La Russie en 1839/Lettre vingt-troisième

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Amyot (troisième volumep. 83-129).


SOMMAIRE DE LA LETTRE VINGT-TROISIÈME.


Madame la comtesse O’Donnell. — Postillons enfants. — Leur manière de mener. — Elle ressemble à une tempête sur mer. — Souvenirs du cirque des anciens. — Pindare. — Marche poétique. — Adresse merveilleuse. — Routes encombrées de rouliers. — Chariots à un cheval. — Grâce naturelle du peuple russe. — Elégance qu’il donne aux objets dont il se sert. — Intérêt particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs. — Costume des femmes. — Bourgeoises de Torjeck. — Leur toilette. — La balançoire. — Plaisirs silencieux. — Hardiesse des Russes. — Beauté des paysannes. — Beaux vieillards. — Beauté parfaite. — Chaumières russes. — Divans des paysans. — Bivouacs champêtres. — Penchant au vol. — Politesse, dévotion. — Dicton populaire. — Mon feldjæger vole les postillons. — Propos d’une grande dame. — Parallèle de l’esprit du grand monde en France et en Russie. — Femmes d’État. — Diplomatie, double emploi des femmes dans la politique. — Conversation des dames russes. — Manque de moralité chez les paysans. — Réponse d’un ouvrier à son seigneur. — Bonheur des serfs russes. — Ce qu’il faut en penser. — Ce qui fait l’homme social. — Vérité poétique. — Effets du despotisme. — Droits du voyageur. — Vertus et crimes relatifs. — Rapports de l’Église avec le chef de l’État. — Abolition du patriarcat de Moscou. — Citation de l’Histoire de Russie, par M. Lévesque. — Esclavage de l’Église russe. — Différence fondamentale entre les sectes et l’Église mère. — L’Évangile instrument de révolution en Russie. — Histoire d’un poulain. — A quoi tiennent les vertus. — Responsabilité du crime : plus redoutée chez les anciens que chez les modernes. — Rêve d’un homme éveillé. — Première vue du Volga. — Souvenirs de l’histoire russe. — L’Espagne et la Russie comparées. — Rosées du Nord ; leur danger.


LETTRE VINGT-TROISIÈME.
A MADAME LA COMTESSE O’DONNELL[1].
Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.

Encore un temps d’arrêt et toujours pour la même cause ! nous cassons régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l’officier russe de Pomerania était un gettatore !

Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l’usage réitéré du mot tischnė (doucement), les postillons me font perdre haleine ; alors convaincu de l’inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n’ai pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu’on m’a donnés jusqu’à présent étaient d’une habileté surprenante. Les Napolitains et les Russes sont les premiers cochers du monde ; les plus habiles étaient des vieillards et des enfants ; les enfants surtout m’étonnent. La première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de dix ans, je protestai contre une telle imprudence ; mais mon feldjæger m’assura que c’était l’usage, et comme sa personne était exposée autant que la mienne, je crus ce qu’il me disait ; et nous partîmes au galop de nos quatre chevaux, dont l’ardeur sauvage et l’air indépendant n’étaient pas faits pour me rassurer. L’enfant expérimenté se gardait bien d’essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce manége, plus d’accord avec le tempérament de l’animal qu’avec celui de l’équipage, durait tout le temps du relais ; seulement au bout d’une verste, les rôles étaient changés, alors c’était le cocher toujours plus impatient qui pressait l’attelage essoufflé ; à peine les chevaux paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l’homme les fouettait jusqu’à ce qu’ils eussent repris leur premier train ; l’émulation qui s’établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front, nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu’au bout du relais. Ces ardents animaux courant tous quatre l’un à côté de l’autre, s’efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient plutôt qu’ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je reconnus bientôt que le mot que j’avais appris à prononcer avec tant de soin, le mot tischné, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même, je m’exposerais à des accidents, si je m’obstinais à ralentir le train ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de l’équilibre ; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot ; leur manière d’aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus solide que la mienne ; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin ; cependant j’admire l’air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent possession de leur siége. Ils s’asseyent de côté avec une grâce non apprise et bien préférable à l’élégance étudiée des cochers civilisés. Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour des cochers du cirque. On fend l’air, des nuages de poussière semblables à l’écume des flots bouillonnant sous un navire marquent le passage des chevaux sur la terre qu’ils effleurent à peine. Alors les ressorts anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable à celui d’une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence serait neutralisée par des courants contraires ; dans le choc des éléments, on sent le char près de s’effondrer : cependant il fuit dans la carrière ; on croit relire Pindare, on croit rêver, car cette foudroyante rapidité ne paraît possible qu’à l’imagination ; il s’établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l’homme et l’intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous ; ce n’est pas seulement d’après une impulsion mécanique que l’équipage est guidé, on reconnaît qu’il y a là échange de pensées et de sentiments : c’est de la magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre animaux qu’il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les resserre au point de ne tenir guère plus de place qu’un attelage de deux chevaux et ils passent alors dans d’étroits défilés ; tantôt il les espace de manière à ce qu’ils remplissent à eux seuls la moitié de la grande route. C’est un jeu, c’est une guerre qui tient sans cesse en haleine l’esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est incomplet en Russie, parce que tout est moderne ; sur le plus beau chemin du monde, il reste toujours quelque travail interrompu ; à chaque instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée principale, obstruée par quelque réparation urgente ; alors le cocher, sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa monture. Reste-t-on sur la grande route, on n’y marche jamais droit, car presque tout le temps du relais, on serpente d’un côté du chemin à l’autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse, entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval quinteux. En Russie, l’indépendance s’est réfugiée chez les bêtes.

