La Revanche du passé/Partie 1/Chapitre II

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F. Payot, libraire-éditeur (p. 32-51).

CHAPITRE II


C’était à un entrefilet de journal que Mme Musseau devait ses relations avec Mme Georges. L’annonce laconique était tombée sous ses yeux au moment même où, de sa voix rauque d’asthmatique, M. Musseau venait de lui déclarer la cessation du subside mensuel servi jusque-là à leur neveu André.

Fils unique d’un frère de Mme Musseau, — mort aux Indes après une débâcle financière où son nom avait reçu quelques éclaboussures, — l’orphelin sans ressources était depuis dix ans pour la femme de l’obscur caissier un intérêt capital et absorbant. Il représentait à son foyer, un peu terne, le luxe attrayant de la vie.

Il avait grandi sous le toit de son oncle et de sa tante, où pas un jour n’avait passé, depuis l’arrivée de cet enfant, sans que quelque tracasserie irritante ne troublât la paix du ménage.

Plusieurs fois, impatienté de voir prospérer sous son toit ce parasite fixe et accaparant, sans entendre jamais le jeune homme manifester d’autres ambitions d’avenir que de vagues projets lointains, d’où la nécessité d’un travail régulier était toujours absente, plusieurs fois M. Musseau avait offert à son neveu des emplois à sa taille, assez lucratifs pourtant pour lui créer une indépendance modeste. André s’était fait renvoyer de partout. Il revenait, au bout de quelques semaines, amer et irrité, maudissant la bêtise des hommes, l’injustice du sort, toutes les iniquités sociales.

Dix années s’étaient écoulées ainsi, et André était devenu un grand garçon svelte à la fine moustache noire. Longtemps, par horreur des zizanies domestiques, le caissier avait laissé pousser sur son terrain cette plante de plus en plus gourmande, qui s’appropriait tout le gras du sol, mais un jour, enfin, il en avait eu assez de ce stupide servage, et brusquement il avait coupé les vivres à ce rôdeur de nuit qui se faisait entretenir, lui, tout battant neuf de jeunesse, par un homme déjà vieux et malade.

C’était ce jour même que Mme Musseau avait aperçu l’entrefilet de Mme Georges :

« On demande une institutrice externe, diplômée, pour enseignement complet. »

Tout de suite, elle avait tiré du fond d’un tiroir de vieux documents jaunis, et sa résolution avait été prise. En annonçant à André la décision malveillante du caissier, elle lui avait dit :

— Ne te désole pas, tu as le temps de chercher ce que tu désires. Je me charge de tout.

Il y avait quatre ans qu’ils patientaient ainsi, elle et lui ; André avait atteint ses vingt-huit ans, et ce matin-là, en se dirigeant vers la nouvelle demeure des dames Georges, Mme Musseau éprouvait pour la première fois une vague inquiétude au sujet de l’avenir.

Pourquoi Mme Georges n’avait-elle pas réclamé ses services depuis son changement de domicile ? Elle se disait avec effroi que, quoiqu’elle fît pour conserver son emploi auprès d’Élisabelh, cette grande fille maigre, qui la dépassait de toute une tête, échapperait bientôt à sa tutelle.

Au premier coup d’œil, en pénétrant dans le nouvel appartement des dames Georges, elle saisit les améliorations du mobilier, la grande glace, les mille riens qui trahissent la présence de l’argent. Et apercevant Elisabeth très pâle dans sa robe noire, elle s’écria :

— En grand deuil, mais de qui donc, mon enfant ?

En même temps, elle fixa son petit œil brillant sur la figure souffreteuse et expressive.

Élisabeth hésita, puis elle dit, rapidement.

— De ma grand’mère. Je ne l’ai pas connue. Elle est morte là-bas, très loin.

— Ah ! vraiment. Une grand’mère… une grand’mère maternelle ?

— Oui… — Ah ! vraiment.

Elle reprit :

— Je serais venue plus tôt si j’avais su, mais je ne pouvais pas deviner. Je suis montée, en passant, voir ce que vous deveniez.

El elle s’étonna tout bas de n’avoir pas été prévenue. Depuis quatre ans qu’elle était une habituée de la maison, ce silence était tout au moins étrange. Elle rêva un moment, curieuse, mais sans questionner Élisabeth. Jamais elle n’avait réussi à gagner la confiance de son élève ni à lui extraire, par adresse, aucune confidence au sujet de sa mère. Élisabeth restait récalcitrante à ses avances, éludait ses plus adroites investigations, et le seul profit qu’elle eût retiré du siège organisé autour de la tenace taciturnité de la petite fille, des sous-entendus dont elle la torturait était la certitude de l’ignorance absolue d’Élisabeth au sujet du passé. Elle huma un moment l’atmosphère de bien-être qui s’échappait des choses, puis elle se leva en disant :

— Ce jardin en face de vos fenêtres, comme c’est gai ! Il y a au-dessus du mur un seringa qui embaume au printemps.

