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La Rose des sables/Par les Daïas et la Chebka

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Piazza (p. 75-97).


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PAR
LES DAÏAS ET LA CHEBKA


(Page de carnet
à la date du 27 janvier 1930.)

Que vous êtes dur, Gérard, pour le « style itinéraire » ! Vous le trouvez commun, trivial, insupportable, et vous ne vous résignez qu’à regret à l’employer. Moi non plus, je ne l’aime pas, mais qu’y faire ? Le voyageur n’est pas un pur esprit, ni le récit de ses déplacements un traité d’esthétique ou de philosophie. Quand il aura bien caressé ses yeux, chez les orfèvres juifs de Laghouat, au poli des beaux cuivres ou aux délicates ciselures de ces bracelets d’argent massif par quoi l’on s’attache les volages filles des tentes, quand il aura bien médité, devant la coupole de Sidi-el-Hadj-Aïssa, toute blanche dans l’air bleu, sur l’étrange don de double vue de ce colérique marabout qui, dès l’année 1700, avait annoncé la prise de la ville par les Français, une petite brûlure, une démangeaison ou une crispation de l’épigastre l’avertira tout à coup que la bête ne trouve pas nécessairement son compte où l’a trouvé l’esprit, et que l’heure du breakfast est de beaucoup dépassée. Après quoi, et pour peu qu’il ait la disgrâce de voyager à ses frais et par ses propres moyens, il lui restera encore à régler l’addition, puis à remplir quelques autres menues formalités comme de vérifier ses pneus, d’étudier la carte, de calculer les distances et d’établir d’après elles le nombre de bidons supplémentaires à emporter. En route, ne prendra-t-il point garde au bon ou au mauvais état de la piste, se montrera-t-il indifférent à la température, n’aura-t-il point une réflexion, aux relais, sur la qualité du gîte et de la cuisine ? Ce serait bien étonnant. Et tout cela, tous ces détails vulgaires mais non oiseux, pour l’enregistrement desquels a précisément été fait le « style itinéraire », doit nécessairement se retrouver dans son récit. À moins…

Mon Dieu, oui ! à moins qu’il n’ait à sa disposition ce que n’avait pas à la sienne mon interlocuteur imaginaire, le doux Gérard de Nerval, savoir quelque Guide Bleu bien informé qui lui épargne la moitié ou les trois quarts de la corvée. Quel soulagement, par exemple, de pouvoir transcrire à cette place, sans y changer un mot et sans avoir autre chose à faire qu’à les contresigner, des lignes comme les suivantes, d’une si remarquable précision documentaire sous leur allure télégraphique : « De Laghouat à Ghardaïa, 203 k., S. S.-E. Piste praticable en auto, plate dans les daïas, accidentée dans la chebka. Service d’autobus t. les 2 j. S’informer. Ressources et gîte à Tilrempt, où le caravansérail est bon. Les automobiles se guideront sur les poteaux indicateurs. Alfa sur les 46 premiers k., puis cette plante disparaît… »

Dixit Marcel Monmarché. — Mais qu’est-ce qu’une daïa ? Qu’est-ce que la chebka ? Écoutons encore le savant homme et son Guide couleur d’azur :

« De loin en loin se montrent des dépressions peu sensibles ou daïas, dans lesquelles s’accumulent les limons entraînés par les eaux fluviales. Ces parcelles fertiles et relativement arrosées sont couvertes de jujubiers sauvages et de pistachiers de l’Atlas (térébinthes), beaux arbres que les indigènes appellent betoum : certaines sont assez vastes, et les pistachiers s’y comptent par centaines. »

Au tour de la chebka maintenant :

« C’est un plateau calcaire, affouillé par les eaux qui y ont creusé un réseau compliqué de ravins (chebka veut dire « filet ») ; son sol caillouteux est absolument stérile. La chebka est d’une tristesse mortelle ; la vue est enfermée dans un cercle étroit ; on n’a sous les yeux que des rochers d’une teinte jaunâtre, qui paraissent calcinés par un soleil torride… »

Le soleil, dans l’après-midi d’hier, n’avait rien de torride : il boudait tout simplement, et même, vers deux heures, de plus en plus renfrogné, il fondit en eau. Une averse diluvienne. Le noroît glacé dont elle s’accompagnait tordait les palmiers, les courbait comme des joncs (ah ! le sapin de Heine enviant sous ses frimas la chance du palmier « toujours dans le ciel bleu ! »). Dans la tornade, un avion militaire parti de Fort-Mac-Mahon manqua de capoter. Et, comme je m’étonnais :