La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et sans l’adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchất au train des rouliers, c’est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à de grandes tonnes coupées en long par la moitiée et posées ainsi tout ouvertes sur des brancards à essieux ; ce sont des espèces de coquilles de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement sous le rapport de la légèreté, car la construction de l’équipage et la manière d’atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus, en fait de denrées, tout ce qu’on ne fait pas voyager par eau. Le chariot est attelé d’un seul cheval assez petit, mais dont la force est proportionnée à la charge qu’il traîne ; cet animal courageux, plein de nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu’à la mort et tombe avant de s’arrêter ; aussi sa vie est-elle courte autant que généreuse ; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.

Rien n’est plus original, plus différent de tout ce que j’ai vu ailleurs que l’aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu’on rencontre sur les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l’élégance naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu’il arrange, tout ce qu’il touche ou ce qu’il porte prend à son insu et malgré lui un aspect pittoresque. Condamnez des hommes d’une race moins fine à faire usage des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous paraîtront tout simplement hideux ; ici je les trouve étranges, singuliers, mais significatifs et dignes d’être peints. Obligez les Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque chose d’agréable à l’œil, ou pour mieux dire, jamais Russe n’imaginerait des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si ce n’est pour lui-même, au moins pour le spectateur ; l’ingénieux tour d’esprit de l’homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans poésie. Le contraste de l’aveugle soumission politique d’un peuple attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même peuple contre la tyrannie d’un climat ennemi de la vie, son indépendance sauvage vis-à-vis de la nature perçant à chaque instant sous le joug du despotisme politique : toutes ces choses sont des sources inépuisables de tableaux piquants et de méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait associer un Horace Vernet à un Montesquieu.

Dans aucune de mes courses je n’ai regretté, comme je le fais dans celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins connue que l’Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée : elle est néanmoins tout aussi curieuse que l’Asie, même sous le rapport de l’art, de la poésie, mais surtout de l’histoire.

Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires….. La tyrannie patriarcale des gouvernements de l’Asie en contact avec les théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de l’Orient et de l’Occident incompatibles par nature et pourtant violemment enchaînés l’un à l’autre dans une société à demi barbare, mais régularisée par la peur ; c’est un spectacle dont on ne peut jouir qu’en Russie ; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine qu’il faut prendre pour venir l’examiner de près.

L’état social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d’Ivan IV, surnommé le Terrible, par la Russie elle-même ; de Pierre Ier, dit le Grand, par des hommes qui se glorifient de singer l’Europe, et de Catherine II, divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte en attendant qu’il nous dévore ; tel est le redoutable héritage dont l’Empereur Nicolas dispose… Dieu sait à quelle fin !… Nos neveux l’apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l’avenir sera aussi éclairé que la Providence l’est aujourd’hui.

J’ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez jolies ; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de leur costume. Ce n’est pas d’après cet accoutrement qu’il faut juger du sens pittoresque que j’attribue aux Russes. L’ajustement de ces femmes défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Représentez-vous une manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu de robe, et qu’elles froncent tout juste sous l’aisselle : ce sont, je crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l’usage indiqué par la nature, et adopté par toutes les autres femmes ; c’est l’exagération de nos modes du Directoire : non pas que les femmes moscovites aient imité les Françaises du pavillon d’Hanovre habillées à la grecque par David et ses élèves ; mais sans le savoir elles sont la caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font une taille qui n’en est pas une, puisqu’elle est raccourcie comme je viens de vous le dire, au point de s’arrêter au-dessus de la gorge. Voici ce qui en résulte : à la première vue, la personne entière ne représente plus qu’un grand ballot, où toutes les parties du corps sont confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore bien d’autres inconvénients assez difficiles à décrire ; une de ses plus graves conséquences, sans contredit, c’est qu’une paysanne russe pourrait donner à teter par dessus l’épaule, comme les Hottentotes. Telle est l’inévitable difformité produite par une mode qui détruit la grâce du corps ; les Circassiennes comprennent mieux la beauté de la femme et le moyen de la conserver ; elles portent, dès le jeune âge, autour des reins une ceinture qu’elles ne quittent jamais.

J’ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes ; elle mérite, ce me semble, d’être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville portent un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n’ai vue qu’à elles, car ce collet a cela de particulier qu’il est entièrement fermé par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une partie du dos, et qu’il s’ouvre au-dessus des reins, entre les deux épaules ; c’est précisément le contraire de tous les collets ordinaires, qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à dix pouces, en velours, en soie ou en drap noir, attaché au-dessous de l’omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne comme un camail d’évêque, et revenant s’agrafer à l’épaule opposée, sans que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se croisent par derrière. C’est plus singulier que joli ou commode ; mais l’extraordinaire suffit pour amuser un passant ; ce que nous cherchons en voyage, c’est ce qui nous prouve que nous sommes loin de chez nous ; voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la singerie leur est si naturel, qu’ils se choquent tout naïvement quand on leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre : l’originalité, qui nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie ; ils s’imaginent qu’après nous être donné peine de venir les voir de si loin, nous devons nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le changement.

La balançoire est le grand plaisir des paysans russes : cet exercice développe le don de l’équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à cela que c’est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.

Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent beaucoup, parlent peu, crient encore moins ; ils se taisent ou ils chantent en chœur d’une voix nasillarde des notes mélancoliques et soutenues, formant des accords d’une harmonie recherchée, mais peu bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste ; ce qui m’a surpris, c’est que presque toutes ces mélodies manquent de simplicité.

Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis qu’à quelques pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de la même manière en face des femmes : leur jeu muet dure longtemps, jamais je n’ai eu la patience d’en attendre la fin. Ce doux balancement n’est qu’une espèce d’intermède qui sert de délassement dans les intervalles du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d’où descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes ; cette planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.

