La Russie et les Russes/10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Russie et les Russes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 586-631).
◄  IX
XI  ►
L'EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES

X.
LES SECTES EXCENTRIQUES. — LES MYSTIQUES ET LES PROTESTANS INDIGENES.[1]

On s’étonnera peut-être de nous voir encore réclamer l’attention pour d’ignorantes et rustiques hérésies. Ce n’est pas qu’à ces sectes illettrées nous voulions attribuer une importance ou un avenir sans proportion avec leur valeur morale ou leur force numérique. Si nous insistons sur cette face obscure de la vie nationale, c’est qu’à nos yeux c’est le côté par lequel le Russe du peuple, si différent du Russe que connaît l’Occident, se laisse le plus facilement saisir et représenter. On a dit de la Russie que ce n’était qu’une façade, une construction extérieure, et on n’en regarde guère en effet que le frontispice européen. C’est presque toujours par le dehors, par les institutions et les lois, par la haute société, c’est-à-dire par le dessus, par la superficie, qu’on envisage l’empire du nord. Nous avons préféré suivre une marche inverse ; c’est par le dedans, par le fond et en quelque sorte par le dessous que nous voulons d’abord prendre le peuple russe. L’étude et l’intelligence des institutions n’en seront ensuite que plus aisées.

En dehors du schisme, du raskol proprement dit, en dehors des vieux-croyants popovtsy ou bezpopovtsy, il est en Russie des sectes d’une autre origine, d’un autre esprit, qui montrent le caractère populaire sous une face nouvelle, des sectes multiformes, qui, tout en confinant par quelques côtés avec les rameaux extrêmes du raskol, s’en séparent nettement par le point de départ et les principes. Chez ces hérésies, le point de départ n’est plus une rupture avec l’église nationale au nom même de la tradition orthodoxe, c’est une révolte consciente et raisonnée contre l’orthodoxie orientale, parfois même contre toute la tradition chrétienne. Envisagées dans leur principe, les sectes russes présentent ce singulier contraste que les unes sont minutieuses, méticuleuses, et les autres radicales, que les unes semblent ne s’attacher qu’à d’insignifians détails, et que les autres rejettent d’un seul coup tout le dogme et le culte, en sorte qu’on y trouve les deux extrêmes opposés, le plus aveugle, le plus étroit conservatisme, les plus hardies, les plus révolutionnaires innovations. Ce contraste tient à la fois au caractère national, excessif dans la révolte comme dans la soumission, et à la constitution de l’église orientale, où, comme dans le catholicisme romain, toutes les parties de l’édifice dogmatique sont tellement liées ensemble, qu’il n’y a de place aux divisions que sur les rites ou la discipline, et qu’on n’y peut repousser une croyance sans les renverser toutes du même coup ; à travers leur variété et leur opposition, les sectes étrangères au raskol du XVIIe siècle ont toutes un point de vue commun : à l’inverse du schisme, elles font peu de cas du rituel, peu de cas des cérémonies extérieures. Au lieu de s’attacher à la lettre et au sens littéral, elles proclament le culte de l’esprit et se vantent de professer un christianisme spirituel. A cet égard, ces hérésies, d’ailleurs si diverses, peuvent toutes être regardées comme une réaction contre le raskol, comme une révolte contre le formalisme des vieux-croyans. Chez elles, le génie moscovite s’affranchit des formes comme des traditions du culte, il s’émancipe de tout joug, de toute autorité, et, s’abandonnant librement à son penchant pour les solutions logiques et absolues, il va droit aux conséquences les plus outrées, aux conclusions les plus excentriques.

Les origines de ces différentes sectes ne sont point aussi claires, aussi faciles à suivre que les origines du raskol. Les racines en semblent plonger au-delà des limites du sol national, les unes en Orient, les autres en Occident, tenant à la fois à l’Europe et à l’Asie et se reliant en même temps aux vieilles croyances perdues des premiers siècles de notre ère et aux vagues efforts, aux aveugles tâtonnemens de la conscience moderne. Plusieurs de ces hérésies ont pu être historiquement rattachées à l’influence étrangère, au contact de l’Europe avant ou depuis Pierre le Grand, et elles montrent cette influence sous un des côtés les moins connus, sous le seul peut-être par lequel le peuple russe en ait été directement atteint. Aux principales de ces sectes, quelques prélats russes ont, en souvenir de leur filiation supposée ou en raison de certaines ressemblances, voulu donner le nom de quakérisme russe. Les doctrines ainsi désignées sont trop multiples, trop originales, même dans l’imitation, pour être affublées d’un nom étranger. Plusieurs mériteraient aussi bien l’épithète de gnostiques. Comme dans les hérésies du premier âge de l’église, on y rencontre un singulier mélange de naturalisme et de mysticisme, un bizarre amalgame d’idées païennes et d’idées chrétiennes. La ressemblance entre ces ignorantes sectes de paysans et les plus célèbres hérésies du monde romain est parfois si frappante que des sectes modernes ont reçu du clergé russe des noms antiques [2].

Unanimes à proclamer le culte de l’esprit, les sectes radicales ou gnostiques de la Russie se partagent en deux groupes, en deux camps, selon que dans la liberté spirituelle elles en appellent à l’imagination ou à la raison, aux transports de l’inspiration ou aux calculs de la réflexion. Elles se divisent ainsi en sectes mystiques et en sectes rationalistes, les unes penchant vers le vieux gnosticisme, les autres vers une sorte de nouvelle réforme, les unes reproduisant, exagérant même les aberrations des plus aveugles illuminés, les autres inclinant à un culte épuré, philosophique, à un christianisme dépouillé de dogmes et de rites, fort voisin du protestantisme libéral de l’Occident. En pénétrant dans ce monde ténébreux, on voit par quel côté le peuple russe en est encore au moyen âge, à l’âge des grossières hérésies, des grossières impostures et des folles élucubrations. Il est des îles ou des continens isolés, l’Australie par exemple, où se sont retrouvées vivantes des formes animales ou végétales qui semblaient propres à des créations antérieures, des types organiques qu’ailleurs nous n’avions rencontrés qu’à l’état fossile. La Russie offre à l’Europe un phénomène analogue. Au fond de ses campagnes se cachent des doctrines étranges, de difformes et monstrueuses hérésies, qui paraissent appartenir à l’âge à demi païen de la Rome impériale ou à l’époque troublée des croisades. En face de ces débris d’un passé qui semble se survivre s’élèvent des doctrines réformatrices ou révolutionnaires à la moderne, des doctrines inachevées et comme embryonnaires, qui dans leur témérité sont un effort vers un monde nouveau, en sorte qu’au fond même de ces erreurs religieuses on voit l’esprit russe attiré en sens inverse vers deux pôles contraires et se débattant entre un passé rétrograde et un obscur avenir. Il y a un intérêt particulier à jeter un regard sur les plus originales ou les plus récentes de ces manifestations populaires, à chercher dans ces confuses doctrines les secrètes aspirations d’un peuple souvent accusé de mutisme parce qu’il n’a encore guère parlé d’autre langue que celle de la religion.


I. — KHELYSTY.

Des deux groupes de sectes qui, avec des doctrines opposées, prétendent également spiritualiser le christianisme, les hérésies à forme primitive, archaïque, les hérésies mystiques, ont pour caractère commun le prophétisme, la croyance à des communications incessantes de la Divinité par l’inspiration et des visions. Selon ces illuminés, la période de révélation n’est pas close ou elle s’est récemment rouverte pour le monde actuel comme il y a des prophètes, il y a encore des manifestations personnelles, des incarnations de la Divinité. La Judée n’est pas la seule nation qui ait eu le privilège de voir descendre dans son sein le fils de Dieu : telle bourgade des bords du Volga ou de l’Oka prétend à la même gloire que Bethléem, les paysans de tel district reculé ont entendu de nouveaux christs révéler aux hommes une nouvelle loi. De tous les pays chrétiens, la Russie est celui où de semblables prétentions se sont produites avec le plus naïf cynisme, c’est peut-être le seul où des imposteurs ou des hallucinés puissent encore s’arroger avec succès le nom et les honneurs de Dieu. « Je suis le Dieu annoncé par les prophètes, descendu une seconde fois sur la terre pour le salut du genre humain, et il n’y a pas d’autre Dieu que moi, » dit dans le premier de ses douze commandemens Daniel Philippovitch, le dieu incarné des khlysty [3]. Une telle affirmation caractérise l’état mental d’une partie du peuple ; cet opiniâtre anthropomorphisme recouvre au fond une sorte de paganisme inconscient, une sorte d’incurable polythéisme semblable à celui au milieu duquel s’est propagé l’Évangile.

Les deux principales de ces sectes mystiques, deux sectes souvent considérées comme liées ensemble et comme la continuation, le prolongement l’une de l’autre, sont les khlysty ou flagellans, et les skoptsy, les eunuques ou mutilés. Le nom de flagellans ou de khlysty n’est qu’un sobriquet faisant peut-être allusion à une pratique réelle ou supposée des sectaires ; l’Europe du moyen âge a eu aussi ses flagellans. Les adeptes de ces mystiques doctrines s’étant donné à eux-mêmes le titre de communauté des disciples du Christ, en russe khristovstchina, leurs adversaires en ont par dérision fait khlystovstchina. Les noms que les khlysty s’attribuent le plus fréquemment sont ceux d’hommes de Dieu (lioudi Bojii) et de société des frères et des sœurs. On connaît mal encore l’origine de ces hommes de Dieu ; ils passent d’ordinaire pour être nés en Russie, vers le milieu du XVIIe siècle, au contact des marchands de l’Occident, qui déjà fréquentaient Moscou. Selon quelques écrivains, les khlysly se rattacheraient à un religionnaire allemand du nom de Kullmann, arrêté comme fauteur d’hérésie sous la régente Sophie, et brûlé publiquement à Moscou en 1689. Ce Kullmann, dont les idées rappelaient par certains côtés celles de Bœhm, rejetait l’Écriture et prêchait le règne de l’Esprit en se donnant, dit-on, pour le Christ. Ayant peu de succès parmi ses compatriotes, il se serait retourné vers les Russes, et aurait parmi eux fait plusieurs prosélytes.

Les khlysty du peuple se donnent à eux-mêmes une origine nationale en même temps que surnaturelle. Ils ont sur leurs premiers prophètes, un soldat déserteur du nom de Daniel Philippovitch et un serf des Narychkine du nom d’Ivan Souslof, leur tradition et leur légende, ou mieux ils ont leur évangile. Ce n’est point un évangile écrit, un de leurs dogmes fondamentaux est de ne rien écrire sur leurs doctrines, tant pour laisser à l’inspiration toute sa liberté que pour dérober aux regards des profanes les mystères de la foi et les secrets du culte. Lorsque leur dieu parut sur la terre russe, un de ses premiers préceptes fut de ne point confier ses enseignemens à l’écriture, un de ses premiers actes fut de jeter tous ses livres au Volga, les anciens comme les nouveaux. C’était le moyen de rendre impossibles des disputes du genre de celles des orthodoxes et des vieux-croyans. Selon la tradition des khlysty, c’est sous le règne de Pierre le Grand que la vraie foi s’est révélée à la Russie. Elle lui fut apportée par le Père éternel, qui au milieu de nuages de feu descendit sur le mont Gorodine, dans le gouvernement de Vladimir, et y prit la forme humaine. Dieu le père ainsi incarné portait parmi les hommes le nom de Daniel Philippovitch ; ses adorateurs lui donnent le titre tout gnostique de Dieu Sabaoth. Daniel Philippovitch engendra d’une femme âgée de cent ans un paysan du nom d’Ivan Timoféévitch Souslof, qu’avant de monter au ciel il reconnut pour son fils et son christ. Avec le réalisme de la plupart de ces sectes populaires, les adorateurs de Daniel Philippovitch et d’Ivan Timoféévitch s’intitulent adorateurs du Dieu vivant. Il semble que ces lioudi Bojii aient besoin de personnifier la Divinité dans un homme, besoin d’en avoir sous les yeux un représentant visible. De là chez eux toute une série de christs se succédant par une sorte de filiation ou d’adoption : chaque génération a le sien, chaque communauté se montre avec son christ vivant, regardé comme le successeur ou l’image du premier.

Ivan Timoféévitch se choisit douze apôtres avec lesquels il prêcha dans les villages des bords de l’Oka les douze commandemens de son père Sabaoth. Arrêté au milieu de sa prédication sur l’ordre du tsar, le nouveau christ fut flagellé, brûlé, torturé de toute façon sans qu’on lui pût arracher le secret de sa foi. A la fin, il fut crucifié près de la porte sainte du Kremlin ; mais, enterré le vendredi, il ressuscita dans la nuit du samedi au dimanche. Cette légende, effrontément calquée sur le récit évangélique et peut-être inspirée à l’origine par le supplice de Kullmann, ne suffît point aux adorateurs d’Ivan Souslof. Pour ce christ de mougiks, ce n’était pas assez de mourir et de ressusciter une fois : Ivan Timoféévitch, arrêté de nouveau, est de nouveau crucifié. Pour mieux prévenir tout retour à la vie, les persécuteurs écorchent le cadavre de leur victime ; mais, une femme ayant jeté un linceul sur les membres sanglans du dieu, ce linceul lui reforma une nouvelle peau, et le christ de l’Oka ressuscita une seconde fois pour vivre de longues années sur la terre russe avant de monter au ciel s’unir à son père.

Pendant plus d’un siècle, les khlysty du centre de la Russie honorèrent pieusement tout ce qui leur rappelait leurs dieux incarnés, les villages où ils étaient nés, les maisons où ils avaient habité, les lieux où ils avaient été ensevelis avant leur ascension présumée. Regardant d’ordinaire le mariage comme une souillure, ces khlysty en permettaient, dit-on, l’usage aux membres de la famille d’Ivan Souslof ou de Daniel Philippovitch, afin de ne point laisser tarir le sang qui coulait dans les veines du rédempteur. Au bourg de Staroé, à 30 verstes de Kostroma, vivait encore à la fin du règne de Nicolas une fille du nom d’Ouliana Vasilief que les khlysty regardaient comme une sorte de divinité, parce qu’elle était le dernier reste de la race de Daniel Philippovitch. Pour mettre fin aux pèlerinages et au culte dont elle était l’objet, le gouvernement dut faire enfermer la sainte des sectaires dans un couvent orthodoxe. Privés de la famille de leur dieu, les hérétiques continuèrent à témoigner leur vénération aux lieux sanctifiés par sa présence. Une maison de Moscou, jadis habitée par Daniel Philippovitch, fut longtemps pour eux une sorte de santa casa, et le village de Staroé resta leur Bethléem ou leur Nazareth. Il y a dans ce village un puits qui avait le privilège de leur fournir l’eau avec laquelle se cuisait le pain qui servait à leur communion. Le transport se faisait en hiver, lorsque l’eau gelée se laissait aisément charrier en bloc jusqu’aux demeures des sectaires.

L’inepte légende de la double passion et résurrection d’Ivan Souslof explique mal le succès d’une secte qui a pénétré dans toutes les provinces de l’empire. Les douze commandemens de Daniel Philippovitch, prêches par son fils Ivan, n’en paraissent pas donner davantage la raison. La morale en est austère, l’un prohibe l’usage des boissons fermentées, l’autre l’assistance aux noces et aux festins ; ils condamnent le serment et le vol et interdisent absolument le mariage et l’union des sexes [4]. De ces douze commandemens, il en est deux qui recèlent peut-être les deux grandes causes de succès de cet enseignement ; c’est le précepte qui enjoint de croire au Saint-Esprit et celui qui ordonne de garder le secret sur les rites de la secte. Croyez au Saint-Esprit, c’est-à-dire à l’inspiration directe, croyez à vous-même, croyez aux transports et aux illusions de l’imagination ; c’est sous une brève formule la liberté des visions et la promesse de l’extase, c’est en un mot toutes les fascinations du mysticisme. A cette séduction, le secret en ajoute une autre : de tout temps les cultes voilés d’ombres et enseignés à voix basse ont eu pour la tête ou les sens de l’initié un attrait semblable à une sorte de vertige. « Ces préceptes, dit le Dodécalogue de Daniel Philippovitch, garde-les en secret ; ne les révèle ni à ton père ni à ta mère. Qu’on te frappe avec le knout, qu’on te brûle avec le feu, souffre sans rien dire. » Et le prosélyte admis dans la communauté après avoir passé par plusieurs épreuves doit jurer « de garder le silence sur tout ce qu’il verra ou entendra, sans se plaindre ni s’effrayer du knout, du feu ou du glaive. » Une telle discipline explique comment ces hérésies ont été longtemps si mal connues. Pour se mieux dérober aux regards profanes, les khlysty comme les skoptsy, comme tous les sectaires de ce genre qui sortent virtuellement du christianisme, demeurent extérieurement dans l’église dominante, en fréquentent ostensiblement les offices et parfois même les sacremens.

