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La Rose des sables/Chez les puritains du Mzab

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Piazza (p. 98-113).

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CHEZ
LES PURITAINS DU MZAB

Étranges « puritains », en vérité, si gras, si mafflus ! Mais enfin, c’est le nom qu’on leur donne, et, par quelque endroit, il est justifié. Les Mzabites sont des musulmans de stricte observance, des adeptes de ces kharadjites ou « dissidents », qui commencèrent par se faire la main sur la tête du calife Ali, suspect de modérantisme : comme il sortait de la mosquée, à Médine, — et tout cousin et gendre de Mahomet qu’il était, — un kharadjite la lui fendit proprement. Après quoi vint le tour des chrétiens, puis des juifs, puis des nègres, sans préjudice des musulmans orthodoxes dont la tiédeur — si relative ! — reste un scandale pour les « purs », traités par représailles, aujourd’hui encore, d’« assassins d’Ali ». — La secte, de proche en proche, gagna toute l’Afrique septentrionale. Puis elle reflua, sans qu’on en sache la raison. L’esprit agressif ne s’était point atténué chez elle, mais nos gens l’exerçaient d’autre façon, pour ce que, de conquérants, ils étaient passés trafiquants : alourdis de richesses et peu soucieux désormais d’exposer leurs précieuses personnes aux hasards des expéditions militaires, ils achetaient le concours de Malékites nerveux et insouciants, et dirigeaient la guerre du fond de leurs comptoirs. Quand, par la suite, ils se scindèrent en deux fractions rivales, les Sofarites et les Abadhites (du nom de leurs fondateurs), comme dans leurs luttes intestines plus récentes de cité à cité ou de quartier à quartier, s’ils étaient obligés malgré tout d’en venir aux mains, c’est à coups de clefs, dit-on, qu’ils se battaient, — ces énormes clefs au moyen desquelles, par les longs trous obliques percés latéralement à leurs portes, ils font manœuvrer tout un jeu de loquets et de serrures prodigieusement compliquées.

Légende sans doute, et la malice arabe ne sait qu’inventer contre ces « purs », jusqu’à prétendre qu’ils laissent leur seroual (culotte) à la maison, quand ils s’expatrient, pour couvrir de ce pavillon les suites trop fréquentes des incartades de leurs épouses. Tant il y a que c’est à des Abadhites que nous avons affaire dans le Mzab où, refoulés de Tiaret, — leur première et fastueuse capitale, — sur Ouargla, et d’Ouargla sur le désert, ils semblent s’être fixés vers le VIe siècle de l’hégire.

Des ressouvenirs de cultes antérieurs au mahométisme, la religion des morts, la langue même qu’ils parlent font croire chez eux à une prédominance du sang berbère. Ils mènent une double vie : l’une secrète, repliée, dans les entrailles des gours en forme de pyramides d’où pendent leurs cités ; l’autre, extérieure, commerçante et vagabonde (au moins pour les hommes, car les femmes ne bougent jamais du Mzab, n’y hasardent dans les rues qu’une moitié de prunelle).

L’âme du négoce est demeurée en eux si forte, qu’on dit qu’un Mzabite vaut deux juifs. Alger les connaît, comme Oran et Constantine, sous le sobriquet de Moutchous ou Ben-Titis ; mais leur loi, très stricte, les oblige à retourner tous les deux ans dans le Mzab. Et Dieu me garde de suspecter la sûreté des informations d’un Masqueray, d’un Brunhes, d’un Marcel Mercier, d’un Jean Mélia, d’une Henriette Célarié, — surtout d’un André Chevrillon dont le livre est essentiel sur la vie et le caractère mzabites ! Je ne suis qu’un passant dans le Mzab, et trop nourri peut-être de lectures romantiques. Mais quoi ! devant ces faces blêmes, ces chairs boursouflées, ces colliers de barbe frisottante, ces mains chargées de bagues et plus habiles à aimer la toile qu’à brandir l’épée ou le fusil, mais singulièrement expertes à en armer des bras mercenaires, c’est à Carthage que j’ai songé, à des fils lointains du gras suffète Hannon et des pieux mercantis chantés par Flaubert :

