La Russie et les Russes/11

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La Russie et les Russes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 14 (p. 522-555).
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L'EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES

II.
LES CLASSES SOCIALES [1]

I.
LES VILLES, LES MECHTCHANE, LES MARCHANDS ET LA BOURGEOISIE.

Le fait le plus saillant que présente à l’observateur français la constitution sociale de la Russie, c’est la répartition de la population en groupes distincts, en classes nettement déterminées, pendant longtemps on aurait presque pu dire en castes. L’histoire et la loi ont divisé le peuple russe en compartimens divers, superposés les uns aux autres comme des otages qui, de la base au sommet, iraient en se rétrécissant brusquement. La société russe offre ainsi à distance l’aspect d’une pyramide à degrés comme la pyramide de Saqqarah aux bords du Nil, chaque degré se partageant encore en gradins secondaires. A ne regarder que l’extérieur, cette société savamment distribuée en cadres réguliers paraît faite pour les hommes qui, dans la classification des différentes couches sociales, voient la première condition de la grandeur d’une nation, de la durée d’une civilisation. De loin, avec toutes ses dénominations et ses rubriques officielles, la Russie semble réaliser les rêves des utopistes de la hiérarchie : on dirait une vaste Salente où chaque homme en naissant trouverait son rang, ses occupations et presque son vêtement indiqués et fixés par la loi. De près, c’est tout autre chose. Au temps même où les démarcations en étaient le plus nettes et le plus respectées, ces cadres officiels où sont rangés suivant un ordre déterminé les différentes classes de la population ; eussent peut-être réservé aux théoriciens des distinctions sociales plus de déceptions que de satisfactions. A plus forte raison en est-il ainsi aujourd’hui que des réformes multiples sont venues remanier, mordiller, altérer de toutes façons l’ancienne constitution du peuple russe. En Russie même, les partisans de l’ordre hiérarchique se plaignent des atteintes portées à la hiérarchie sociale ; quelques-uns s’en effraient, et du point de vue où ils se placent leurs inquiétudes ne sont pas sans fondement. Si sa force est là, comme l’imaginent certains esprits, surtout à l’étranger, la Russie aura bientôt perdu la force intérieure que lui ont longtemps attribuée l’admiration on les appréhensions de l’Occident.

La constitution sociale de la Russie, telle qu’elle était sortie des deux ou trois derniers siècles, avait sa base dans le servage des paysans : l’émancipation des serfs ne pouvait pas ne point l’ébranler. Dans cette société régulièrement stratifiée, il était difficile que la couche inférieure se pût soudainement redresser sans soulever et incliner les étages qui reposaient sur elle. La grande transformation accomplie au fond du peuple en devait remuer jusqu’à la surface. L’affranchissement des serfs forçait à toucher aux prérogatives des anciens seigneurs, il conduisait à l’abrogation ou à la modification de toute une partie importante de la législation, il invitait au renouvellement de tous les rapports sociaux. A cet égard, le gouvernement russe n’a peut être point tenté tout ce qu’il lui eût été loisible de faire ; il a fait certainement beaucoup plus qu’on ne pouvait exiger ou attendre de lui, beaucoup plus que l’indispensable. L’ancienne classification en ordres ou en états subsiste devant la loi, elle subsiste au moins nominalement, extérieurement ; en réalité, elle a été singulièrement réduite, atténuée. Ce relâchement, cet amoindrissement progressif des distinctions de classes et des privilèges sociaux est même à y bien regarder le trait caractéristique, le trait encore trop peu remarqué de la Russie contemporaine.