Je n’ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la fois sur la planche ; ces deux personnes sont tantôt un homme et une femme, tantôt deux hommes ou deux femmes : elles se placent toujours debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où elles conservent l’équilibre en s’attachant fortement aux cordes qui font aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l’air jusqu’à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment où la machine fera le tour, et où les jouteurs arrachés de leur place seront précipités à terre d’une hauteur de trente ou quarante pieds ; car j’ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément un aplomb qui nous étonne : ils montrent dans cet exercice beaucoup d’agilité, de grâce et de hardiesse.

Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes filles avec des jeunes gens, et j’ai enfin trouvé à admirer quelques visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d’une blancheur délicate ; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est transparente et d’une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de blancheur, et chose rare !!… leur bouche est d’une forme parfaitement pure, et dessinée à l’antique ; leurs yeux ordinairement bleus sont cependant fendus à l’orientale ; ils sont à fleur de tête, et ils ont cette expression de fourberie et d’inquiétude naturelle au regard des Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner la tête. Cet ensemble a bien du charme ; mais soit par un caprice de la nature, soit par l’effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits. Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de cheveux d’argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend sur leur large poitrine. A voir ces beaux visages on dirait que le temps leur prête en dignité tout ce qu’il leur ôte en jeunesse : ce sont des têtes plus belles à peindre que tout ce que j’ai vu de Rubens, de l’Espagnolet ou du Titien ; mais je n’ai pas trouvé une seule tête de vieille femme à mettre dans un tableau.

Il arrive quelquefois qu’un profil régulièrement grec se réunit à des traits d’une si extrême finesse que l’expression de la physionomie ne perd rien à la perfection des lignes du visage : alors on reste frappé d’admiration. Pourtant le type qui domine dans les figures d’hommes et de femmes c’est le calmouk : les pommettes des joues saillantes et le nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l’occident de l’Europe ; elles vivent enfermées, on a peu d’occasions de les voir, si ce n’est le dimanche, ou dans les foires ; encore ces jours-là même sortent elles moins que leurs maris. Les chaumières russes sont mieux closes que celles de nos paysans ; aussi la mauvaise odeur, l’obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le voyageur lorsqu’il tente par curiosité de pénétrer dans l’intérieur d’un ménage rural.

A l’heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de ces cases presque privées d’air : point de lits : hommes et femmes sont étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de la salle ; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m’a toujours arrêté, j’ai reculé ; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes tentatives.

Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l’été, il y a hors de quelques chaumières un divan en plein air ; c’est un large balcon couvert, mais à jour : cette espèce de terrasse tourne autour de la maison, et sert de lit à la famille, qui même choisit quelquefois pour sa couche la terre nue. Les souvenirs de l’Orient nous suivent partout.

A toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j’ai trouvé une rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons. Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été des chaleurs telles qu’on n’en a pas vu en Russie de mémoire d’homme.

Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent non-seulement d’habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, dorment au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s’en font un toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil : ils passent, avec l’ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l’occident de l’Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s’en faire un abri, et dormir tranquillement à l’ombre de leur draperie rustique. Cet habit fort chaud est d’une forme élégante ; il serait joli s’il n’était toujours vieux et graisseux, un pauvre paysan ne peut renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher ; ils le portent jusqu’à l’user.

Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d’embarras en toute occasion : il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer propre à tout dans les mains d’un homme adroit au milieu d’un pays où le bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d’heures pour y passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne sont en sûreté nulle part : les Russes volent, avec l’adresse qu’ils mettent à tout, les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et de vos voitures ; ce qui n’empêche pas ces mêmes hommes d’être fort dévots.

Je n’ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles ; puis, remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il saluait de son bonnet tous les charretiers qu’il rencontrait, et Dieu sait si le nombre en était grand !… Ces formalités accomplies, nous arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant, soit en dételant, l’adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une enveloppe de malle, ne fût-ce qu’une bougie de lanterne, un clou, une vis ; enfin il ne retournait jamais au logis les mains nettes.

Ces hommes, tout avides d’argent qu’ils sont, n’osent se plaindre quand on les paie mal. C’est ce qui arrivait souvent ces jours derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur le prix des guides dont je lui avais remis le montant d’avance à Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du voyage, m’étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche aux guides du malheureux postillon privé d’une partie du salaire que, d’après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit d’espérer de moi, et le fripon de feldjæger, s’étant aperçu à son tour de ma générosité (c’est ainsi qu’il appelait ma justice), s’en plaignit effrontément, en me disant qu’il ne pouvait plus répondre de moi en voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de son autorité.

Au surplus, faut-il s’étonner de voir les hommes du commun dénués de sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang ? Ne croyez pas que j’exagère : je vous dis ce que je vois ; un orgueil aristocratique, dégénéré et directement contraire au véritable honneur, règne en Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une grande dame me fit, sans s’en douter, un aveu naïf ; son discours m’a trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot ; de pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi les femmes, qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m’a doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.

« Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d’un état social tel que le vôtre ; on m’assure qu’en France aujourd’hui le plus grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents francs : c’est révoltant ; voyez la différence : il n’y à pas dans toute la Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour un temps illimité ; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle, vous devez vous trouver à l’aise chez nous. Il y a plus de rapports entre les Français de l’ancien régime et nous, qu’entre aucune des autres nations de l’Europe. »

Il est certain que j’ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la réputation de faire très— bien de petits couplets impromptus.

Je ne saurais vous dire ce qu’il m’a fallu d’empire sur moi-même pour ne pas protester soudain et hautement contre l’affinité dont se vantait cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée je ne pus m’empêcher de lui faire remarquer qu’un homme qui passerait aujourd’hui chez nous pour un aristocrate ultra, pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi les libéraux les plus exagérés ; et je finis en ajoutant : « Quand vous m’assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu’il soit nécessaire d’acquitter ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.

