La Russie en 1839/Sur la seconde édition

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Amyot (premier volumep. v-xi).


QUELQUES MOTS DE L’ÉDITEUR
SUR LA SECONDE ÉDITION.
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Cette édition a été revue avec un soin particulier par l’Auteur ; il y a fait une infinité de corrections, quelques retranchements et beaucoup d’additions ; plusieurs anecdotes inédites, fort curieuses, ont été ajoutées à son travail ; nous avons donc lieu de nous flatter que le livre, amélioré de la sorte, excitera l’intérêt du public à un plus haut degré encore que ne l’excita la première édition, dont néanmoins le succès extraordinaire est assez prouvé par la rapidité avec laquelle elle a été épuisée. L’ouvrage n’était en vente que depuis peu de mois, et déjà il ne nous en restait point d’exemplaires. Grâce à cette vogue inespérée, et qui marquera dans l’histoire de la librairie, il a triomphé des quatre éditions publiées par les contrefacteurs de Bruxelles, de la traduction allemande et de la traduction anglaise qui paraissait à Londres presqu’en même temps que le livre à Paris, et même du silence des principaux journaux français. Nous devons ajouter que toutes les éditions étrangères sont épuisées.

Outre les notables changements faits par l’Auteur pour assurer à cette nouvelle édition la faveur du public, elle se recommande aux lecteurs par la correction du texte et par la beauté du papier, en un mot elle possède tous les avantages capables de la faire préférer aux contrefaçons belges ; nous avons adopté pour elle un format qui nous a permis d’en baisser le prix au-dessous même de celui des éditions de Bruxelles. Bien que le public commence à reconnaître les inconvénients de ces livres incomplets, incorrects et tronqués, nous croyons encore devoir protester ici contre les moyens employés par les libraires qui les publient et qui n’hésitent pas à mettre notre nom et la date de Paris sur leur titre, tandis que les libraires étrangers, sans participer directement à ce genre de fraude, le favorisent cependant par leur complaisance à débiter les exemplaires qui leur sont envoyés de la part des contrefacteurs de Bruxelles au préjudice des éditions complètes et correctes imprimées à Paris.

Les attaques violentes dont ce livre a été l’objet de la part des Russes[1] et de quelques journaux dévoués à leur politique, n’ont servi qu’à mettre au grand jour le courage et la sincérité de l’Auteur : la vérité seule peut inspirer tant de colère : tous les voyageurs du monde se réuniraient pour écrire que la France est un pays peuplé d’imbéciles, que leurs livres n’exciteraient à Paris qu’un mouvement d’hilarité ; il faut frapper juste pour blesser. Un esprit indépendant, qui dit le fond de sa pensée dans un siècle de précautions et de considérations puériles, devait étonner les lecteurs ; l’intérêt du sujet a complété le succès que nous nous bornons à constater, car ce n’est pas ici le lieu de faire sa part au talent de l’Auteur.

Qu’il nous soit permis seulement de répondre en peu de mots au reproche le plus souvent reproduit : à celui d’ingratitude et d’indiscrétion.

L’Auteur s’est cru en droit de dire sa pensée sur ce qu’il a vu, mais cette hardiesse n’a, certes, rien d’inconvenant, car il n’était lié ni par des devoirs d’état, ni par des considérations de sentiment, ni par des habitudes de société, puisqu’il n’a visité la Russie qu’en voyageur. L’Empereur l’a accueilli avec la grâce et l’affabilité naturelles à ce prince, mais toujours en présence de la cour entière. Simple particulier, il a reçu, pour ainsi dire, une hospitalité publique qui ne l’obligeait qu’à conserver dans ses narrations le ton de politesse imposé à tout homme bien élevé ; le portrait qu’il a fait des augustes personnages qui l’ont accueilli avec une souveraine urbanité, n’a, certes, rien qui les rabaisse aux yeux du monde, au contraire, il se flatte de les avoir grandis dans l’opinion. Sa manière de peindre était connue depuis longtemps : elle consiste à dire tout ce qu’il voit et à tirer des faits jusqu’aux dernières conséquences que lui suggère sa raison et même son imagination, puisqu’il voyage pour exercer toutes les puissances de son intelligence. Il a cru d’autant moins devoir changer sa manière en cette occasion que l’intrépide franchise qui éclate dans son ouvrage était elle-même une flatterie, flatterie trop délicate peut être pour être appréciée par les esprits vulgaires…… mais elle aura été jugée comme elle devait l’être par les esprits supérieurs.

