La Russie en 1839/Lettre vingt-quatrième

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Amyot (troisième volumep. 131-158).


SOMMAIRE DE LA LETTRE VINGT-QUATRIEME.


Première apparition de Moscou. — Flotte en pleine terre. — Campaniles des églises grecques : leur nombre sacramentel. — Sens symbolique de cette architecture. — Peinture des toits et des clochers, décoration métallique des églises. — Château de Pétrowski. — Style de son architecture. — Entrée de Moscou. — Privilége de l’art. — Aspect du Kremlin. — Couleur du ciel. — L’église de Saint-Basile vue de loin. — Les Français à Moscou. — Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de Smolensk. — La cassette du ministre de la guerre. — Bataille de la Moskowa. — Le Kremlin est une cité. — Origine du titre Czar. — Intérieur de Moscou. — Auberge de madame Howard. — Précautions qu’elle prend pour maintenir la propreté chez elle. — Promenade nocturne. — Description de la ville pendant la nuit. — Aspect du Kremlin au clair de lune. — Poussière des rues ; nuées de droschki. — Chaleurs de l’été. Population de Moscou. — Illuminations officielles. — Réflexions. — Plantations sous les murs du Kremlin. — Aspect de ses remparts. — Ce que c’est que le Kremlin. — Souvenir des Alpes. — Ivan III. — Chemin voûté. — Magie de la nuit et de l’architecture. — Bonaparte au Kremlin.
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LETTRE VINGT-QUATRIÈME.


Moscou, ce 7 août 1839.

Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche ou du golfe de Biscaye, d’apercevoir les mâts d’une flotte derrière des dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la mer elle-même avec la coque des navires qu’elle portait ? Vous ne pouviez découvrir au-dessus du rempart naturel qu’une forêt dépouillée, portant des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés, des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées : et vous restiez surpris devant cette apparition d’une escadre en pleine terre : eh bien ! tel est exactement l’effet qu’a produit sur moi la première vue de Moscou : une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage tourbillonnant, tandis qu’au-dessus des derniers lointains du paysage la ligne de l’horizon s’effaçait derrière les vapeurs du ciel d’été toujours peu voilé dans ces parages.

La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l’œil, ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides, mais suffisantes pour abriter leur indigence. C’est du milieu de cette solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et de campaniles étoilés dont je n’apercevais pas la base : c’était la ville ; les maisons basses restaient encore cachées dans une des ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient déjà mes regards comme une flotte à l’ancre et dont on ne peut découvrir que les mâts planant dans le ciel[1].

Cette première vue de la capitale de l’Empire des Slaves qui s’élève brillante dans les froides solitudes de l’Orient chrétien, produit une impression qu’on ne peut oublier.

On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l’Océan, et pour animer ce vide, une ville poétique et dont l’architecture n’a point de nom, comme elle n’a point de modèle.

Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le dessin orthodoxe de toute église grecque ; le faîte de ces pieux monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins ; ce nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le clocher du milieu est le plus élevé ; les quatre autres, maintenus à des étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme varie : le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à des bonnets pointus posés sur une tête ; on peut aussi comparer le grand clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre d’évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un minaret, à une toque de bonze ; souvent aussi c’est tout simplement une petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe ; toutes ces figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces campaniles a toujours un sens religieux ; ils signifient les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. C’est le patriarche entouré de ses prêtres, de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces toitures plus ou moins ornées, mais l’intention primitive, l’idée théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches inférieures à la croix de la tour principale ; et ce filet métallique tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même dans un tableau, à plus forte raison dans une description ; car les mots restent presqu’aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc, si vous pouvez, l’effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans représenter avec précision la forme humaine, retracent grotesquement une réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur les toits des moindres chapelles : c’est une phalange de fantômes qui planent sur une ville.

Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu’il y a de plus singulier dans l’aspect des églises russes : leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On dirait d’une armure damasquinée, et l’on reste muet d’étonnement en voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés, émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.

Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des édifices les plus apparents d’une ville dont les masses d’architecture se détachent sur le fond vert d’eau de la campagne solitaire. Le désert est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d’escarboucles qui se détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein jour qui rappelle l’éclat des lampes reflétées dans la boutique d’un lapidaire : ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent de celui de toutes les autres grandes cités de l’Europe. Vous pouvez vous figurer l’effet du ciel vu du milieu d’une telle ville : c’est une gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n’y voit que de l’or.

Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu’en 1730 Weber avait compté à Moscou 1500 églises, et que les gens du pays faisaient alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c’est une exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau réduit encore ce nombre. Quant à moi je me contente de vous peindre l’aspect des choses ; j’admire sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits exclusivement avec des chiffres.