— C’est ainsi, me dit le gérant de l’hôtel, et ce pays ne fait jamais les choses à moitié : il vous grille ou vous noie. La première année que nous passâmes ici, la sécheresse fut si grande que les bergers devaient porter leurs brebis qui flageolaient d’épuisement. L’année suivante, il plut si fort que, jusqu’aux dunes, tout reverdit. Et les moutons s’en donnèrent de telles ventrées, qu’ils crevèrent. Alors on ne sait plus quel régime souhaiter…

Le gérant avait fait allumer le poêle, autour duquel s’étaient instantanément groupés les cinq ou six compagnons de caravane, fonctionnaires ou simples journalistes, qui, comme moi, n’avaient pu se décider à suivre au réservoir de l’oued Mzi, sous ces douches saugrenues, le clan indémontable des agronomes. En quoi j’eus tort, paraît-il, cet étang artificiel et l’ingénieux système d’écluses qui, par le canal Lekhier, conduit ses eaux à l’oasis, n’ayant point d’analogue dans le Sud. Mais la mélancolie de l’heure submergeait en moi tout courage ou m’en laissait juste assez pour tendre une moitié d’oreille aux histoires de guerre et de reportage de l’intarissable Péricard, correspondant de l’Havas et globe-trotter de la grande race, qui a fait une étude comparative des divers genres de trucidation en usage par le monde, qui vit pendre douze hommes chez les Bulgares, en empaler trois chez les Mandchous, en fusiller six sur le front, en guillotiner deux dans le civil et qui, tout pesé, donne la préférence à la pendaison. Un autre de nos compagnons, chaussé, guêtre, sanglé de cuir fauve comme pour la chasse au lion, M. Sarrien, fils de l’ancien président du Conseil, évoqua ses souvenirs d’inspecteur des convois de forçats en partance pour « la Nouvelle » : il avait vu défiler Bopp, Seznec, Bougrat… Et l’on concevait qu’il ne sortît plus qu’avec une petite mitrailleuse de poche. Dans la nuit, d’ailleurs, une attaque de dysenterie le rappela vers des climats plus hospitaliers. Mais je fus un peu surpris, et même choqué, — à propos des caïds, agas, bachagas et autres grands chefs indigènes priés au congrès, — de l’extrême liberté avec laquelle mes compagnons parlaient du loyalisme musulman : s’il faut les croire (et, après tout, ce sont des renseignés, deux ou trois même des « officiels»), il n’y a là que « bluff et chiqué » ; ils citent la réponse de ce vieux bachaga à qui le gouverneur Lutaud disait qu’il comptait sur lui et ses caïds pour faire une ovation soignée au Président de la République attendu en Algérie.

— Sidi gouverneur, sois tranquille, je connais mon affaire. Sous roi Philippe, j’ai crié : « Vive roi Philippe ! » Sous roi Poléon, j’ai crié : « Vive roi Poléon ! » — Je crierai maintenant : « Vive roi Public ! »

— Ils crieront tout ce qu’on voudra, confirme Fontanille, — ou Gattefossé ou Sarrouy, — quitte pour ajouter entre les dents : In Allah dinek ! (« Et qu’Allah te maudisse ! »), comme les marmots qui couraient ce matin après nous en criant : chourbi ! (« un p’tit sou ! »). La voix du peuple n’est peut-être pas la voix de Dieu, et c’est même le plus souvent celle du diable ; mais la voix de l’enfant arabe est sûrement l’écho de la pensée paternelle.

Objecté-je cependant qu’avec une haine aussi vivace dans le cœur, il est assez étrange que ce peuple ait accepté ou feint d’accepter notre domination, qui est en somme celle d’une minorité ? La réponse ne tarde pas et, à la vérité, elle était déjà dans César : comme les divisions des Gaulois ont assuré la victoire au conquérant des Gaules, notre meilleur auxiliaire près des Arabes fut leur esprit de sof (sof ou çof, parti, clan), et ces haines intestines qui n’ont point cessé de dévorer les tribus musulmanes. Abd-el-Kader, comme Vercingétorix, a péri de son impuissance à fédérer un Islam que nous travaillons de toutes nos forces aujourd’hui, par l’école et par la presse, à tirer de son individualisme, à rapprocher et à fondre. Nous y parviendrons peut-être. Et quand, de cette poussière, nous aurons fait un bloc, nous serons surpris d’en être écrasés.