Si l’on cherche à résumer en un seul tous les changements accomplis de nos jours dans l’immense empire du Nord, on trouvera, je crois, qu’ils se ramènent à ce fait essentiel, à la diminution, l’abrogation progressive des différences de classes ou de castes, ou ce qui revient au même, à la suppression, à l’élimination, non interrompue des prérogatives ou des charges particulières aux diverses classes du peuple. C’est là le point central où convergent les nombreuses réformes du règne actuel, là le point culminant d’où l’observateur en découvre le mieux la marche et la portée. Réforme administrative ou judiciaire, réforme ecclésiastique, financière ou militaire, tous ces changements qui touchent à toutes les branches de la vie publique, toutes ces parties d’une même œuvre qui se complètent chaque jour, tendent au fond, plus ou moins directement, plus ou moins consciemment à la même fin, à l’abaissement des barrières de castes, à l’effacement des vieilles lignes de démarcation, à l’élargissement des anciens compartiments sociaux, en un mot à l’égale distribution entre toutes les parties de la nation des faveurs et des charges de l’état. Que le but soit ou non distinctement aperçu des hommes qui s’en rapprochent, qu’ils l’aient poursuivi avec une libre et claire volonté, ou qu’ils aient à leur insu cédé à un secret et involontaire entraînement, le terme final n’en apparaît pas moins après coup avec une parfaite netteté. Quelque partie des affaires, quelque branche de l’administration que l’on veuille étudier, sous quelque côté que nous voulions prendre la Russie moderne, tribunaux, armée, impôts, institutions municipales ou provinciales, nous y retrouverons toujours la même tendance. Là, encore une fois, est le lien qui rejoint toutes les réformes récentes et leur donne ce qui fait les grandes œuvres, l’unité. Certes il y a des incohérences, des restrictions, des contradictions de détails, on peut signaler çà et là, depuis quelques années surtout, des incertitudes, des velléités de réaction, des tentatives de retour en arrière ; mais nous aurions tort de leur donner trop d’importance et de nous y laisser distraire. Dans la Russie d’hier, dans la Russie de Pierre le Grand et de ses successeurs, tous les droits, toutes les immunités administratives, judiciaires, militaires étaient attribuées à chaque classe du peuple séparément ; aujourd’hui prévaut le procédé inverse, le procédé démocratique, devant lequel il y a un peuple et non des classes isolées. Au milieu du XIXe siècle, la Russie en était encore sous ce rapport aux vues et aux usages du moyen âge ; sous le règne actuel, elle est définitivement devenue un pays moderne. A cet égard, l’œuvre encore inachevée de l’empereur Alexandre II ressemble singulièrement à l’œuvre aujourd’hui incontestée de notre révolution française, et le terme final, le résultat capital en sera le même, l’égalité civile sans distinction de classe, de race ou de religion.

Entre la réforme russe et la révolution française il y a cependant une double et importante différence : la première dans la manière dont chacune d’elles a été préparée, la seconde dans la manière dont l’une et l’autre ont été conduites. Dans la France de l’ancien régime, les barrières morales entre les différentes classes, entre la noblesse et le tiers-état particulièrement, avaient été renversées et effacées par les mœurs avant de l’être par la loi. L’intervalle entre le noble et le bourgeois, encore immense au XVIIe siècle, avait été franchi au XVIIIe ; les salons et les lettres avaient rapproché, souvent même avaient confondu les deux hommes. Ils ne se distinguaient plus l’un de l’autre que par l’extérieur, par l’habit, et le jour où le noble mit de côté l’épée et les broderies, toute différence s’évanouit. La parité des façons et des dehors ne faisait que manifester la parité des esprits. Selon la remarque d’un récent historien de l’ancien régime, l’égalité de fait avait précédé l’égalité de droit, la noblesse et le tiers étaient de niveau par l’éducation et les aptitudes quand ils étaient encore séparés par des privilèges. [2]. En France, à la veille de la révolution, le gentilhomme et le bourgeois étaient le même homme, la loi seule établissait entre eux des distinctions factices. En Russie, à la veille même des dernières réformes, il en était tout autrement. Le noble, le prêtre, le bourgeois, le paysan, le premier et les derniers surtout, n’étaient pas seulement séparés par les privilèges légaux, mais par les habitudes, l’éducation, l’esprit même ; c’étaient autant d’hommes différens, et pour les rendre pareils, il ne suffisait point que la législation les mît sur un pied d’égalité. Les classes n’ayant pas été rapprochées par les mœurs avant de l’être par la loi, l’abaissement des clôtures légales qui les isolaient ne suffit point à les fondre ensemble, et ce n’est qu’à la longue et indirectement que pourront se manifester les grands résultats des réformes sociales.