J’en ai dit assez, j’espère, pour vous faire comprendre et partager ma surprise à la première apparition de Moscou : voilà mon unique ambition. Votre étonnement s’accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que vous avez lu partout : que cette ville est un pays tout entier, et que les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée. Il résulte d’un tel éparpillement un surcroît d’illusion ; la plaine entière est couverte d’une gaze d’argent ; trois ou quatre cents églises ainsi espacées forment à l’ail un demi-cercle immense ; aussi lorsqu’on approche pour la première fois de la ville vers l’heure du soleil couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu planant sur les églises de Moscou ; c’est l’auréole de la ville sainte.

Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige s’évanouit, on s’arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre, d’après un dessin moderne surchargé d’ornements qui se détachent en blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois, et non de pierre, tient du gothique, mais ce n’est pas du gothique de bon style, ce n’est qu’extravagant. L’édifice est carré comme un dé ; régularité de plan qui ne rend pas l’aspect général plus imposant ni surtout plus léger. C’est là que s’arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à Moscou. J’y reviendrai, car on y a établi un spectacle d’été, planté un jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des oisifs de la ville pendant la belle saison.

Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant, tellement qu’en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu’on avait aperçu de loin : on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu’il y a de plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde ; dans une grande ville sans monuments, c’est-à-dire sans un seul objet d’art qui soit digne d’une admiration réfléchie ; devant cette lourde et maladroite copie de l’Europe, vous vous demandez ce qu’est devenue l’Asie qui vous était apparue un instant. Moscou, vu du dehors et dans son ensemble, est une création des sylphes, c’est le monde des chimères ; de près et en détail, c’est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l’œuvre d’une main puissante, mais en même temps la pensée d’une tête à qui l’idée du beau a manqué pour produire un chef-d’œuvre. Le peuple russe a la force des bras, c’est-à-dire celle du nombre ; la puissance de l’imagination lui manque.

Sans génie pour l’architecture, sans talent, sans goût pour la sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par les dimensions ; on ne peut produire rien d’harmonieux, c’est-à-dire de grand par les proportions. Heureux privilége de l’art !… les chefs-d’œuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés ; ils participent par l’inspiration qui se manifeste jusque dans leurs derniers débris, à l’immortalité de la pensée qui les a créés ; tandis que des masses informes, quelque solidité qu’on leur donne, seront oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L’art, lorsqu’il atteint à sa perfection, donne de l’âme aux pierres ; c’est un mystère. Voilà ce qu’on apprend en Grèce, où chaque morceau de sculpture concourt à l’effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme dans les autres arts, c’est de l’excellence des moindres détails et de leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette impression.

Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu’on appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards : l’église de Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l’heure l’apparence, et le Kremlin, le Kremlin, dont Napoléon lui-même n’a pu faire sauter que quelques pierres !

Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. On me dit qu’il a une lieue de tour. Vers la fin du jour, au moment où j’entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de vide, mais froid de ton ; ce qui n’empêche pas que nous soyons brûlés de cha leur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C’est la longue durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux ; dans le Nord, on sent les effets de l’été, on ne les voit pas ; l’air a beau s’échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.

Je n’oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d’éprouver à la première apparition du berceau de l’Empire russe moderne : le Kremlin vaut le voyage de Moscou.

A la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que dit mon feldjæger, car je n’ai pu encore arriver jusque-là, s’élève l’église de Saint Basile, Vassili Blagennoï ; elle est connue aussi sous le nom de cathédrale de la protection de la Sainte Vierge. Dans le rit grec, on prodigue aux églises le titre de cathédrale ; chaque quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs ; celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce n’est le plus beau de la Russie. Je ne l’ai vue que de loin, l’effet qu’elle produit est prodigieux, Figurez-vous une agglomération de petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de fleurs : figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé d’excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de Venise ; comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l’émail de la Chine le mieux verni : ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements d’autel, des habits de prêtres ; et le tout est surmonté de flèches dont la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée : dans les étroits intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes, vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose, en azur, et toujours bien vernis ; le scintillement de ces tapisseries éblouit l’ail et fascine l’imagination. « Certes, le pays où un pareil monument s’appelle un lieu de prière, n’est pas l’Europe, c’est l’Inde, la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte de confitures ne sont pas des chrétiens. » Telle est l’exclamation qui m’est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église de Vassili ; depuis que je suis entré dans Moscou, je n’ai d’autre désir que d’aller examiner de près ce chef-d’œuvre du caprice. Il faut que ce monument soit d’un style bien extraordinaire pour m’avoir distrait du Kremlin au moment où ce redoutable château m’apparaissait pour la première fois.

Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s’est distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre d’un mouvement de respect et de fierté… (le malheur a son orgueil, et c’est le plus légitime), en entrant dans l’unique ville où il se soit passé, de notre temps, un événement biblique, une scène imposante comme les plus grands faits de l’histoire ancienne ?

Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes ; l’oiseau sacré des Grecs s’est consumé pour échapper aux serres de l’aigle, et semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.

Dans cette guerre de géants, où tout était gloire, la renommée est indépendante du succès !!! Le feu sous la glace, les armes des démons de Dante : telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des Russes pour nous repousser et nous anéantir ! Une armée de braves peut s’honorer d’être venue jusque-là, fût-ce pour y mourir.

Mais qui peut excuser le chef de qui l’imprévoyance l’a exposée à une telle lutte ? A Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu’on n’a même pas daigné lui offrir à Moscou. Il l’espérait pourtant, il l’espérait en vain. Ainsi, la manie des collections a borné l’intelligence du grand politique, il a sacrifié son armée à la puérile satisfaction d’occuper une capitale de plus !  !… Repoussant les avis les plus sages, il fit violence à sa propre raison, afin de venir s’installer dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de presque tous les potentats de l’Europe : et pour ce vain triomphe du chef aventureux, l’Empereur a perdu le sceptre du monde.

La manie des capitales a causé l’anéantissement de la plus belle armée de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l’Empire.

Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis l’authenticité : il vient à l’appui de mon opinion sur la faute impardonnable commise par Napoléon lorsqu’il a marché sur Moscou. Cette opinion d’ailleurs n’a rien de particulier, puisqu’elle est aujourd’hui celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les pays.

Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays ; ils espéraient que notre armée se contenterait d’occuper la Pologne et la Lithuanie sans s’aventurer au delà : mais lorsqu’on apprit la conquête de cette ville, la clef de l’Empire, un cri d’épouvante s’éleva de toutes parts ; la cour et le pays furent dans la consternation ; et la Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C’est à Pétersbourg que l’Empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.

Son ministre de la guerre partageait l’opinion générale, et voulant soustraire à l’ennemi ce qu’il avait de plus précieux, il mit une quantité considérable d’or, de papiers, de bijoux, de diamants, dans une petite caisse qu’il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit d’attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que probablement il lui enverrait l’ordre de se rendre avec la cassette au port d’Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété des détails ultérieurs ; quelques jours se passèrent sans qu’on vît arriver de courrier ; enfin le ministre reçut l’avis officiel de la marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez l’Empereur d’un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu’on venait de lui apprendre : « Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à rendre à la Providence ; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la Russie est sauvée : c’est une expédition à la Charles XII.

— Mais Moscou, reprit l’Empereur. — Il faut l’abandonner Sire : combattre serait donner quelque chose au hasard ; nous retirer en affamant le pays, c’est perdre l’ennemi sans rien risquer. La dévastation et la dişette commenceront sa ruine, l’hiver et l’incendie la consommeront ; brûlons Moscou pour sauver le monde.

L’Empereur Alexandre modifia ce plan dans l’exécution. Il exigea qu’un dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.

On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse pour eux et elle le fut pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne purent empêcher notre entrée à Moscou.

Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s’écouler. Moscou fut sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le signal de la révolution de l’Allemagne et de la délivrance de l’Europe.

Les peuples sentirent enfin qu’ils n’auraient de repos qu’après avoir anéanti cet infatigable conquérant, qui voulait la paix par le moyen de la guerre perpétuelle.

Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l’Empereur de Russie aurait dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.

Le Kremlin n’est pas un palais comme un autre, c’est une cité tout entière, et cette cité est la souche de Moscou ; elle sert de frontière à deux parties du monde, l’Orient et l’Occident ; le monde ancien et le monde moderne sont là en présence ; sous les successeurs de Gengis-Khan, l’Asie s’était ruée une dernière fois sur l’Europe ; en se retirant, elle a frappé du pied la terre, il en est ressorti le Kremlin.

