La Revanche du passé/Partie 1/Chapitre III

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F. Payot, libraire-éditeur (p. 52-70).

CHAPITRE III


Depuis l’aube, ce jour-là, bien qu’avril commençât à peine, une chaleur orageuse pesait sur l’atmosphère.

Quelques semaines de sécheresse avaient ouvert trop tôt l’ère du printemps, et le vent qui venait de se lever roulait en rafales des torrents de poussière, les poussant obstinément vers le nord. Le ciel s’était enfin couvert. Il était d’un gris épais, pesant. Mme Georges, assise seule près de la fenêtre, écoutait l’ouragan faire battre autour d’elle toute sorte de choses invisibles. Un des volets du salon s’ouvrait et se fermait tout près d’elle avec un bruit sec, persistant, sans qu’elle cherchât â s’expliquer d’où venait ce vacarme. Elle restait absolument distraite, suivant d’un œil vague les tourbillons de poussière blanche que la bourrasque soulevait et emportait sur son passage.

Elle était si absorbée qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir. Elle tressaillit au bruit d’une voix résonnant tout près d’elle.

— Cette fois, Madame, disait Gertrude, c’est pour tout de bon. Nous aurons de l’eau.

Tout en parlant, la servante s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit, et fixa solidement le volet à son crochet.

De grands nuages aux formes bizarres, curieusement déchiquetés, se succédaient en courant sur le fond livide du ciel, et des choses légères passaient très vite devant les fenêtres, brindilles arrachées aux arbres, éclats d’ardoises volant des toits, tous les menus débris amassés au coin des gouttières que la tempête éparpillait sous son coup de balai.

Tout à coup une épaisse nuée basse, très noire, roula sur les autres et les couvrit. Toute la lumière blafarde du ciel s’obscurcit, s’éteignit. Il faisait presque nuit. Mme Georges se retourna :

— Où est Élisabeth ? dit-elle d’une voix mal affermie ; je ne l’entends plus du tout.

La figure satisfaite de Gertrude se tendit aussitôt. Elle répondit d’un ton bref :

— Je ne sais pas.

Et un silence suivit, comme si la seule mention de ce nom eût fait naître entre les deux femmes une gêne qui enlevait tout intérêt aux petites péripéties de la vie.

Pendant tout le long hiver qui venait de s’écouler, Mme Georges avait en vain cherché, à l’attitude malveillante de Gertrude envers Élisabeth, une explication quelconque qui lui permît de concilier cette dureté d’âme vis-à-vis de l’enfant et l’extraordinaire dévouement qu’elle-même, depuis son malheur, avait trouvé chez cette femme. Il lui était impossible de découvrir la cause cachée de cette antipathie tenace. Elle avait espéré qu’une intimité fermée à tout contact extérieur, à l’abri des anciens soucis dévorants, aurait raison de cette injustice sans qu’elle eût besoin de réclamer sur ce point délicat des éclaircissements plus directs. Mais chaque jour accentuait au contraire davantage entre ces deux êtres liés à sa destinée la mésintelligence inexplicable. Restée incompréhensible à sa raison, cette division sourde établie à son foyer devenait tous les jours pour son cœur plus vexatoire, plus blessante : elle ne pouvait plus la supporter.

Si seulement l’animosité mystérieuse s’était trahie quelquefois par des mots, manifestée par des faits, la mère eût vite démêlé d’où venait le mal, elle aurait eu alors un rôle défini à jouer, un point de départ assez sûr pour ne pas risquer d’aller s’égarer dans de dangereuses manœuvres ; mais il n’y avait jamais d’échange de paroles entre Élisabeth et Gertrude, et, au sortir de ses longues méditations, Mme Georges allait toujours se buter à la même conclusion.

— Quoi qu’il arrive, je ne peux pas renvoyer Gertrude, elle doit rester avec moi.

Elle se leva. Depuis qu’elle avait quitté sa vie laborieuse, il arrivait très rarement qu’Élisabeth ne fût pas avec elle. Il ne fallait pas laisser échapper ce moment fugitif, il fallait, coûte que coûte, arracher sur-le-champ la vérité à Gertrude.

Elle tourna son visage de façon à ce que Gertrude ne la vît pas, et elle resta un moment rêveuse.

Tant de choses qui dormaient depuis longtemps dans le silence et, en apparence, dans l’oubli, allaient être remuées au fond de leur tombeau, tant de choses auxquelles elle aurait voulu ne jamais, jamais penser, qu’elle avait crues anéanties, effacées de toutes les mémoires.

Étouffant le son de sa voix, afin qu’Élisabeth ne pût pas, de la chambre voisine où elle l’entendait aller et venir, saisir le bruit des paroles, elle dit enfin avec effort :

— Pourquoi ne pas aimer l’enfant comme la mère, Gertrude ? Ce n’est pas juste, c’est mal. Pourquoi ?