C’est moins du dogme ou de la morale que de leurs rites secrets que semble provenir le succès des khlysty. comme chez toutes les sectes cachées, chez toutes les doctrines qui fuient le jour, comme dans les mystères du paganisme antique et les clandestines réunions des premiers chrétiens, on a chez les khlysty soupçonné d’immorales pratiques, de licencieuses coutumes. Si dans les derniers temps surtout plusieurs communautés de khlysty ont justifié de semblables soupçons, il n’est pas besoin de ce grossier attrait pour expliquer l’éclosion de pareilles sectes. En telle matière, les apparences sont parfois trompeuses, on peut être induit en erreur par un langage imprudent, par les ardentes similitudes, les vives et voluptueuses images si souvent chères aux mystiques. Dans les assemblées des khlysty comme dans celles de la plupart des illuminés, les sens ont un rôle important ; mais, alors même que les bornes de la décence sont franchies, ce n’est le plus souvent qu’un rôle auxiliaire, un simple procédé mystique. C’est au corps d’agir sur l’esprit, c’est aux sens de préparer l’imagination à l’extase. Pour cela, comme plusieurs cultes de l’antiquité et quelques sectes anglo-saxonnes, certains sectaires russes ont dans, leur rituel donné une place au mouvement corporel : la danse est non moins que le chant un des élémens de leur office. Chez les khlysty, le rite le plus habituel, est un mouvement circulaire, une sorte de ronde ou de tournoiement, qui à des degrés divers est employé dans le même dessein en différens pays, par exemple chez les derviches musulmans et chez les shakers d’Amérique. Ces rites tourneurs forment la partie la plus originale, la plus essentielle du service divin des khiysly.

Après l’ouverture de la réunion par des cantiques propres à la secte et des invocations au dieu Daniel et au christ Ivan, le chef de la communauté lit dans les Actes des apôtres ces paroles de saint Pierre empruntées au prophète Joël : « il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards songeront des songes. » Alors commence une scène plus ou moins semblable à celle que les voyageurs vont chercher en Turquie ou dans les autres pays musulmans, aux tékié des derviches tourneurs. L’assistance entière se met à tourner en cercle, lentement d’abord, puis avec une rapidité croissante qui aboutit enfin à un mouvement vertigineux. Hommes et femmes, jeunes et vieux, sont emportés dans le même tourbillon ; tous semblent saisis d’une sorte de frénésie contagieuse, tous se livrent à des contorsions et s’agitent comme des forcenés jusqu’à complet épuisement, jusqu’à perte de la mémoire et du sentiment. Chacun suivant son inspiration, la piété et les transports des fidèles prennent différentes formes. L’un semble pris d’un tremblement convulsif et cherche l’extase dans un mouvement uniforme, l’autre frappe bruyamment le sol, trépigne des pieds et bondit en l’air ; l’un va se balançant à travers la salle dans une sorte de valse furieuse, l’autre pivote sur lui-même les bras en croix ; les yeux fermés, comme insensible à toute chose et absorbé dans une contemplation intérieure. Chez les khlysty, comme chez les derviches, il y a des dévots si habiles à ce saint exercice qu’à la rapidité de leur mouvement rotatoire ils semblent immobiles, et qu’au lieu d’un homme l’œil ne perçoit plus qu’un fantôme incertain. Dans l’impétuosité du mouvement, les vêtemens se gonflent, les cheveux se dressent sur la tête, l’air tourbillonne dans la salle. Les khlysty offrent alors un spectacle bizarre et presque effrayant, un spectacle qui doit agir sur les sens des prosélytes presque aussi violemment que la danse elle-même. Dans leur emportement, les fanatiques perdent toute conscience du monde extérieur : un haut personnage m’a affirmé qu’on avait vu la police surprendre les réunions de ces khlysty tourneurs et pénétrer au milieu d’eux sans que les malheureux s’en aperçussent et suspendissent leur danse. Ils ne cessent de tourner que pour s’affaisser à terre, et tomber dans une lourde prostration. De leur bouche sortent des soupirs entrecoupés, et leur front ruisselle de sueur comme le corps d’un baigneur au sortir des étuves russes. Cet épuisement final, cette sueur dont leurs membres dégouttent, les forcenés les comparent à la faiblesse et à la sueur de sang du Christ au jardin de Gethsémani, de même qu’en balançant leurs bras étendus ils prétendent dans leur danse imiter le battement de l’aile des anges.

Ces valses religieuses sont pour les khlysty une divine jouissance en même temps qu’une sainte cérémonie. Ces mouvemens progressivement accélérés, ce tournoiement prolongé, agissent sur les nerfs et le cerveau d’une façon analogue à certaines boissons fortes ou à certains narcotiques. Au premier étourdissement succède une sorte d’ivresse, d’hallucination comparable à celle que procure l’opium ou le hachich, les khlysty appellent eux-mêmes ces rondes sacrées leur boisson ou leur bière spirituelle, doukhovnoé pivo. A en croire quelques-uns de leurs adversaires, ils auraient parfois dans le même dessein recours à d’autres artifices, aux verges et à la flagellation par exemple, ce qui justifierait leur nom vulgaire de flagellans. C’est au milieu ou à la suite de cet enivrement que vient l’heure des prophéties. Des phrases entrecoupées, souvent insaisissables et incompréhensibles, des mots incohérens et sans signification sont accueillis comme des révélations en langues inconnues. Dans cet état d’exaltation, les sectaires croient que c’est le Saint-Esprit qui parle par leur bouche, et ils expliquent ainsi comment le plus souvent leurs prophètes ne comprennent ni ne se rappellent eux-mêmes ce qu’ils ont prophétisé.

Tandis que les schismatiques de l’église nationale, que les vieux-croyans des deux rites sont depuis Pierre le Grand demeurés confinés dans le bas peuple, les sectes mystiques, comme les khlysty, ont parfois pénétré dans les hautes classes de la société russe. D’après les oukases et les actes officiels, la khlystovstchine aurait au XVIIIe siècle compté des adeptes dans tous les rangs, parmi les princes et les princesses, parmi les étrangers comme parmi les Russes, parmi les ecclésiastiques comme parmi les laïques. Chose digne de remarque, cette doctrine qui renversait le christianisme se propagea surtout parmi les moines et les religieuses, parmi les paysans appartenant aux monastères. On a tenté d’expliquer cette apparente anomalie en considérant l’enseignement des lioudi Bojii comme une réaction, une révolte du bas clergé monastique contre l’âpre domination et le relâchement du haut clergé. Des communautés entières telles que le célèbre couvent de Dévitchi à Moscou auraient été infestées de ces folles rêveries, et des flagellans auraient ainsi été ensevelis aux places d’honneur dans des églises orthodoxes ; pour mettre un terme au culte scandaleux qu’elles recevaient des hérétiques, le gouvernement dut faire déterrer et livrer aux flammes les reliques de ces saints khlysty.

Le même phénomène s’est reproduit dans la première moitié du XIXe siècle sous les empereurs Alexandre et Nicolas. Une société de mystiques de ce genre fut découverte en 1817 sous le toit même d’une des demeures impériales, dans le palais Michel à Saint-Pétersbourg, et cette société dissoute par la police fut de nouveau surprise dans un faubourg de la capitale quelques années plus tard. Les réunions du palais Michel avaient lieu dans l’appartement de la veuve d’un colonel, originaire des provinces baltiques ; elles étaient fréquentées par des officiers de la garde et des fonctionnaires d’un rang élevé en même temps que par des soldats et des gens de service. Là aussi le secret était une des principales conditions de l’initiation, et l’existence de la société ne fut dévoilée que par la saisie d’une lettre d’un des membres. Là aussi l’inspiration était l’idée fondamentale de la religion ; les adeptes de la communauté revendiquaient pour eux-mêmes les promesses de saint Paul aux premiers chrétiens, ils prétendaient avoir tous droit au don de prophétie, et pour y parvenir employaient également des moyens artificiels, entre autres le mouvement circulaire. Comme les khlysty du peuple, ces illuminés de l’aristocratie se donnaient les noms de frères en Christ, de société fraternelle, et une sorte d’amour, mystique ou de mariage spirituel semble avoir été pour les deux sexes un des attraits de ces réunions. Au lieu des cantiques des khlysty rustiques, d’ordinaire modelés sur le rhythme des chants populaires russes, la communauté du palais Michel avait des hymnes en langue littéraire versifiées à la manière de Derjavine ou de Joukovsky, et parfois empruntées aux poètes de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre. Ces khlysty civilisés provenaient sans doute moins des pauvres enseignemens de Daniel Philippovitch ou d’Ivan Souslof que des leçons de certains penseurs, de certains mystiques de l’Occident. C’était l’époque où la noblesse russe, lasse du scepticisme voltairien et du matérialisme encyclopédique, était agitée de vagues aspirations spiritualistes et d’une sorte d’inquiétude religieuse, l’époque où par les pentes les plus opposées la société russe inclinait aux doctrines mystérieuses et aux enseignemens arcanes, où Saint-Martin avait des disciples et Cagliostro des admirateurs, où avec Novikof la franc-maçonnerie s’insinuait dans tout l’empire, pendant qu’avec Joseph de Maistre les jésuites exerçaient une puissante influence, sur les plus hautes sphères pétersbourgeoises. Dans ce monde ouvert à tous les souffles de l’Occident, sur cette terre où germaient toutes les idées de l’Europe, l’illuminisme de Bœhm ou de Weisshaupt avait, lui aussi, trouvé un sol propice [5].

Venu ou non de l’Occident, l’illuminisme russe se retira bientôt dans les couches inférieures de la société, et là, chez un peuple grossier, sur ce sol réaliste, il se dégrada, se matérialisa singulièrement. On vit naître et se propager toutes les aberrations auxquelles peut conduire le dogme de la libre inspiration. Au-dessous des zélateurs de l’ascétisme, de la chasteté et du célibat, surgirent des communautés aux doctrines immorales, au culte sensuel, aux rites impurs et obscènes. Là, comme ailleurs, les exaltés qui prétendaient s’élever au-dessus de la nature humaine ne purent toujours se maintenir sur les pentes escarpées du mysticisme, et de l’abrupt sommet de l’illuminisme ils tombèrent en d’étranges chutes. L’inspiration passant par-dessus la morale, comme par-dessus le dogme, à l’imagination succédèrent les sens et aux égaremens de l’esprit les égaremens de la chair. L’extase fut demandée à la jouissance corporelle, et la dévotion alliée aux plus vulgaires appétits. Comme certaines nations primitives et certaines religions antiques, des sectaires du XIXe siècle ont donné dans leurs rites une place à l’union des sexes, moins peut-être par une impudence calculée que par cette naïve admiration avec laquelle des peuples enfans ont vu dans l’acte de la génération un acte aussi religieux que mystérieux. Chez quelques communautés russes, les embrassemens et les baisers ont ainsi pris place dans le rituel, et, comme chez d’anciens gnostiques, les chastes noms de charité et d’amour du Christ ont couvert d’indécentes pratiques ou de sensuels amours. Des reproches de ce genre ont été élevés contre la plupart des khtysty, contre les mystiques du palais Michel aussi bien que contre les ignorans adorateurs d’Ivan Souslof. Chez certains flagellans, le libertinage et la débauche en commun ont même pu être employés comme un procédé ascétique, un moyen de dompter et d’abattre le corps en le rassasiant ; le dérèglement et la volupté ont pu servir au même but que la mortification et la chasteté, et, comme celles-ci, devenir le prélude de l’inspiration et de l’extase.

Une secte voisine de la khlystovstchine et qu’on en peut regarder comme une branche, la communauté des skakouny ou sauteurs, est un exemple de cet impudique mysticisme. C’est aux environs de Pétersbourg que ces skakouny firent leur apparition ; c’est par la nouvelle capitale, par cette fenêtre ouverte sur l’Europe selon la célèbre expression de Pouchkine, que semble avoir pénétré en Russie cette nouvelle folie. La secte paraît d’origine étrangère, occidentale, d’origine européenne ou américaine ; c’est au milieu des populations finnoises du voisinage de la capitale, au milieu des populations protestantes, qu’elle s’est d’abord montrée, et les paysans russes de l’intérieur n’ont fait que se l’approprier et l’adapter à leur grossièreté. Les sauteurs ont été signalés pour la première fois sous le règne d’Alexandre Ier ; ils diffèrent seulement des khlysty par le mode de leurs mouvemens et le terme auquel aboutissent leurs cérémonies.

Au lieu de tourner en rond, les skakouny sautent, d’où le nom vulgaire de sauteurs. Comme les khlysty, c’est de nuit et en secret qu’ils se réunissent l’hiver dans une cabane écartée, l’été au fond des bois. Le chef de la communauté lit des prières d’une voix qui passe graduellement à un chant toujours plus vif. Quand ses auditeurs lui semblent sous l’impression du rhythme, il commence à sauter, et les assistans l’imitent en chantant. Les sauts et les chants deviennent de plus en plus rapides, l’enthousiasme s’exprime par des bonds de plus en plus élevés ; l’heure des révélations et du prophétisme arrive au milieu de ces transports. Le trait particulier de ce singulier office, c’est qu’il s’accomplissait par couples d’hommes et de femmes qui d’ordinaire s’étaient d’avance engagés pour la danse sacrée. Dans les réunions des skakouny des environs de Pétersbourg, lorsque l’assistance était lasse et l’exaltation à son comble, le préposé de la communauté déclarait qu’il entendait la voix des anges ; alors les sauts s’arrêtaient, chaque couple demeurait à la place où il se trouvait, les lumières s’éteignaient, et il se passait de ces scènes étranges qu’aux premiers siècles de notre ère païens et chrétiens se reprochaient mutuellement. Chacun était libre de céder au penchant de son cœur ou aux impulsions de la passion ; tous les sentimens, tous les appétits, passaient pour inspirés, et leur satisfaction pour légitime. Dans ces assemblées, l’inceste même n’était point regardé comme un péché, tous les fidèles, au dire des sectaires, étant frères en Jésus-Christ. A leurs yeux, tout amour ayant un principe surnaturel, c’était un acte de religion que d’y obéir. Aussi regardaient-ils le mariage comme une souillure, une impiété, et ne se laissaient-ils marier qu’afin de se mieux dissimuler. Pour justifier leurs maximes, ils alléguaient les plus scabreuses histoires de la Bible, les filles de Loth et le harem de Salomon. A côté de ces pratiques immondes, les sectaires russes ou finnois des environs de Pétersbourg avaient certains rites repoussans et abjects. Telle était la communion, qui consistait dans un rapprochement avec le chef de la communauté, regardé comme une sorte de Christ vivant. A ses disciples, cet impudent prophète donnait sa main ou ses pieds à baiser, aux plus fervens il donnait sa langue. Comme les khtysty, ces sectaires se distinguaient du reste par leur sobriété : un zélé sauteur se reconnaissait, dit-on, à sa pâleur [6].

