens du gouvernement présent. Ils le sont moins que jamais, et, si les forces de ces gens-là égalaient leurs mauvaises intentions, il y a longtemps que le roi d’Espagne ne serait plus leur maître [21]. » Cependant les instances du gouvernement anglais devenaient chaque jour plus vives, et, en face d’une situation si précaire et si glissante, les tergiversations ne pouvaient être tolérées. Les illusions de Philippe, révélées à Louis XIV par les dépêches du marquis de Bonnac, expliquées, justifiées, à Versailles, par les discours fort peu convaincus du comte de Bergueick, causaient à son aïeul une déception pénible. Il ne pouvait prêter à ses discours qu’une attention impatiente. La pleine lumière s’était faite dans son esprit et sa résolution était prise. Puisque l’Angleterre abandonnera la négociation si Philippe ne renonce pas formellement à sa couronne ou à celle de France ; puisque le peuple espagnol subit maintenant son autorité sans murmure, admire sa compagne et aime tendrement son fils ; puisque l’hypothèse d’une régence exercée en Espagne, au nom de Philippe régnant à Paris, est à peine admissible ; puisqu’on supposant qu’elle pût être autorisée par l’Europe, elle n’aboutirait, selon toute apparence, qu’à la restauration de la dynastie d’Autriche ; puisqu’on un mot l’Espagne est perdue certainement pour les Bourbons, si son jeune souverain monte sur le trône de France, aucune hésitation n’est permise : Philippe V optera pour la couronne d’Espagne.

Louis ménagera, tout d’abord, son amour-propre et sa dignité, en lui exposant de sa main et en lui faisant bien saisir, soit par les commentaires de son ministre à Madrid, soit par les argumens exposés dans les lettres de Torcy à Mme des Ursins, les fatales nécessités d’une situation dont le dénoûment s’impose. Ce dénoûment, Philippe devra le pressentir et y acquiescer, comme de lui-même. S’il se montre rebelle à des insinuations courtoises, affectueuses, déférentes même, elles deviendront plus claires et plus précises ; au besoin, le doigt impérieux de son grand aïeul lui montrera le but vers lequel il doit tendre. C’est ainsi que va procéder la diplomatie de Louis XIV à l’égard du jeune roi d’Espagne. On en suit aisément la trace dans la correspondance dont nous allons reproduire les passages principaux. Nous pensons qu’on ne les lira pas sans plaisir, l’importance et la majesté des acteurs relevant toujours l’intérêt du drame.


V

Torcy s’en tenait encore, le 4 avril, aux rigueurs du droit divin : « vous aurez vu, par M. de Bonnac, qu’il y a eu quelques propositions faites pour engager le roi d’Espagne à renoncer, par le traité de paix, à ses droits sur la couronne de France et à les transporter à M. le duc de Berry… C’est un expédient qui ne peut jamais être bon, quand même Sa Majesté chrétienne serait assez mal conseillée pour l’accepter. Les lois du royaume s’y opposent, et l’ordre qu’elles établissent ne se peut renverser par quelque raison que ce puisse être [22]. »

Cette affirmation absolue de la part d’un homme aussi judicieux, aussi prudent que le neveu de Colbert, était assurément une lourde méprise. Elle serait inexplicable si le secrétaire d’état aux affaires étrangères ne s’était encore flatté, en ce moment, d’obtenir du gouvernement anglais la fidèle exécution des volontés de Charles II, dont le testament stipulait en termes positifs que « la couronne d’Espagne passerait au duc de Berry, frère du duc d’Anjou, si celui-ci venait à mourir sans enfans ou à monter sur le trône de France. » Mais les ministres de la reine, alléguant, d’une part, les susceptibilités de l’opinion publique en Angleterre, et, de l’autre, les méfiances légitimes de leurs alliés, se montraient inexorables dans leurs prétentions. Ils voulaient bien accepter le fait accompli et laisser Philippe régner en Espagne, s’il renonçait à régner en France. Dans le cas où il succéderait à son aïeul, aucun prince de la maison de France ne devait être roi d’Espagne. Telle était leur volonté. Sa ténacité inflexible avait absolument déconcerté les honnêtes combinaisons de Torcy, et il regrettait, sans nul doute, de tout son cœur, l’imprudence qu’il avait commise cinq jours auparavant, lorsque, le 9 avril, il traçait les lignes suivantes :