La servante tressaillit. Rien ne l’avait préparée à cette question, et son esprit surpris ne lui dictait aucune réponse. Il lui sembla sentir le souci aux grandes ailes noires, qui si longtemps jadis avait plané lourdement sur la tête de sa maîtresse et sur la sienne, lui frôler le visage au milieu de la sécurité des derniers temps. Elle resta un moment muette, tourmentant les deux mains noueuses et fidèles qui avaient servi une cause étrangère dans une abnégation illimitée. Depuis le jour où Mme Georges l’avait presque rudoyée devant Élisabeth, lui donnant des ordres comme à une servante ordinaire que son gage achète, elle s’était efforcée de dissimuler l’invincible répulsion qu’elle éprouvait pour la preuve vivante du malheur de sa maîtresse, pour cette Élisabeth que, toute petite, elle avait éloignée d’elle par sa froideur, et qu’elle jugeait aujourd’hui sournoise, perverse et dangereuse.

Son changement d’attitude voulu, si difficile à soutenir, n’avait donc pas atteint le but, il n’avait pas suffi à tromper la mère. Elle répondit enfin sans lever les yeux sur sa maîtresse :

— Elle vous a fait trop de mal pour que je puisse l’aimer. N’est-ce pas à cause d’elle que…

La mère l’interrompit vivement, suffoquée :

— Elle m’a fait trop de mal, à moi ! Elle… à moi ?

Et elle resta anéantie devant cette injustice qui frappait à côté d’elle la tête innocente et osait s’affirmer tout haut.

Si Gertrude était capable de cette iniquité, que feraient donc les autres, ceux du dehors, qui n’avaient rien vu du drame de sa vie, qui la jugeraient froidement, sans tenir compte de ce qu’elle avait souffert pour goûter la joie unique de posséder Élisabeth.

Punir Elisabeth, sa petite Élisabeth pâlotte et souffreteuse, dépourvue de toutes les gaîtés de son âge, mais c’était inouï, c’était monstrueux ce déplacement de justice.

— Et moi qui croyais, murmura-t-elle amère, oui, je croyais que le jour de l’oubli était venu, et que je pourrais enfin… Et pendant ce temps, à côté de moi, un souvenir impitoyable distillait du fiel. Contre qui ? Contre la mère malheureuse ? Non, contre l’enfant ! Mais je ne pourrai pas supporter cela, moi ; tout le reste, mais pas cela, non !

En prévoyant pour l’avenir un jour de crise, Gertrude ne l’avait jamais imaginé sous cette forme. Ce n’était pas elle qui jouait un rôle dans le drame étroit qu’elle avait conçu. Elle n’avait jamais anticipé une lutte à livrer à ses propres instincts. Aimer cette enfant du mal, soupçonneuse et cachée ? jamais ! Mais mentir tous les jours patiemment, pour dissimuler à la mère son aversion, oui.

— Est-ce que je pouvais deviner, moi ? dit-elle enfin à voix basse. Eh bien, oui, je l’aimerai. Est-ce que je pouvais deviner ?

Deviner ? Qu’y avait-il là à deviner ?

Était-il possible que quelqu’un parlât de deviner en face de circonstances si limpides qu’aucun suspens d’esprit n’était admissible ?

Le cœur de la mère se gonfla à éclater. Si dans la mémoire de cette femme obscure qui, sans jamais faire allusion à son abnégation, lui avait sacrifié sa vie, la goutte empoisonnée s’était conservée assez intacte pour qu’elle la lui versât aujourd’hui de cette façon cruelle, quelle destinée de pesante solitude attendait donc son enfant au milieu des hommes !

Elle refoula énergiquement l’amertume qui lui montait aux lèvres, tandis que devant ses yeux toutes les heures mornes que Gertrude avait patiemment vécues à côté d’elle déployaient leur terne cortège interminable.

Elle se souvint de son arrivée désolée dans la grande ville inconnue, sans autre appui que la présence de cette associée volontaire à sa lamentable destinée.

Jamais, pendant le long temps d’épreuve où la lutte avec les difficultés matérielles rendait la vie si dure, Gertrude n’avait eu un mot de plainte. Elle s’était enfermée, silencieuse, dans son laborieux dévouement, sans jamais faire allusion à la cause d’une existence sans joie, faite d’efforts et de privations. Peu à peu, grâce à ce silence, le souvenir délesté s’était presque endormi au cœur de Mme Georges.

L’image de l’homme qui l’avait abandonnée à l’expiation solitaire d’une heure de surprise, de sombre folie, cette image que les traits d’Élisabeth rappelaient si vivement, n’avait plus fait courir dans ses veines qu’un froid mépris silencieux, et jamais aucune tiédeur où palpitât quelque vestige de l’amour tronqué de sa jeunesse n’avait plus agité son sang.