Les efforts du clergé et de la police ne purent empêcher les skakouny de pénétrer dans l’intérieur de l’empire. Les sectaires des districts de Pétersbourg et de Peterhof avaient été dispersés, les hommes emprisonnés, les femmes mises dans des maisons de correction. Au bout de quelques années, on découvrit des communautés de sauteurs dans les gouvernemens de Kostroma et de Riazan, de Smolensk et de Samara, au nord et au sud, à l’ouest et à l’est de Moscou. Chez les skakouny de Riazan, la licence avait revêtu une forme plus solennelle et plus mystérieuse. Après que la danse habituelle avait été célébrée par un groupe choisi d’adeptes des deux sexes, une femme qui s’attribuait le rôle et le titre de mère de Dieu appelait les jeunes filles à jouir de l’amour du Christ, représenté par un paysan. Parodiant la parabole des vierges sages et des vierges folles, la sainte entremetteuse convoquait en cantiques rimes l’assistance à une sorte de communion charnelle. — Approchez, ô fiancées, voici venir l’époux qui vous accueillera avec amour. Ne vous laissez pas aller au sommeil, ne fermez pas l’œil, ô jeunes filles, tenez vos lampes allumées. — Et pendant ce mystique appel au libertinage, les auditeurs s’inclinaient et se signaient avec dévotion devant leur prophétesse. Ailleurs, ces formes arcanes étaient laissées de côté, et le fond licencieux se montrait presqu’à nu, sans masque religieux. Dans leurs offices, les sauteurs du gouvernement de Smolensk se dépouillaient de tout vêtement, ce qui chez le peuple leur avait valu le nom de Cupidons ; chez beaucoup de ces skakouny, le caractère mystique semblait avoir entièrement âis-paru, les cantiques étaient devenus des chansons érotiques, et la secte se recrutait presque uniquement parmi les jeunes gens et les jeunes filles, entraînés par l’appel du plaisir.

Il s’est montré en Russie d’autres communautés et d’autres rites présentant les mêmes oppositions ou les mêmes combinaisons d’ascétisme et de sensualisme, d’illuminisme raffiné et de cynique grossièreté, alliance qui semble propre à un certain âge de l’existence, à un certain état de la vie populaire. Dans toutes les folies de ce genre, une grande part doit être attribuée à l’exaltation réciproque des fanatiques, à cette contagion religieuse qui accroît le délire des uns de la démence des autres. Ces assemblées d’hommes à la recherche de l’extase peuvent aussi déterminer de ces accès nerveux, de ces effets, en apparence inexplicables, désignés d’ordinaire sous le nom de magnétisme, — des convulsions, des crises de catalepsie, et tous ces phénomènes, longtemps mal étudiés, que les âmes simples prennent pour des marques d’inspiration ou de ravissement céleste. C’est ce qui s’est vu en France au XVIIIe siècle, chez les trembleurs protestans des Cévennes, et chez les jansénistes du cimetière Saint-Médard.

Au symbolisme érotique ou aux rites licencieux, quelques illuminés ont joint ou substitué de sanglantes cérémonies. Comme la volupté et la génération, la souffrance et la mort ont pu prendre une place dans le culte, les deux extrêmes de la vie, les deux choses qui agissent le plus violemment sur les sens et l’imagination, recevant aisément parmi les peuples enfans un caractère religieux. A en croire leurs adversaires orthodoxes, des sacrifices humains et une sorte de cannibalisme sacré se seraient ainsi rencontrés chez des sectaires de la Russie moderne. Chez les uns, c’était un enfant nouveau-né, l’enfant d’une fille non mariée qu’on égorgeait après le baptême, et dont le sang et le cœur mêlés à du miel tenaient lieu d’eucharistie et du sang de l’agneau de Dieu [7]. Chez d’autres, l’innocente victime, au lieu d’être immolée par le fer, devait, dit-on, expirer lentement, les assistans se la jetant et la rejetant les uns aux autres jusqu’à ce que la vie s’éteignît. Ailleurs c’était une jeune fille choisie dans la communauté, une jeune fille, vivante et volontaire victime, dont le sein virginal, enlevé au milieu d’une lugubre cérémonie, servait de nourriture et de communion aux fanatiques [8]. De telles pratiques sanglantes, de semblables mutilations de la femme, signalées il y a mille ans par les annales de Nestor chez les païens de Russie, se seraient retrouvées de nos jours chez des tribus finnoises de l’empire. On est d’autant plus tenté de croire à l’exagération ou aux fantastiques illusions des récits de ce genre, que le paysan russe est naturellement plus doux. Il y a certaines aberrations du fanatisme qu’il n’est cependant pas permis de mettre en doute. Jadis les philippovtsy se brûlaient en troupe pour laver leurs péchés dans la flamme, et aujourd’hui même il est des hommes qui pratiquent le baptême du feu en l’entendant d’une façon plus odieuse encore ; c’est une secte où le sacrifice sanglant et le couteau de l’opérateur jouent toujours un rôle capital, une secte mystique comme les khlysty, rapprochée de ces derniers par son origine et ses dogmes, la secte des skoptsy ou mutilés, des eunuques ou origénistes.


II. — SKOPTSY.

Des sectes mystiques comme les khlysty ou les sauteurs, des illuminés aux doctrines ascétiques ou sensuelles, faisant de l’inspiration le droit et la vocation de tous les fidèles, se sont montrées de tout temps chez les peuples où l’imagination religieuse conserve encore sa première puissance. Une secte qui de la plus dégradante pratique de l’esclavage et des harems d’Orient fait un système moral et religieux, une secte qui de la mutilation, de la castration de l’homme fait une obligation, un devoir général, ne s’est peut-être vue qu’en Russie. Il est facile de trouver aux skoptsy des ancêtres spirituels dans le paganisme ou même dans le christianisme, chez les prêtres de Cybèle ou d’Atys, dont la mutilation ne semble qu’une conséquence, une application d’un symbolisme religieux, chez le savant Origène, qui dans la mutilation du corps cherchait le repos et le loisir de l’esprit. La pensée du grand docteur de l’église est une de celles qui inspirent ses imitateurs russes, elle n’est point la seule. L’émasculation est une forme d’ascétisme, c’est la plus radicale des macérations, la plus effective des pénitences. Dans leur haine contre les sens et la corruption sensuelle, les skoptsy retranchent par le fer le siège même de la tentation. Chez eux, le meilleur moyen pour arriver à l’union avec la Divinité ou au don de prophétie, c’est d’affranchir l’âme de l’impulsion des sens, de rendre l’esprit libre du corps en anéantissant les appétits corporels. La recherche du ravissement, de l’extase, et l’idée du sacrifice sanglant s’unissent, l’un servant de moyen à l’autre. Selon les skoptsy, l’homme doit devenir semblable aux anges, il doit abdiquer tout sexe et tout penchant charnel. Ces idées de sectaires frénétiques sont poétiquement développées dans leurs hymnes et leurs poésies, qui sont nombreuses. Par allusion à cette pureté idéale, ils se donnent à eux-mêmes le nom symbolique de blanches-colombes, belié golouby. Ils sont les purs, les saints au milieu de ce monde corrompu, les vierges qui dans l’Apocalypse suivent partout l’agneau.

En touchant au mariage et au rapport des sexes, la religion en Russie a provoqué les aberrations les plus contraires. Elle fait naître d’un côté l’immoral amour du Christ des khlysty ou des skakouny, de l’autre la continence absolue et la mutilation du skopets, aboutissant là, comme dans le monde antique, aux deux extrêmes opposés. Dans leur aversion pour le plaisir et la fécondité humaine, les skoptsy se rapprochent par un côté des bezpopovtsy, des théodosiens et des raskolniks les plus radicaux. Ce point de contact n’est pas le seul. Entre ces sectaires, qui semblent au premier abord si isolés, et le raskol, il n’est pas impossible de trouver plus d’un trait de ressemblance, et, dans des aberrations différentes, des principes ou des tendances analogues. C’est d’abord le caractère russe lui-même, qui chez le skopets, comme chez le théodosien ou l’errant, se montre enclin à pousser ses idées jusqu’au bout, décidé à ne reculer devant aucune extrémité. C’est toujours au fond chez ces mystiques qui en paraissent le plus éloignés, c’est toujours le vieux réalisme russe, si sensible dans toutes les sectes du raskol proprement dit, et qui s’insinue ici dans l’illuminisme même, matérialisant en quelque sorte l’ascétisme, le faisant consister dans une opération de chirurgie, et aboutissant ainsi à une sorte de mysticisme réaliste. C’est encore le culte de la lettre, l’amour du sens littéral, c’est-à-dire la chose même qui répugne le plus au vrai mystique. Il est dans l’Évangile un texte plus facile à citer en latin qu’en français, auquel les skoptsy, changeant une similitude en précepte, prétendent ne faire que se soumettre [9]. Il est dit par le Christ : « Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le, et si ta main droite te scandalise, coupe ta main et jette-la. » Ces conseils, les nouveaux origénistes se les appliquent avec le même aveuglement que les raskolniks d’autres textes non moins malaisés à entendre à la lettre. Ce ne sont pas seulement ces passages par lesquels ils justifient la plus bizarre de leurs coutumes que les skoptsy prennent au sens littéral d’une façon stricte et étroite, ce sont aussi les prophètes et l’Apocalypse, sur lesquels ils fondent des espérances millénaires.

Ce n’est point d’ordinaire sur les jeunes enfans que les skoptsy pratiquent le rite fondamental de leur religion ; c’est le plus souvent sur des hommes faits, alors que le sacrifice est le plus libre et l’opération le plus dangereuse. Cette sanglante initiation a parfois, dit-on, plusieurs degrés : la mutilation est incomplète ou complète, et suivant l’un ou l’autre cas elle porte chez les sectaires les noms de sceau royal (tsarskaia petchat) ou de seconde pureté (vtoraîa tchistota). Les femmes n’échappent pas toujours à l’horrible baptême. Pour elles, la mutilation n’est pas une condition obligatoire de l’admission parmi les blanches-colombes, beaucoup cependant reçoivent aussi les stigmates de la secte et le sceau royal, qui est le signe de l’entrée au nombre des purs. Chez elles, les skoptsy paraissent s’en prendre plus à la faculté de nourrir qu’à la faculté d’engendrer. Le sein nouvellement formé de la jeune fille est défiguré par de cruelles incisions, et sa poitrine soumise à une sorte d’odieux tatouage. Chez quelques femmes, le fer des fanatiques va plus loin et s’attaque à des organes plus intimes, sans que le plus souvent ces opérations, exécutées par des mains inhabiles, rendent réellement les malheureuses qui les subissent incapables d’être mères. De récens procès ont mis en lumière ces outrages à la nature humaine : on a entendu discuter devant les tribunaux les procédés chirurgicaux employés par les sectaires pour ces détestables cérémonies ; on a vu paraître devant les juges de vieilles femmes octogénaires et de jeunes filles de quinze, de dix-sept, de vingt ans, toutes également et diversement déformées par le couteau ou les ciseaux des fanatiques [10]. La plupart de ces jeunes victimes avaient, à la fleur même de l’âge, perdu la fraîcheur de la jeunesse, et, comme celui du skopets, leur visage était prématurément flétri. Quelques-unes déclaraient ne point se souvenir de l’époque où elles avaient été soumises à ce sauvage traitement, et il n’est pas impossible qu’on ait parfois confondu avec les étranges rites des skoptsy de barbares pratiques inspirées à d’ignorans parens par d’autres superstitions.

Il semble au premier abord qu’une pareille religion ne se puisse recruter qu’à l’aide de prosélytes étrangers : il n’en est point entièrement ainsi. Les skoptsy ne condamnent pas tous d’une manière absolue le mariage et la génération. Se considérant comme les élus de Dieu, les dépositaires de la saine doctrine, il en est qui se croient permis de donner la vie à des enfans pour leur transmettre la vraie foi. Souvent ce n’est qu’après la naissance d’un fils que le père passe à l’état de pur esprit. L’enfant grandit alors en sachant à quelle immolation il est destiné. L’homme qui à l’heure venue refuserait de se soumettre au sanglant baptême de la secte est en butte aux poursuites et aux vengeances des sectaires, qui forment dans l’empire une vaste association, dont les membres, comme ceux des sociétés secrètes politiques, se permettent de faire eux-mêmes justice des traîtres et des déserteurs. On entend à ce sujet de lugubres histoires. Un skopets par exemple avait un fils qui, arrivé à l’âge d’homme, s’enfuit de la maison paternelle, passa à l’étranger et s’y maria. Au bout d’une quinzaine d’années, il crut pouvoir, pour ses affaires, revenir dans sa patrie ; il y fut reconnu par son père et disparut à jamais.

Soit pour perpétuer leur doctrine avec leur race, soit pour se mieux dissimuler et se donner en même temps les avantages de la vie conjugale, les skoptsy se marient souvent, et souvent ces ménages inféconds ou d’une stérilité prématurée semblent heureux, comme si ces froides unions étaient d’autant plus paisibles que la passion y a moins de part. Mariés ou non, ayant ou non des héritiers de leur sang, les skoptsy ne suffisent point à la reproduction régulière de leur secte. Il leur faut chercher des prosélytes, et pour s’en procurer ils n’épargnent ni fatigue, ni ruse, ni argent. Tantôt ce sont de pauvres gens, des soldats surtout, qu’ils séduisent par des offres brillantes ; tantôt ce sont des enfans qu’ils adoptent et élèvent dans leurs principes. Les sacrifices que s’imposent à cet égard les blanches-colombes s’expliquent par leurs doctrines. Comme la plupart des sectaires russes, les skoptsy sont millénaires, ils attendent la fin prochaine de l’ordre actuel de la société. Ils ont un messie qui doit aussi établir son règne en Russie et donner l’empire de la terre aux saints, aux skoptsy ; or, selon les paroles de l’Apocalypse, pour les skoptsy ; comme pour la plupart des sectes de ce genre, ce messie ne doit paraître que lorsque le nombre des saints sera complet [11]. Pour que le nouveau et dernier Christ vienne leur assurer l’empire, il faut que les blanches-colombes soient au nombre de 144,000 ; aussi tous leurs efforts tendent-ils à atteindre le chiffre fixé.

Les dogmes et l’histoire des skoptsy commencent à être connus. On sait à quelle époque ils ont formé en Russie une secte déterminée et des communautés organisées ; on sait moins bien quelle peut être leur lointaine et obscure filiation avec les religions ou les sectes de l’Orient. Peut-être des idées et des traditions de ce genre se sont-elles sourdement perpétuées à travers certaines couches de la population. Toujours est-il que c’est à une époque peu reculée que les skoptsy se sont montrés en Russie comme secte distincte, à une époque plus récente encore que les khlysty. Cette hérésie, qui de toutes semblerait la moins moderne, fit son apparition en plein XVIIIe siècle, vers 1770, l’année de la peste de Moscou, et c’est la nouvelle capitale, la ville européenne des bords de la Neva, qui devint leur centre et leur Jérusalem. Le fondateur ou l’organisateur de la secte, André Selivanof, prêchait sa doctrine à Pétersbourg au temps de Napoléon Ier : il n’est mort qu’en 1832, sous le règne de l’empereur Nicolas. Pour les blanches-colombes, ce Selivanof est une incarnation divine ; les skoptsy lui rendent les mêmes adorations que les khlysty à Ivan Souslof. Khlysty et skoptsy ont du reste de nombreux rapports dans le dogme comme dans le culte, si bien qu’on peut regarder les deux sectes comme deux branches d’un même tronc ou comme le rejeton l’une de l’autre. Le skoptchestvo est la dernière expression ou la forme extrême de la khlystovstchina, il n’en est qu’une exagération ou une réforme. Les premiers skoptsy sont sortis d’une communauté de khlysty, et le sauvage ascétisme de Selivanof n’est peut-être qu’une réaction contre le mystique dévergondage où étaient tombés les adorateurs d’Ivan Souslof. A l’image des hommes de Dieu, les skoptsy fondent tout leur culte sur l’inspiration et le prophétisme : pour arriver à l’extase, ils emploient des artifices analogues et en particulier le mouvement circulaire et différentes sortes de danses tournantes. Comme les khlysty, les mutilés appellent ces réunions du nom de radénie (empressement, zèle). Pour ces assemblées, d’ordinaire célébrées le soir ou à l’aurore, ils se revêtent de longues chemises de fin et se ceignent les reins de ceintures spéciales. Lorsqu’il était en vie et en liberté, Selivanof présidait lui-même au radenia de ses fidèles dans une maison de Pétersbourg, encore aujourd’hui en possession d’un skopets. Le dieu sans sexe recevait assis sur un trône les hommages de ses disciples et laissait d’ordinaire la parole à ses prophètes ou à ses prophétesses, car il était lui-même illettré et parlait d’une manière incohérente. A leurs réunions, les skoptsy admettent tous les initiés de la secte, alors même qu’ils n’ont point encore été admis au baptême du feu, c’est-à-dire à l’émasculation. Comme les khlysty enfin, les mutilés se conforment extérieurement aux pratiques de l’église dominante pour se mieux soustraire aux soupçons de l’autorité.