— Vous avez tort ; plusieurs d’entre nous ont des fortunes énormes, mais ils seraient ruinés s’ils voulaient payer ce qu’ils doivent. »

J’ai regardé d’abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou même comme un piége tendu à ma crédulité ; mais les informations que j’ai prises plus tard m’ont prouvé qu’il était sérieux.

Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en Russie ont l’esprit français, la même dame me racontait qu’un de ses parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des vers improvisés à d’autres vers chantés en l’honneur du maître de la maison, le tout sur le même air : « Vous voyez combien nous sommes Français, » ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas. « Oui, plus que nous, » répondis-je, et nous parlames d’autre chose. Je me figurais l’étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans les salons[2] de madame***, et demandant à notre France actuelle ce qu’est devenue la France du temps de Louis XV.

Sous l’Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de quelques personnes de la cour ressemblaient à celle des salons de Paris : aujourd’hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis qu’aucun des peuples de l’Europe, et sous ce rapport nos Français modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et les Russes ne parlent de rien.

Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes des traces profondes ; ces aspirantes au titre de femmes d’État ont le génie de la politique, et comme plusieurs d’entre elles joignent à ce don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du xviiie siècle, ce sont autant d’Impératrices voyageuses remplissant l’Europe du bruit de leur dévergondage, mais qui, sous ce cynisme de conduite, cachent un profond esprit de gouvernement et d’observation. Grâce au génie d’intrigue de ces Aspasies du Nord, il n’y a presque pas une capitale en Europe qui n’ait deux ou trois ambassadeurs russes : l’un public, accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge : les autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en bonnet le double rôle d’ambassadeur indépendant et d’espion de l’ambassadeur officiel.

Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux négociations politiques ; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec plus de secret ; l’Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage d’une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l’amour est l’accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et l’Europe n’est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen d’influence. Avec son armée d’agents amphibies, d’amazones politiques, à l’esprit fin et mâle, au langage féminin, au caractère astucieux, la cour de Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s’ils étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.

La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur conversation insipide, d’intéressante qu’elle pourrait être. Ce malheur arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement les plus distraites lorsque l’entretien ne roule pas sur des sujets graves ; il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours : les paroles qu’elles vous disent vous trompent, car leur esprit est ailleurs ; elles s’occupent toujours d’autre chose que de ce dont elles parlent ; il résulte de cette division un manque d’accord, une absence de naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu divertissante ; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation des hommes d’État ; mais la politique frauduleuse, la politique d’amateur est le fléau de la conversation. L’esprit qui se livre par choix à cette occupation mercenaire s’avilit, s’annule, et perd son éclat sans compensation comme sans excuse.

On m’assure que le sentiment moral n’est presque pas développé parmi les paysans russes ; à peine se doutent-ils des devoirs et des pures joies de la famille ; et mon expérience journalière confirme les récits que j’entends faire aux personnes le mieux instruites.

Un grand seigneur m’a conté qu’un homme à lui, habile en je ne sais quel métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg : au bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines, qu’il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient à Pétersbourg au jour prescrit.

« Es-tu content d’avoir revu ta famille ? lui dit son maître.

— Fort content, réplique naïvement l’ouvrier ; ma femme m’avait donné deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec grand plaisir. »

Ces pauvres gens n’ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni même leur cœur ; ils ne sont pas jaloux ; de quoi le seraient ils ?… d’un accident ?… l’amour chez eux n’est pas autre chose… Telle est pourtant l’existence des hommes les plus heureux de la Russie : des serfs !  !… J’ai souvent entendu envier leur sort par les grands, et peut-être à juste titre.

« Ils n’ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d’eux et de leurs familles (Dieu sait comment on s’acquitte de cette charge, quand les paysans deviennent vieux et inutiles) ; assurés du nécessaire pour leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent fois que les paysans libres ne le sont chez vous. »

Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage, mais je pensais : s’ils n’ont point de soucis, ils n’ont point de propriété, et partant point d’affections, point de bonheur, point de sentiment moral, point de compensation aux peines matérielles de la vie ; car c’est la propriété particulière qui fait l’homme social, parce que seule elle constitue la famille. Les vertus de famille sont les seules qui nous dédommagent toujours des sacrifices qu’elles nous coûtent.

Les faits que je vous cite me paraissent s’accorder mal avec les sentiments poétiques exprimés par l’auteur de Telenef. Ma mission n’est pas de concilier les contradictions ; je ne suis obligé qu’à peindre les contrastes : les expliquera qui pourra.

D’ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les autres poëtes : lorsque ces privilégiés de la pensée imaginent, c’est pour être plus vrais que les historiens.

La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c’est à la saisir que tendent tous les efforts de l’esprit humain, quelle que soit la sphère de ses travaux.

Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel qu’il est, c’est pour exciter dans tous les cœurs et surtout dans le mien le regret de ne pas le trouver tel qu’il devrait être. C’est pour réveiller dans les âmes le sentiment de l’immortalité en nous rappelant à chaque injustice, à chaque abus inhérent aux choses de la terre, le mot de Jésus Christ : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »

Jamais je n’ai eu tant d’occasions d’appliquer ce mot que depuis mon séjour en Russie : il me revient à chaque instant à l’esprit ; sous le despotisme, toutes les lois sont calculées pour profiter à l’oppression, c’est-à-dire que plus l’opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer que, devant Dieu, la mauvaise action d’un citoyen est plus criminelle que la mauvaise action d’un serf, et même que l’injustice du maître d’un serf : car dans un tel pays la barbarie est dans l’air. Celui qui voit tout tient compte de l’insensibilité de sa conscience à l’homme abruti par le spectacle de l’iniquité toujours triomphante.