«…. Comme les Anglais, madame, déclarent que la guerre va recommencer plus vivement que jamais, si cet expédient n’est pas accepté ; .. qu’on sait qu’ils ne prétendent ni menacer ni faire peur ; qu’il est très vrai qu’ils n’auraient pas le pouvoir d’empêcher la nation anglaise de se porter à continuer la guerre avec plus de fureur que jamais, et qu’ils seraient peut-être les premières victimes de cette résolution, il a fallu, pour ces raisons, que le roi prît un parti dans une conjoncture qu’on peut regarder comme un moment de crise où l’on n’a pas même le temps de délibérer…

« Je souhaite qu’on se contente des projets que je propose ; mais il est très difficile de le croire. Il faudra donc se résoudre par force à la continuation de la guerre… Les moyens de la soutenir sont plus épuisés que jamais, pour ne pas dire qu’ils manquent absolument. Voilà cependant toutes les espérances de paix évanouies, et le roi d’Espagne regardé, une seconde fois, comme la cause de la ruine de la France. Pardonnez, madame, si je vous parle si franchement, mais il est trop important que Sa Majesté catholique soit informée de ce que l’on peut penser pour le lui déguiser.

« Si vous me demandez quel parti Sa Majesté catholique peut prendre dans une conjoncture aussi fâcheuse et aussi embarrassante, en vérité, madame, je ne serais ni assez capable ni assez hardi pour lui donner conseil. Un politique alerte lui dirait de tout promettre pour faire la paix, parce que la renonciation qu’il fera, étant contre les lois, ne pourrait jamais subsister ; mais je ne sais si le conseil serait de son goût, et j’aime beaucoup mieux que d’autres que moi le lui donnent [23]. »

Après avoir fait connaître à Mme des Ursins que Bonnac a reçu de Louis XIV l’ordre de se concerter avec elle « sur un point aussi important et aussi difficile, » Torcy termine ainsi sa dépêche :

« Le roi ne propose aucun parti au roi son petit-fils ; c’est à lui de décider de celui qu’il croira devoir prendre ; mais il faut que la résolution soit prompte et la réponse de même… Il faut compter que la réponse aux lettres que j’ai écrites par ordre de Sa Majesté sera de laisser au roi d’Espagne le choix ou d’abandonner dès à présent l’Espagne, et de revenir en France attendre le sort incertain d’un enfant qui le précède dans l’ordre de succession à la couronne, ou de renoncer aux droits qu’il a sur cette même couronne [24]… »

Quelques jours plus tard, les 18, 25 et 28 avril, partiront de Marly pour l’Espagne, adressés par Louis XIV à Philippe et à Bonnac, par Torcy à Bonnac et à la princesse des Ursins, non plus seulement des suggestions timides et discrètes, mais des avis nets et précis qui deviendront successivement péremptoires et presque menaçans. L’urgente nécessité ne comporte ni les ménagemens ni les délais. Si on ne traitait sans retard d’une suspension d’armes avec l’Angleterre, la France était perdue. Or la reine se refusait obstinément à l’accorder tant que Philippe V n’aurait pas pris l’engagement formel que ses ministres exigeaient.

« Les instances de l’Angleterre deviennent plus pressantes, mande Louis XIV à Philippe, le 18 août, de sa propre main ; .. la nécessité de la paix augmente aussi chaque jour, et les moyens de soutenir la guerre étant épuisés, je me verrai enfin obligé de traiter à des conditions également désagréables et pour moi et pour votre Majesté, si Elle ne prévient cette extrémité en prenant incessamment son parti sur le compte que le sieur de Bonnac lui rendra des affaires. Il vous dira ce que je pense dans une conjoncture aussi difficile et qui exclut toute sorte de raisonnemens. Comme je compte sur la tendresse que vous avez pour moi et pour votre maison, je m’attends que vous suivrez le conseil qu’il faut nécessairement que je vous donne, et qui n’est point contraire à l’amitié véritable que j’ai pour vous [25]. » « J’espère, — écrit encore Louis XIV le 25 avril, — que vous me mettrez en état de faire une paix glorieuse en vous conservant la couronne que vous avez sur la tête, et qui a déjà coûté tant de sang et tant de peine [26]. »