Chez les blanches-colombes, la mutilation n’est pas seulement un acte d’ascétisme, c’est le résultat direct de l’ensemble des croyances. Toute la doctrine repose sur une interprétation singulière du dogme du péché originel, interprétation qui s’est plus d’une fois produite ailleurs, mais dont on n’avait jamais tiré d’aussi rigoureuses et barbares conséquences. Selon les skoptsy, c’est l’union charnelle des premiers parens qui a fait le premier péché, et c’est la castration qui doit le racheter. Ils rejettent ainsi, ou mieux ils renversent le dogme fondamental du christianisme, le dogme de la rédemption par le Christ. Au lieu de Jésus, c’est leur christ particulier, c’est Selivanof que les blanches-colombes reconnaissent comme rédempteur, et ce n’est point en mourant sur la croix, c’est en se mutilant lui-même que le nouveau sauveur a délivré et réhabilité l’humanité. Ce sacrifice de leur rédempteur, les blanches-colombes s’y doivent associer en l’imitant. Ils accordent à Jésus le titre de fils de Dieu, mais, interprétant l’Évangile à leur manière, ils font de lui comme de ses apôtres une sorte de précurseur de Selivanof. La mutilation était, selon eux, l’objet de la doctrine secrète de Jésus ; mais cet enseignement ayant été incomplet, corrompu ou oublié, il a fallu, pour achever la rédemption du genre humain, la venue d’un nouveau Christ qui enseignât et pratiquât le principe de la mutilation dans toute sa force.

Ce sauveur, ce fils de Dieu, dont les blanches-colombes attendent le retour visible, se fit connaître sous Catherine II. On ne sait rien ni de son origine, ni de sa famille ; il est probable que ce n’était qu’un paysan échappé au recrutement. Avant de devenir fondateur de religion, il mena longtemps une vie vagabonde, recueilli et abrité par les khlysty, avec lesquels il devait rompre un jour. C’est dans une de leurs communautés, alors dirigée par une prophétesse presque centenaire, Akoulina Ivanovna, que la nouvelle foi fut proclamée et le vrai Dieu reconnu dans la personne de Selivanof. Ce christ improvisé était un homme sans éducation, ne sachant ni lire, ni écrire ; ses enseignemens étaient recueillis par ses disciples, qui devinrent rapidement nombreux. Arrêté comme un des principaux instigateurs de la nouvelle hérésie, Selivanof fut knouté et exilé en Sibérie, à Irkoutsk ; il n’en revint que sous le règne de Paul Ier. Chose singulière, dans un dessein politique peut-être autant que dans une pensée religieuse, ce paysan, qui se donnait comme christ et fils de Dieu, se donnait en même temps comme prince et empereur. Les deux impostures ont, dans la Russie moderne, été également fréquentes, sans doute pour des causes analogues, un peuple crédule et épris du merveilleux, un peuple esclave et rêvant vaguement de délivrance, accueillant avec la même naïveté les faux tsars et les faux christs. Selivanof est probablement le seul qui ait assumé à la fois cette double qualité, et qui après une longue vie garde encore dans la mort de nombreux et fanatiques adorateurs. Comme son contemporain, le raskolnik Pougatchef, Selivanof se faisait passer pour Pierre III, et encore aujourd’hui les skoptsy identifient les deux personnages, l’empereur et le sectaire. A l’origine, sous le règne de Catherine II, alors que le peuple russe s’attendait toujours à voir reparaître le souverain détrôné, cette seconde imposture ne fut peut-être pour le faux christ qu’un moyen de faire réussir la première ; peut-être l’idée n’en vint-elle pas à Selivanof lui-même et lui fut-elle imposée par l’ignorance ou les calculs de ses adeptes. Toujours est-il que, de son vivant même, le nouveau rédempteur prenait, dans les prières qu’il se faisait adresser, le titre de dieu des dieux et de roi des rois. Selon les skoptsy, l’empereur Paul Ier aurait voulu voir l’homme qui se déclarait son père, et c’est dans cette intention qu’il l’aurait fait revenir du fond de la Sibérie, où le faux tsar était alors exilé. Les sectaires ont même sur l’entrevue de leur chef et de l’empereur une légende reproduite dans leurs chants religieux [12]. Cette tradition ne paraît pas justifiée. Paul Ier, qui rappela de Sibérie l’apôtre de la mutilation, semble n’avoir vu en lui qu’un fou. Comme tel, Selivanof fut enfermé dans un hôpital d’aliénés, et il ne recouvra la liberté que sous le règne d’Alexandre Ier, grâce à l’intervention d’un gentilhomme polonais du nom d’Elinski, secrètement converti à la secte qui comptait déjà dans la capitale de nombreux et riches partisans. Pendant dix-huit ans, ce singulier messie vécut à Saint-Pétersbourg, dans la maison d’un de ses disciples, recevant les hommages de ses adorateurs en sa double qualité de dieu et de tsar, travaillant à propager sa doctrine, et parfois, dit-on, faisant à ses prosélytes l’honneur de leur en appliquer lui-même le principal précepte. L’argent des sectaires et l’état moral de la société russe sous Alexandre Ier expliquent seuls cette longue tranquillité du fanatique doublement imposteur. En 1820, Selivanof, enfin arrêté, fut enfermé pour le reste de ses jours dans le monastère de Souzdal ; il y est mort en 1832, âgé de cent ans et entièrement tombé en enfance.

Pour les skoptsy, Selivanof ou mieux Pierre III, qui a reparu sous ce nom, n’est pas mort, comme le prétendent ses ennemis ; il vit aujourd’hui dans les solitudes de la Sibérie, d’où il doit revenir un jour à la tête des légions célestes pour établir en Russie et dans le monde l’empire des saints. C’est vraiment une bizarre destinée que celle de ce prince de Holstein, ayant si peu compris le pays sur lequel il avait à régner, et après une chute et une mort prématurées, devenu le dieu et le messie de la plus singulière des sectes russes. Pour établir le règne de la justice, quelques skoptsy donnent comme futur lieutenant à l’époux peu guerrier de Catherine II Napoléon Ier, qui, lui aussi, est par ces eunuques revendiqué comme un des leurs. D’autres sectaires voisins des skoptsy et des khlysty ont fait de Napoléon leur seul et unique messie, et rendent à ses images le même culte que les blanches-colombes aux images de Pierre III. Les portraits de ce dernier prince, comme ceux de Selivanof, sont un des indices auxquels se reconnaissent les skoptsy, qui aux uns et aux autres rendent les mêmes honneurs. Ils ont aussi parfois d’autres emblèmes, ainsi un moine crucifié qui semble une figure de leur nouveau rédempteur. Le roi David, qui sautait et dansait devant l’arche, et dont certains psaumes invitent les Hébreux à de semblables actes de piété, est encore un des types favoris des skoptsy et des khlysty. Malgré leurs précautions pour se dissimuler, les mutilés sont souvent dénoncés par leur extérieur même, par leur air, par leur voix. Comme les sopranistes des chapelles romaines, le skopets a d’ordinaire le teint jaune, la barbe rare, la voix aiguë, avec un je ne sais quoi d’efféminé et d’incertain dans la démarche et le regard. A ces signes, l’œil du voyageur peut souvent reconnaître les disciples de Selivanof parmi les nombreux changeurs de Petersbourg ou de Moscou.

Dans les villes, les skoptsy font en effet fréquemment le métier de changeur, ils aiment à manier l’or, l’argent et le papier, et à leur comptoir de change s’est souvent ébauchée une fortune achevée plus tard dans une autre industrie. On s’est souvent demandé d’où venait cette prédilection des blanches-colombes pour un métier ailleurs accaparé par les Juifs. Est-ce d’une idée religieuse ou symbolique, est-ce d’un calcul politique ? Rêvent-ils de préparer par la richesse la domination que doit un jour établir pour eux leur messie Pierre III ? Sont-ils simplement préoccupés de se mettre, par des capitaux toujours disponibles, à l’abri des atteintes d’une police qui fut longtemps vénale ? A cette question posée dans un récent procès, un témoin répondait que les skoptsy étaient changeurs parce qu’ils ne se sentaient pas la force de faire autre chose. Peut-être serait-il plus juste de dire que les skoptsy se livrent au commerce des métaux précieux parce qu’en les préservant de certaines tentations la mutilation même leur donne plus de chance d’y réussir. « Si j’étais banquier, me disait un Russe, je ne voudrais d’autre caissier qu’un skopets. Pour une caisse comme pour un harem, un eunuque est le plus sûr gardien. Dans toute soustraction de fonds, dans toute infidélité de comptable, il y a d’ordinaire une femme : avec les skoptsy, l’on peut dormir en paix. » Ce propos n’était pas sans vérité ; le skopets, sans passion et sans jeunesse, peut pendant une vie entière mettre à la recherche de la richesse un esprit de suite, une régularité, une opiniâtreté, qui d’ordinaire n’appartiennent qu’à la vieillesse ou à la maturité ; sans femme et sans famille, ayant peu ou point d’enfans, il est plus maître d’épargner comme il est plus libre d’acquérir. Aussi a-t-on vu parmi les skoptsy des hommes riches à millions de roubles, et ces richesses, ils les employaient à la propagande de la secte, qui en même temps que des coreligionnaires leur offrait de dociles agens et de sûrs commis. Récemment encore, l’héritage d’un skopets mort en prison avant son jugement était l’un des motifs d’un procès qui a été en Russie un des événemens de l’année 1874, le procès de l’abbesse Mitrophanie ; l’intrigante abbesse prétendait tenir de l’eunuque millionnaire, auquel elle devait procurer la liberté pour six cent mille roubles de lettres de change, plus de deux millions de francs. De pareils moyens d’action expliquent la persistance et la diffusion de cette répugnante hérésie ; de telles fortunes, une telle préoccupation des intérêts matériels, rapprochent en même temps les skoptsy des vieux-croyans et des autres raskolniks russes. Cette secte mystique par excellence, ces illuminés affamés de prophéties, ces blanches-colombes qui ne reculent pas devant la plus cruelle mutilation, n’ont pas failli à l’esprit positif, à l’esprit mercantile du Grand-Russe et du raskol.

Pour mettre fin à la barbare religion de Selivanof, il semblerait n’y avoir qu’à en isoler les partisans et à les laisser s’éteindre sans postérité et sans prosélytes. Ce moyen a longtemps été employé ; en dépit de toutes les rigueurs de la loi, il semble n’avoir que médiocrement réussi. Comme les autres sectes russes, c’est dans l’état mental, dans l’état moral de la nation, que la doctrine des mutilés trouve des alimens. La prison et la déportation n’ont point suffi à en débarrasser l’empire. Sous le règne de Nicolas, on faisait souvent de ces fanatiques des soldats, et une ville du Caucase, Maran, a longtemps servi de garnison à cette singulière troupe. Sous Alexandre II, on les envoie au fond de la Sibérie orientale, et des hommes et des femmes de tout âge ont été ensevelis dans ces solitudes. Quelques-uns ont émigré à l’étranger, en Roumanie surtout, où ils forment, comme les vieux-croyans, de petites colonies connues sous le nom de lipovanes. Aucune mesure n’a encore pu arrêter la propagation de la secte, qui s’est toujours distinguée entre toutes par l’ardeur de son prosélytisme. Il y a dans l’empire plusieurs milliers de skoptsy, et dans un de leurs derniers procès un expert affirmait que, loin d’être en diminution, le nombre des mutilés était en augmentation [13]. On voudrait croire que cette assertion cache le secret désir d’exciter la sévérité avec les appréhensions des juges.

La loi est justement rigoureuse pour les adhérens du faux Pierre III : tout eunuque est obligé d’avoir cette qualité inscrite sur son passeport, et par là demeure placé sous la surveillance constante de la police. Toute personne logeant ou employant des skoptsy est tenue d’en prévenir l’autorité, sous peine d’être considérée comme un des fauteurs de l’hérésie. La publicité dans ces délicates matières est telle qu’on a vu des oukases déclarer officiellement que tel riche marchand connu pour eunuque avait été mutilé malgré lui dans sa jeunesse et n’appartenait point aux disciples de Selivanof. La propagande parmi les enfans et l’adoption, dont usent souvent les blanches-colombes pour grossir leur nombre, ne permettent du reste de punir que les chefs, les propagateurs pu les opérateurs de la secte. Aujourd’hui surtout que ces affaires sont remises à la décision du jury, la pitié publique absout souvent les innocentes et involontaires victimes du fanatisme. Les adeptes de ces doctrines contre nature, les cruels partisans de ces repoussantes pratiques, sont souvent dans la vie ordinaire les plus honnêtes et les plus doux des hommes. Ne mangeant pas de viande, ne buvant pas d’eau-de-vie, ne fumant pas de tabac, ils se distinguent comme plusieurs autres sectaires par la frugalité, la probité et la simplicité des mœurs. Leurs réunions sont innocentes, on y chante de chastes cantiques, et un mouton blanc ou un pain de blanche farine (kalatch) y sert à la communion. Tout leur crime est dans leur doctrine et leur prosélytisme, moins coupable cependant en soi que les calculs intéressés des parens qui en Italie infligeaient à leurs enfans semblable opération pour en faire des chanteurs.

Les hommes de Dieu et les blanches-colombes ne sont pas seulement remarquables par leurs doctrines, leurs rites et leurs illusions ; comme les vieux-croyans, ces illuminés ont souvent montré un curieux esprit d’organisation. Les adhérens des deux sectes se divisent en korabl, c’est-à-dire en navires ou en nefs, car le mot russe a un sens architectural ecclésiastique en même temps qu’un sens nautique. Cette organisation semble n’être pas sans analogie avec celle des loges maçonniques qui s’étaient introduites en Russie vers la même époque que la secte de Selivanof, et qui furent dissoutes après un demi-siècle de prospérité [14]. Chaque korabl, chaque nef de khlysty ou de skoptsy comprend les sectaires d’une ville, d’un village, d’une région. Chacune a pour chef un prophète ou une prophétesse dont les inspirations lui servent de règle, ce qui naturellement facilite la diversité des croyances, et en rendant pour de pareilles sectes toute cohésion plus malaisée atténue les inconvéniens de leur secrète organisation. Au temps de Selivanof, le korabl de Saint-Pétersbourg, auquel présidait le faux christ, portait parmi les sectaires le titre de nef royale, et dans leur mystique langage les communautés affiliées n’étaient que de légères nacelles voguant à la suite du navire qui pour pilote avait le Dieu vivant. Aujourd’hui encore les skoptsy semblent former une sorte de corporation dont les membres se tiennent et ont pour se reconnaître des signes de ralliement, entre autres, dit-on, un mouchoir rouge que dans leurs entretiens ils posent sur le genou.

Skoptsy et khlysty, comme en Amérique les mormons, ont à proprement parler peu de droits au titre de chrétien ; ce sont moins des hérésies que des contrefaçons ou des parodies du christianisme. Skoptsy et khlysty ont leur dieu sauveur, les uns Ivan Souslof, les autres Selivanof, ils ont leurs dogmes, leur morale, leurs espérances à eux. De telles sectes semblent reproduire en petit chez le plus jeune des peuples de l’Europe les enseignemens hétérogènes qui signalèrent au début du christianisme les hérésies gnostiques. A cet égard, ce sont les derniers restes d’un monde dont les débris doivent bientôt disparaître. Vis-à-vis de ces hérésies à forme arriérée, archaïque, se sont élevées des sectes à tendances modernes, des doctrines plus semblables à celles qui paraissent chez les nations civilisées, et qui montrent que le peuple russe n’est pas fatalement voué aux rêveries et aux chimères. Le spiritualisme religieux a été dans le peuple même entendu d’une autre manière que celle des khlysty ou des skoptsy, en voulant échapper aux superstitions du ritualisme, le paysan russe ne s’est point toujours jeté dans les aberrations de l’illuminisme. En face des sectes excentriques qui se perdent dans les vagues régions du prophétisme visionnaire s’est fait jour un esprit plus sobre, aimant à marcher sur un sol plus ferme, par des voies plus simples et plus sûres.