Et comme l’heure sonnait, elle regarda la pendule posée sur la cheminée et écouta, attentive, frapper les onze coups. Le timbre grêle et argentin lui était étranger. Beaucoup d’heures mortes et mystérieuses avaient été annoncées ailleurs par ce son inconnu.

En ce moment la porte, poussée par une main impatiente, s’ouvrit toute grande.

Mme Georges entra vivement, presque joyeuse, en s’écriant :

— Libre, tout à fait libre cette fois ! Es-tu contente, Elisabeth ?

Mais apercevant la visiteuse, sa vivacité tomba. L’institutrice s’était levée.

— Elisabeth vient de me dire, Madame, le grand chagrin qui…

— Ah ! oui, interrompit Mme Georges sourdement, un grand chagrin, en effet… Et elle resta un instant gênée, sentant entre son deuil profond et son attitude quelque chose d’anormal que cet œil étranger avait saisi. Elle ajouta après un silence :

— Si je n’avais pas Élisabeth !

Mme Musseau ne répondit pas. Elle scrutait le deuil rigide, très simple, la robe de mérinos noir, strictement unie, et elle se demandait une fois de plus ce qu’il y avait dans le passé mystérieux de cette femme d’assez important pour avoir été caché même à Élisabeth.

Mme Georges coupa le silence. L’attention pesante dont elle était l’objet l’oppressait. Elle dit, la voix un peu altérée :

— J’ai été si contente de tout ce que vous avez fait pour Élisabeth. J’allais vous l’écrire.

Elle continua sans reprendre haleine :

— Nous avons vécu si séparées, elle et moi jusqu’ici… Je pourrai m’occuper d’elle… davantage… à l’avenir. Je tenais beaucoup à vous remercier encore une fois de votre intérêt, de votre persévérance, de votre sollicitude.

Mme Musseau se leva brusquement. Étourdie par une préface qui ne lui laissait aucun doute sur son expulsion, elle luttait pour dissimuler l’amertume de son mécompte.

La certitude de se trouver du jour au lendemain les mains vides en face des appétits grandissants d’André la troublait si profondément qu’elle ne trouvait rien à répondre. Elle resta un moment sans voix, les petits yeux gris plantés comme des vrilles sur la belle figure régulière. Elle dit enfin avec effort :

— Je m’étais attachée à l’enfant, moi. Et c’est dur de…

— Élisabeth aussi vous regrettera certainement, dit Mme Georges embarrassée.

Et se tournant vers Elisabeth pour solliciter un mot d’approbation, elle rencontra le regard de sa fille, un regard fixe, étrange, soupçonneux. Oubliant la présence de l’étrangère, elle s’écria douloureusement :

— Élisabeth, qu’est-ce que tu as ?

La grande jeune fille s’approcha de sa mère.

— Rien du tout, murmura-t-elle, d’une voix basse, un peu contrainte, je n’ai rien.

Et la large bouche arquée, fendue d’une ligne nette, ferme, expressive, essaya dé sourire, mais la jeune fille ne regardait plus sa mère.

Une demi-heure plus tard, en retraversant à pas hâtifs les quelques rues séparant sa demeure du nouvel appartement des dames Georges, Mme Musseau emportait, au fond de sa déception, un soupçon affermi qui berçait sa rancune. La défiance d’Élisabeth vis-à-vis de sa mère s’était trahie dans une expression fugitive, il est vrai, mais si parlante, si limpide que Mme Georges elle-même avait laissé échapper un cri d’effroi. Jamais l’institutrice ne s’était sentie si sûre de sa clairvoyance. Elle marchait très vite le long des trottoirs encombrés, interrogeant ses souvenirs, songeant à l’attitude toujours étrange d’Élisabeth, à la solitude où vivait cette enfant maussade et taciturne ; elle pensait aussi à la vie de labeur incessant menée jour après jour par Mme Georges depuis qu’elle-même était entrée dans la maison.

Et que voulait dire aujourd’hui cette aisance qu’évidemment elle n’attendait pas, et qui lui arrivait tout à coup, mystérieusement, du fond d’une province ?

Comment une mère ayant de quoi vivre largement aurait-elle, sans bonnes raisons, abandonné sa propre fille aux difficultés de cette rude bataille contre la misère ? En face de l’ignorance d’Élisabeth, cela ne pouvait s’expliquer que d’une façon.