Ainsi parlent mes compagnons, et cette fois que leur répondrai-je ? Et ce que j’observerai dans la suite de mon voyage ne sera-t-il pas pour leur donner raison ? Mais Djelloul, au moins, a fourni mainte preuve de son attachement à la France, et tout dernièrement encore, lors de l’insurrection marocaine, en se mettant à la tête de son goum pour combattre Abd-el-Krim…

Justement voici qu’on vient nous chercher pour prendre le thé chez son fils aîné, l’aga Daïlis, dont la salle de réception est un curieux carré oblong épanoui à chaque bout en rotonde et meublé dans le plus pur style Louis-Philippe : canapé, lustre de cristal, pendules, glaces, lampe Titus à incandescence, plus les photographies grandeur nature de M. Steeg et du gouverneur Bordes !… De délicieuses colonnes torses de marbre turquin et une profusion de tentures et de tapis de haute laine aux tons assourdis reposent l’œil de ces horreurs. Et puis cet aga blond, en burnous de soie blanche, culotte bleu de roi et dolman rouge de spahi, qui parle français et même argot mieux que les habitants de la Butte, se montre si empressé, si charmant, si rieur, si peu conforme, pour tout dire, à l’Arabe conventionnel ! Ses mains fines, aux ongles taillés et teintés comme ceux des femmes, nous versent le thé, — un thé à la menthe fortement aromatisé, dont un unique serviteur noir lui passe à mesure les tasses. — Comme j’avais mal entendu son nom, je demande à Péricard de l’épeler. Mais il a surpris ma question, et c’est lui-même qui dicte :

— D… a… ï (tréma)… l… i… s. Il vérifie sur mon carnet si l’orthographe est correcte.

— C’est ça : Daïlis, l’aga Daïlis…

— …Dit le Parisien, complète Péricard, attendu qu’on le voit plus souvent à Montmartre ou à Deauville qu’à Laghouat…

La réflexion — si libre soit-elle — ne paraît pas le désobliger. Tout au contraire, car il rit plus fort, presque aux éclats. Il nous présente des pâtisseries, de la crème de banane, des cigarettes manola… Je le retrouverai au caravansérail de Tilrempt et sous la tente du congrès, toujours blond, toujours rieur. Le commandant Cauvet prétend qu’il l’a connu brun ; peut-être, dans quelque zaouïa (siège d’une confrérie religieuse) fermée au profane se souvient-on d’un Daïlis aux paupières lourdes et qui ne riait pas…

Et, tout de même, nous sommes partis… Partis à sept heures, la tempête calmée, dans l’aube couleur de perle. Et déjà les cafés maures sont remplis. Autres Arabes, et en assez grand nombre, malgré l’heure matinale, assis en tailleurs sous les arbres de l’avenue, adossés au chambranle de leur porte ou le long du mur d’enceinte : la journée islamique n’est qu’une rallonge de la nuit, sa postface en même temps que la préface de la nuit prochaine, et ainsi de suite jusqu’à la nuit éternelle.

Ce Laghouat, — dont la chaîne du djebel Tizigarine, qui porte les forts Bouscaren et Morand, figure assez bien l’échine, — nous nous rendons compte à présent qu’il faut le contourner pour s’en faire une idée exacte : le djebel lui-même, avec le quartier indigène ou schettet accroché à son flanc droit et le quartier européen pendu à l’autre, ressemble assez à la bosse d’un chameau accroupi et non encore déchargé… L’auto affole au passage un grand troupeau de chèvres noires et blanches aux oreilles tramantes, près de trois cents, qu’un berger biblique mène à la pâture. La palmeraie recule, s’enfonce dans l’ouest avec la ville ; mais nous continuons quelque temps à suivre sa vallée, toute miroitante de petits chotts improvisés, souvenir du déluge de la veille. Et la vallée quittée, le plateau atteint, nous abordons le reg, le terrain dur, le désert de pierre où rien ne pousse que quelques méchants brins de cette armoise grisâtre que je prenais d’abord pour du thym séché. L’alfa, qui reparaît tout à coup, soulage presque, comme une rentrée dans la vie après cette mort du sol. Cependant la civilisation ne nous a pas tout à fait quittés, et, jusqu’à Tilrempt, — où nous déjeunerons fort convenablement dans un caravansérail qui a gardé l’allure militaire, — elle nous accompagne sous forme de poteaux télégraphiques, même de bornes, sinon hectométriques, au moins kilométriques…