Entre la révolution française et les réformes impériales, il y a une seconde différence, et comme une opposition jusque dans la ressemblance. Alors même qu’elles tendent au même but, les réformes d’un monarque et les révolutions populaires ne suivent pas la même marche : les unes ne procèdent point de la façon violente, brusque, entière, dont usent les autres. Tandis que les révolutions parties d’en bas s’attaquent avant tout aux dehors palpables et en veulent autant aux noms qu’aux choses, les réformes venues d’en haut sont souvent disposées à respecter l’enveloppe, les dehors des institutions qu’elles modifient, s’estimant d’autant plu, heureuses que les innovations sont moins apparentes. Les distinctions de classes n’ont pas été abrogées en Russie, les formes, les moules extérieurs en subsistent dans leur intégrité. Au lieu de les abandonner comme des cadres vides ou de les laisser tomber comme un inutile échafaudage qui ne supporte plus rien, le légisateur a maintenu la plupart de ces compartimens, de ces cases multiples. Les partisans du passé peuvent ainsi rêver d’y faire un jour ou l’autre rentrer effectivement les diverses classes de la nation et de reconstruire sur les anciennes bases, avec quelques légères modifications, une nouvelle hiérarchie sociale. Les lois qui ont tant fait pour rapprocher, pour mettre sur le même niveau les différents groupes de la population, n’ont presque rien changé à la complexe nomenclature de la classification officielle. Ces distinctions, il ne faut point le perdre de vue, ont dans l’histoire et dans les mœurs du peuple des racines trop profondes pour s’effacer en quelques années. Elles ont gardé en Russie des raisons d’être que dans l’Europe occidentale elles n’ont plus depuis longtemps ou n’ont jamais elles. L’une est la manière exotique dont s’est introduite en Russie la civilisation moderne, et par suite la grande, l’incomparable diversité de mœurs et de culture ; une autre, c’est la constitution même de la propriété territoriale, commune et inaliénable chez le paysan récemment émancipé, individuelle et héréditaire chez l’ancien propriétaire de serfs. Appuyée sur de tels fondemens, la distinction des classes pourra longtemps persister en Russie, bien qu’à l’avenir chaque réforme nouvelle semble destinée à en diminuer la valeur et l’importance. La législation et la société même paraissent à cet égard dans un état de transition dont il serait téméraire de prétendre fixer le terme ; l’étude des différentes classes sociales en est devenue d’autant plus ardue et compliquée. Il est souvent difficile à un étranger de discerner ce que les récentes réformes ont abrogé et ce qu’elles ont respecté, de démêler les droits et privilèges nominaux des privilèges et droite effectifs. Pour la connaissance de la Russie, pour la distinction des faits et de l’apparence, rien cependant n’est plus important. A l’extérieur, cette société fusse la mieux encadrée, la plus nettement répartie en classes, semble une des plus aristocratiques de l’Europe ; au fond, elle est une des plus démocratiques. Il y a là entre l’apparence et la réalité un de ces contrastes encore si fréquens en Russie, et qui en rendent l’intelligence malaisée. L’étude attentive des diverses classes d’une société n’a pas seulement pour résultat de dissiper les erreurs et les équivoques de ce genre, elle ne sert pas seulement à faire comprendre l’état intellectuel et économique des divers groupes de la population, elle va au delà du présent. Quand on connaît l’état social d’un pays, on peut sans témérité en préjuger, en conjecturer l’avenir politique le jour où les progrès de l’esprit public lui permettront de prendre une part active à la direction de ses affaires et de ses destinées.

I

En Russie, l’individu n’est point, comme en France, isolé en face de l’état ; le Russe serait peut-être encore effrayé d’un tel isolement. Chaque homme est classé dans la nomenclature administrative sous une certaine rubrique, chacun appartient, par la naissance ou la profession à un groupe déterminé dont il partage les droits et les obligations. L’état n’a point devant lui des citoyens ou des sujets, tous à ses yeux semblables et égaux, pareils à des unités abstraites, mais des groupes concrets, des classes (soslovié) dont chacune a ses charges et ses privilèges particuliers. La loi distingue l’un de l’autre le noble, le prêtre, le paysan et l’habitant des villes. Jusqu’à ces dernières années, chacun d’eux avait une position différente devant l’administration et l’impôt, devant la justice et le recrutement militaire. Chacune des classes ou des ordres de l’état avait son organisation propre, ses formes corporatives, ses assemblées et ses chefs élus, quelquefois ses tribunaux et ses juges ; chacune d’elles avait la tutelle de ses membres mineurs, et parfois était responsable et solidaire de ses membres : majeurs. Ces charges ou ces immunités, ces liens communs et ce self-government intérieur persistent souvent encore, mais les diverses classes ont cessé d’être tenues à l’écart les unes des autres.