Le mal est mal partout, dira-t-on, et l’homme qui vole à Moscou est un voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie. C’est de l’éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande partie la moralité de chaque individu, d’où il suit qu’une effrayante et mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu’il vient un moment dans l’histoire des sociétés où l’État est jugé, condamné, exterminé comme un seul homme.

Il faut le répéter souvent, les vertus, les vices, les crimes des esclaves n’ont pas la même signification que ceux des hommes libres : ainsi, lorsque j’examine le peuple russe, je puis constater comme un fait qui n’implique pas ici le même blâme qu’il impliquerait chez nous, qu’en général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse ; et qu’il supplée à ces qualités par la patience et la finesse : tel est mon droit d’exposition, droit acquis à tout observateur véridique ; mais je l’avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore ; je condamne ou je loue ce que je vois ; ce n’est pas assez de peindre, je veux juger ; si vous me trouvez passionné, permis à vous d’être plus raisonnable que moi.

L’impassibilité est une vertu facile au lecteur ; tandis qu’elle a toujours paru difficile si ce n’est impossible à l’écrivain.

« Le peuple russe est doux, » s’écrie-t-on ; à cela je réponds : « Je ne lui en sais nul gré, c’est l’habitude de la soumission… » D’autres me disent : « Le peuple russe n’est doux que parce qu’il n’ose montrer ce qu’il a dans le cœur : le fond de ses sentiments et de ses idées, c’est la superstition et la férocité. » A ceci, je réponds : « Pauvre peuple ! il est si mal élevé. »

Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu’ils soient les hommes les plus heureux, c’est-à-dire les moins à plaindre de la Russie. Les Russes se récrieront et ils protesteront de bonne foi contre mes exagérations, car il n’est pas de maux que l’habitude et l’ignorance des biens contraires n’atténuent ; mais moi, je suis de bonne foi aussi, et le point d’où je considère les objets me permet d’apercevoir, quoiqu’en courant, des choses qui échappent aux yeux blasés des indigènes.

De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que le bonheur n’est pas le vrai but de la mission de l’homme ici-bas. Ce but est tout religieux : c’est le perfectionnement moral, la lutte et la victoire.

Mais depuis les usurpations de l’autorité temporelle, la religion chrétienne en Russie a perdu sa vertu : elle est stationnaire ; c’est un des rouages du despotisme : voilà tout. Dans ce pays où rien n’est défini nettement, et pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels de l’Église avec le chef de l’État, qui s’est fait aussi l’arbitre de la foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative : il se l’est arrogée ; il l’exerce de fait ; mais il n’ose la revendiquer comme un droit ; il a conservé un synode : c’est un dernier hommage rendu par la tyrannie au Roi des rois et à son Église ruinée. Voici comment cette révolution religieuse est racontée dans Lévesque, que je lisais tout à l’heure.

J’étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu’on allait me chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma calèche, je parcourais l’Histoire de Russie, d’où j’ai extrait ce passage, que je vous copie sans y changer un mot :

« 1721. Depuis la mort d’Adrien[3], Pierre[4] avait paru différer toujours de se prêter à l’élection d’un nouveau patriarche. Pendant vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef de l’Église s’était insensiblement refroidie.

« L’Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie auparavant tout entière dans la personne d’un grand pontife, et fit ressortir toutes les matières qui concernent la religion d’un nouveau tribunal qu’on appelle le saint synode.

« Il ne se déclara pas le chef de l’Église ; mais il le fut en effet par le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége ecclésiastique. Le voici : Je jure d’être fidèle et obéissant serviteur et sujet de mon naturel et véritable souverain….. Je reconnais qu’il est le juge suprême de ce collège spirituel.

« Le synode est composé d’un président, de deux vice-présidents, de quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des causes ecclésiastiques sont bien éloignés d’avoir ensemble le pouvoir que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils ; leur nom ne paraît point dans les actes de la souveraineté ; ils n’ont même, dans les matières qui leur sont soumises, qu’une autorité surbordonnée à celle du souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres prélats, et que leur autorité cesse dès qu’ils ne siégent plus sur leur tribunal ; enfin, comme ce tribunal lui-même n’a rien de fort imposant, ils n’inspirent point au peuple une vénération particulière.

(Histoire de Russie et des principales nations de l’Empire russe, par Pierre-Charles Lévesque ; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping, volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7 ; Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)

Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c’est que ces retards sont favorables à mes travaux.

Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens : vous venez de voir la principale cause du peu d’efficacité de sa foi. Quand l’Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale ; esclave, elle n’enfante que l’esclavage. On ne peut assez le répéter, la seule Église véritablement indépendante, c’est l’Église catholique, qui seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité ; toutes les autres Églises font partie constitutive des États qui s’en servent comme de moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont d’excellents auxiliaires du gouvernement ; complaisantes pour les dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police ; le résultat immédiat est sûr, c’est le bon ordre dans la société ; mais l’Église catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens : l’Église universelle fait des hommes.

En Russie, le respect pour l’autorité est encore aujourd’hui l’unique ressort de la machine publique ; ce respect est nécessaire sans doute, mais, pour civiliser profondément le cœur des hommes, il faut leur enseigner quelque chose de plus que l’obéissance aveugle.

Le jour où le fils de l’Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette noble tâche n’appartient pas au père, obligé qu’est celui-ci d’employer son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline militaire qui est tout le gouvernement moscovite), du jour où le fils de l’Empereur aura fait pénétrer parmi toutes les classes de cette nation l’idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une révolution morale se sera opérée en Russie ; et l’instrument de cette révolution, c’est l’Évangile.

Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible est contagieux ; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le blâment le plus vivement finissent par le partager. J’en suis la preuve.

En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette passion sert de prétexte à toutes sortes d’actes inhumains. Mon courrier la partage et me la communique ; d’où il suit que je me rends souvent sans me l’avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le cocher descend de son siège pour rajuster un harnais, ou que cet homme s’arrête en chemin sous tout autre prétexte.

Hier au soir, au commencement d’un relais, un jeune enfant qui nous menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour un semblable délit, et je partageais l’impatience et la colère de cet homme ; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien connu de l’enfant, s’échappe d’un enclos voisin de la route et se met à galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des cavales de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de retard, veut encore une fois s’arrêter pour venir en aide au poulain, qu’il voit à chaque instant menacé d’être écrasé sous ma voiture. Mon courrier lui défend impérieusement de descendre ; l’enfant, immobile sur son siège, obéit en bon Russe qu’il est ; et continue de nous mener au galop sans proférer une plainte : j’appuie l’acte de sévérité de mon courrier : « Il faut soutenir l’autorité, même quand elle fait une faute, me dis-je, c’est l’esprit du gouvernement russe ; mon feldjæger n’a pas trop de zèle ; si je le décourage lorsqu’il montre de l’empressement à faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus à rien ; d’ailleurs, c’est l’usage : pourquoi serais-je moins pressé qu’un autre, il faut voyager vite, il y va de ma dignité ; avoir du temps, c’est se déshonorer ; on doit paraître impatient pour être important dans ce pays… » Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d’autres, la nuit était venue.

Je m’accuse d’avoir eu la dureté, plus que russe, car je n’ai pas pour excuse mes habitudes d’enfance, de laisser jusqu’au bout le pauvre poulain et le malheureux enfant se lamenter de concert, l’un en hennissant de toute sa force, l’autre en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute un avantage réel sur l’homme. J’aurais dû interposer mon autorité pour faire cesser ce double supplice : mais non, j’ai assisté, j’ai contribué au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six lieues ; l’enfant, condamné à torturer l’animal qu’il aurait voulu sauver, souffrait avec une résignation qui m’aurait touché, si je n’avais eu déjà le cœur endurci par mon séjour dans ce pays : chaque fois qu’un paysan paraissait de loin sur la route, l’enfant sentait renaître l’espoir de délivrer son cher poulain ; il faisait de loin des signes, il se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais n’osant ralentir l’impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait pas à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé que les autres, pensait de lui-même à s’emparer du poulain, la voiture lancée ne le laissait point approcher, et le jeune animal, collé aux flancs d’une de nos juments, passait hors d’atteinte devant l’homme déconcerté ; la même chose avait lieu dans les villages ; à la fin, le découragement de notre postillon devint tel que cet enfant abruti n’appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette valeureuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de nerf pour faire ses six lieues au galop.

Là, notre esclave, c’est de l’homme que je parle, se voyant enfin délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout entier au secours du poulain ; l’énergie de ce généreux animal était telle que, malgré la fatigue d’une course forcée, malgré la roideur de ses membres ruinés avant d’être formés, il fut encore très-difficile à prendre. On ne put s’en saisir qu’en le faisant entrer dans une écurie à la suite de la jument qu’il avait adoptée pour mère. Quand on lui eut mis un licol, on l’enferma près d’une autre jument qui lui donna son lait ; mais il n’avait plus la force de teter. Les uns disaient qu’il tetterait plus tard, d’autres qu’il était fourbu, et qu’il allait mourir. Je commence à comprendre quelques mots de russe ; en écoutant cet arrêt, prononcé par l’ancien du village, notre petit postillon s’identifiait avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s’il eût dû recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais je n’ai vu l’expression du désespoir plus profondément empreinte sur un visage d’enfant ; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon cruel courrier ne lui échappa. Tant d’empire sur soi-même, tant de contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.

Cependant le courrier, sans s’occuper un instant du poulain, sans accorder un regard à l’enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et s’occupait, avec l’air d’importance requis en pareil cas, de nous faire amener un nouvel attelage.

Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là pour desservir la poste ; à l’arrivée d’une voiture, le directeur Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme disponibles : quelquefois les distances sont assez considérables pour faire perdre aux voyageurs pressés un quart d’heure et beaucoup plus ; j’aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m’est venu qu’en réfléchissant, et surtout en vous écrivant : la honte a réveillé le repentir. Vous voyez qu’on se corrompt vite à respirer l’air du despotisme… que dis-je ? en Russie le despotisme est sur le trône, mais la tyrannie est partout.

Si vous faites la part de l’éducation et des circonstances, vous reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une barbarie plus blâmable que l’acte de cruauté dont je me suis rendu coupable hier au soir par mon silence.

Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j’observe les mœurs avec une attention sévère, voilà qu’à la première occasion d’exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation ; le Parisien se conduit en Tatare ! le mal est dans l’air…

En France, où l’on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon postillon n’eût pas songé à sauver le poulain, j’aurais fait arrêter pour appeler moi-même des paysans, et je n’aurais continué ma route qu’après avoir mis la bête en sûreté : ici j’ai contribué à sa perte par un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes forcé de re connaître qu’elles dépendent des circonstances plus que de vous !  ! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain ; tandis qu’un Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une route.

J’ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des vices relatifs ; et j’ai conclu qu’on n’a pas assez éclairci de nos jours un point de morale politique fort important. C’est la part de mérite ou de responsabilité qui revient à chaque individu dans ses propres actions, et celle qui appartient à la société où il est né. Si la société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de quelques autres. Sous ce rapport, l’antiquité était plus avancée que nous ne le sommes ; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine de mort n’était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la société contre toute participation au forfait et à la pensée qui l’inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l’homme social a pu s’arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable ; œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie : la loi du talion, en un mot, était politique ; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein le criminel : quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu’il abrégeait la durée des royaumes de la terre ; mais il ouvrait aux hommes le royaume du ciel… Sans l’éternité et l’immortalité, le christianisme coûterait à la terre plus qu’il ne lui rapporte. C’est à quoi je rêvais tout éveillé cette nuit.