On roulait depuis une heure dans ce paysage simplifié, quand sur l’horizon se découpa le premier betoum ou pistachier-térébinthe : il était seul, pareil de loin à un châtaignier ou à un noyer, et cet isolement avait quelque chose d’héroïque. Pour nous, c’est comme si nous avions rencontré tout à coup un de nos arbres du Nord perdu là et tenant bon, Dieu sait comme ! dans l’immensité hostile. Mais bientôt les daïas se multiplièrent, et les térébinthes se présentèrent en groupes compacts sous lesquels le gazon était aussi vert que dans un herbage de Normandie : tous, qui semblaient de même âge, se montraient tondus à la même hauteur qui est celle où peut atteindre la dent des chameaux. J’ai lu quelque part que leur bois est mou, et mes compagnons m’ont certifié qu’il était aussi dur et plus fin que le palissandre. C’est eux que je veux croire. Tant y a, qu’on ne laisse plus abattre les betoums comme au début de la colonisation où il s’en fit de vrais massacres. Les travailleurs indigènes de la première mission du transsaharien (1880) contaient que, trente ans plus tôt, tous les bas-fonds de cette partie du Sahara étaient boisés, que seuls ou à peu près avaient échappé à la hache les arbres ou les groupes d’arbres gardés, comme dans la daïa de Nili, par la coupole de quelque marabout. Et il est assez curieux qu’ils aient fait partager leur opinion à l’ingénieur chargé de la direction des travaux, Auguste Choisy, remarquable observateur pourtant, qui savait que la notion de durée échappe à l’Arabe dont la langue usuelle n’a que deux temps : un passé inderminé et un présent qui englobe le futur. Mais, s’il est prudent de faire certaines réserves sur la date où s’est opéré ce déboisement, qui peut remonter assez haut dans l’histoire et se répartir sur un assez grand nombre d’années ou même de siècles, le fait en soi ne saurait être contesté et vient à l’appui de ceux qui croient que le Sahara tout entier — chekba comprise, où nous entrons, comme on entre dans les eaux boursouflées d’un raz — peut être rendu à la végétation.

Il y perdra sans doute, et le jour que toutes les parties du globe se ressembleront, c’est alors vraiment que la planète deviendra inhabitable, beaucoup plus qu’au temps de ce grand dégoûté de Villiers de l’Isle-Adam, où l’on n’était point allé au pôle, ni, sauf par fraude, à Tombouctou et à la cour du Grand Lama. Nous-mêmes, si vertigineuse soit l’allure de la science, sommes encore — par rapport à nos petits-neveux — des favoris, des privilégiés : les haut-parleurs n’ont pas encore remplacé pour nous, sur les tours des minarets, la voix rauque du muezzin appelant à la prière : l’auto et l’avion n’ont pas encore refoulé vers la boucherie prochaine les derniers dromadaires chantés par Félicien David, dont Auber disait férocement : « Celui-là, je l’attends lorsqu’il descendra de son chameau » ; — les Chambaa, les Touareg, décimés, abâtardis et, de guerriers, passés colporteurs, n’ont pas encore rejoint les derniers Peaux-Rouges dans les roulottes de Barnum, et si le lion, le jaguar, l’autruche, sont à peu près rayés de la faune saharienne, il y a encore des gazelles au sud de l’Atlas, — pas beaucoup, mais enfin le car précédent en a fait lever trois qu’on ne peut soupçonner d’avoir été postées là par les organisateurs du congrès. Ernest Psichari parle quelque part de cet air de pauvreté fière qui est la marque du Sahara. Que cela est bien dit ! Mais cette pauvreté comporte une extraordinaire variété d’aspects, depuis la daïa, ombragée, humaine, accueillante, jusqu’à la chebka, étrangère à toute pitié. Et il y a encore la hammada, que nous connaîtrons demain et qu’on dit pire que la chebka ; et l’Erg, le grand Erg, qui nous est promis aux alentours d’El Goléa, la dune infinie, rose, dorée, alléchante, traîtresse, voluptueuse et mortelle, qui paye au centuple de toutes les fatigues, qui enivre et qui tue mieux que tous les philtres et que tous les poisons ; — enfin, là-bas, très loin, où nous n’irons pas, le Tanezrouf chauve et momifié, la région du vide absolu dont tout ce que nous avons vu et verrons dans le genre cadavérique n’est qu’une ébauche, la pâle esquisse. Que de choses, sans parler des oasis elles-mêmes, essence de beauté, délices de l’odorat et des yeux, dans ce mot : le Désert, — que de choses qui n’y seront plus pour nos fils, impuissants à se représenter sous ses traits d’aujourd’hui, encore si ondoyants, si divers, l’immense prairie insipide, électrifiée, taylorisée, standardisée, américanisée ! Que sera devenu, par le système des condensations atmosphériques et de la pluie artificielle, le pays de la soif, la patrie des sables, des mirages et des épouvantements, le mystérieux, l’ensorcelant Sahara !