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La Rose des sables/La Nuit de Bou-Saada

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Piazza (p. 29-42).


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LA
NUIT DE BOU-SAADA

Éclaircie dans les ténèbres, joie des yeux, Bou-Saada, dont le nom veut dire « lieu de bon repos », je ne te chicanerai pas sur ton étymologie. Tu n’es peut-être, ô Hyrémie, qu’une mauvaise leçon des clercs, une corruption pour Bou-Oufilda ou Bou-Ouldja, qui voulait dire « lieu de la boucle » ; tu fus peut-être, ô Eupathie, ô Voluptueuse, le siège d’un ancien évêché africain mal identifié, dont les pierres taillées à la romaine, les bornes milliaires avec traces d’inscriptions, s’observent encore dans les soubassements des cuves en argile sèche de ta vieille ville : pour qui vient de subir nuit heures durant le grésil, les froids, la désolation des hauts steppes pierreux du Sud algérien, rien n’égale en douceur, à la fanée du jour, le violet satiné de tes dunes, ton bordj roux, tes mosquées blanches, tes pigeons bleus, tes citrons d’or et le grand éventail de velours vert que balancent languissamment, éternellement, autour de toi, les dix mille dattiers de ta palmeraie.

Positivement, à mesure que le terrain s’abaissait, s’organisait en couloir, puis en estuaire, nous renaissions. Les cache-nez se dénouaient. C’était comme l’entrée dans la tiédeur d’une serre après les tribulations atmosphériques d’une espèce de retraite de Russie où ne manquaient même pas les coups de fusil, mais tirés à blanc, pour nous saluer. Les seules victimes furent la centaine de poissons minuscules que mon voisin de car, le commandant Adolphe Cauvet, — vieil Africain à profil de gerfaut et à longs favoris grisonnants de l’espèce appelée dans l’ancienne marine des « fauberts », au demeurant le plus renseigné, le plus savant des africanistes, ethnologue, botaniste, peintre, architecte, pisciculteur, etc., — apportait dans un bidon aux Pères Blancs d’El Goléa, dont l’établissement voisine l’étang artificiel de Bel-Aïd.

— Comment s’appellent vos bestioles, mon commandant ?

— Des gambusias, me répondit cet homme universel, des gambusias de mon élevage particulier, mais originaires d’Amérique et connus dans les deux mondes pour la consommation extraordinaire qu’ils font des œufs de moustiques.

Hélas ! vers Aumale, par trois degrés au-dessous de zéro, les gambusias commencèrent à donner de la bande ; à Aïn-Kermane, ils se mirent sur le dos. C’en était fait : les moustiques de Bel-Aïd peuvent dormir tranquilles. Je suis moins rassuré pour le sommeil des Pères Blancs…

Cette fin de jour à Bou-Saada, après les averses bienfaisantes de la matinée, fut la plus tendre des choses. J’avais laissé mes compagnons de caravane à leurs affaires : ils visitaient le jardin d’essai d’un pharmacien de l’endroit, un pharmacien sans bocaux et peut-être sans clientèle, réputé pour un « spécialiste de l’oranger ». Je leur avais d’abord emboîté le pas ; mais le jardin, derrière ses murs de toub à demi éboulés, m’apparut si laid, si sale, que je tournai les talons presque tout de suite. Le « spécialiste de l’oranger » se révéla finalement comme « faisant surtout du mouton ». On gagne gros, paraît-il, en ce moment, dans la transhumance, à condition d’avoir de bons bergers. Mes compagnons n’en disconvenaient pas, mais c’étaient des botanistes et, dans le mouton, ils n’auraient pu s’intéresser à la rigueur qu’au « haricot ».

Que ne m’avaient-ils imité ? Ce beau soir d’hiver africain, pareil à nos soirs de printemps, leur eût ménagé comme à moi toutes sortes de surprises heureuses : ils eussent senti descendre jusqu’à eux, — avec la voix lente du muezzin appelant à la prière, — la paix du Hodna, des grands espaces solitaires qui s’étendent au large du Djebel-Batem, épaule de la ville, et qui sont comme la pointe avancée du désert vers le Tell. Le soleil au bord de la dune les prenait dans un filet de lumière frisante et semblait les haler à lui : l’ombre gagnait à mesure ; les derniers plans s’effaçaient, puis les plus proches, et bientôt, quand le soleil, avec son butin, eut disparu sous l’horizon, tout sombra dans une uniforme teinte violacée. Une étoile, comme un fer de lance, étincela au-dessus du bordj.

Ce n’était pas encore la nuit, cependant. Deux longues files de chameaux convergeaient vers l’estuaire : leur double monôme s’inscrivait en noir sur cette grande page mauve, comme une sourate un peu zigzagante ; le ravin de l’oued les absorba. Je devais les retrouver plus tard, agenouillés, mâchant leur provende de noyaux de dattes, sur la place du Colonel-Pein. Il y eut encore quelques allées et venues de burnous et d’ânons, mais déjà la séparation était accomplie : la vieille ville, la ville arabe, l’éternelle recluse qui ne laisse voir d’elle, le jour, par l’entre-bâillement rapide de ses portes, que les vestibules de ses patios, gardés par une main de fatma peinte à la détrempe au-dessus du cintre, se verrouillait pour la nuit, rentrait dans sa vie secrète. Que se rumine-t-il, que se complote-t-il derrière ces murs hostiles, lépreux, sans ouverture, comme des murs de forteresse, et d’où les canaux des gouttières, à la hauteur des terrasses, semblent braquer sur le passant la menace d’une artillerie aérienne ? Dans certaines de ces ruelles si étroites, si sombres déjà, au pavé intermittent, on chemine sous une épaisse voûte en lattes de palmiers. Vrais tunnels. Le passant qui tâtonne dans ces dédales ténébreux est suivi jusqu’à la fin de sa descente par les abois rageurs des chiens embusqués sur les terrasses. Pas une lumière. Celles qui commencent de luire là-bas, dans les rues, les cafés, les boutiques, les caravansérails, les hôtels de la ville européenne, ce sont les lumières des roumis et des marchands mzabites ou juifs, l’électricité étant interdite aux vrais fils du Prophète par les tolbas, qui condescendent au seul acétylène.