Un cortége d’idées indécises, fantômes de l’intelligence, active à demi, à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête ; le galop des chevaux qui m’emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit appesanti ; le corps avait des ailes ; la pensée était de plomb ; je la laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière plus vite que l’imagination ne traverse l’espace : les steppes, les marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m’avait amené devant ce mouvant spectacle où l’âme ne parvenait pas à suivre le corps, tant la sensation était prompte !… Ce renversement de la nature, ces illusions de l’esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d’optique appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui conduisaient mes chevaux ; tristes notes semblables aux psalmodies du plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux juifs dans les synagogues allemandes. C’est à quoi se sont réduits pour moi jusqu’à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple très-musical : nous verrons plus loin ; je n’ai rien entendu encore qui mérite la peine d’être écouté : la conversation chantée du cocher avec ses chevaux pendant la nuit était lugubre ; ce roucoulement sans rhythme, espèce de rêverie déclamée où l’homme confie son chagrin à la brute, la seule espèce d’amis dont il n’ait point à se défier, me remplissait l’âme d’une mélancolie plus profonde que douce.

Il y a un moment où la route s’abat brusquement sur un pont de bateaux très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve qu’il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les chaleurs de l’été, a un grand nom : c’est le Volga : sur le bord de ce fleuve fameux, une ville m’apparaît au clair de lune : ses longues murailles blanches brillent dans la nuit, qui n’est qu’un crépuscule favorable aux évocations ; une route nouvellement rechargée tourne autour de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant, parce qu’ils croient prouver par là qu’ils s’entendent aux arts ; on ne peut avancer qu’au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais le tour, me paraît immense : c’est Twer, nom qui me retrace les interminables disputes de famille dont est remplie l’histoire de Russie jusqu’à l’invasion des Tatares : j’entends les frères insulter leurs frères ; le cri de guerre retentit ; j’assiste au massacre, le Volga roule du sang ; du fond de l’Asie les Calmouks viennent le boire pour en verser d’autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de carnage ? c’est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter ; comme si le tableau d’un pays où la nature n’a rien fait, où l’art n’a produit que des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description de l’Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai, le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait, si ce n’est de droit[5], lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre ; où l’on danse, où l’on prie ensemble en attendant qu’on s’égorge et qu’on pille les églises : voilà le tableau qu’il faut vous faire oublier par la peinture d’une plaine de quelques mille lieues, et par la description d’une société qui n’a d’original que ce qu’elle cache….. La tâche est rude.

Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour l’aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et partons en toute hâte pour Paris. J’en étais là de mes rêveries quand le jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon demi-sommeil je ne m’apercevais pas de la maligne influence des rosées du Nord : mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d’une eau malfaisante. J’avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue : je me rappelais le prince de*** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[6].

Mon domestique m’annonce que ma voiture est raccommodée : je pars, et si l’on ne m’a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte des Russes, où l’on me fait espérer d’arriver dans quelques heures. Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres, même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me faire envoyer en Sibérie ? J’ai soin de m’enfermer pour écrire, et quand c’est mon feldjæger ou quelqu’un de la poste qui frappe à ma porte, je serre mes papiers avant d’ouvrir et fais semblant de lire. Je vais glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau : ces précautions sont superflues, je l’espère bien, mais je crois nécessaire de les prendre, c’est assez pour vous donner une idée du gouvernement russe.