III. — DOUKHOBORSTY, MOLOKANES ET SABBATISTES.

Les tendances réformistes, pour ainsi dire protestantes, les tendances rationalistes, sont représentées en Russie par deux sectes voisines que l’histoire comme les doctrines lient l’une à l’autre. Ce sont les doukhobortsy ou lutteurs de l’esprit, et les molokani ou buveurs de lait, ainsi nommés parce qu’ils usent librement de laitage les jours où cet aliment est interdit par la discipline de l’église orthodoxe [15]. Au milieu du peuple russe, en général si scrupuleux observateur des jeûnes et de toutes les observances extérieures, molokanes et doukhobortsesse distinguent en effet par le dédain du rituel et des formes traditionnelles du culte. Ces réformés russes se donnent à eux-mêmes le nom de chrétiens spirituels : ils repoussent comme une sorte de matérialisme et d’idolâtrie la plupart des pratiques extérieures, des cérémonies, des sacremens. Plus encore que les khlysty ou les skoptsy, les lutteurs de l’esprit et les buveurs de lait personnifient la réaction de la raison, la réaction de la conscience religieuse contre le formalisme du vieux-croyant ou le formalisme orthodoxe. L’excès du ritualisme dans le raskol ou dans l’église mène à la négation du rituel, les disputes sur les cérémonies conduisent au rejet du cérémonial, devenu un principe de discussions et de sectes. « Les raskolniks, disait un de ces contempteurs de la forme, vont au billot pour le signe de croix à deux doigts ; pour nous, nous ne nous signons ni avec deux ni avec trois doigts, mais nous cherchons à mieux connaître Dieu. » Comme la gauche du raskol, comme la bezpopovstchine, le doukhobortse et le molokane ne reconnaissent point de sacerdoce, mais ce n’est plus parce que l’église a perdu le pouvoir sacerdotal, c’est parce que dans la véritable église il n’est pas besoin de clergé. Ce que les bezpopovtsy déplorent comme un accident, une privation anormale, les chrétiens spirituels l’érigent en théorie, en droit. Il n’y a pas d’autre pontife, pas d’autre évêque, pas d’autre maître de la foi que le Christ, disent les molokanes [16]. Les hommes qu’ils choisissent pour présider à leurs réunions et leur lire l’Écriture n’ont aucun caractère sacerdotal, aucun pouvoir sur la communauté, aucun costume particulier dans l’exercice même de leurs fonctions.

Dieu est esprit et veut être adoré en esprit et en vérité, telle est la maxime fondamentale de ces chrétiens spirituels, et cette maxime, ils l’appliquent avec la rigueur et la logique du paysan russe. Dans le raskol, les sans-prêtres, comme les popovtsy, ont gardé les formes extérieures de la prière russe avec ses signes de croix répétés, avec ses poklony, inclinations de corps et prosternations. Dieu est esprit, dit le rigide molokane, et c’est en esprit que le chrétien s’incline et se prosterne devant lui. Les bezpopovtsy comme les popovtsy ont généralement conservé le culte des images ; s’il est repoussé de quelques sectes extrêmes, des nieurs nietovstchiki par exemple, c’est qu’aux yeux de ces fanatiques il n’y a plus rien de saint depuis que l’église russe est tombée dans l’erreur. Dieu est esprit, reprend le molokane, et toute image n’est qu’une idole. Aux exportateurs officiels qui leur présentaient l’image du Christ, les paysans doukhobortses de la Nouvelle-Russie répondaient : « Ce n’est pas là le sauveur, ce n’est qu’une planche peinte. Nous croyons au Christ, non à un Christ de cuivre, d’or ou d’argent, à un Christ forgé ou fondu de main d’homme, mais au Christ de Dieu, sauveur du monde. » Rien de plus simple que le culte de l’une ou l’autre secte. Les molokanes n’ont ni église ni chapelles ; Dieu selon eux n’a d’autre temple que le cœur de l’homme. Pour lui rendre hommage, ils se réunissent dans leurs maisons : le Pater noster, la lecture de l’Écriture, le chant des psaumes, constituent tout le service divin de ces paysans. De sacremens, les molokanes n’en reconnaissent d’aucune sorte. Au jour anniversaire de la dernière cène de Jésus, ils mangent le pain en commun, en souvenir du Sauveur, mais ils ne voient là aucun mystère eucharistique. La vraie communion du corps et du sang du Christ, c’est, selon le molokane, la lecture et la méditation de sa parole.

Les principes du culte des doukhobortses et des molokanes sont faciles à connaître, l’origine et la théologie des deux sectes sont obscures. Ces réformés russes semblent avoir subi l’influence de la réforme de Luther et de Calvin. C’est au XVIe siècle que les buveurs de lait font remonter leurs ancêtres spirituels, et, selon leur tradition, c’est un médecin anglais qui, sous Ivan le Terrible, introduisit dans quelques familles moscovites la lecture et le culte de la Bible. Cette semence, tombée sur les terres d’un propriétaire de Tambof, ne demeura pas stérile ; de l’enseignement du médecin anglais calviniste sortit sur le sol moscovite une doctrine plus radicale que la plupart des confessions alors professées en Europe. Les molokanes sont presque de vrais protestans, des protestans du type le plus hardi, le plus rationnel. Les doukhobortses ont conservé davantage de l’esprit oriental, un esprit à demi mystique, à demi naturaliste. Entre eux et les bogomiles du moyen âge, on peut trouver plusieurs points de ressemblance, et peut-être y a-t-il eu de secrètes infiltrations de l’hérésie bulgare à l’hérésie moscovite. Des deux sectes russes, l’une, celle des buveurs de lait, est plus positive, plus pratique, plus sobre ; l’autre, celle des lutteurs de l’esprit, est moins dégagée des influences gnostiques ou des aspirations ascétiques. Chez de telles sectes de paysans souvent illettrés, il ne peut du reste y avoir de théologie bien compliquée ni bien arrêtée [17].

Tandis qu’ainsi que les protestans le molokane prétend fonder toute la religion sur la Bible, les doukhobortses n’accordent aux saints livres qu’un rôle secondaire. L’homme, disent-ils, est lui-même un livre vivant, et dans son enseignement le Christ a personnellement préféré la parole à l’Écriture. Appuyés sur ce principe que la lettre tue et l’esprit vivifie, les doukhobortses traitent fort librement la doctrine chrétienne et les livres saints, et par là ces demi-mystiques restreignent peut-être encore plus le champ du surnaturel que les positifs molokanes. La plupart des dogmes chrétiens sont par eux rejetés ou entendus d’une manière symbolique ou spirituelle ; ainsi la chute du premier homme, l’incarnation, la trinité. D’ignorans paysans interprètent les mystères d’une façon analogue à celle des hégéliens ; l’incarnation, disent-ils, n’est pas un fait isolé, elle doit se reproduire dans la vie de chaque fidèle, le Christ vit, enseigne, souffre et ressuscite en chaque chrétien. Chez les doukhobortses, ce rationalisme allégorique semble empreint d’une sorte de naturalisme, de manichéisme, qui leur a fait quelquefois attribuer de singulières opinions, la croyance à la métempsycose par exemple. Les molokanes rejettent plus catégoriquement encore le dogme des trois personnes de la trinité ; ils sont ouvertement unitaires, et ce n’est pas une petite surprise pour l’étranger de rencontrer en Russie, au fond d’obscures communautés populaires, le christianisme de Newton, de Milton, de Locke ; on songe involontairement au socinianisme, accueilli en Pologne alors qu’il trouvait si peu d’adeptes dans l’Europe occidentale, comme si, au contact des juifs et des mahométans, les peuples slaves de l’Orient eussent eu plus de facilité à revenir à la conception hébraïque de l’unité divine.

Comme les quakers et les frères moraves, avec lesquels ils offrent plus d’un trait de ressemblance, les molokanes ou au moins les doukhobortses ont une religieuse répulsion pour le serment et le service militaire. Les idées de charité et de fraternité qui leur font condamner la guerre s’allient dans les deux sectes à des instincts démocratiques, parfois socialistes, et à une sorte de radicalisme politique analogue à leur radicalisme religieux. Ils ont été accusés de repousser l’autorité temporelle aussi bien que l’autorité spirituelle, accusés de professer la maxime que les puissances ou les gouvernemens n’étaient faits que pour les méchans. Ces penchans révolutionnaires et communistes ont ramené ces sectaires à demi rationalistes aux espérances millénaires dont la sobriété de leur théologie semblait devoir les écarter. Ils ont, eux aussi, eu leurs songes de prochaine rénovation de la terre, ils ont attendu l’abrogation de la société actuelle, et, sous le nom d’empire de l’Ararat, le règne universel de la justice, de la paix et de l’égalité. On raconte qu’en 1812, lors de l’invasion française, les Cosaques arrêtèrent une députation de molokanes ou de doukhobortses du sud, chargés d’aller demander à Napoléon s’il n’était pas le libérateur annoncé par les prophètes. De ces buveurs de lait ou de ces lutteurs de l’esprit est, dit-on, sorti un groupe de sectaires qui, sans attendre l’établissement de l’empire de l’Ararat, ont voulu mettre en pratique leurs rêves de transformation sociale, prêchant avec la communauté des biens la communauté des femmes, et pour cela désignés sous le nom d’obstchii ou communistes. Le gros des doukhobortses et des molokanes semble demeuré en dehors de telles aberrations ; quelles qu’aient pu être leurs utopies millénaires, ils protestent aujourd’hui de leur respect pour les puissances établies. Sous Alexandre II comme sous Alexandre Ier, les fonctionnaires qui les connaissent s’accordent à vanter leurs mœurs honnêtes et paisibles. Dans les colonies où, pour les isoler et empêcher leur propagande, le gouvernement russe les a plusieurs fois transportés et comme parqués, ces hérétiques se sont fait admirer par leur esprit d’ordre et de travail. C’est dans l’agriculture, et non plus dans le commerce ou la banque, que cette nouvelle classe de dissidens s’est le plus distinguée. Ils ont été parmi les premiers et les plus actifs pionniers des steppes du sud, créant dans des contrées désertes, parfois redevenues incultes depuis leur départ, de laborieuses petites républiques à la fois théocratiques et communistes, et y faisant de ces essais de socialisme pratique qui nulle part n’ont réussi ou quelque peu duré qu’à l’aide d’une foi robuste et d’une étroite discipline religieuse. Cette double garantie ne suffît même point à maintenir toujours l’ordre et la prospérité parmi la religieuse démocratie des bords de la Molotchna. La mort de son chef, du nom de Kapoustine, la livra tour à tour au despotisme ou à l’anarchie, et vers 1840 le gouvernement s’en autorisa pour transporter ces florissantes colonies de la Nouvelle-Russie au Caucase, où les sectaires ont de nouveau fondé de prospères villages.

Il y a au fond du peuple russe des sectes réformées, des sectes protestantes, il y a aussi une secte à tendances juives, secte plus sévèrement poursuivie encore, à la fois plus ignorante et moins connue, mais qui, par son histoire comme par l’originalité de ses doctrines, mérite un moment d’attention : ce sont les judaïsans ou sabbatistes (soubotniki). Le principal trait du culte de ces nouveaux judéo-chrétiens est de fêter le samedi le sabbat juif au lieu du dimanche. Cette secte, qui incline à revenir aux rites du judaïsme, est-elle bien une hérésie chrétienne ? Les sabbatistes ne sont-ils pas les descendans de Juifs jadis amenés au baptême par la violence ou l’intérêt, et qui, de génération en génération et d’une manière de plus en plus confuse, se sont secrètement transmis la foi et les rites de leurs ancêtres ? Un juge de paix du sud de la Russie qui avait eu l’occasion d’en voir à son tribunal nous disait que les traits de ces judaïsans lui avaient rappelé le type israélite. Les vues de ce genre ne sont pas assez contrôlées pour mériter d’être adoptées. Les sabbatistes cités devant ce juge pour réunions clandestines semblaient eux-mêmes ignorer l’origine des traditions auxquelles ils demeuraient obstinément attachés. A toutes les questions, à toutes les objurgations du magistrat, ils faisaient la réponse ordinaire des raskolniks : c’est la foi de nos pères. Le juge ayant été contraint par la loi de leur infliger une amende en les avertissant qu’en cas de récidive ils seraient plus sévèrement punis, les malheureux répliquèrent qu’ils ne demandaient qu’à être autorisés à garder les usages de leurs ancêtres, et qu’à cette condition ils étaient prêts à se soumettre à tout [18].

L’existence des sectes judaïsantes n’est pas nouvelle en Russie. Ces sabbatistes, aujourd’hui perdus dans les classes inférieures de la population, sont les derniers héritiers d’une hérésie qui au XVe siècle pénétra jusque dans le haut clergé de Novgorod et de Moscou et mit un moment en péril l’orthodoxie russe. Aujourd’hui c’est surtout dans les provinces du sud-ouest, dans le voisinage des contrées habitées par les Juifs polonais que se rencontrent les judaïsans. Comme les sabbatistes actuels, les judaïsans du XVe siècle pouvaient tenir leurs opinions de la lecture de la Bible en même temps que du contact des Juifs si nombreux dans les provinces de l’ouest. En tout cas, le sabbatisme ne semble au fond qu’une autre forme et comme une exagération de l’unitarisme. En rompant avec le dogme de là trinité, des lecteurs de la Bible en sont revenus à la théologie mosaïque et ont rendu à l’Ancien-Testament le pas sur le nouveau. La Russie n’est point le seul pays chrétien où se soient montrés des sabbatistes. Il en existe aussi en Hongrie, en Transylvanie, et là, comme en Russie, ils se sont trouvés en contact avec des Israélites et avec des sociniens, des chrétiens unitaires. Si détestés ou méprisés qu’ils soient de la masse du bas peuple, les Juifs n’en ont pas moins, par leur seul voisinage, inspiré des tentatives de synthèse religieuse, de réconciliation de l’ancienne et de la nouvelle loi. Dans ces dernières années était encore enfermé au couvent de Solovetsk, sur une île de la Mer-Blanche, un vieillard du nom de Nicolas Hyne, coupable d’avoir prêché aux mineurs de l’Oural un évangile qui, en dépouillant l’église et la synagogue de leurs dogmes et rites particuliers, les devait toutes deux réunir dans une nouvelle forme d’unitarisme [19].


IV. — LES SECTES NOUVELLES.

Le servile formalisme des vieux-croyans hiérarchiques de la popovstchine et des sans-prêtres de la bezpopovstchine, le libre illuminisme des khlysty ou le grossier ascétisme des skoptsy, le radicalisme théologique du doukhobortse et du molokane, nous ont montré ce peuple ignorant sollicité et tiré en sens contraires vers les trois grandes tendances où puisse aboutir la religion, le ritualisme, le mysticisme, le rationalisme. Si nombreuses et si variées que semblent ces différentes formes de la piété ou de la folie humaine, ce ne sont ni les seules ni les dernières qui aient surgi au fond de ce peuple, qui, en religion comme en toute chose, paraît en être encore à chercher sa voie. En Russie, l’ère de la génération des sectes n’est pas encore close ; il en est né depuis la campagne de Crimée et l’émancipation des serfs, il en est né depuis la guerre de 1870. On en signale presque chaque année qui, sous un autre nom ou sous d’autres formes, reproduisent ou rajeunissent les vieilles aspirations et les vieilles erreurs. Ces aveugles efforts d’une pensée troublée ne servent pas seulement à montrer les instincts confus et les récentes tendances du grand peuple nouvellement émancipé : mieux que l’étude des institutions et mieux qu’aucune dissertation politique, l’accueil fait encore aux prophètes et aux révélateurs de mystères nous dévoile l’état mental et l’état de civilisation des couches inférieures de la population russe.

