La Revanche du passé/Partie 2/Chapitre III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
F. Payot, libraire-éditeur (p. 198-206).

CHAPITRE III


Accoudée sur la table, le menton dans la main, avec un pli d’attention rapprochant la ligne mince des sourcils, dessinés d’un trait de plume droit et net, très près de l’œil, Mme Musseau écoutait depuis une demi-heure discourir son neveu sans l’interrompre.

En face d’elle, devant la fenêtre, les deux géraniums dressaient leur tête écarlate, et leur senteur violente pénétrait l’air d’émanations un peu âcres.

Elle croyait voir distinctement rôder autour des deux arbustes l’asthmatique, soufflant son haleine courte et grasse… Elle le voyait travaillant la terre avec une bûchette taillée pour cet usage, émondant les branches gourmandes ou enlevant çà et là les fleurs fanées des grosses touffes rouges, et plus elle y pensait, plus l’idée de demander un service quelconque à son mari pour complaire aux pressantes sollicitations d’André lui semblait impraticable. Non, ce n’était pas possible. Elle s’informa enfin :

— Et la dot d’Élisabeth ? N’as-tu pas la dot d’Élisabeth ?

André s’expliqua plus clairement. Il s’agissait du rachat d’une tannerie, en déroute depuis quelque temps, faute d’une direction solide. Il y avait là quelque chose de superbe à tenter, une de ces entreprises qui enrichissent un homme avant qu’il ait le temps de se reconnaître, en un mot, une de ces aubaines qu’il faudrait être fou pour laisser passer à sa portée sans mettre la main dessus. L’acte de vente était en règle signé et parafé. Depuis un mois, Miquel et lui étaient les légitimes propriétaires de l’immeuble ; c’était un grand pas de fait vers une indépendance honorable, mais toute la dot d’Élisabeth y avait passé.

Il s’agissait maintenant de remettre l’affaire à flot. Lé matériel de la fabrique était en très mauvais état. Miquel, qui prétendait s’y connaître, s’était laissé tromper sur la valeur des machines. Tout cela était caduc, usé, tombait en poussière. Il fallait donc, pour pouvoir commencer le travail, une mise de fonds supplémentaires, une dizaine de mille francs tout au plus, destinés à parer aux plus pressantes nécessités, une vraie bagatelle, et le succès était certain. Les chiffres étaient là. On ne discute pas avec des chiffres.

— À la façon dont vous vivez, tante Agathe, conclut-il, il est impossible que vous n’ayez pas fait des économies. Vous avez certainement des fonds quelque part.

— Si j’avais eu les mains pleines d’argent, dit-elle, froissée par son manque de mémoire, tu n’aurais jamais rencontré Elisabeth.

— C’est justement à cause de tout ce que je vous dois, reprit-il après un silence, que j’ai premièrement pensé à vous.

Elle sourit évasivement. La certitude que son mari repousserait sèchement toute association avec André la mettait mal à l’aise, car elle devinait très bien sous l’apparente sécurité de son neveu un commencement d’angoisse. Elle le connaissait trop bien pour s’y tromper. Si elle eût été libre de ses mouvements, cependant, elle aurait tout risqué courageusement pour aider André à mener à bien son hardi dessein. Elle avait toujours eu foi au génie de ce garçon, elle, et cette bravoure à se lancer de l’avant lui plaisait. Cela valait mieux que de rester éternellement attaché à la même chaîne, en tournant en rond autour d’un piquet.

— Je parlerai à ton oncle, dit-elle enfin, mais tu le connais. Il a ses idées à lui, il mourra sans y changer une lettre ; c’est inutile de vouloir le faire aller là où son envie ne le mène pas. Cependant je lui parlerai, mais je ne te promets rien.

Midi sonnait. André se leva. Il n’avait que le temps de se sauver s’il ne voulait pas rencontrer son oncle dans l’escalier.

Quelques minutes plus tard, en effet, M. Musseau rentrait.

