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La Rose des sables/Le Désert

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Piazza (p. 17-28).

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LE DÉSERT

On peut revenir du désert aujourd’hui sans faire figure d’explorateur ou de héros : il suffit de ne point s’écarter des pistes officielles. Départ d’Alger à l’aube : d’oasis en oasis, au rythme de quarante kilomètres à l’heure, qui était celui des cars du système Bonhomme mis à notre disposition par la Compagnie Transatlantique pour assister au Congrès de la Rose et de l’Oranger, on gagne en trois jours El Goléa. Et l’on a encore le temps de muser en chemin.

Notre caravane n’y manqua point : elle avait à sa tête M. Mangin, de l’Institut, directeur du Muséum, le plus savant, le plus allant, le moins pédant homme de France, et comprenait — outre les inévitables journalistes et avec des compétences sahariennes reconnues, telles que le lieutenant-colonel Gautsch, le commandant Cauvet et le commandant de La Fargue, l’élite des agronomes et des botanistes du monde entier* — quelque quatre-vingts invités au total, répartis en deux groupes dont l’un précédait l’autre d’une journée. Chacun des groupes fut distribué entre deux cars. Il arriva que des invités travaillés de dysenterie chronique nous faussèrent compagnie dès la première étape ; nous en cueillîmes d’autres sur le chemin, plus résistants ; nous en trouvâmes même qui nous avaient devancés à El Goléa ou qui, comme Mgr Nouet, protonotaire apostolique, nous y rejoignirent pour l’ouverture du congrès, lequel, disons-le tout de suite, fut un modèle du genre, grâce à la louable concision des rapporteurs et à la maestria de l’ancien ministre de l’agriculture Ricard, préposé à la direction des débats…

Pour moi, je ne sais point sous quel titre je figurais à ces assises horticoles, sinon par délégation du président de la Société des Gens de lettres, mon ami Pierre Benoit, dont la popularité passe de très loin là-bas, depuis l’Atlantide, celle dont put jouir en son temps Eugène Fromentin : il y est la loi et les prophètes ; un hôtel du Titeri s’appelle du nom de son roman ; le film tiré sur place de ce roman fut une manière d’événement national, au point qu’on montre encore, dans la banlieue d’Alger, Askou, le chameau méhari prêté par le commandant Cauvet pour la scène de l’évasion et qui, d’avoir eu l’honneur de porter un moment sur les deux planchettes trapézoïdales de sa selle le lieutenant Saint-Avit et la petite Tanit-Zerga, en est devenu presque sacré.

Il est écrit, dans le Traité élémentaire de philosophie de Paul Janet, qui n’a point laissé la réputation d’un mystificateur, qui professait en Sorbonne et fut de l’Institut, comme M. Mangin : « Il y a, dans la langue arabe, cinq mille sept cent quarante-quatre mots — pas un de plus, pas un de moins — pour signifier chameau. » C’est beaucoup. C’est trop : le colonel Gautsch, qui s’y connaît et à qui je soumettais mes doutes, m’a répondu que, pour désigner Allah lui-même, il n’existe, dans la langue arabe, que quatre-vingt-dix-neuf mots. Voilà ce qu’on n’apprend point dans son cabinet et qui prouve contre Pascal l’utilité des déplacements.

Mon voyage au Sahara eut quelques autres effets intéressants. Je n’y venais point simplement pour rectifier des notions fausses, ni pour renouveler ma provision de métaphores, mais sollicité, comme tant d’autres par ce mot magique : le Désert.

Il ne faut point descendre très loin sur la côte méridionale de la Méditerranée pour rencontrer le désert : en Égypte, il borde le Nil, dont la vallée n’est qu’un long trait vert entre deux larges guillemets de sable ; dans notre Algérie même, il s’insinue jusqu’à Biskra et à Bou-Saada, aux pieds de l’Aurès et du Zab. Il y a encore un peu d’humus dans le bled, une certaine vie végétale, quelques arbres par endroits, et les conditions atmosphériques n’y sont pas très différentes de celles de nos garrigues cévenoles. Au désert même, le minerai ne l’emporte pas complètement, et, s’il y est roi, ce n’est point un monarque absolu, comme on a trop tendance à le croire : la flore saharienne, si pauvre soit-elle, comprend un assez grand nombre d’espèces et de variétés, surtout dans les lits desséchés des oueds où l’humidité de la nappe souterraine entretient une fraîcheur relative. Flore souffreteuse, malsaine souvent, de ton plombé ou vert-de-gris. Qu’un carré de betteraves me paraîtra plaisant au retour !…

Certains paysages sont si anormaux, qu’on n’en peut donner une idée par la méthode des rapprochements : mais, pour le désert africain, vous pouvez très bien le composer avec vos souvenirs de France ; il faudra sans doute que vous combiniez deux régions assez différentes, la Flandre et la Provence, que vous ôtiez à l’une ses pâleurs et renforciez vigoureusement la luminosité de l’autre. Moyennant quoi, vous aurez un aperçu du Sahara, lequel n’est qu’une Crau illimitée et aussi caillouteuse, avec des dunes comme celles de la mer du Nord, mais moins chaotiques, modelées comme à la main ou découpées à l’emporte-pièce.