Dans de tels mouvemens, dans les sectes nouvelles comme dans les anciennes, l’imposture et le fanatisme se côtoient et se mêlent. Parfois chez d’obscurs hérésiarques, comme chez Mahomet et les plus illustres fondateurs de religion, la fraude et l’enthousiasme se combinent ensemble de manière à ne se plus distinguer l’un de l’autre. La rencontre de l’état religieux des masses et de l’esprit sceptique du siècle, le contact de la foi populaire avec l’incrédulité individuelle se prête aujourd’hui plus que jamais à des impostures et à des exploitations religieuses. Ce qui frappe d’abord, c’est combien ce peuple si naturellement vif et intelligent, combien le mougik, en tant de choses si avisé, est souvent crédule et naïf en religion et en politique. Comme au temps de Pougatchef et de Selivanof, il est encore capable d’accueillir les faux prophètes comme les faux tsars, les faux christs comme les faux Demetrius, les faux Pierre III, les faux Constantin. Les mystifications les plus effrontées peuvent encore faire des dupes, les bruits les plus fabuleux agiter le peuple. En 1874, pendant notre dernier voyage en Russie, il est venu devant un juge de paix une singulière affaire. C’était dans un des districts du gouvernement de Pskof, aux portes de la capitale de l’empire et aux confins des provinces protestantes de la Baltique, sur la grande route de Pétersbourg à Berlin. Parmi les paysans s’était répandu le bruit que de ce gouvernement septentrional l’on allait expédier à la Mer-Noire 5,000 jeunes filles qu’un grand bateau emporterait au pays des Arabes, où elles seraient données en mariage à des nègres. Le vide laissé dans le gouvernement de Pskof par le départ des 5,000 jeunes Russes devait être comblé par l’envoi d’autant de négresses. Cette rumeur avait jeté la panique dans le district d’Opotchetski, on se pressait de marier toutes les filles nubiles, et les noces se suivaient avec une rapidité inaccoutumée. Une enquête établit que cette fable avait été inventée par un cabaretier du nom de Iakovlef dans le simple dessein d’augmenter son commerce en augmentant le nombre des mariages, qui en Russie profitent autant au cabaret qu’à l’église.

Un peuple accessible à de telles fables l’est naturellement davantage encore aux mystifications couvertes d’un voile de piété ou parées d’une auréole surnaturelle. Dans ce même gouvernement de Pskof, à une ou deux années de distance, cette effrontée supercherie mercantile avait pour pendant une impudente escroquerie religieuse. En 1872, on a découvert aux environs de Pskof une secte nouvelle dont presque tous les adeptes étaient des femmes. Le fondateur, un moine du nom de Séraphin, récemment échappé d’un des couvens de la province, adressait de préférence ses prédications aux jeunes filles. On appelait les prosélytes les rasées (strijénistsy) parce qu’en signe d’admission dans la secte Séraphin leur coupait les cheveux, qu’il vendait, commerce fort lucratif dans un pays où les chignons et l’art du coiffeur sont en particulière estime. Ce n’était pas seulement au profit de sa cupidité que le cynique prophète abusait de la bonne foi de ses prosélytes ; il était accusé de prêcher le salut par le péché, sous prétexte sans doute d’utiliser la rédemption et d’accroître la gloire du sauveur en mettant à profit ses mérites. Quel que fût son enseignement, le moine Séraphin avait réussi à se faire dans le pays la plus fantastique légende. Il passait pour invulnérable, pour maître de se dérober à toutes les poursuites par de soudaines métamorphoses. De tels fourbes font comprendre les articles du code russe qui prohibent formellement les faux prophètes, les faux miracles, et spécifient des peines pour ce genre de délit.

A côté des charlatans, il y a les illuminés, et près des faux prophètes les vrais voyans, ou ceux qui croient l’être. Dans un pays où le peuple ajoute encore foi aux sortilèges et aux possessions du démon, où les idiots, les innocens, sont encore regardés comme des inspirés, ces visionnaires sont les plus nombreux et les plus dangereux. Le prophétisme est le caractère commun de la plupart des sectes extrêmes, anciennes ou nouvelles, sorties ou non du raskol. Il y a du reste différentes sortes de prophètes et différentes manières de prophétiser. Dans le langage de ces sectaires, comme dans le langage de la Bible, ces mots ne s’appliquent point exclusivement à la révélation d’un avenir inconnu : souvent les prophètes n’annoncent autre chose que l’accomplissement plus ou moins prochain des menaces ou des promesses des saintes Écritures. Ces prophéties roulant sur la fin du monde et le jugement dernier, sur le paradis et l’enfer, ne sont guère qu’une sorte de prédication ou de paraphrase, si ce n’est que par le tour et les pauses de son discours, l’orateur donne à son enseignement l’apparence d’une révélation intime ou d’une intuition, d’une vision immédiate. Un Russe qui non sans peine était arrivé à se faire admettre parmi les auditeurs d’une célèbre prophétesse de je ne sais quelle secte nous disait avoir été singulièrement désappointé en n’entendant autre chose que des déclamations sur le jugement et le règne futur du Christ, et en voyant les assistans accueillir ces vieilleries avec autant de respect et de crainte que des révélations inattendues. Ce qui distingue ces banales prophéties, c’est le rhythme, la coupe des phrases, l’espèce de versification dans laquelle beaucoup sont délivrées. Il y a des hommes et des femmes auxquels l’habitude ou la nature donne à cet égard une facilité que les sectaires prennent pour une marque d’inspiration et un signe de sainteté. Le prophète n’est ainsi parfois qu’une sorte d’improvisateur, talent qui dans certaines provinces semble du reste s’être longtemps conservé chez le peuple russe. Tantôt le voyant prononce de vagues paroles, des formules générales qui dans le nombre des assistans ne peuvent manquer de trouver quelques applications particulières, tantôt il profère de longs discours dans lesquels il n’est pas difficile de trouver quelque chose qui se réalise en tout ou en partie. Le prophète connaît-il ceux qui l’interrogent, l’illusion est plus aisée encore. D’autres fois ce sont des paroles ambiguës, des oracles amphibologiques que chacun interprète à sa volonté, ou bien, comme au milieu des danses vertigineuses des khlysty, des mots entrecoupés, des phrases sans suite et sans signification, où l’ardente crédulité des auditeurs suppose toujours un sens caché.

Un fait digne de remarque, c’est le grand nombre des prophétesses et le grand rôle que jouent les femmes dans la plupart des sectes russes. Dans les communautés excentriques, chez les khlysty ou les skoptsy, comme chez les errans et d’autres branches extrêmes du raskol, certaines de ces prophétesses portent le titre de sainte vierge ou de mère de Dieu, bogoroditsa. Chez les hérétiques qui attendent un nouveau messie et une nouvelle incarnation, ce titre est peut-être pris à la lettre ; chez les autres, il semble entendu d’une manière mystique, figurée. Il y a des saintes vierges, comme il y a des christs, les deux vont d’ordinaire ensemble, par paire, et souvent c’est de la femme autant que de l’homme que vient l’impulsion, c’est à elle plutôt qu’à lui qu’appartient la direction. Le premier christ des khlysty, Ivan Souslof, le christ des skoptsy, André Selivanof, avaient chacun leur mère de Dieu, et les successeurs ou imitateurs de ces faux christs ont de même eu chacun leur vierge immaculée. La première bogoroditsa des mutilés, Akoulina Ivanovna, est encore aujourd’hui invoquée à côté de son fils spirituel par les adorateurs de l’eunuque Selivanof, et, comme lui, elle reçoit des titres royaux en même temps que des honneurs divins. Selon les skoptsy, cette Akoulina Ivanovna ne serait autre que l’impératrice Elisabeth, dont leurs légendes font la mère de l’empereur Pierre III. Les femmes, et en particulier une prophétesse du nom d’Anna Ivanovna, ont peut-être eu la principale part dans l’invention et la diffusion de la doctrine des skoptsy. Chez les khlysty, chacune des nefs ou korables a d’ordinaire sa mère de Dieu, à côté de laquelle il y a souvent diverses prophétesses, et plus d’une secte mystique a été fondée par une femme. La dignité de ces mères de Dieu ou prophétesses n’est pas toujours relevée par les charmes de la beauté ou de la jeunesse ; toutes n’ont pas non plus toujours gardé le célibat. Akoulina Ivanovna était vieille lorsqu’elle accueillit Selivanof, et ses émules sont souvent des femmes âgées ou, selon l’expression russe, des baba, parfois des femmes divorcées ou séparées de leurs maris, des aventurières qui doivent toute leur autorité à l’esprit d’intrigue ou à un caractère dominateur.

Ce n’est pas seulement dans les sectes prophétiques, chez les illuminés et les mystiques, que le rôle des femmes est considérable, c’est aussi, bien qu’à un moindre degré, chez les vieux-croyans et les raskolniks de toute sorte ; ce fait est d’autant plus à noter qu’en général dans le peuple russe, chez le paysan et l’artisan, la femme est encore vis-à-vis de l’homme dans une grande infériorité. Cet abaissement de la femme est un des traits les plus fâcheux, un des côtés les plus arriérés de la civilisation populaire en Russie, c’est en même temps un de ceux par où le marchand et le mougik diffèrent le plus des hautes classes de la nation, aussi bien que de l’Europe occidentale. La religion, ou mieux le schisme ou l’hérésie est presque l’unique domaine où la femme du paysan se montre l’égale de son époux. Esclave ou servante dans tout le reste, elle est libre, souvent même elle est maîtresse dans cette sphère spirituelle. « Une dispute d’Aksinia avec son mari sur un objet profane lui vaudrait une verte réprimande et une correction du volostnik, dit un des romanciers qui de la peinture des raskolniks se sont fait une spécialité [20]. Quand il s’agit de skites, d’affaires religieuses, la chose est autre, là ce n’est plus l’homme, c’est la femme qui est la tête, c’est Aksinia qui décide et tance, à son gré son mari. » De ce fait, certains écrivains ont tiré une conséquence importante. Chez un peuple qui considère la femme comme un être inférieur, les questions dogmatiques lui seraient-elles abandonnées, si l’homme en faisait une de ses préoccupations principales ? La piété est pour le paysan une affaire de ménage, et comme telle regarde surtout la femme. On reconnaît dans cette thèse le penchant habituel des écrivains russes à représenter leurs compatriotes du peuple comme naturellement indifférens en matière religieuse, et pour ainsi dire inconsciemment sceptiques en dépit de leur attachement aux formes du culte et de leur propension aux sectes. Cette prétention n’est pas entièrement justifiée par l’influence des femmes dans le schisme ou les hérésies. Le raskol n’est pas le seul culte qui se soutienne surtout par les baba, ni la Russie le seul pays où, en matière religieuse, l’impulsion vienne de la femme, alors même que la direction, vient d’ailleurs. Il y a là un fait général, universel, attribuable au tempérament intellectuel des deux sexes. Dans toutes les religions, dans les nouvelles surtout, le sexe faible, le sexe pieux, comme l’appelle l’église latine dans une de ses hymnes, joue un rôle considérable. Les sectes anglo-saxonnes ont aussi leurs prophétesses, et dans cette société moins ignorante que le bas peuple russe il y a aussi des femmes illuminées, des femmes hystériques, qui s’attribuent des fonctions surnaturelles et des titres presque divins. Les khlysly américains, les shakers des États-Unis, ont souvent aussi à leur tête une mère ou une fiancée de l’agneau de Dieu, et il y a quelques mois à peine qu’en Angleterre on a dû expulser de leur retraite, comme débiteurs insolvables, les shakers de New-Forest dirigés par une certaine mistress Girling, dont les visions servaient à la communauté de règle de foi.

C’est un spectacle monotone dans sa diversité même que l’infatigable génération des sectes et l’incessante reproduction des illusions et des extravagances d’un aveugle prophétisme. Toutes ces obscures doctrines, ne pouvant se fixer par l’enseignement et la publicité, gardent quelque chose d’incohérent, d’indéterminé, qui les expose à de perpétuelles variations. Les sectes russes sont comme des collines ou des dunes de sable sans consistance, auxquelles les vents de la mer ou du désert font sans cesse changer de forme. Ces confuses hérésies ne sont parfois que le contrecoup des aspirations ou des influences du moment, et par là elles peuvent avoir un intérêt supérieur à leur intérêt religieux. Chaque grand événement national, chaque événement qui touche à la vie du peuple peut ainsi donner naissance à une secte nouvelle, qui à son heure est comme la formule des besoins ou des préoccupations populaires.

C’est ainsi que par certaines de ces conditions accessoires l’émancipation du servage, qui, en retirant au peuple son principal grief, devait porter un grand coup à l’esprit de secte, a passagèrement enfanté quelques sectes nouvelles. Le mécontentement produit chez le paysan par les conditions du rachat des terres a, dans quelques contrées, pris une forme religieuse. Dans le gouvernement de Perm en particulier, un artisan du nom de Pouchkine avait en 1866 fondé une secte dont le principal dogme était que les anciens serfs ne devaient rien payer à leurs anciens seigneurs pour les terres qui leur étaient abandonnées. « La terre est à Dieu, disait ce rustique prophète, et Dieu veut que tous ses enfans en jouissent librement et sans redevance, » Ailleurs, au lieu de la gratuité des concessions territoriales, c’est le partage égal des terres sans distinction des biens de l’ancien seigneur et des biens de la commune rurale que prêchent les nouveaux apôtres. En d’autres momens, ce sont les impôts ou les corvées dont le paysan refuse de s’acquitter au nom d’une prétendue révélation, mettant ainsi en avant la religion et le ciel là où nos révolutionnaires se retrancheraient derrière la raison ou le droit naturel. Cette forme de résistance aux taxes s’est plusieurs fois reproduite au nord et au sud de l’empire, donnant lieu à de singulières explications, à de singuliers débats. « Pourquoi ne payez-vous pas l’impôt ? demandait le représentant du gouvernement à des paysans d’une des provinces du Don. — Parce que la fin du monde est arrivée. — Qui vous a fait cette histoire ? — C’est une nouvelle apportée du septième ciel. — Par qui cela ? — Par saint Jean-Baptiste et sainte Barbe. » Et l’interrogatoire continuait sur ce ton jusqu’à la découverte et l’emprisonnement du faux saint Jean-Baptiste. Dans un district de l’Oural, les mêmes refus s’appuyaient, il y a quelques années, sur l’apparition d’un homme avec un livre d’or qu’aucun des sectaires n’avait vu et auquel tous croyaient. Un semblable mouvement se produisait encore en 1871 dans quelques villages du district de Tsaritsyne. On conçoit l’embarras de la police et des juges devant des résistances ainsi formulées ; il n’y a d’autre remède que d’arrêter les propagateurs des célestes nouvelles. Ces exemples montrent que les erreurs religieuses recouvrent souvent chez le peuple russe des préoccupations temporelles : ce n’est pas toujours vers le ciel, vers le paradis invisible que se tournent les regards et les espérances de ces naïves hérésies. Les chimères du mougik ne sont pas purement mystiques, les songes de ces illuminés leur font rarement perdre de vue les intérêts terrestres, les intérêts positifs. Les utopies religieuses du dévot paysan des bords du Volga ont parfois une singulière ressemblance avec les utopies révolutionnaires de l’ouvrier incrédule ou athée des bords de la Seine et des bords de la Sprée : le chemin et la méthode diffèrent, le point d’arrivée est le même.