Les princes qui possèdent aujourd’hui cet asile sacré du despotisme oriental disent qu’ils sont Européens, parce qu’ils ont chassé de la Moscovie les Calmouks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs ; ne leur en déplaise, rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont emprunté jusqu’à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, p. 438 :

« Ce mot n’est pas l’abrégé du latin César, comme plusieurs savants le croient sans fondement. C’est un ancien nom oriental que nous connûmes par la traduction slavonne de la Bible : donné d’abord par nous aux empereurs d’Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en persan trône, autorité suprême, et se fait remarquer dans la terminaison des noms des rois d’Assyrie et de Babylone, comme Phalassar, Nabonassar, etc. » Et en note il ajoute : « Voyez Boyer, Origine russ. Dans notre traduction de l’Écriture sainte, on écrit Kessar au lieu de César, mais Tzar ou Czar est tout à fait un autre mot. »

Une fois entré dans l’enceinte de Moscou, j’ai traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j’ai suivi une pente assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant, bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau ; enfin on m’a conduit dans la Dmitriskos : c’est la rue où m’attendait une belle et bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise. J’avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m’aurait pas admis chez elle sans cette précaution. Je n’ai garde de lui reprocher ses scrupules, car, grâce à tant de prudence, on peut dormir tranquille dans sa maison.

Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en Russie ! elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d’y faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n’entrent dans la maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit presque aucun Russe ; aussi ni mon postillon ni mon feldjæger ne connaissaient sa demeure ; nous avons eu quelque peine à la trouver, quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure auberge de Moscou et de la Russie.

Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me reposer. La nuit approche, il fait clair de lune ; je m’interromps afin d’aller parcourir la ville ; je reviendrai vous raconter ma promenade.


(Suite de la même lettre.)
Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin.

Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard, selon ma coutume, j’ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal pavées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses ; mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne fait pas faute à l’architecture de ce pays ; cependant l’équerre et le cordeau ont moins défiguré Moscou qu’ils n’ont gâté Pétersbourg. Là ces imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase ; mais ils avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux monuments nationaux : grâce à ces invincibles obstacles de l’histoire et de la nature, l’aspect de Moscou est resté celui d’une ville ancienne ; c’est la plus pittoresque de toutes celles de l’Empire qui la reconnaît toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du Czar Pierre et de ses successeurs ; tant la loi des choses est forte contre la volonté des hommes même les plus puissants !

Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche, abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux boyards, sans autre prestige que celui d’un trait d’héroïsme trop moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d’industrie ; on vante sa fabrique de soieries !!… Mais l’histoire et l’architecture sont toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines : ne pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux enrichir le peuple que l’affranchir.

Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante à travers la poussière animée d’un horizon du Nord, au moment du crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière resplendissants comme des franges d’or, tandis que le corps de la ville, rentré dans l’ombre, perdait peu à peu les luisants reflets du soleil couchant que je voyais glisser en s’affaiblissant de tuile peinte en tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques, qui sont le firmament de Moscou : tous ces monuments dont les peintures ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d’un air de fête sur le fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait saluer la ville qui allait fuir ; cet adieu du jour au palais de fées de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d’équipages.

Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les droschki ; cette voiture vraiment nationale est le traîneau d’été. Ne pouvant transporter commodément qu’une personne à la fois, les droschki doivent se multiplier à l’infini pour suffire aux besoins d’une population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode ; fine comme la cendre, légère comme les tourbillons d’insectes auxquels elle se mêle en cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer l’aride chaleur du matin ; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l’intensité des chaleurs de cet été comme de leur durée.

L’Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu ? Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la Russie s’adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine, dont les progrès changeraient jusqu’à la température du globe !… Quoi qu’il en soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climats plus désagréables que celui de ces deux villes pendant l’été. C’est la belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.

La première chose qui m’a frappé dans les rues de Moscou, c’est une population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans sa gaieté que celle de Pétersbourg : on respire ici un air de liberté inconnu dans le reste de l’Empire ; c’est ce qui m’explique la secrète aversion des souverains pour cette ville, qu’ils flattent, qu’ils redoutent et qu’ils fuient.

L’Empereur Nicolas qui est bon Russe l’aime beaucoup, dit-il : néanmoins je ne vois pas qu’il l’habite plus souvent que n’ont fait ses prédécesseurs, qui la détestaient.

Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n’étaient que posés à terre. On a peine à s’expliquer le goût des Russes pour les illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l’on peut jouir de ce genre de décoration, il n’y a presque pas de nuit sous les latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg.

En rentrant chez moi, j’ai demandé à quelle occasion se faisaient ces modestes démonstrations de joie. On m’a répondu qu’on illuminait pour célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les personnes de la famille impériale ; ce sont des réjouissances permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie, qu’elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m’a prouvé que la peur a ses imprudences, et qu’elle ne sait pas toujours si bien flatter qu’elle le voudrait. Il n’y a de flatteur habile que l’amour, parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà une vérité que la conscience dit… inutilement, aux despotes.

L’inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère de ce monde, car il me prouve l’existence de l’autre. Dieu ne fait rien sans but ; donc puisqu’il a donné la conscience à tous les hommes et que cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu’elle ait sa destination quelque part : les injustices de ce monde ont pour excuses nos passions : l’inflexible justice de l’autre aura pour avocat notre conscience.