Cette pierraille et ce sable étonnamment fin sont roses ou blonds ou lilas ou cendrés, suivant les saisons et les heures. On ne sait de quoi peut vivre, pendant les années de sécheresse, la lèpre végétale qui mouchette le sol ; mais le fait est qu’elle y vit, notamment une variété d’armoise naine et une espèce de salicorne blanchâtre, l’haloxylon, cassante comme le verre, sans préjudice de ces étranges petites rondelles grises qui n’ont ni tige, ni feuilles, et qu’on dirait cousues à la terre.

— Des roses de Jéricho, tranche le docteur Maire.

Je les prenais pour des boutons de guêtre ! Et l’on ne sait trop non plus comment, si inconsistant, si fluide, ce sable du désert, panaché quelquefois de grandes touffes de retem genêt à petite fleur blanche et marron, parvient à se fixer et à s’organiser selon des lois presque immuables : c’est le secret du simoun.

Tout sombre, quand il souffle, dans une nuit jaune, brûlante, et l’air n’est plus qu’un immense vertige : que va-t-il rester, après ces épilepsies, des belles lignes onduleuses, des coupes géométriques de naguère ? La tempête dissipée, on retrouve la dune à la même place, toujours identique ; et si ce n’est plus le même sable, ce sont les mêmes volumes, les mêmes arêtes, le même plissement de petites rides concentriques comme en trace le flot en se retirant, — ou bien, sur les espaces découverts, le même développement infini de longues croupes fauves, les mêmes contours mamelonnés, dorés et lisses, — sein multiple de la Cybèle africaine. Seules les chaînes de montagnes qui ferment l’horizon vers le nord, les massifs ou les gours (pluriel de gara, monticule isolé) détachés des plateaux avoisinants, n’ont point d’analogues chez nous, et ces formes tabulaires, ces airs d’accores de falaises, ces profils d’acropoles que prennent les rebords des plateaux sahariens leur appartiennent en propre.

Encore ne suffisent-ils point à détruire l’impression que donne le désert, et qui est celle d’une grève immense et nue aux heures de la marée basse : ils la fortifieraient plutôt, à El Goléa surtout, par leurs aspects de promontoires, leurs brusques à-pic sur l’arène. Le bourrelet des hautes dunes du grand Erg à droite et la plaine parfaitement unie qui s’étend à ses pieds jusqu’à la ligne d’horizon, toujours discernable au désert et légèrement foncée, comme la mer, ajoutent à l’illusion. Il n’est pas jusqu’à la lèpre végétale des oueds qui ne rappelle les vomissures de l’Océan. J’ai ramassé près d’El Goléa des fossiles de coquillages marins : le Sahara n’est-il qu’une cuvette vide, le lit déserté d’une Méditerranée africaine ? Thèse séduisante, à laquelle, je crois, on a renoncé : il reste que le Désert et l’Océan ont les mêmes traits, le même visage fraternel.

Mais l’un de ces visages est momifié ; l’une de ces bouches est close. « Le grand tombeau saharien », dit Ernest Psichari.

Pour certaines âmes, la supériorité du désert sur l’océan est là, dans son immobilité et son silence. Mais c’est exactement la supériorité de la mort sur la vie. Principe de dépouillement, d’ascétisme et de renoncement total pour les uns ; principe de volupté aiguë pour les autres. Rappelez-vous Isabelle Eberhardt courant de zaouias en caravansérails, Dinet et son orientalisme sensuel, et comparez avec Gaston de Sonis, le Père de Foucauld ou ce cénobite anonyme cité par Henri Brémond, dans ses Divertissements devant l’Arche : « Ô désert, je pourrais t’appeler le temple sans limites où Dieu réside et se rend visible à ses saints !» Il ne dit pas « l’unique temple », mais il le pense, et que la majesté divine ne peut s’accommoder sur terre que de ces régions abstraites, de ce décor presque métaphysique. Dans la Bible, c’est toujours au désert que Dieu se manifeste. Et c’est au désert que Jésus lui-même se retire.

Mais c’est au désert aussi que l’Évangile le fait tenter par Satan.