La plupart des sectes découvertes dans les sept ou huit dernières années sont toutes radicales en religion autant qu’en politique. Rejetant presque toutes le sacerdoce et les rites de l’église établie, elles se partagent encore entre les deux tendances, entre les deux groupes que nous avons signalés. Khlysty et molokanes, mystiques et réformés, ont en même temps des émules ou des continuateurs ; mais entre les deux groupes l’ancienne proportion est renversée. Le mysticisme, le prophétisme, qui jusqu’ici était le plus fécond, n’a dans ces dernières années produit que de faibles et obscurs rejetons. En 1870, dans les villes de Troïtsa et de Zlotooust, ce sont les pliasouny ou danseurs, sorte de khlysty ayant, comme ces derniers, un prophète et une prophétesse, et comme eux fréquentant ostensiblement l’église et les sacremens. En 1872, dans le district de Belevski, c’est la « foi de Tombof, » ainsi appelée de son fondateur, un sous-ofïicier, dont l’enseignement rappelait, dit-on, celui des skoptsy. En 1868, dans un village du gouvernement de Tambof, c’étaient les trouchavery, qui se regardaient comme les purifiés, les justifiés, et considéraient les autres hommes comme impurs et voués à l’enfer. Comme d’habitude, leur chef, un mestchanine ou petit bourgeois du nom de Panof, se donnait pour le Christ. En 1866, dans le gouvernement de Saratof, c’étaient les tchislenniki ou compteurs, ainsi désignés pour leur manière particulière de compter les jours de fête et les jours de jeûne. Ils intervertissaient tout le diurnal de l’église, déplaçant les solennités ecclésiastiques et transportant le jour de repos du dimanche au mercredi, célébrant Pâques par exemple le mercredi saint. Tous ces changemens se justifiaient sur une nouvelle révélation et sur un livre tombé du ciel. Selon ces compteurs, dont le chef était un simple mougik, il n’y a ni eucharistie, ni clergé, tout homme a le droit de confesser et de célébrer l’office. comme au moine Séraphin de Pskof, on leur reprochait d’enseigner que le péché était la voie du salut en même temps qu’on les accusait de tourner en dérision dans leurs assemblées les fêtes et les cérémonies de l’église. Ces tchislenniki semblaient ainsi unir les préoccupations ritualistes des vieux-croyans à la licence des skakouny et aux instincts radicaux des molokanes.

Des hérésies tout aussi récentes et dont une ou deux ont plus d’importance représentent la tendance réformée, un spiritualisme plus sobre, plus réfléchi, plus moderne ; nous en indiquerons deux venues au jour vers le même temps, l’une au centre, l’autre au sud de l’empire. La première a été découverte en 1871 dans la ville de Kalouga parmi les mestchanie, c’est-à-dire parmi la classe inférieure de la population urbaine. Le fondateur de cette secte, qui se prêchait dans les traktirs et les cabarets, est un cordonnier du nom d’Ivan Tikhanof ; sa doctrine est l’abrogation des offices, des cérémonies, des sacremens. Ces sectaires disent que le baptême donné aux enfans est sans valeur, la confession faite au prêtre inutile, l’eucharistie une illusion ; ils disent que baptême, confession et communion doivent être spirituels et sans intermédiaire de Dieu à l’homme. Ce cordonnier enseigne que la vraie religion n’admet que le culte de l’esprit ; la prière, la parole des lèvres est elle-même trop grossière, trop matérielle, pour servir de moyen de rapprochement avec la Divinité. Les aspirations de l’âme et les soupirs du cœur sont la seule offrande, la seule prière digne d’elle. Conformément, à cette doctrine, c’est par de fréquens et longs soupirs que les disciples du cordonnier de Kalouga rendent hommage à Dieu et s’unissent à lui, ce qui leur a valu le nom de vozdykhantsy ou soupireurs. L’étrange conclusion de ce rigide spiritualisme, cette sorte de confusion des aspirations de l’âme et des inspirations de la poitrine nous fait encore retrouver chez les chrétiens spirituels de Kalouga le naïf et secret réalisme russe.

De toutes les sectes écloses dans ces dernières années, la plus remarquable est celle des stundistes du sud. A l’inverse des communautés que nous venons de signaler et qui restent confinées dans les environs des villes ou des villages où elles ont vu le jour, les stundistes se sont rapidement répandus sur la surface de plusieurs gouvernemens. Deux choses donnent à cette secte née d’hier un intérêt particulier, c’est peut-être la première qui ne soit pas sortie d’une population grande-russienne et peut-être la seule qui soit directement issue du protestantisme occidental. C’est aux environs d’Odessa, dans la Nouvelle-Russie, région où sont établies plusieurs colonies allemandes luthériennes ou memnonites, que se sont d’abord montrés ces stundistes. Leur nom comme leurs doctrines viennent de ces colonistes allemands. Il y avait parmi ces derniers des hommes, prenant le titre d’amis de Dieu (Gottesfreunde), qui se réunissaient pour lire en commun la Bible pendant les heures (stunden) de repos, d’où leur était venu le surnom de stundistes. Au lieu de se borner à leurs compatriotes ou coreligionnaires, ces amis de Dieu auraient cherché à répandre leurs maximes parmi les chrétiens de toute confession. Un jour, en 1869 ou 1870, on fut tout surpris de trouver des stundistes petits-russiens ; plusieurs personnes virent là une intrigue étrangère. La chose était d’autant plus remarquable en effet que les Petits-Russiens avaient jusque-là montré peu de penchant aux sectes et que les nombreuses colonies allemandes campées sur le sol russe étaient d’ordinaire restées sans rapport avec la population indigène ou sans influence sur elle.

Du district d’Odessa et du gouvernement de Kherson, les stundistes ont passé dans les gouvernemens d’Ékaterinoslaf et de Kief. Leur doctrine est un protestantisme réformé, peut-être simplifié encore par les prosélytes russes. Ils admettent un second baptême pour les adultes et quelques autres usages qui les rapprochent des anabaptistes et des memnonites allemands colonisés dans le voisinage. Le mépris des formes extérieures est le principal trait de leur religion ; ils repoussent les jeûnes, les images, le culte des saints et tous les rites de l’église orthodoxe. Voici comment la secte se manifesta, il y a deux ou trois ans, dans un village du gouvernement de Kief. Les paysans rassemblèrent leurs images, ces ikônes qui dans toute maison russe ont une place d’honneur et reçoivent toujours le premier salut des visiteurs, ils les prirent et s’en allèrent en commun les porter au prêtre en lui disant : « Nous n’avons pas besoin de ces images, nous n’en tirons aucun avantage, et elles prennent une place inutile dans nos cabanes, où nous sommes déjà à l’étroit [21]. » C’est moins, semble-t-il, les scrupules religieux ou le fanatisme que l’indifférence, l’esprit de calcul et d’économie qui inspirent les stundistes, ce n’est pas comme des pratiques impies et idolâtres, c’est comme des usages inutiles, comme un travail sans profit, que ces paysans paraissent repousser les offices et les sacremens de l’église. A cet égard, ces Petits-Russiens se montrent aussi positifs que leurs voisins de la Grande-Russie. De l’avis même de leurs adversaires, les stundistes se font remarquer par leur probité, par leur vie sobre et laborieuse, en même temps que par leur esprit d’économie et la bonne administration de leurs affaires. Ils sont soumis aux autorités et acquittent régulièrement l’impôt, mais en dépit des poursuites ils se refusent à avoir recours au clergé, qu’ainsi que nos révolutionnaires ils paraissent considérer comme un coûteux parasite. Ils ont un culte simple et peu dispendieux, un culte pour ainsi dire domestique, dont la lecture de la Bible fait les principaux frais. Comme les buveurs de lait naguère colonisés dans les mêmes régions, ces nouveaux molokanes ont des tendances égalitaires et communistes. Ils forment une société de frères et de sœurs où tous les membres sont égaux et où l’on prêche, dit-on, le partage égal des terres, chose d’autant plus remarquable que dans la Nouvelle-Russie la commune russe et le système du partage temporaire entre les paysans n’existe pas. Près de ces déserteurs de l’orthodoxie, les exhortations du clergé officiel ont eu peu de succès, et il n’est point certain que les mesures plus sévères auxquelles on a recouru, que les tribunaux, les amendes et la prison en aient beaucoup plus. On peut agir avec les stundistes comme on le faisait jadis avec les molokanes ou les skoptsy, on peut les déporter aux extrémités de l’empire, au Caucase ou en Sibérie ; il est à craindre que, pour cette nouvelle secte comme pour les anciennes, ces exilés ne servent de missionnaires, et qu’ainsi le gouvernement ne se fasse l’agent de la diffusion des doctrines qu’il combat.

Ces sectes nouvelles, stundistes et soupireurs, compteurs du sud et non-payeurs de Perm, ne sont pas les seules récemment découvertes en Russie. On s’étonne de la persistance de cet esprit de secte alors que les causes d’où est sorti le raskol semblent avoir disparu. On ne réfléchit point que, si ces causes sont en train de disparaître, elles n’ont point encore cessé d’agir, et qu’en toutes choses les effets se prolongent au-delà de l’impulsion qui les a déterminés. Un siècle et demi n’a pas suffi à ce peuple aux habitudes tenaces pour se faire entièrement à la réforme de Pierre le Grand et aux procédés de l’état moderne. Les différentes classes, les deux moitiés de la nation se sont déjà rapprochées, mais il s’en faut que l’intervalle séculaire qui les sépare soit comblé. Le servage est supprimé, mais c’est à peine s’il y aura dans quelques années une génération de paysans grandie en dehors du servage. La transformation même de la Russie, en changeant de nouveau toutes les bases de la vie nationale, en accomplissant tant de miracles inattendus, a dans certains cas exalté le sentiment et les espérances du peuple, et, avant de calmer toutes ses aspirations, elle les a encouragées à se montrer sous la forme habituelle, sous la vieille enveloppe religieuse. Jusqu’en cette regrettable fécondité du champ de l’hérésie, il y a toutefois pour l’observateur une consolation, un gage d’amélioration. Ce sont les nouveaux penchans de la plupart des sectes nouvelles. Par leurs tendances pratiques et leurs préoccupations économiques, beaucoup de ces manifestations, comme les stundistes du sud-ouest ou les non-payeurs du nord-est, sont un mouvement social autant qu’un mouvement religieux.

Dans les sectes récentes plus encore que dans les anciennes hérésies la religion n’est point tout, elle est aussi cependant quelque chose, et c’est ce qu’oublient trop certains Russes. A côté de ces vagues aspirations sociales, il y a chez ce peuple des aspirations d’un autre ordre, il y a des besoins spirituels qui, dans les formes de l’église ou dans les mœurs du clergé, n’ont pas encore trouvé satisfaction [22]. Il y a enfin à l’apparition de nouvelles sectes en Russie une dernière et grande raison, c’est l’existence de sectes anciennes. Il en est des schismes religieux ou des hérésies comme de certaines plantes ; une fois acclimatées dans un terrain, elles s’en laissent difficilement bannir. Les sectes naissent des sectes, et, tant qu’il est en elles un reste de vie, elles se reproduisent et se ressèment les unes les autres.


V

Pour en finir avec elles, nous devons examiner quelle est vis-à-vis de ces sectes russes l’attitude du gouvernement national. Cette attitude a singulièrement varié suivant les circonstances, suivant les époques. Du XVIIe siècle au XIXe, du jour où éclata le raskol jusqu’au temps actuel, le pouvoir laïque a, dans ses rapports avec les Russes en révolte contre l’église officielle, passé par trois phases principales et dans ses sévérités mêmes obéi à trois points de vue différens. Le tsar Alexis et son fils Féodor persécutaient les dissidens comme des hérétiques, des ennemis de la vérité religieuse ; Pierre le Grand les poursuivait comme des perturbateurs politiques, des rebelles aux réformes impériales ; Catherine II et ses descendans les ont traités successivement avec douceur et avec rigueur, cherchant tantôt à les ramener à l’église, tantôt à les réconcilier avec l’état. Dans cette dernière période, la politique adoptée vis-à-vis des dissidens, vis-à-vis des vieux-croyans, perd toute unité et tout esprit de suite ; ils se voient tour à tour frappés et tolérés, rassurés et menacés selon l’esprit du souverain et le vent du moment.

Un des principaux motifs de cette incohérence de la législation et des contradictions des mesures administratives, c’est la confusion de toutes ces doctrines hétérogènes sous un nom commun, qui, en leur donnant une trompeuse unité, engageait à leur appliquer les mêmes règles. On ne comprit point assez vite que, devant des doctrines et des principes si différens, une conduite uniforme ne pouvait convenir. Vieux-croyans hiérarchiques et sans-prêtres anarchiques, khlysty et molokanes, conservateurs rétrogrades et révolutionnaires radicaux, réunis et mêlés sous le nom commun de raskolniks, étaient combattus et condamnés avec une égale et inique rigueur. Lorsque les progrès de l’opinion et l’apparition des sectes excentriques amenèrent à faire des distinctions entre des doctrines si diverses, la classification administrative ne prêta guère à moins de confusions et à moins de reproches. Les communautés dissidentes furent divisées en deux grandes catégories, les sectes nuisibles et les sectes moins nuisibles (nestolvredniia), comme si entre elles il ne pût y avoir qu’une différence de degré dans le mal. Sous ce point de vue, pour nous plus ecclésiastique que laïque, plus religieux que civil, se retrouve l’habitude russe de chercher l’unité politique dans l’unité religieuse. Les sectes réputées dangereuses ou nuisibles ne sont pas seulement celles dont les croyances ou les pratiques mettent en péril l’ordre politique ou la morale ; ce sont toutes les communautés dont les doctrines s’attaquent aux fondemens mêmes de la doctrine orthodoxe. A côté des skoptsy, des khlysty, des errans, figurent sur les listes officielles les paisibles molokanes, les ignorans sabbatistes et d’autres communautés aussi inoffensives que chimériques, dont parfois l’existence même est incertaine, en sorte que dans la répression des hérésies nationales le gouvernement semble agir tantôt au nom d’un principe et tantôt au nom d’un autre, ici dans un intérêt social, là dans un intérêt religieux.

A cette cause de confusion et de contradiction dans l’attitude du gouvernement russe vis-à-vis des dissidens, s’en ajoute une autre non moins importante, le manque d’une législation fixe et invariable, ou, pour parler avec plus d’exactitude, le manque de concordance entre les lois permanentes et les instructions chargées de déterminer l’application des lois. Jusqu’à ces derniers temps, la conduite de l’administration envers les sectaires a été simultanément soumise à une double règle, à une législation publique inscrite dans le code de l’empire et à des prescriptions administratives secrètes, changeantes, souvent en désaccord avec les premières. De là contradiction et incohérence dans les ordres donnés, arbitraire et vénalité dans l’application des ordres reçus. Sous l’empereur Nicolas, c’était un comité secret qui, à l’aide de secrètes ordonnances, dirigeait les affaires du raskol. Les raskolniks de toute opinion, privés de la connaissance même des règlemens qui régissaient leur sort, étaient livrés sans défense à la cupidité de la basse administration et du bas clergé. Les tchinovniks (les employés) allaient parfois jusqu’à amener les dissidens à se racheter pécuniairement de pénalités imaginaires [23].

Un tel état de choses ne pouvait persister au milieu des réformes libérales qui de tous côtés ont marqué le règne d’Alexandre II. La question du raskol est une de celles qui occupèrent la sollicitude de l’empereur actuel dès son avènement, et qui depuis sont restées à l’ordre du jour. Dès le mois d’octobre 1858 paraissaient une circulaire et un règlement provisoire qui régit encore la matière. Suivant pour cette affaire la même voie que pour les plus graves, la même voie que pour l’émancipation, la réforme judiciaire ou la réforme militaire, l’empereur nommait vers le même temps une commission dont les longs travaux, non encore terminés, promettent de n’être pas infructueux. Nous n’exposerons pas la législation qu’il s’agit de réformer, ce serait faire tort au gouvernement qui est en train de la corriger. Il est inutile de mentionner toutes les restrictions imposées à la liberté ou au culte des dissidens, des plus inoffensifs comme des plus redoutables : l’accès des charges communales interdit aux paysans, et les privilèges de leur guilde enlevés aux marchands, les raskolniks dépouillés du droit de déposer en justice contre les orthodoxes, et privés de la faculté de sortir des frontières de l’empire, la construction de nouveaux oratoires prohibée et la réparation des anciens interdite, si ce n’est dans les parties de la toiture qui couvrent l’autel. Au lieu de décrire toutes ces vexations, qui pour un Français rappellent tristement toutes celles que l’ancien régime imposait aux protestans français, il nous semble préférable d’indiquer les améliorations projetées et dont la Russie espère bientôt l’application. Ces réformes feront à la fois comprendre ce que pouvait être la législation précédente, et ce qu’est encore en fait de liberté religieuse l’esprit public en Russie.

