La Retraite de Laguna/Préface de la première édition

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PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Le sujet de cette publication est la série des épreuves que l’expédition brésilienne, en opération au sud de la province de Matto Grosso, a eu à subir dans sa retraite depuis Laguna, à trois lieues et demie[1] de la rivière Apa, frontière du Paraguay, jusqu’à la rivière Aquidauana[2], sur le territoire brésilien, en tout trente-neuf lieues parcourues en trente-cinq jours de douloureuse mémoire.

Je dois ce récit à tous mes frères de souffrance, aux morts plus encore qu’aux survivants.

Un vif intérêt s’est attaché dans tous les temps aux retraites, non seulement parce que c’est une opération de guerre difficile et dangereuse autant et plus qu’aucune autre, mais parce que ceux qui l’exécutent n’ayant plus ni enthousiasme ni espérances, livrés souvent au regret, au repentir d’une faute ou d’une suite de fautes, ont à tirer de leur esprit ainsi préoccupé les moyens de tenir tête à la fortune, qui les menace à tous moments de ses rigueurs. Il faut pour de telles extrémités le véritable homme de guerre ; là est son cachet : la constance inébranlable.

La retraite des Dix-Mille est dans toutes les mémoires ; elle a placé Xénophon au rang des premiers capitaines. Il y en a de non moins belles dans les temps modernes : celle d’Altenheim, par le maréchal de Lorge, après la mort de Turenne, son oncle, qui a fait dire au grand Condé qu’il la lui enviait ; celle de Prague, à laquelle le nom du comte de Belle-Isle doit son éclat ; celle de Plaffenhofen, par Moreau, tenue pour l’un des plus beaux faits d’armes accomplis depuis Turenne ; celle de Talavera, qui conduisit lord Wellington en triomphateur à Lisbonne ; celle qui honora le funeste retour de Moscou, et où le prince Eugène et le maréchal Ney rivalisèrent d’héroïsme ; celle de Constantine, par le maréchal Clausel, et d’autres moins célèbres, mais cependant sur lesquelles la diversité des périls et des misères appelle encore un regard de l’histoire.

Il nous reste à demander toute indulgence pour une narration qui ne prétend à aucun autre mérite qu’à celui même des faits racontés ; nous les tirons d’un journal tenu par nous en campagne. On ne manquera pas d’y trouver beaucoup d’incorrections, des longueurs, des répétitions : nous croyons pouvoir les y laisser ; ce sont des signes de la présence du vrai.

A. D’E.-T.

Rio Janeiro, octobre 1868.


  1. La lieue brésilienne a 5,600 mètres.
  2. Affluent du rio Miranda. (Voir la carte.)