Ne recevant pas de son petit-fils la réponse qu’il attend avec une anxieuse impatience, il accentue plus vigoureusement ses magistrales exhortations dans une longue dépêche, adressée, le 28, au marquis de Bonnac, et destinée à produire une impression décisive :

«… Il est nécessaire que mon petit-fils prenne son parti, ou de revenir dès à présent en France, s’il veut conserver ses droits, ou bien de les abandonner et de conserver le royaume d’Espagne pour lui et sa postérité… On a toujours cru, et je puis dire avec raison, que la paix serait glorieuse si je conservais au roi catholique l’Espagne et les Indes, et les temps ne sont pas encore bien éloignés où l’espérance d’obtenir de pareilles conditions semblait téméraire.

« Le sort des armes n’a pas changé depuis ; au contraire, les pertes se sont multipliées ; les moyens de soutenir la guerre non-seulement diminuent, mais s’épuisent entièrement ; l’Espagne ne me donne aucun secours…

« Toutefois, Dieu veut conserver la couronne d’Espagne avec les Indes au roi mon petit-fils, dans le temps où il y avait le moins d’espérance qu’elle pût demeurer sur sa tête. Il semble que cet effet de la volonté divine doive déterminer son choix… L’effet des droits que lui donne sa naissance est très incertain. Il peut arriver que ma succession ne le regarde jamais, ni lui ni ses enfans, et, quand même il serait combattu par l’espérance de la recueillir un jour, j’ai si bonne opinion de son cœur que je ne puis croire qu’il voulût, uniquement pour ses intérêts, m’obliger à sacrifier mon royaume pour la continuation d’une guerre que mes sujets ne sont plus en état de soutenir… S’il pensait autrement, je ne pourrais m’empêcher de regarder la résolution qu’il prendrait comme une marque d’ingratitude envers moi et envers ce même pays où il a reçu la naissance qui lui donne des droits sur ma succession…

« J’attends avec impatience les nouvelles de la résolution qu’il aura prise, et je vous envoie ce courrier extraordinaire pour le presser, supposé qu’il ne se soit pas encore déterminé. La mienne est de faire la paix de quelque manière que ce soit, si le roi mon petit-fils ne concourt pas avec moi à la faire aussi avantageuse et aussi glorieuse pour lui que je l’ai toujours désiré. »

Pour convaincre Philippe V, il suffisait, à cette époque, de persuader sa jeune épouse ; et, pour persuader Louise-Marie de Savoie, il suffisait de convaincre la princesse des Ursins. C’est à quoi, de son côté, s’était employé Torcy, en faisant d’abord appel à sa raison, en appuyant ensuite avec une certaine énergie, comme dernier et suprême argument, sur la corde, qui, dans les circonstances, résonnait le plus agréablement à ses oreilles. Lorsque, sur les instances de Louis XIV, le roi d’Espagne avait cédé les Pays-Bas, par ses lettres patentes du 5 mars précédent, à l’électeur de Bavière, qui servait avec zèle la cause de la France, pour compenser la perte de ses états germaniques, il lui avait imposé l’obligation « d’approuver, maintenir et mettre en exécution la grâce qu’il avait faite à sa cousine bien-aimée, dame Marie-Anne de La Trémoille, princesse des Ursins, d’un état en propriété et souveraineté indépendant pour elle et ses héritiers,.. avec le revenu domanial de 30,000 écus,.. monnaie ancienne de Castille, exempt de toutes rentes, hypothèques et de toute autre charge,.. en telle province et en tel endroit que ladite princesse nommerait et choisirait à sa satisfaction… Et, comme il serait difficile de rencontrer un état avec domaine… suffisant pour y établir ledit revenu domanial,.. l’électeur était tenu d’ajouter audit état d’autres domaines qui fussent situés le plus près qu’il se pourrait, jusqu’à rendre complet ledit revenu domanial de 30,000 écus. »