Mme Musseau sentit son esprit assombri d’anticipations troublantes s’éclairer peu à peu, et lorsqu’en rentrant chez elle elle se trouva face à face avec André qui, le cigare entre les dents, sortait en sifflotant, elle eut une rapide et fugitive intuition qu’entre le malheur de Mme Georges et ses propres difficultés il y aurait peut-être plus tard un rapport, un point de contact, encore mal défini, mais qui demandait à être examiné de près avec attention. Il ne fallait rien précipiter cependant, et elle dit à son neveu, un pli soucieux au front :

— J’apporte une mauvaise nouvelle, André. Rentre un moment, mon enfant.

Le visage riant du jeune homme s’assombrit :

— Ce sera encore mon oncle, s’écria-t-il, qui aura trouvé quelque coin où me mettre à l’ombre. C’est insupportable à la fin. Mais vous qui connaissez mes idées, tante Agathe, vous devez savoir que je ne suis pas fait pour moisir sur un tabouret de cuir ; ma foi, non. Dites-lui une bonne fois les choses comme elles sont.

— Ce n’est pas ton oncle.

Mme Musseau fit passer son neveu devant elle, et elle entra derrière lui dans une petite salle à manger, où, vis-à-vis l’un de l’autre sur la table, deux couverts étaient mis. Devant la fenêtre, de gros pots de géraniums rouges, très vivaces, buvaient les rayons du soleil, éclataient de santé, poussaient un feuillage touffu, exubérant. Musseau écarta la jardinière d’un mouvement impatient et la poussa dans un coin.

— Ces grosses plantes, dit-elle, elles prennent toute la lumière.

Et voyant son neveu rester debout, prêt à s’envoler, elle lui dit :

— Assieds-toi là.

Elle-même s’assit à côté de lui.

Lorsqu’une demi-heure plus tard M. Musseau, essoufflé par la montée des quatre étages, rentra chez lui, le neveu et la tante, encore plongés dans une absorbante causerie, tressaillirent de surprise.

L’asthmatique jeta sur le couple son regard attristé de malade, et, sans adresser un mot à personne, il alla remettre la jardinière à sa place devant la fenêtre.

André se leva vivement.

Depuis que son oncle l’avait mis sur le pavé, du jour au lendemain, sans sursis ni explication, il avait évité avec soin toute entrevue avec lui, mais en écoutant la communication désagréable que sa tante semblait allonger à plaisir, il n’avait plus pensé à l’heure. La rencontre le prenait par surprise.

— Tu as toujours le temps de te promener, toi, à ce qu’il paraît, dit l’asthmatique froidement.

Il alla s’asseoir à sa place, les joues parcheminées tendues d’un petit sourire nerveux, et il se mit à tapoter sur la table de petits coups brefs coupés de silence. Sa figure sèche et chétive avait un air malade, douloureux.

— En somme, reprit-il au bout d’un instant, qu’est-ce que tu fais tout le long du jour ? Tu prends l’air, tu cours les rues et les aventures, et c’est ta tante qui paie. C’est drôle, ça, tu sais… vraiment…

Il y eut un silence. De la pointe de sa canne, André jouait un air d’opéra sur le plancher.

— Vous avez toujours eu mauvaise idée de moi, mon oncle, dit-il enfin en levant les yeux et affermissant sa voix, je le regrette, mais je n’y puis rien. J’aurais beaucoup à dire si je voulais me donner la peine de me défendre. Mais tout ce que je pourrais dire ne changerait pas des opinions qui vous sont chères. C’est inutile d’essayer, je perdrais mon temps.

Le malade fixa un long regard aigu sur la jolie figure florissante, examina du haut en bas la mise irréprochable. Il dit enfin scandant les mots, les soulignant un à un de la voix :

— Mauvaise idée… moi !

Puis il ajouta sèchement :

— Parbleu !

André se sentit mordu à une place sensible, très irritable. Le persiflage de son oncle lui avait toujours été odieux.

Il se dirigea vers la porte d’un pas dégagé et il dit, avec une politesse glacée :

— Désolé de vous avoir dérangé, mon oncle… vraiment… je regrette. Cela ne m’arrivera plus.

Mais dès qu’il se trouva sur le palier, où sa tante l’accompagnait, sa colère éclata.

— C’est vraiment trop fort, à la fin, cette façon de traiter les gens ! Un propre neveu ! Mais qu’est-ce que je lui ai fait, moi, à mon oncle, pour qu’il se permette de me servir ses insipides remontrances. Mon compliment, tante Agathe. Quel fichu mari vous avez été vous chercher là. Il n’a pas besoin d’avoir peur, ce n’est pas moi qui solliciterai ses services, ma foi, non. Je n’accepterais pas une épingle. A-t-il assez peur ? Mais est-ce que je lui demande quelque chose, moi ?

Un long silence suivit cette explosion.