« Tous étaient savants dans les disciplines religieuses, impitoyables et riches. Ils avaient l’air fatigué par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance… Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage pâle ; d’autres gardaient sur eux comme la sérénité du désert, et d’étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de leurs mains hâlées par des soleils inconnus… »

Et c’est tellement ça, en effet, surtout à Beni-Yzguen, la ville sainte par excellence de la confédération mzabite, la Mecque saharienne où l’étranger n’est admis que jusqu’au coucher du soleil et à condition de ne pas fumer, prendre des photographies, parler haut ! Un Cluny musulman, une abbaye de tolbas plus encore qu’une Mecque…

Comment déranger de si graves personnages plongés nuit et jour dans la méditation du Coran, adonnés aux seuls soins spirituels ? Notre gouvernement lui-même ne l’a pas osé et s’est résigné à loger extra muros son inutile école franco-arabe. Mais peut-être tout cela n’est-il que l’apparence ; peut-être la vie conventuelle n’a-t-elle pas étouffé autant qu’on le dit dans ces âmes le goût du lucre, l’âpre passion commerciale. Il n’y a pas de cafés, ni maures ni juifs, à Beni-Yzguen ; mais il y a des bazars, où l’on vous « refile » au prix fort les tentures et les bijoux du Sud ; il y a des boutiques de parfums et d’amulettes, des épiceries, même une papeterie — et des usuriers derrière chaque comptoir.

Il y a surtout la vieille haine du roumi.

C’était jour de marché dans la ville quand nous y pénétrâmes par une des portes de la sévère enceinte flanquée de fortins, percée de meurtrières et que garde à l’un de ses angles supérieurs le Tafilelt, la grande tour du guet bâtie en une nuit par les anges d’Allah.

Les enchères suivaient leur train, présidées par un cadi imperturbable, lourd et morne, assis en tailleur au seuil d’une pièce meublée de riches tentures grenat et d’un comique bureau européen ; il ne se leva point, ne porta même pas la main à sa bouche et à son front pour saluer le colonel Gautsch qui nous accompagnait — Gautsch qui fut avec Grossetti sur l’Yser et qui pilotait dans le Sud le prince Sixte de Bourbon — lui et les vendeurs hallucinés qui tournaient frénétiquement autour du souk, proposant leurs marchandises hétéroclites, acceptant ou rejetant le chiffre qu’on leur jetait au passage, ils en agissaient avec nous comme si nous n’étions pas, ils nous supprimaient littéralement de leur ligne d’horizon. Je n’ai jamais vu pareille indifférence ou dédain plus absolu, et Berkeley ne s’entendait pas mieux à contester la réalité du monde extérieur. Mais comment croire que nous avons fait un pas, avancé d’un pouce, dans la confiance de ce peuple ?

À Ghardaïa, sans doute, l’impression change un peu : la ville a rompu son enceinte, débordé dans la jolie combe dorée et plantée de ces faux poivriers qu’on prendrait pour des acacias, s’ils n’étaient dépourvus d’épines.

Arbre aimé des tourterelles, charmant, léger, qui borde les avenues du quartier européen et conduit jusqu’au pied de la ville indigène ascendante et tournoyante, singulièrement bruyante aussi dans l’étroite rue menant au grand souk (il est vrai que c’est veille de Rhamadan, et, ce soir-là, toute la population se bourre de beignets à l’huile, frits en plein vent). Le souk lui-même, si vaste, si clair, nous accueille par toutes les baies de ses arcades : rendez-vous ordinaire des caravanes du Sud, il s’anime encore, à certains jours, pour les assises de la confédération mzabite dont les vingt-six tribus sont représentées à gauche de la mçalla (estrade) par autant de petits menhirs blancs disposés en fer à cheval. Mais ensuite, dans la ville haute, le silence.