On ne pensait pas, à Utrecht, que les Pays-Bas dussent rester sous la domination de l’électeur. Ils paraissaient déjà destinés à un échange qui lui procurerait la restitution de ses propres états. La clause des lettres patentes du 5 mars, qui donnait satisfaction au vœu le plus cher de Mme des Ursins, qui couronnait toutes ses espérances, et qui, d’ailleurs, déplaisait fort à Maximilien-Emmanuel, risquait donc de ne recevoir aucune exécution si elle n’était agréée par le congrès d’Utrecht. Obtiendrait-on qu’il le confirmât, si la princesse ne se montrait pas décidément favorable à la paix ? Cela était plus que douteux.

« Le roi catholique, madame, — lui écrivait Torcy le 18 avril, — tirera sans doute la France d’un état violent qu’elle ne peut soute-tenir, s’il préfère la conservation de ses droits sur la couronne de France et un avenir très incertain à la possession actuelle du trône d’Espagne ; mais il conservera dans la maison de France les deux royaumes en renonçant, comme les Anglais le demandent, à ses droits sur la couronne de France… Il est fâcheux d’avoir à représenter à Leurs Majestés catholiques ce qu’Elles doivent effectivement appréhender de la nécessité indispensable où l’on est de faire la paix, même à des conditions qui ne pourraient être que très fâcheuses pour le roi et pour la reine d’Espagne, si elles étaient réglées sans leur participation. »

Dans une dépêche postérieure de quelques jours, après avoir entretenu Bonnac des mesures que le roi d’Espagne avait prises pour constituer, dans les Pays-Bas, une souveraineté indépendante en faveur de Mme des Ursins, le ministre ajoutait : « Je dois cependant vous dire que le succès ne sera pas facile… Il ne faut pas se rebuter, mais tâcher, au contraire, de profiter de toutes les facilités que le roi d’Espagne voudra bien apporter à la paix pour en tirer aussi quelques avantages [27]. »

Céder tout d’abord et de bonne grâce aux avis affectueux quand on sent que la résistance sera vaine, au lieu de se laisser vaincre à la fin par la contrainte, sera toujours un acte de bonne politique, parce qu’il permet de faire valoir sa condescendance, de vanter, au besoin, sa gracieuse obligeance et de prétendre à des dédommagemens. Mme des Ursins savait à merveille lire entre les lignes, et elle connaissait trop bien les nécessités implacables de la situation pour conseiller une opposition stérile aux désirs de Louis XIV. Dès que ses désirs furent clairement pressentis, dès qu’il ne fut plus douteux que, dans la pensée du roi de France, son petit-fils devait opter pour la couronne d’Espagne, Philippe n’hésita pas à prendre nettement un parti conforme à ce désir, et il hésita d’autant moins que ses propres inclinations y trouvaient leur compte. Seulement, comme il prévenait, pour ainsi dire, les vœux de son aïeul, comme il allait, pour lui être personnellement agréable et pour plaire à ses nouveaux alliés les Anglais, accomplir un acte de la plus haute portée, consentir, ou tout au moins paraître consentir au plus pénible des sacrifices, il demanda qu’on voulût bien en reconnaître le mérite par des compensations importantes. Dix jours avant que la correspondance impérieuse qu’on vient de lire ne parvînt à Madrid, Philippe V adressait à son aïeul la lettre suivante, par laquelle il lui annonçait son intention formelle de renoncer au trône de France. Nous en avons trouvé l’autographe aux Archives des affaires étrangères, et nous croyons devoir en faire passer presque intégralement le texte, quelque étendu qu’il soit, sous les yeux du lecteur, parce qu’il lui fera exactement connaître quelles étaient, en ce moment, les espérances et les aspirations politiques de la cour d’Espagne. Le langage du jeune roi ne manque ni d’autorité ni de noblesse.