Trompée par le silence absolu de Gertrude, elle avait fini par oublier presque entièrement la participation d’une autre à son secret. Et voilà que tout à coup le fait détesté se dressait tout vivant, lui criait son existence continue, à côté d’elle, dans un esprit étranger ! Pas un jour Gertrude n’avait oublié le passé, non, pas un seul. Installée à son foyer même, elle trouvait l’humiliation la plus amère, mais aussi, elle ne pouvait pas l’oublier, la plus généreuse tolérance.

Sa poitrine se souleva comme si elle allait pleurer, mais elle refoula ses larmes. L’œil soupçonneux d’Élisabeth aurait découvert sur ses joues la trace humide ; il ne fallait pas que l’enfant devinât rien de son émotion.

Elle fixa un moment sur Gertrude un regard noyé qui semblait dire : « Je voudrais parler, mais je ne peux pas. » Puis brusquement elle se décida ; elle saisit dans les siennes la grosse main dure qui seule s’était tendue à l’heure de la honte, et elle murmura :

— Merci !

En ce moment une ligne bleue lacéra l’épais nuage noir et presque aussitôt un craquement violent secoua les vitres. La pluie, légère jusque-là, s’abattit tout à coup en masse compacte. L’eau bondissait sur l’appui des fenêtres, rejaillissait en éclaboussures, se précipitait en cataracte sur le pavé. En un clin d’œil, la rue déserte fut un ruisseau débordant et fangeux.

Élisabeth entra vivement :

— Oh ! Maman !…

Elle s’arrêta net sur le seuil et y resta clouée, immobile.

Mme Georges et Gertrude s’étaieut brusquement séparées, mais l’œil prompt de la jeune fille avait saisi le groupe intime près de la fenêtre.

— Toute cette eau, dit Gertrude en regardant dehors, cela va faire du bien.

Et sans jeter les yeux sur Elisabeth, elle s’esquiva. Aimer cette créature sournoise qui entrait sur la pointe des pieds pour espionner sa mère, jamais !

La jeune fille était allée s’asseoir sur le canapé, mais en voyant sa mère se diriger de son côté, elle se leva vivement, et elle alla coller son front à la vitre, le dos tourné. Mme Georges la suivit, l’interrogeant sourdement.

— Élisabeth ?

Le front toujours collé à la vitre, la jeune fille resta un moment silencieuse, puis elle demanda froidement :

— Je voudrais bien savoir pourquoi je m’appelle Élisabeth ?

— Quelle singulière question, dit Madame Georges d’une voix contenue. Est-ce que tu n’aimes pas ton nom ?

Élisabeth regardait toujours l’eau se précipiter en avalanche sur le sol.

— Je ne sais pas, dit-elle enfin, du même ton froid, cela m’est égal. Je ne sais pas ce que j’aime ou ce que je n’aime pas. Je me fatigue à penser à beaucoup de choses.

— Tu te fatigues à penser à beaucoup de choses, répéta la mère surprise. ?

Puis une inquiétude la mordit ; elle reprit :

— À quoi peux-tu penser qui te fatigue ainsi, Élisabeth ?

Les yeux noirs, soupçonneux, se tournèrent vers la mère, et Élisabeth dit sèchement :

— À Gertrude.

Tout de suite Mme Georges comprit. Au moment où Élisabeth était entrée, Gertrude s’était brusquement rejetée en arrière ; elle-même avait obéi à un instinctif mouvement de recul ; Elisabeth avec son œil avide avait saisi la double impulsion et lui avait donné un sens. Mais lequel ?

— Tu me caches quelque chose, Élisabeth, dit-elle doucement. Pourquoi ai-je perdu ta confiance ? Il y a si longtemps que je l’ai perdue, mais pourquoi ?

Et elle posa ses mains sur les deux épaules fluettes, s’efforçant de rencontrer le regard fuyant.

Élisabeth se dégagea. Les traits maladifs exprimaient la souffrance.

— Écoute-moi, Élisabeth, reprit la mère à voix basse. Non… pas ainsi… regarde-moi.

Et elle prit entre ses mains le visage pâle, le força à se montrer et continua :

— Dis-moi ce que j’ai fait pour perdre ta confiance. Est-ce à cause de Gertrude ? Parce que tu ne l’aimes pas ? Est-ce à cause de cela, dis ?

— Parce que je ne l’aime pas ? protesta Élisabeth, c’est elle qui m’a toujours haïe, et pourtant, toi, tu l’aimes.

— Depuis que tu es au monde, dit Mme Georges pensive, Gertrude ne m’a jamais quittée. Nous avons passé ensemble des jours difficiles, et elle est restée à côté de moi sans se plaindre. Elle m’a tout sacrifié. Je ne peux pas oublier cela, comprends-tu ?