________
  1. Milan, ce 1er janvier 1842.

      Trois années ne se sont pas encore écoulées depuis le jour que cette lettre fut écrite, et madame la comtesse O’Donnell, à qui elle était adressée, n’existe plus ; à peine arrivée jusqu’au milieu de la vie, elle est morte, quasi subitement, sans presque avoir été malade, sans pouvoir préparer sa famille, ses amis, à la douleur de la perdre.
      Nous qui comptions sur ses soins ingénieux pour nous consoler dans les inévitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l’ayons vue, jeune encore, aimée, entourée, nous devancer sur cette pente que nous descendrons vieux et délaissés en regrettant à chaque pas l’appui que nous promettait son cœur généreux, son charmant esprit ?
      Hélas ! sans craindre désormais de la compromettre en lui adressant mes jugements sur le singulier pays que je décris, je mets ici son nom à l’abri du tombeau. Aussi ce nom paraîtra-t-il seul, cette fois, parmi les lettres que je publierai.
      C’est celui d’une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles que j’aie connues ; elle était en même temps l’une des plus dignes d’inspirer, comme des plus capables d’éprouver une amitié véritable. Elle savait à la fois diriger hardiment, et doucement embellir la vie de ses amis ; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus sages, son cœur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus fortes ; et la gaieté de son esprit rendait l’existence facile aux plus malheureux ; comment désespérer de l’avenir quand on rit du présent ?
      C’était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à la réplique qu’indépendant dans ses aperçus ; esprit plein de ressort, esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies ; esprit toujours prêt à répondre au besoin qu’on avait de lui, et qu’il avait de lui-même, car ses reparties étaient parfois une défense terrible.
      Ennemie éclairée de toute affectation, elle compatissait à la faiblesse ; elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa pénétration naturelle ; équitable jusque dans ses plaisanteries, juste même dans ses vivacités, elle ne frappait que sur les ridicules évitables ; douée d’un jugement droit et en même temps exempte de toute pédanterie, elle rectifiait les préjugés des autres avec une adresse d’autant plus efficace qu’elle était mieux cachée ; sans la sincérité du sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son habile instinct, son goût sûr et délicat pour de l’art, tant elle réussissait à corriger les défauts, et même à redresser les torts sans blesser les personnes ! Mais cet art était de l’a bonté. Sa finesse ne lui a jamais servi qu’à réaliser les désirs bienveillants de son cœur.
      Lorsqu’elle croyait de son devoir d’éclairer la raison d’un ami, elle disait des vérités sévères sans irriter l’amour-propre, car sa franchise était une preuve d’intérêt, et rien n’était plus flatteur que de l’intéresser, parce qu’elle avait l’âme trop noble pour n’être pas indépendante ; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu’elle aimait ; car elle avait l’esprit d’une rare justesse, qualité sans laquelle toutes les autres sont perdues.
      Ce qu’elle montrait de son caractère était agréable, ce qu’elle en cachait était attachant ; elle avait toujours l’envie de faire du bien, mais elle n’avouait ordinairement que celle d’amuser et de plaire. D’autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu’il s’appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la fenêtre comme l’or des riches. Elle disait qu’elle jouissait mieux du talent des autres, parce qu’elle ne possédait que celui de l’apprécier.
      La vie de famille lui avait fourni d’abord plus qu’à personne les exemples nécessaires et les occasions favorables au développement de cette aimable disposition innée à jouir sincèrement des productions d’autrui (*) [Madame O’Donnell était fille de madame Sophie Gay et sœur de madame Delphine de Girardin.], faculté qu’elle sut exercer ensuite d’une manière gracieuse au profit de tout le monde.
      Toutefois, on se serait trompé si l’on eût pris au mot sa modestie naturelle : un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants, primesautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent ; c’était l’esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps, mais appliqué à juger notre époque qu’elle comprenait comme un philosophe et peignait comme un miroir. Tant de qualités diverses, tant de solidité de caractère, de bonté de cœur, de mouvement d’esprit, un si heureux mélange de raison et de gaieté faisait d’elle un des types de ces femmes françaises qui, avec leur énergie cachée sous des grâces dont elles seules ont le secret, sont selon les temps des coquettes séduisantes ou des héros. Les révolutions éprouvent le fond des cœurs et mettent au jour les vertus ignorées.
      Naturellement obligeante, elle était heureuse du bien qu’elle faisait plus que des services qu’on lui rendait et pourtant… faculté rare !… elle avait poussé la délicatesse de l’amitié au point d’apprendre à recevoir aussi bien qu’à donner ; c’est avoir atteint la perfection du sentiment.
      Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de sa sollicitude ; toujours sincère avec elle-même et patiente envers les autres ; résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une philosophie profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l’ont connue, savent aussi bien que moi tout ce qu’il y avait de sagesse, de courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux circonstances, et de charité, d’élévation, de pénétration dans ses jugements sur les caractères.
      Éclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs défauts qu’elle ne cherchait à cacher qu’aux yeux du monde, elle les aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte d’envie, et ce qui est plus rare et plus beau, elle savait en même temps s’abstenir de toute générosité de parade.
      Ses procédés envers les amis malheureux paraissaient le résultat d’une douce inspiration plutôt que le produit d’un calcul de vertu formulé d’avance : rien en elle n’annonçait la contrainte, et tout avait le charme de l’imprévu : mère, fille, sœur, amie excellente, elle n’employait sa vie qu’à faire du bien aux personnes qui lui étaient chères, et loin de se vanter de tant de dévouement, elle était la dernière à s’apercevoir des sacrifices qu’elle faisait ; elle en obtenait le prix sans le demander ; enfin on pardonnait en elle ce qu’on hait dans les autres : la jalousie ; elle était jalouse… mais seulement des affections et jamais des avantages ; cette inquiétude exempte d’exigence et de vanité désarmait les cœurs les plus fiers et les attachait sans les révolter : l’envie inspire le mépris, la ja lousie telle qu’elle l’éprouvait mérite la compassion.
      Voilà ce qu’était la femme à qui j’écrivais cette lettre au mo) ment d’entrer à Moscou ; celui qui m’aurait dit alors qu’avant de la publier j’y ajouterais une si triste note, m’aurait découragé pour tout le reste du voyage.
      Elle était si aimée, si vivante, qu’on ne peut croire à sa mort, même en la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs ; chacun de nos plaisirs, chacune de nos peines la font renaître dans notre imagination, et désormais notre vie ne sera qu’une continuelle évocation de cette vie que nous n’eussions jamais dû voir s’éteindre.
      Ce n’est pas moi seul que je désigne ici par ce mot nous, je parle pour tous ceux qui l’ont aimée, c’est-à-dire bien connue, pour sa famille, surtout pour sa mère qui lui ressemble, et je suis assuré que malgré la distance qui nous sépare en ce moment, ils retrouveront une partie de leurs sentiments dans l’expression des miens.

  2. Les salons d’une femme !… expression nouvellement empruntée aux restaurateurs par les gens du grand monde. Autrefois on disait le salon de madame***, sans compter le nombre de pièces où elle recevait son monde.
  3. Le dernier patriarche de Moscou. (Note du Voyageur.)
  4. L’Empereur. (Ibid.)
  5. A 20 lieues de Madrid, du temps de la monarchie absolue, le berger castillan ne se doutait pas qu’il y eût un gouvernement en Espagne.
  6. Peu s’en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir échappé ne m’arrivât. Le mal d’yeux qui commençait, quand j’écrivais cette lettre, n’a fait qu’augmenter pendant tout mon séjour à Moscou et plus loin ; enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dégénéré en une ophthalmie chronique dont je me ressens encore.