« Madrid, 22 avril 1712.

« J’ai vu, par la lettre que votre Majesté m’a fait l’honneur de m’écrire et par les papiers que le marquis de Bonnac m’a communiqués de sa part, le nouvel incident qui se rencontrait dans la négociation de la paix. Je connais fort bien toutes les raisons qui vous obligent à chercher les moyens de la faciliter, mais je ne puis m’empêcher de voir avec douleur que ceux qui nous restent pour y parvenir ne soient si extrêmes qu’à cause de l’ardeur avec laquelle on l’a toujours recherchée, qui n’a fait que relever l’orgueil de nos ennemis et leur faire croire que nous achèterions la paix au prix qu’ils voudraient nous la donner…

« Je ne puis m’imaginer que la témérité des Anglais aille jusqu’à prétendre que j’abandonne dès à présent, pour une succession incertaine, la possession certaine de la couronne d’Espagne, et que je me retire en France comme un simple particulier, ou à m’obliger à renoncer à la couronne de France pour moi et mes descendans, en gardant seulement, de toute la monarchie d’Espagne, l’Espagne et les Indes.

« Ce sont là mes réflexions. Pour en venir à présent à la réponse que vous me demandez, je commence par vous avouer que j’ai été surpris de voir qu’avant de faire des propositions telles que les dernières, on n’ait pas songé à en faire qui fussent suivant les lois de la succession naturelle, et rassurassent en même temps les ennemis de la crainte qu’ils ont de la réunion des deux monarchies. »

Ces lois, dont on pourrait mettre l’exécution d’accord avec les nécessités de la politique, exigeraient tout au moins, écrivait Philippe, après des commentaires un peu prolixes, « qu’un de mes enfans régnât sur l’un des deux royaumes, tandis que je régnerais sur l’autre, sans me mêler en aucune manière de le gouverner ou de mettre aucun des miens auprès de lui. »

Le jeune prince caressait toujours les ambitieuses visées que Bonnac avait entrevues, et qui devaient enfanter un jour la conspiration de Cellamare.

« J’espère, continuait-il, que vous voudrez bien faire attention à une chose aussi juste que celle-là, et aussi conforme à votre tendresse paternelle, pour tâcher d’y faire entrer les ennemis.

« Mais si, malgré cela, les Anglais persistent à demander… que je renonce à la succession de France, et que la continuation de la guerre ou la conclusion de la paix en dépendent, malgré l’obligation où je suis d’avoir égard au droit naturel et incontestable que nous avons, moi et mes descendans, à la succession des deux couronnes, considérant la malheureuse situation où la France se trouve et voulant faciliter la paix de l’Europe, achever une aussi sanglante guerre et faire voir ma reconnaissance à mes sujets, qui ont contribué, par leur fidélité et par tous les efforts qu’ils ont faits, à me maintenir sur le trône, enfin par la tendresse que j’ai pour vous, qui me ferait sacrifier encore plus, si cela était possible, pour votre bonheur et votre repos, je suis déterminé, au cas où l’on ne trouvera pas d’autre expédient pour conclure la paix, à renoncer à la succession de la couronne de France, en la manière dont vous le jugerez le plus à propos ; mais je prétends aussi qu’en considération d’un si grand sacrifice, l’Angleterre me fasse trouver à la paix de plus grands avantages que ceux qu’elle me veut donner, et je le prétends comme une chose qu’ils me doivent, puisque, faisant autant que je fais pour les assurer contre ce qu’ils craignent, il est bien juste qu’ils fassent de leur côté pour moi ce qu’ils auraient dû faire sans cela. »

Restituer tout d’abord Gibraltar à l’Espagne, obtenir ensuite que la paix négociée à Utrecht lui assurât la possession de la Sicile, des villes maritimes de la Toscane, du royaume de Naples, de la Sardaigne et des états de Milan, c’est en quoi consiste, d’après Philippe, l’obligation tacitement contractée par l’Angleterre envers l’Espagne.