J’ai suivi lentement des promeneurs désœuvrés et après avoir descendu et remonté plusieurs pentes à la suite d’un flot d’oisifs que je prenais machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville, sur une place vague où commence une allée de jardin ; cette promenade me parut très-brillante : on entendait de la musique lointaine, on voyait scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient l’Europe ; mais je ne pouvais m’intéresser à ces plaisirs : j’étais sous les murs du Kremlin ; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade publique, une espèce de jardin planté à l’anglaise autour des murs de cette ancienne forteresse de Moscou.

Savez-vous ce que c’est que les murs du Kremlin ? ce mot de murs vous donne l’idée d’une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe ; les murailles du Kremlin : c’est une chaîne de montagnes… Cette citadelle bâtie aux confins de l’Europe et de l’Asie est aux remparts ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines : le Kremlin est le mont Blanc des forteresses. Si le géant qu’on appelle l’Empire russe avait un cœur, je dirais que le Kremlin est le cœur de ce monstre : il en est la tête…

Je voudrais pouvoir vous donner l’idée de cette masse de pierres qui se dessinait en gradins dans le ciel : singulière contradiction !  !… cet asile du despotisme s’éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un rempart opposé aux Calmouks par les Russes : ses murailles à deux fins ont favorisé l’indépendance de l’État et servi la tyrannie du souverain. Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain ; lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart s’abaisse par escaliers ; ces degrés qui montent entre le ciel et la terre sont énormes, c’est l’échelle des géants qui vont faire la guerre aux dieux.

La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des tours fantastiques si élevées, si fortes et d’une forme si bizarre qu’elles représentent des rocs de diverses figures et des glaciers de mille couleurs : l’obscurité, sans doute, contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes hors de nature ; je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme la gravure….. J’ignore d’où venait le prestige dont je ressentais l’influence : mais ce que je sais c’est que je ne pouvais me défendre d’une secrète épouvante… et voir des messieurs et des dames vêtus à la parisienne, se promener au pied de ce palais fabuleux, c’est à croire qu’on rêve !… Je rêvais. Qu’aurait dit Ivan III, le restaurateur, on peut bien dire le fondateur du Kremlin, s’il eût pu apercevoir au pied de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en frac, en pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien illuminé ? il aurait dit comme moi : c’est impossible ?… et pourtant c’est ce qui se voit maintenant tous les soirs d’été à Moscou.

J’ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la citadelle des Czars, j’ai vu des tours, puis d’autres tours, des étages, puis d’autres étages de murailles ; et mes regards planaient sur une ville enchantée. C’est trop peu dire que de parler de féerie !… il faudrait l’éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour trouver des mots ana logues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d’une longue voûte que je venais de traverser, j’ai aperçu un chemin suspendu par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle me paraissait incompréhensible ; rien que des tours, des portes, des terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées ; rien que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes par lesquelles on sort du Moscou d’aujourd’hui, du Moscou vulgaire, pour entrer au Kremlin, au Moscou de l’histoire, au Moscou merveilleux. Ces aqueducs, sans eau, supportent encore d’autres étages d’édifices plus fantastiques ; j’ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus, une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance : la blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur rouge de sang : contraste criant ! et que l’obscurité toujours un peu transparente des nuits septentrionales ne m’empêchait pas de discerner. Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je me suis mis à vous écrire : occupation peu propre à calmer mon agitation. Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer ; il faut de la force pour dormir.

Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du Kremlin ? là tout est surnaturel ; on y croit aux spectres malgré soi : qui pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu’à Sainte-Hélène pour écraser le téméraire triomphateur au milieu de l’Océan… Pardon, je suis né du temps des phrases. La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de simplifier le langage d’après cette loi : que les peuples les plus dénués d’imagination sont ceux qui se gardent le plus soigneusement des écarts d’une faculté qu’ils n’ont pas. Je puis admirer le style puritain lorsqu’il est employé par des talents supérieurs et capables d’en racheter la monotonie : je ne saurais l’imiter.

Après avoir vu ce que j’ai vu ce soir, on ferait bien de s’en retourner tout droit dans son pays : l’émotion du voyage est épuisée.


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  1. Schnitzler, dans sa statistique, décrit ainsi le territoire du gouvernement de Moscou ; je copie littéralement :
      « Généralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique près de la moitié de sa surface soit en culture, il n’est nullement proportionné à la population, et ne donne qu’un produit très médiocre, insuffisant pour la consommation etc., etc., » (La Russie, la Pologne et la Finlande, par M. J. H. Schnitzler. Paris, chez J. Renonard, 1835. Page 37.)