Soyons équitable pourtant : la ville européenne, malgré son amour de la ligne droite et des rues larges, a tout fait pour s’accorder au ton de sa devancière. C’est peut-être que le cubisme est à la mode : les Arabes l’avaient donc découvert avant nous. Le dernier effort de l’urbanisme européen, cet Hôtel Transatlantique qui nous a si aimablement accueillis, n’a eu garde lui-même, tout en faisant la part la plus large au « confort moderne », de déroger à la règle du lieu, et c’est le triomphe de la géométrie. Ses menus variés, choisis, raffinés, font exception. Ils nous ramènent à la meilleure formule parisienne.

— Ah ! me dit le commandant Cauvet — sans la moindre nuance de regret d’ailleurs — où est le temps où je tenais garnison ici et où je n’avais à me mettre sous la dent, en fait de viande fraîche, que du hérisson payé aux indigènes huit sous pièce !

Le café servi, les tables rangées et un large espace ménagé entre elles, la lumière fut baissée ; on ne conserva qu’un brasier qui éclairait vaguement la pièce et y maintenait une sorte de clair-obscur à la Rembrandt. Un gong vibra : sur un fond de tentures aux tons chauds et des piles de coussins bariolés, les danseuses du désert, les brunes Naïlas au front tatoué d’un mystérieux lotus bleu, révélèrent leur présence soudaine par une série de you ! you ! stridents.

C’est leur manière, un peu sauvage, d’acclamer la compagnie : les trilles sont obtenus par de petites tapes répétées de la paume sur la bouche. Les Naïlas n’ont point de costume rituel comme les danseuses siamoises que nous vîmes à l’Exposition de 1900 ; elles arborent toutes les couleurs ; on apprendrait l’histoire à détailler leur trousseau : elles portent de longues jupes à volants Louis-Philippe, des bottines à talons Louis XV et des colliers de napoléons tout battant neufs, qui sont leur principale séduction (il n’y a plus qu’au désert qu’on voit des pièces d’or !). Elles ne détestent point d’aspirer lentement la fumée d’une cigarette en sirotant un thé à la menthe très aromatisé ; mais elles préfèrent mâcher le miskal, qui est une graine sucrée provenant du pistachier-térébinthe et analogue au chewing-gum des Américains…

Quand l’orchestre eut fini de préluder, deux de ces langoureuses perruches se détachèrent de leur bâtonnet et entamèrent, au son de la raïta (flûte arabe) et du tambourin, une danse ou plutôt un pas non dépourvu de grâce.

C’est toujours la scène décrite dans les livres : les deux Naïlas se posent en vis-à-vis et avancent l’une vers l’autre avec une sorte de boiterie rythmique, en scandant leur glissement de petits coups de talon qui fait tinter les anneaux des chevilles. Le masque reste impassible, absent, dirait-on. Mais les mains parlent pour lui, frémissent, se cambrent, se tendent, colombes prêtes à l’essor, et soudain se replient et défaillent, pâmées. Et ces mains savantes, aux longs doigts bruns prolongés par des ongles de nacre rose, comme des algues qui s’épanouiraient en coquillages, excellent à nous suggérer toutes sortes d’autres images charmantes, fleurs, coupes, nefs, etc. Mieux que partout ailleurs se vérifie céans la profondeur de l’observation de Mallarmé que la vraie danseuse n’est pas une femme, mais une métaphore…

La suite de la scène fut moins de notre goût : l’Orient sensuel, jusqu’à l’obscénité, ne transparaissait que trop à ces grelottements des épaules, ces déhanchements et ces soubresauts violents du bassin qu’exaspérait le rythme vraiment infernal de l’orchestre. Mais quoi ! l’Islam ne fait-il pas de la femme un être intermédiaire entre l’homme et l’animal et ne l’exclut-il pas de son paradis ? Bête de somme ou de plaisir, il ne lui laisse pas d’autre alternative…

La troupe prit congé sur une révérence générale et un « Bonsoir, messieurs et dames ! » de la directrice qui nous laissa perplexes.

Il était dix heures, — l’heure du couvre-feu. Cependant la nuit avait tant de douceur, que longtemps encore sur mon balcon de bois triangulaire, je demeurai à la respirer. Était-ce là cette odeur musquée que certains auteurs disent être celle du désert ? Une raïta, au loin, nasillait : seul bruit avec l’aboi intermittent des chiens et le clapotement doux de l’oued sur les pierres bleues de son lit.

Dans le miroir d’eau du jardin, cent étoiles dansaient, chastes Naïlas célestes…