Dans l’impasse où la décision de Mme Georges les jetait, seul le caissier pouvait, grâce à son crédit modeste, ouvrir une échappatoire. André reprit enfin plus bas :

— En tout cas, souvenez-vous, tante Agathe, que je n’accepterai pas une épingle, ma foi non.

Et il s’en alla, emportant au cœur une piqûre lancinante.

Sous le grand soleil blanc d’octobre qui éclairait l’immense ville tapageuse, indifférent aux affriolantes amorces de la rue, il allait au hasard devant lui.

De vieux souvenirs, de pâles réminiscences des lieux, où, là-bas, sous le soleil dévorant des Indes, il était venu au monde, surgissaient autour de lui, et à travers le bourdonnement de millions d’insectes, il percevait nettement la voix éraillée de son oncle, répétant :

— Mauvaise idée, moi, parbleu !

Comme il passait devant la massive cathédrale aux tours carrées, basses et gothiques, il s’arrêta brusquement, tandis que d’un geste inquiet il fouillait ses goussets jusqu’au fond. De l’ombre du portique une pauvresse déguenillée se détacha aussitôt et, le regard vide, elle tendit la main, ânonnant une requête. Il l’écarta impatienté :

— Je n’ai rien, je n’ai rien !

Et se souvenant tout à coup qu’il était attendu, il changea de direction et hâta le pas du côté du nord.

Ce jour-là, contrairement à ses habitudes, le caissier s’attarda un moment à table, tapotant sur la nappe ses petits coups réguliers.

Il dit enfin sans lever les yeux :

— Cela tient toujours vos leçons là-bas chez cette dame ?

Elle s’informa froidement :

— Pourquoi cela ne tiendrait-il pas ?

Il reprit :

— Tout ne finit-il pas une fois, le bon comme le mauvais ? Oui, un jour ou l’autre, Dieu merci, on arrive au bout.

Il soupira, changea de ton et reprit :

— C’est que j’aurais quelque chose d’inespéré à offrir à ce… Mais vous préférez en faire une épave inutile à traîner à la remorque jusqu’à la fin. N’en parlons plus.

Elle fut sur le point de trahir la vérité, mais en songeant à la satisfaction intense de M. Musseau s’il apprenait qu’André errait sur le pavé sans le sou, elle refoula son envie :

— Non, pensa-t-elle, je ne pourrais pas supporter cette joie bête.

Et elle dit d’un ton bref :

— Il faut consulter André. Cela ne regarde que lui, je ne puis rien décider sans le consulter.

Le caissier la regarda, surpris. C’était la première fois qu’une de ses offres, très fréquentes, recevait un accueil aussi bienveillant.

— Faites ce que vous voudrez, dit-il en se levant. Moi, il faut que je m’en aille.

Et après avoir jeté un regard amical aux gros géraniums rouges qui éclataient de santé au soleil, il s’en alla lentement sans se retourner.

Un mois plus tard, André entrait comme agent dans une maison de commerce en gros, achalandée et respectable : un salaire minime pour commencer, mais, avec le temps, une part raisonnable dans les bénéfices, des écritures, des courses, une variété d’occupations faite pour tenter son esprit léger et flottant, mais, à côté de ces avantages, beaucoup de réserves en vue de sauvegarder l’avenir. Rien pour rien. Du travail contre de l’argent. De l’argent contre du travail. Dès la première semaine, il sentit l’engrenage ingénieux lui blesser le pied, et il devina, au joug étroit dont on paralysait ses mouvements, la sollicitude malveillante de son oncle. Le désir de retrouver sa liberté, une fermentation de révolte que développait chaque nouveau jour d’esclavage travailla sourdement son esprit.

Il regardait avec une pitié méprisante, autour de lui, les autres employés qui, les yeux rivés au bec de leur plume, noircissaient du papier du matin jusqu’au soir sans avoir l’air de se lasser. Ces êtres poussiéreux, sans aucune initiative vers un sort meilleur, lui inspiraient le plus profond dédain. Ils étaient bien de la même race que son oncle Musseau. Avec ces gens-là, il ne pouvait avoir, lui, aucune relation quelconque ; il le leur ferait bien sentir un jour.

Et très souvent, à travers les vitres sales du bureau où se traînaient lourdement ses journées, le menton appuyé sur sa main, il regardait passer sur le ciel les libres nuages que le vent poussait. Laissant courir derrière eux sa rêverie, il restait inactif jusqu’à ce qu’interpellé enfin par son nom il tressaillit :

— Mr Cyril, si votre lettre est finie, veuillez me la passer.

D’un geste impatient, il replongeait dans l’encre sa plume sèche depuis longtemps, murmurait entre ses dents quelque chose d’indistinct que personne ne cherchait à entendre, puis il disait tout haut :

— Ma lettre ? Oh ! tout de suite. Voilà.