La circulaire de 1858 a déjà donné au principe de la tolérance un fondement solide en reconnaissant aux raskolniks nés dans le raskol le droit de professer librement leur culte. Des lois aujourd’hui à l’étude et qui bientôt, dit-on, seront présentées au conseil de l’empire, doivent légaliser et compléter l’émancipation des dissidens. La réforme porterait à la fois sur la liberté du culte et sur les droits civils des raskolniks. La distinction actuelle entre les sectes plus ou moins nuisibles serait maintenue. Aux adhérens des doctrines réputées dangereuses, aux skoptsy, aux khlysty, aux sabbatistes, aucun droit nouveau ne serait accordé ; seulement leurs assemblées religieuses ne seraient plus poursuivies dans les maisons privées à moins que l’ordre public et la morale n’eussent à en souffrir. Aux membres des sectes reconnues comme « moins nuisibles, » aux vieux-croyans en particulier, on donnerait l’autorisation de se réunir pour la prière et le service divin dans leurs maisons, leurs chapelles, leurs cimetières ; l’exercice public de leur culte demeurerait seul interdit. Ils recevraient le droit de rouvrir leurs chapelles mises sous les scellés, de réparer celles qui tombent en ruines, de remplacer celles qui auraient été démolies en convertissant sur les mêmes lieux des habitations privées en oratoires ; ils n’auraient pas encore la faculté de construire de nouvelles églises. Enfin la réforme projetée rendrait la liberté aux ministres comme aux réunions des dissidens. La qualité de prêtre ou de liseur du raskol, l’appropriation même des dignités ecclésiastiques, des titres d’évêque ou d’archimandrite, a déjà cessé d’exposer à des poursuites judiciaires [24]. Ce ne sont plus les ministres du raskol, ce sont les propagateurs du schisme ou de l’hérésie qui seuls ont à redouter les sévérités de la loi, et naturellement ce dernier délit est autrement difficile à reconnaître, autrement difficile à établir que la qualité de docteur ou de prêtre de l’hérésie. Ces réformes humaines, en partie déjà mises en pratique, seraient complétées par l’abrogation formelle des lois qui restreignent les droits civils des dissidens, et contre lesquelles ils n’ont aujourd’hui d’autre protection que la tolérance administrative. Les raskolniks redeviendraient libres de résider dans toute l’étendue de l’empire, de changer de domicile à leur gré et de voyager à l’étranger. Ils seraient autorisés à s’inscrire dans les guildes de marchands, à recevoir des distinctions honorifiques, des ordres ou des croix dont les Russes de toute classe sont très friands, enfin à fonder pour leurs enfans des écoles primaires. En ajoutant à toutes ces mesures l’introduction du mariage civil, ou mieux de l’enregistrement civil du mariage proclamé en octobre 1874 [25], on voit de quelles grâces, de quels bienfaits les dissidens seront redevables au règne d’Alexandre II.

Il y aurait deux choses à demander à la législation nouvelle. Ce serait d’abord une distinction nette et permanente faite à un point de vue exclusivement civil, exclusivement laïque, entre les sectes réellement dangereuses et les sectes inoffensives, entre les doctrines manifestement intolérables et les doctrines seulement bizarres, afin que la liberté des unes ne fût plus compromise par une injurieuse confusion, et qu’en étant plus isolées et mieux définies, les autres fussent plus aisées à combattre. Ce serait ensuite que pour les affaires du raskol, pour les affaires religieuses en général, tout fût réglé par la loi et tout jugé par un tribunal public, sans intervention d’aucune prescription secrète, sans intrusion d’aucune mesure administrative. Alors même que ce double vœu serait satisfait, la nouvelle législation ne saurait avoir la même précision, ni la liberté de conscience les mêmes garanties, que si la Russie adoptait le principe que le pouvoir civil ne poursuit que les actes opposes aux lois civiles, toute loi spéciale sur la religion étant mise de côté. Pour cela, il ne serait pas besoin d’altérer la situation ou de diminuer les privilèges de l’église dominante. Les dissidens russes pourraient être vis-à-vis de l’église orthodoxe dans la position où sont aujourd’hui les non-conformistes anglais vis-à-vis de l’église anglicane. Tout le monde y gagnerait en dignité comme en liberté, l’église et le clergé orthodoxe non moins que les raskolniks. Les habitudes d’activité et de self-government des dissidens réagiraient heureusement sur l’église, sur le peuple, sur l’état lui-même, tandis que l’instruction et le grand jour de la liberté éclaireraient peu à peu les adeptes du schisme et dissiperaient les ténèbres où s’abritent les plus grossières hérésies. Il est des plantes qui aiment l’obscurité et les lieux sombres, qui ne vivent que dans des grottes ou des caves. Un grand nombre de sectes russes ressemblent à ces plantes qui fuient la lumière, on n’a qu’à les faire sortir de leur noire retraite, qu’à les encourager à se montrer, à s’étaler au soleil pour les voir se faner et dépérir. Le but du gouvernement doit être de les contraindre à se produire au jour, de les mettre en contact avec la société et la civilisation, qui aujourd’hui agite et transforme l’empire. Vis-à-vis de ces dissidens, ce n’est ni l’église, ni l’état, ni le pope, ni le tchinovnik qui seront les plus utiles missionnaires, c’est la culture européennes la liberté elle-même, et nulle autorité ne s’entendra aussi bien qu’elle à distinguer et à trier parmi ces sectes confuses les doctrines qui ont le droit ou la force de vivre.

Nous ne déciderons point combien de temps le raskol peut encore durer. Les religions sont vivaces, elles sont capables de tant de métamorphoses, qu’il est toujours téméraire d’en prédire la fin. Ce que l’on peut dire, c’est qu’après plus de deux siècles d’existence le schisme russe est arrivé à une époque de crise, à une époque de déclin ou de transformation. Le vent qui de l’Occident souffle aujourd’hui sur la Russie est peu favorable aux disputes théologiques. « Si le raskol a duré deux cents ans, dit un écrivain, c’est que le peuple russe en a dormi mille [26]. » Cette boutade n’est pas sans vérité : beaucoup de ces sectes étranges et incohérentes peuvent être regardées comme les songes d’un peuple endormi ou les rêves d’une nation emprisonnée dans les liens du servage. Aujourd’hui ce peuple s’est éveillé, l’émancipation est venue le tirer du sommeil, ses yeux s’ouvrent et découvrent un champ immense de libre activité. Aux ombres incertaines et aux rêves stériles de la nuit vont succéder pour lui les travaux et les luttes du jour. L’industrie et le commerce, les écoles de toute sorte qui s’élèvent au milieu de lui, les voies ferrées qui le relient à la fois à l’Europe et à l’Asie, lui font déjà entrevoir de vastes perspectives. Pour lui aussi viendra dans un temps plus ou moins éloigné l’heure de la politique, souvent l’une des rivales ou des héritières de la religion, de la politique, qui à ses aspirations sociales donnera une forme plus nette et des formules mieux définies, mais non toujours plus rigoureuses, ni peut-être moins chimériques ou moins dangereuses.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue des 15 août, 15 septembre, 15 octobre 1873, 15 janvier, 1er mars, 1er mai, 15 juin, 1er novembre 1874, et 1er mai 1875.
  2. Les montany par exemple, sans doute ainsi appelés en souvenir des montanistes, une des principales hérésies du IIIe siècle. Svédénié o montanskoï sekté, par l’évêque de Samara ; Sbornik pravitelstvennykh svédénii o raskolnikakh, t. II, p. 80 et suiv.
  3. S. V. Réoutski, Lioudi Bojii i skoptsy, Moscou 1872, p. 77, et Sbornik prav. svéd., t. II, p. 126.
  4. Le commandement qui condamne le vol, une des faiblesses les plus fréquentes du paysan russe, offre une image d’une singulière énergie, bien faite pour frapper des hommes simples. « Ne volez point. Si quelqu’un a dérobé seulement un kopeck (pièce de 4 centimes), on lui mettra au jugement dernier ce kopeck sur la tête, et le péché ne lui sera pardonné que lorsque le kopeck aura fondu dans le feu. »
  5. La société russe est depuis bien revenue de ces tendances mystiques ; avec tout son scepticisme apparent, elle prête cependant encore parfois l’oreille à des idées ou des croyances qui trouvent aujourd’hui peu de partisans en Occident. C’est ainsi que cette année même (1875) les salons de Pétersbourg se sont ouverts au spiritisme et au magnétisme, et que dans un des recueils les plus justement en vogue de la Russie, le Vestnik Evropy, un savant professeur de sciences naturelles exposait récemment en croyant les phénomènes et les manifestations spirites dont il avait été témoin.
  6. Sous le règne d’Alexandre Ier, ces réunions ayant été interdites par la police à la requête de pasteurs luthériens, dont les ouailles formaient le gros de la secte, les sauteurs osèrent réclamer. « Notre service divin, disaient-ils dans une pétition au ministre des cultes, consiste en chants sacrés et en lectures de la Bible accompagnés de baisers d’amour fraternel et de marques de charité chrétienne, en discours pieux proférés par les différens prédicateurs qu’une inspiration soudaine fait lever au milieu de l’assemblée, enfin en prières avec tremblement de corps, génuflexions et prosternations, avec pleurs, soupirs ou invocations, selon les sentimens provoqués par la parole du prédicateur. »
  7. Mgr Philarète, Istoriia Rousskoï tserkvy.
  8. Haxthausen entre autres a recueilli cette histoire dans ses Études sur la Russie. Il peut y avoir dans ce récit plusieurs fois reproduit une confusion avec certaines pratiques des skoptsy. C’est un des grands mérites de Haxthausen d’avoir, le premier peut-être en Europe, compris l’intérêt du raskol et des sectes russes ; mais à l’époque où il écrivait, ces doctrines populaires n’avaient pas encore été assez étudiées en Russie même pour qu’un étranger en pût faire un fidèle tableau.
  9. Sunt enim eunuchi qui de matris utero sic nati sunt, et sunt eunuchi qui facti sunt ab hominibus, et sunt eunuchi qui seipsos castraverunt propter regnum cœlorum : qui potest capere capiat (Vulgate, Matth., XIX, 12).
  10. Voyez par exemple dans le procès Koudrine (1871) les dépositions des médecins et l’interrogatoire des accusés.
  11. Apocalypse, VI, 10, 11.
  12. Voyez la récente étude d’I. A. Arsenief, Sekta skoptsof v Rossii, Berlin 1874.
  13. Déposition du professeur de l’académie ecclésiastique Belaïef. Procès Koudrine.
  14. La franc-maçonnerie, fondée en Russie par Schwartz et Novikof, y eut un rapide développement et une influence considérable sous le règne de Catherine II, de Paul Ier et d’Alexandre Ier. Elle a été abolie sous Nicolas en même temps que les sociétés secrètes, répandues dans la noblesse et dans l’armée, qui avaient préparé le mouvement insurrectionnel de décembre 1825. Aujourd’hui il n’existe plus, officiellement du moins de francs-maçons en Russie, et dans les collections publiques, au musée de Moscou en particulier, les emblèmes maçonniques sont exposés parmi les monumens historiques.
  15. Telle est au moins l’interprétation la plus vraisemblable de ce nom bizarre : on en a aussi cherché l’étymologie dans une petite rivière du sud de la Russie, à laquelle la couleur crayeuse de ses eaux a fait donner le nom de laiteuse (molotchna), et aux bords de laquelle furent longtemps quelques-unes des principales colonies de molokanes ou plutôt de doukhobortses.
  16. Veroïspovedanié Doukhovnykh Khristian obyknovenno nazyvaemyk Molokanami, Genève 1865, p. 99-102.
  17. Une anecdote montre à quel point les doctrines de semblables hérésies peuvent longtemps rester indécises. Un professeur de l’académie ecclésiastique de Kief, du nom de Novitski, ayant imaginé d’exposer dans une brochure les doctrines des doukhobortses, dont lui-même n’avait comme tout le monde qu’une vague connaissance, eut la surprise de recevoir les remercimens des sectaires. Le livre du critique orthodoxe fut acheté par les hérétiques comme pour leur tenir lieu de catéchisme ou de règle de foi, si bien que le prix de cet opuscule de quelques pages s’éleva jusqu’au-dessus de 50 roubles, et que le malheureux auteur en devint quelque peu suspect. Plus récemment on a publié à Genève, au nom des molokanes, une profession de foi qui montre une sérieuse connaissance des Écritures et de consciencieuses habitudes de discussion.
  18. Cette année même, dans les districts d’Ostrogojsk et de Pavlovsk du gouvernement de Voronège, on avait inculpe comme sabbatistes plusieurs centaines de paysans, ce qui exposait la population entière de certains villages à être déportée au Transcaucase. La cour de Kharkof n’a maintenu l’accusation que contre les chefs ou les propagateurs de l’hérésie. Il est juste de remarquer que les rigueurs du pouvoir civil à l’égard de cette secte en apparence inoffensive s’expliquent en partie dans un pays où les Juifs forment encore au milieu de la nation un peuple à part. On a pu voir dans ce néo-judaïsme un danger de dénationalisation.
  19. Sur ce personnage, on peut voir un chapitre de M. H. Dixon, Free Russia, 3e édit., Ier vol., p. 226, 214. En le citant, nous sommes obligés de faire remarquer que cet ouvrage, d’un des plus brillans écrivains de l’Angleterre contemporaine, est tellement rempli d’incohérences et d’inexactitudes, que pour le lecteur peu au fait de la Russie la lecture en est plus dangereuse qu’utile. Des deux volumes, le premier est du reste le seul ayant quelque valeur.
  20. André Petcherski dans le Rousski Vestnik.
  21. Voyez le Vpered, recueil russe révolutionnaire paraissant en Suisse, année 1873, 2e partie, p. 20-24.
  22. Certaines circonstances accessoires, certaines mesures libérales même, ont pu indirectement contribuer à entretenir l’esprit de secte, ainsi par exemple la propagation de la Bible non-seulement en slavon, mais en russe vulgaire. Les sociétés bibliques, jadis instituées sous Alexandre Ier, ont été restaurées sous Alexandre II, et les sociétaires orthodoxes montrent pour cette propagande presque autant de zèle que les sociétés protestantes d’Angleterre. J’ai vu, sur le chemin de fer Nicolas entre Pétersbourg et Moscou, des femmes quêter dans les wagons pour cette œuvre de diffusion des Écritures. Ailleurs c’étaient des membres de la société qui lisaient aux marchands ou aux paysans des fragmens des saints livres et leur en distribuaient ou vendaient des exemplaires au rabais que les chemins de fer emportaient aux quatre coins de l’empire. En mettant à la portée de chacun ces moyens d’édification et d’instruction, les sociétés bibliques mettent aussi chaque fidèle en possession des textes de la loi chrétienne, en possession des pièces sur lesquelles se fondent tous les débats théologiques, toutes les hérésies. Il en est du reste de la connaissance de l’Écriture comme de l’instruction en général : si elle risque de fournir quelques armes aux dissidens, elle contribuera toujours à dissiper les plus grossières de leurs erreurs et à relever le niveau moral et religieux du paysan, au grand bénéfice de l’église et de la nation.
  23. Voyez Schedo Ferroti, le Schisme et la tolérance religieuse, chap. XI, XII et XIV.
  24. Dans nombre de villes, les évoques vieux-croyans institués par le métropolite de Belokrinitsa vaquent librement aujourd’hui aux fonctions que leur attribuent leurs coreligionnaires.
  25. Voyez à ce sujet notre étude de la Revue du 1er mai 1875.
  26. Livanof, Rasholniki i Ostrojniki, t. Ier, introduct., p. X.