— Elle t’a tout sacrifié, répéta Élisabeth lentement, et moi, toute petite, elle me haïssait déjà. Et toi, tu l’aimais.

Mme Georges passa son bras autour de la taille grêle et sèche, et entraînant Élisabeth, elle la fit asseoir à côté d’elle sur le canapé, mais elle n’osa pas l’attirer sur son cœur. L’inconnu que cachait cette âme inquiète, cet ennemi mystérieux qu’elle ne parvenait pas à démasquer était revenu prendre sa place offensive vis-à-vis d’elle. Elle n’arracherait dans ce moment à Élisabeth aucun signe extérieur de sensibilité, non ; tous ses efforts échoueraient, se briseraient contre la volontaire inertie de son enfant.

— Quand tu es entrée tout à l’heure, reprit-elle enfin après un silence, Gertrude et moi parlions des jours d’autrefois… des jours malheureux… Cela n’arrive jamais… C’est la première fois depuis que tu es entre nous… C’est cela qui t’a fâchée… de la voir ainsi avec moi ? C’est cela, n’est-ce pas ?

Élisabeth hésita :

— Cela, murmura-t-elle enfin… oui cela… et… autre chose !

— Cela et autre chose, répéta la mère lentement.

Elle resta un moment pensive, puis elle reprit :

— Cela et autre chose. Tu observes ta propre mère d’un œil malveillant, et puis tu penses, tu penses. Ce n’est pas ton esprit qui est malade, c’est ton cœur, Élisabeth.

Et retirant le bras qui entourait la longue taille sèche, elle resta un moment silencieuse, l’âme torturée d’une appréhension affreuse. Était-il possible qu’un jour vînt où Élisabeth fût sans pitié et la condamnât avec l’implacable rigidité de la justice ?

Au bout d’un instant, elle reprit avec effort :

— Renvoyer Gertrude à l’heure où la vie est devenue plus facile est un acte odieux. Pourtant, si tu veux, pour que tu aies la paix, je dirai à cette femme qui s’est usée pour moi : « Allez ailleurs. » Seras-tu satisfaite ainsi ?

— Pour me satisfaire, protesta Élisabeth, commettre un acte odieux !

Et tout de suite, l’exagération de tendresse dont elle était l’objet la blessa.

Elle reprit tremblante :

— D’ailleurs, ce n’est pas ça… c’est… c’est….

Mais incapable d’exprimer par des mots ; l’obscur malaise qui la tourmentait depuis sa toute petite enfance, et dont elle retrouvait la fatigue alliée à ses plus lointains souvenirs, elle fondit en larmes.

Les deux bras de la mère la saisirent nerveusement :

— Élisabeth, ma chérie, qu’est-ce que tu as, mais qu’est-ce que tu as ?

Et oubliant le froissement que les paroles étranges et l’attitude presque agressive d’Élisabeth venaient de lui infliger, Mme Georges se mit à la bercer de mots tendres, apaisants.

Sa tête appuyée à l’épaule de sa mère, la jeune fille se calma peu à peu. En voyant la figure maladive reprendre sa blancheur de cierge, Mme Georges eut tout à coup l’idée qu’un désordre physique pouvait bien être la cause des continuels changements d’humeur qui les tourmentaient toutes les deux. Elle accueillit cette supposition avec joie.

Auprès de la lutte obscure où elle sentait tous les jours plus nettement qu’elle ne pouvait intervenir d’une façon décisive qu’en mettant en lumière le détestable passé, que serait la découverte de quelque misère du corps, à combattre par des moyens extérieurs ?

Elle triompha de son instinctive aversion à introduire chez elle une figure étrangère, et tandis qu’au dehors l’orage s’apaisait, et qu’elle sentait contre sa joue le front brûlant d’Élisabeth, elle se décida à demander sur son état singulier quelques éclaircissements. Elle se souvint avoir écouté souvent la locataire d’en haut, dont elle entendait les enfants courir au-dessus de sa tête, lui parler avec éloges d’un habile médecin, qui l’avait soignée à la naissance difficile de son cadet, crise dangereuse dont elle n’était sortie que par miracle.

Dès le lendemain, malgré sa répugnance à demander quoi que ce fût à des étrangers, elle enverrait Gertrude chercher auprès de cette femme l’adresse du médecin. Il fallait qu’elle fût guidée dans les soins que réclamait la santé d’Élisabeth, elle ne pouvait plus se fier à sa seule sollicitude ; désormais l’intervention d’un secours du dehors était indispensable.

Aussitôt qu’elle eut assez raisonné sa décision pour la rendre inébranlable, le calme rentra dans son esprit. Elle eut devant elle une perspective nouvelle qui prit toutes ses pensées.