Faire entendre au souverain tout-puissant d’un vaste Empire le cri de l’humanité souffrante, lui parler pour ainsi dire de cœur à cœur, c’est déclarer qu’on le croit digne et capable de supporter la vérité tout entière, c’est le traiter presque comme Dieu, avec qui l’homme bien malheureux ne fait pas de cérémonies dans ses prières.

L’Auteur a profité de son isolement pour s’affranchir de toute vaine circonspection ; il eût encouru des reproches bien plus sévères et bien mieux fondés, si au lieu de tirer le meilleur parti possible de son indépendance et de son obscurité, il eût cédé à toutes les petites considérations de convenance pour faire dans ses pâles récits de la diplomatie d’amateur ; certes, c’est alors que les lecteurs, même ceux des salons les plus prudents, qui ont bien assez de la diplomatie obligée, auraient eu le droit d’exiger de lui la hardiesse, et de regretter l’indépendance et la sincérité dont certains critiques lui font un crime aujourd’hui ; et nous ne doutons pas que les lecteurs n’eussent exercé leur droit. Il a donc lieu de s’applaudir d’avoir obéi uniquement à sa conscience sans craindre un blâme qui, après tout, ne porte que sur des choses accessoires et entièrement étrangères au fond de la question et au point de vue du livre. En effet, on se demande ce que deviendrait l’histoire si les contemporains se laissaient arrêter par la peur d’être accusés d’indiscrétion. On n’a jamais tant craint en France de blesser le bon goût que depuis qu’il n’a plus de juges ni par conséquent de règles.

Peut-être n’est-il-pas hors de propos de répéter ici que ce voyage a été fait de deux manières : d’abord jour par jour, ou plutôt nuit par nuit ; l’écrivain nous apprend qu’il notait pour lui et ses amis les faits qui le frappaient, et les impressions qu’il en recevait ; le livre entier, avec les réflexions qui le grossissent, était contenu en germe dans cette espèce de journal. C’est ce qu’il pourrait prouver en communiquant les originaux de ses lettres à ceux qui doutent qu’il ait vu en si peu de temps tout ce qu’il décrit ; trois ans plus tard il s’est imposé pour le public un minutieux travail de rédaction. La combinaison singulière qui résulte de ces deux manières, de ces deux époques, l’incohérence produite par le mélange d’impressions spontanées et d’expressions réfléchies, expliquent les critiques aussi bien que les éloges dont ce livre a été l’objet. Loin d’avoir forcé les couleurs et exagéré le mal, le voyageur a passé sous silence une foule de faits avérés et bien plus révoltants que ceux qu’il a rapportés ; il craignait de ne pouvoir faire croire à ses récits. La peinture qu’il a faite des Russes et de leur gouvernement est donc un portrait ressemblant, mais dont les traits sont adoucis ; il a poussé le scrupule et l’impartialité jusqu’à négliger tous les faits et toutes les anecdotes qui lui avaient été confiés par les Polonais.

Nous terminons en citant ce que l’auteur répond aux ennemis acharnés que lui a faits son imprudente passion pour la vérité : « Si les faits que je raconte sont faux, qu’on les nie ; si les conséquences que j’en tire sont erronées, qu’on les réfute : rien de plus simple ; mais si le vrai domine dans mon œuvre, il faut me laisser la satisfaction de penser que j’ai atteint mon but, qui était, en montrant le mal, d’engager de bons esprits à chercher le remède. »

Nous avons sollicité sans l’obtenir la permission de publier les nombreuses lettres anonymes, menaçantes ou flatteuses, journellement adressées à l’Auteur ainsi que beaucoup d’éloges signés de noms connus et respectés. Mais il nous est loisible au moins d’insérer ici ce qui vient d’être publié dans un journal : la Presse du 31 octobre dernier cite le passage suivant, extrait du journal anglais le Times :

L’Empereur de Russie était de retour à Saint-Pétersbourg le 16 octobre. Le Times prétend que le gouvernement russe, par suite de l’effet qu’a produit en Europe le dernier ouvrage de M. de Custine, a changé complétement de système à l’égard des étrangers qui veulent visiter la Russie et des Russes qui désirent voyager à l’étranger ; la plus grande latitude, en apparence au moins, serait laissée désormais aux uns et aux autres. » Si ce passage du journal anglais est ironique, ce n’est pas sur notre Auteur que tombe la moquerie.

Paris, ce 15 novembre 1843.
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  1. Voyez la brochure intitulée : Un mot sur l’ouvrage de M. de Custine, par un Russe.