Qu’une Mzabite, de grand hasard, vous aperçoive, elle rentre sous terre ou se colle contre le mur. Comédie, prétendent les Arabes, et la pudeur de ces fantômes tient uniquement à la sainte frousse que leur inspire l’Argus femelle, Mamma Sliman, la vieille et terrible harratine préposée à la surveillance de leur vertu en cette vie et à leur lavage rituel après la mort. Pour une mèche de cheveux qui dépasse, un œil trop lent à se voiler, une surcharge de henné sur les doigts ou de kohl autour des yeux, voilà lancée la tébria ou excommunication ! Et qui est « tébrié », homme ou femme, fera vainement appel, le moment venu, aux bons soins du laveur ou de la laveuse des morts sans lesquels le défunt est condamné à errer éternellement sur les confins de la Vie éternelle :

Ô dernier visiteur, entre sous ma tente,

Ô laveur des morts, seul ami qui me reste !
Je vais passer la porte où tous passeront,
Les bergers et les aghas, les caïds et les mendiants.
J’ai cru aux richesses sous une tente large ;
J’ai aimé l’abondance des repas
Et la splendeur des vêtements.
Par toi je connaîtrai le linceul,
Qui sera pour moi le vêtement blanc de l’éternité.
On m’oubliera bientôt, on oubliera mon nom,
Car mon nom n’était fait que pour la vie.
Ô laveur des morts, laisse passer deux ans
Et va demander aux épines poussées sur ma tombe

Quelles sont les larmes amies qui l’arrosent ;
Quelles sont les lamentations qu’y recueille le vent.

Elles te diront : la pluie du ciel
Et le chant des oiseaux, qui meurent aussi.
La pluie du ciel et le chant des oiseaux
À la gloire de Celui qui ne meurt pas…

Ô laveur des morts, entre sous ma tente !

Vaine invocation, et le laveur funèbre demeurera sourd aux appels de l’excommunié… Mamma Sliman surtout passe pour impitoyable. Telle est la sévérité de cette étrange grande prêtresse de la religion mzabite, qu’elle prohibe comme une faiblesse jusqu’au chant des mères pour bercer leurs nourrissons.

Mais les tolbas du Mzab sont à peine moins rigoristes, et, dans aucune religion, fût-ce chez les Papous, ne se voient sacerdoces plus ténébreux. Un écriteau de bois, au coin d’une rue, porte : « Il est formellement interdi (sic) d’aller à la mosquée. » Interdit aux chrétiens, bien entendu, kelb ben kelb, ces « chiens fils de chiens ». Comment Chevrillon réussit-il à forcer la consigne ? Quel talisman, quel sésame lui donna l’accès du mystérieux sanctuaire, l’introduisit presque en familier parmi ces tolbas jurisconsultes, inquisiteurs et gardiens des sépulcres ? Or les pages qu’il leur consacre sont assurément parmi les plus curieuses et les mieux renseignées de son livre magistral (Les Puritains du Désert). Et, en définitive, sans prétendre imposer ces frénétiques à notre admiration et en nous mettant même en garde contre les explosions toujours à craindre de leur fanatisme, l’auteur ne laisse pas d’être ému par tant de fidélité aux choses du passé ; tout cet ensemble de rites funéraires, cette religion du tombeau qui s’observe, comme en Bretagne, chez les habitants de la pentapole et qui pourrait bien avoir la même origine reculée, lui semblent fort respectables et témoigner d’un sens très élevé de la solidarité des générations, de l’étroite dépendance où sont les vivants et les morts.

Je dis pentapole, pour faire comme tout le monde. En réalité, c’est heptapole qu’il faudrait dire, car le Mzab comprend sept cités du même rite : Ghardaïa, Melika, Bou-Noura, El-Ateuf, Beni-Yzguen, Bériane et Guerrara, — mais celles-ci détachées, à l’avant et à l’arrière-garde du troupeau.

Les cinq premières seules forment un groupe compact : perchées sur leurs gours comme sur des tabourets, leurs pieds se touchent presque ; leurs palmeraies s’enchevêtrent, mais elles-mêmes ne se confondent pas et, de loin, les bords de l’abrupte chebka d’où l’œil plonge soudain dans le cirque qui les rassemble sous la surveillance du bordj français, elles ont l’air de cinq petites sœurs bien sages, vêtues de blanc et coiffées d’un haut minaret qui rappelle la mitre des filles de Pont-l’Abbé.

Cependant que, des puits creusés un peu partout dans les jardins et dont la manœuvre est confiée à quelque vieux dromadaire famélique, monte au fond du soir le chant flûté des poulies…