L’air soucieux, il alla s’asseoir à sa place, et apercevant la feuille apportée par André qui était posée en évidence à côté de son couvert, il la prit et dit froidement :

— J’ai aperçu votre neveu au tournant de la rue, c’est lui qui a apporté ça ?

Et tapotant sur la table ses petits coups inquiets, il parcourut du haut en bas un alignement serré de chiffres où il ne voyait rien de clair qu’une demande pressante de fonds. Quand il se fut suffisamment renseigné, il demanda :

— Qu’a-t-il donc fait de la dot d’Élisabeth ? Est-il possible que tout cet argent soit déjà dévoré ?

En même temps son cœur se serra, tandis qu’il revoyait brusquement le coin de campagne ensoleillé, où, dans un inoubliable regard d’angoisse, de désespérance, de supplication, le secret de Mme Georges, lui était apparu, lui avait livré le mot explicatif d’une sombre destinée de femme !

Il sentit de nouveau autour de lui la caresse du printemps, ce jour-là, les émanations saines des champs, la joie de vivre qui, à l’appel de la nature, avait fait battre même son cœur de malade sans espoir de guérison, et puis, au milieu de la communicative ivresse des choses, ce coup de massue qui s’était abattu sur sa tête.

Toute la ténébreuse aventure qui avait abouti au mariage d’André lui causait des spasmes de dégoût, et pourtant, malgré sa pitié profonde, l’idée de tendre la main à Mme Georges comme autrefois, en oubliant sa déchéance, lui était restée inacceptable.

La question de savoir à quel point sa conscience rigoriste était dans son droit en condamnant ainsi sans appel une malheureuse vouée par la faute de sa jeunesse à un martyre d’expiation sans issue, cette question délicate d’équité morale, demeurée sans solution dans sa pensée, le harcelait très souvent de sa troublante incertitude.

Au prix de beaucoup d’efforts, il parvenait, jusqu’à un certain point, à dégager son jugement étroit des idées courantes, mais il ne réussissait pas à vaincre sa répulsion intérieure.

Quelque circonstance explicative qu’elle pût invoquer pour sa réhabilitation, Mme Georges, en désertant le chemin de l’honneur, avait effacé, de sa propre main, son nom de la liste des honnêtes femmes. Il D’y avait pas moyen de retourner en arrière. Aucune, expiation, si courageuse qu’elle pût être, ne lui rendrait le droit au respect ; non.

Elle demeurerait jusqu’à la fin de sa morne destinée perdue dans une foule obscure. Elle errerait à l’aventure, sans phare ni boussole, ballottée par des tempêtes, sans trouver nulle part un port sûr où s’abriter des éléments du dehors.

Elle resterait, quoi qu’elle fît pour sortir de cet esclavage, solidaire du mal sous une de ses formes spéciales ayant un nom et une place dans la société.

L’assujettir ainsi aune loi générale de justice sommaire était une iniquité, mais une iniquité si compliquée de principes vrais et forts qu’elle restait, pour lui, irréductible. Il ne parvenait pas à se débarrasser de sa tyrannie.

Il avala son repas en silence, tourmenté de regrets, de regrets très vifs, mais insuffisants, à vaincre ses répugnances ; puis il se leva, posa le doigt sur la feuille criblée de chiffres, d’additions, de multiplications qui miroitaient sur le papier, sans conclusion précise, et il articula nettement :

— Dites à votre neveu que je n’ai pas dix mille francs à jeter au vent.

Le long de l’escalier, jusque tout au bas, un mot le suivit, mêlé à beaucoup d’autres, mais il ne saisissait distinctement que celui-là.

— De l’injustice… de l’injustice !…

Tout en glissant le long des trottoirs de son pas de malade un peu traînant, il se le répétait tout bas en cadence :

— De l’injustice… de l’injustice !

Mais ce n’était plus au reproche de sa femme qu’il pensait, ni aux fantaisies chiffrées de son neveu. Il pensait à l’appel muet d’une malheureuse, appel de naufragé dont l’eau remplit la barque et qui tend en vain vers le secours une main désespérée.

Et il s’en allait le long des rues, songeur, la tête basse.