Après avoir insisté avec énergie sur le ferme espoir qu’il a conçu de recevoir, des mains de l’Europe, ces légitimes indemnités, il termine ainsi sa longue épître :

« Je me flatte que vous reconnaîtrez, et toute la France avec vous, par le parti que je prends, que je contribue de mon côté à la paix plus que personne au monde ne pourrait se l’imaginer, et que je n’ai été, ni suis ni ne serai jamais cause des malheurs communs que nous avons essuyés dans cette guerre ou qui pourraient arriver. »

« PHILIPPE. »

Le ton sévère, presque comminatoire, de la dépêche du 28 avril, que nous avons citée presque tout entière, devait causer au jeune roi d’Espagne un mécontentement d’autant plus vif que sa résolution avait été plus empressée et plus gracieuse. Au moment même où il annonçait à son aïeul le grand sacrifice qu’il venait de faire, ajoutant, avec une bonne grâce toute filiale, qu’il y avait été déterminé surtout « par la tendresse qu’il avait pour lui et qui lui ferait sacrifier encore plus, si cela était possible, pour son bonheur et son repos, » Louis XIV mandait brutalement à Bonnac, comme on vient de le voir, que « sa résolution était de faire la paix de quelque manière que ce fût, si le roi son petit-fils refusait d’y concourir avec lui » et Torcy menaçait Mme des Ursins d’abandonner ses intérêts, « si le roi d’Espagne n’apportait pas à la conclusion de la paix toutes les facilités désirables. »

Le déplaisir de Philippe fut extrême. On en trouve l’expression dans la lettre suivante :

« Je ne puis m’empêcher de vous avouer que j’ai été extrêmement surpris des motifs que le marquis de Torcy a allégués dans ses lettres, qu’il pouvait bien imaginer qui ne seraient pas ceux qui me porteraient à me déterminer, d’autant plus que l’expérience que j’ai faite de vos bontés ne me laisse pas lieu de douter que vos sentimens ne soient bien éloignés d’en venir à de pareilles extrémités avec un petit-fils qui ne cherche qu’à vous plaire et qui vous aime tendrement [28]. »

Les plaintes de Mme des Ursins furent plus véhémentes. Son cœur protestait fièrement, au nom de la dignité du roi d’Espagne et de sa chère reine. Elle n’était pas femme à le contenir quand il voulait parler. Torcy en savait quelque chose. Les lignes suivantes doivent figurer parmi celles qui honorent la mémoire d’Anne-Marie de La Trémoille. Au moment où la grande affaire de sa principauté était pendante devant le congrès d’Utrecht, il était fort imprudent de sa part, mais il était beau d’adresser au personnage important qui dirigeait, en France, les affaires étrangères, une aussi verte leçon.

« Sa Majesté, monsieur, a apporté de belles facilités, qui doivent, ce me semble, rendre le roi bien satisfait d’Elle, et je m’attends qu’un courrier extraordinaire nous apportera des gracieusetés qui nous seront d’autant plus agréables qu’elles auront été précédées par d’autres manières fort opposées et que j’ai souvent pris la liberté de vous reprocher, connaissant mieux qu’un autre le mauvais effet qu’elles auraient pu produire sur des cœurs moins élevés que ceux de Leurs Majestés catholiques. Il n’y a qu’à leur représenter la raison et les laisser après prendre leur parti d’Elles-mêmes, étant capables des plus grandes et des plus généreuses actions. Faites-moi l’honneur de m’en croire sur ma parole, monsieur, vous ne serez pas trompé. »

Louis XIV n’avait pas autant de confiance que la camarera-mayor dans « la raison » de son petit-fils. Il l’avait trouvée plus d’une fois en défaut, et quand il s’agissait de la convaincre, au lieu de lui faire simplement appel, ainsi que l’eût désiré Mme des Ursins, il avait volontiers recours aux argumens irrésistibles. Cette fois encore, il jugea qu’elle s’égarait, et il envoya, les 9 et 16 mai, au marquis de Bonnac, des instructions fort nettes pour la remettre dans le droit chemin. Sans se montrer insensible aux plaintes respectueuses que Philippe lui avait adressées, ce qui eût été fort imprudent dans les circonstances, il voulut couper court, par des argumens décisifs et irréfutables, à ses prétentions illusoires.

Le roi d’Espagne « considérait comme une espèce d’omission de la part de son aïeul de n’avoir pas proposé qu’on laissât en Espagne un de ses fils, si lui-même parvenait à succéder à la couronne de France ; » mais « un pareil expédient pour empêcher l’union des deux monarchies eût été regardé comme un artifice grossier, dont l’effet aurait été d’assurer plus certainement l’événement que toute l’Europe affecte de craindre [29]. » Il prétend que les Anglais lui fassent rendre toutes ses possessions d’Italie, et qu’eux-mêmes lui restituent Gibraltar, pour reconnaître le sacrifice qu’ils accomplit en optant pour le trône d’Espagne. « Je souhaiterais, écrit Louis XIV, de pouvoir lui procurer cette restitution… Les Anglais peuvent contribuer beaucoup à la conclusion de la paix, mais ils ne sont pas les maîtres d’en décider les conditions, et quand-même ils voudraient procurer au roi d’Espagne cette restitution, il ne serait pas en leur pouvoir de le faire. Jamais les alliés de l’archiduc ne consentiraient à l’y obliger… Quant à la demande de Gibraltar, je vois par sa lettre qu’il s’appuie sur l’obligation que les Anglais lui doivent avoir des facilités qu’il apporte à la paix… L’opinion des Anglais bien intentionnés pour la paix est, au contraire, que le roi catholique doit être leur obligé de conserver par leur moyen l’Espagne et les Indes, et qu’il est juste que l’Angleterre soit récompensée d’un service aussi important que celui qu’il reçoit d’elle [30]. »

Philippe n’a pas craint de taxer les Anglais d’aveuglement et de témérité, méconnaissant le service immense que leur souveraine rend en ce moment à la France. Louis XIV relève avec sévérité ces accusations non moins injustes qu’inopportunes : « Comme il y avait peu d’apparence de maintenir la couronne d’Espagne dans ma maison par les événemens de la guerre, les Anglais connaissent qu’ils peuvent, sans témérité et sans aveuglement, exiger des sûretés qui les garantissent des reproches de leurs alliés, puisque le changement qu’on voit aujourd’hui dans les affaires générales est uniquement dû à la négociation commencée avec l’Angleterre. Il ne convient donc nullement de faire à cette couronne des propositions capables d’inspirer des doutes sur la bonne foi dont j’ai traité avec elle. Je découragerais le parti porté pour la paix et donnerais, dans l’instant, l’avantage à la cabale opposée[31]. »

Pour adoucir quelque peu l’amertume de ce langage si hautain et si sec, qui brisait tout net les espérances exprimées par Philippe V, son aïeul terminait ainsi la dépêche du 16 mai : « Détruisez dans l’esprit de mon petit-fils l’idée qu’il a que j’use de menaces lorsque je lui explique l’état exact des affaires et que je lui donne mes conseils. Mon intention est de lui faire connaître la vérité. Si elle est désagréable pour lui, il faut s’en prendre au malheur des temps, y remédier, autant que possible, par une bonne conduite, et ne pas croire que je songe à lui faire de la peine quand je n’ai que des sujets de le louer et d’être content des facilités qu’il apporte à la conclusion de la paix. » Puis voulant s’expliquer lui-même, avec le roi d’Espagne sur un sujet si délicat, il lui écrivait les lignes qu’on va lire, et dans lesquelles la tendresse paternelle, inspirée peut-être par les nobles remontrances de la princesse des Ursins, cherche à calmer la douleur des meurtrissures que vient de faire la férule du pédagogue :

« Quoique je sois persuadé que votre amitié pour moi et la raison vous détermineront toujours à faire ce que je pourrais désirer, il y a cependant des conjonctures où je puis, sans douter de vos sentimens, vous faire dire des vérités que je trouve moi-même très fâcheuses, mais aussi que je ne puis vous déguiser quand il faut que vous soyez sérieusement instruit de l’état des affaires. Ne croyez donc pas que je prétende vous engager par crainte à faire ce que j’attends seulement de la bonté de votre cœur… Quoique vos demandes soient fondées sur la justice, nous sommes dans un temps où elle n’est guère écoutée, et lorsque Bonnac vous expliquera les difficultés qui s’opposent à ce que vous souhaitez, regardez, je vous prie, ce qu’il vous dira comme une exposition sincère que je veux qu’il vous fasse de la situation présente des affaires et non comme un refus de ma part, encore moins comme une menace.

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Courcy.

  1. Plon et Nourrit, 1886.
  2. Ce traité fut conclu à Londres et à La Haye, les 13 et 25 mars 1700, entre la France, l’Angleterre et la Hollande. Le premier traité de partage, qui fut signé à La Haye, en 1698, donnait au dauphin de France le royaume de Naples, les ports de Toscane, Final, le Guipuscoa, et, au prince électoral de Bavière, tout le reste de la monarchie espagnole.
  3. Par le traité dit « de la couronne, » qui confère (1701) au grand-électeur Frédéric III le titre de roi et l’oblige à mettre une armée au service de la coalition.
  4. Le traité conclu à Turin, le 25 octobre 1703, stipule, en faveur des alliés, le concours actif de Victor-Amédée, et lui assure la possession du Montferrat, ainsi que d’une notable partie des états de Milan.
  5. Malplaquet, où périrent 10,000 hommes de l’armée française et 15,000 des troupes alliées.
  6. Torcy appelle, dans ses mémoires, Heinsius, Marlborough et le prince Eugène, les triumvirs de la Ligue.
  7. Missions secrètes de Rouillé et de Ménager.
  8. Mission officielle de Rouillé.
  9. Mission de Torcy et de Rouillé.
  10. Mission de d’Huxellea et de Polignac. Conférences de Gertruydemberg.
  11. Préliminaires de La Haye.
  12. Mémoires de Torcy.
  13. Les préliminaires de Londres, signés le 8 octobre 1711.
  14. Archives des affaires étrangères. — Nous y avons trouvé les copies des lettres autographes adressées précédemment par Louis XIV à Philippe V pour lui faire part de la mort du grand dauphin, de la duchesse et du duc de Bourgogne.
  15. Le comte de Bergueick avait dirigé l’administration financière des Pays-Bas. Il passait pour très honnête homme et possédait l’entière confiance de Philippe.
  16. Bonnac avait remplacé Blécourt à Madrid en 1711. Il devait, quatre ans plus tard, relever des Alleurs à Constantinople.
  17. Bonnac à Torcy, 4 avril 1712. (Archives des affaires étrangères.)
  18. Bonnac à Louis XIV, 11 avril 1712.
  19. Bonnac à Louis XIV, 11 avril 1712.
  20. Bonnac à Torcy, 4 avril 1712.
  21. Bonnac à Torcy, 4 avril 1712.
  22. Torcy à la princesse des Ursins, 4 avril 1712. (Archives des affaires étrangères.)
  23. La diplomatie de Louis XIV était peu délicate. On pourrait être surpris de rencontrer ce conseil sous la plume de l’honnête homme qui dirigeait alors les affaires étrangères du royaume, si on ne savait, d’après sa volumineuse correspondance, qu’il n’était pas l’ennemi de pareilles habiletés, s’il ne fallait d’ailleurs considérer cette insinuation un peu perfide comme une sorte de transaction entre l’opinion imprudente qu’il avait émise d’abord sur les obligations imprescriptibles imposées par le droit divin et le conseil qu’il donnera, quelques jours plus tard, de céder aux exigences de l’Angleterre.
  24. Torcy à Mme des Ursins, 9 avril 1712. (Archives des affaires étrangères.)
  25. Archives des affaires étrangères.
  26. Archives des affaires étrangères.
  27. Torcy à Bonnac, 25 avril 1712.
  28. Philippe V à Louis XIV.
  29. Louis XIV à Bonnac, 9 mai 1712.
  30. Louis XIV à Bonnac, 16 mai 1712.
  31. Louis XIV à Bonnac, 9 mai 1712.