Le gouvernement de l’empereur Alexandre II, en dotant la Russie d’assemblées provinciales, a pour la première fois appelé les différens ordres de la nation à délibérer en commun ; mais telle est encore la distance entre ; eux que, dans les réunions qui leur sont communes, dans les assemblées de toutes classes ou sans-classes (vesesoslovnyia ou nesodovnyia sobraniia), chaque classe a le plus souvent ses représentans spéciaux, élus par elle dans ses assemblées particulières. Le gouvernement réformateur semble hésiter à rompre avec cette vieille tradition, ou avant d’oser les confondre dans un même moule politique, il croit devoir attendre que la civilisation et ses propres réformes aient amené la fusion morale des différentes conditions. En introduisant le self-government dans ses administrations locales, la Russie parait demeurer en suspens entre le système qui donne à chaque groupe de la population des représentai » spéciaux et celui qui mêle tous les habitans dans une seule et même représentation. La première méthode était naguère encore partout en usage, elle domine dans les conseils provinciaux, dans le zemstvo, la plus importante des assemblées délibérantes de la Russie actuelle ; elle a été récemment abandonnée en faveur de la méthode opposée pour le conseil communal des deux capitales et d’Odessa. Lequel des deux systèmes triomphera définitivement ? lequel sera préféré le jour où l’empire recevra une constitution générale ? La noblesse, les villes et les paysans auront-ils encore des représentans distincts, élus séparément et délibérant seulement en commun ? ou bien l’un des ordres de l’état, la noblesse par exemple, avec ou sans le clergé, aura-t-il, comme en Angleterre, une chambre particulière ? Il y a là pour l’avenir de la Russie une question analogue à celle qui se posa chez nous au début de la révolution, lors de la convocation des états-généraux : question délicate qui, en demeurant en suspens, contribuera peut-être à retarder l’avènement d’une constitution politique. C’est encore là un problème qu’on ne saurait résoudre sans s’être familiarisé avec la vieille organisation sociale, sans avoir mesuré la valeur et la force réelle, le degré de civilisation et le degré d’individualité de chacun des grands groupes dont se compose la nation.

Tout un tome du volumineux code russe, svod zakonof, est consacré aux classes, états ou conditions [3]. Le svod n’offre pas moins de seize cents articles sur cette difficile matière, et de nombreux changemens, corrections et appendices en accroissent constamment la complexité. La loi reconnaît en Russie quatre classes principales, la noblesse, le clergé, les habitans des villes, les habitans des campagnes. Cette division sort naturellement de l’histoire de l’ancienne Russie ; on pourrait dire qu’elle sort de l’état social de tous les peuples primitifs. De l’Inde à la Scandinavie, presque partout à un certain âge de la civilisation, se retrouvent ces quatre ordres fondamentaux, les deux derniers tantôt séparés comme en Suède, tantôt réunis sous un même nom comme en France, sans être réellement confondus : en haut, les guerriers ou la noblesse, les prêtres ou le clergé, au-dessous les marchands ou la bourgeoisie, en bas enfin le paysan, cultivateur de la terre. Cette analogie de classification et de hiérarchie ne suppose, point partout une identité parfaite des choses. Pour porter dans notre langue au moins les mêmes noms que les classes équivalentes de l’Europe, de la Suède par exemple, les classes sociales de la Russie n’en diffèrent pas moins profondément de leurs homonymes étrangères, et ce serait s’exposer à de graves méprises que de juger des unes par les autres. Dans l’Europe occidentale, quel que soit l’état social actuel des différens peuples, en Espagne ou en Allemagne, en Italie ou en Angleterre, les mots de noblesse, de bourgeoisie, de paysans ont au fond le même sens, ils ont le droit de porter à l’esprit des idées analogues, parce que les classes que ces termes désignent sont nées au même âge sous l’influence des mêmes circonstances, à une époque où, selon une remarque de Tocqueville, toute l’Europe latine et germanique avait des institutions identiques. La Russie, comme la plupart des peuples slaves, ne faisant point alors partie de cette communauté européenne, les mêmes noms n’y sauraient avoir la même signification. Ces mots de nobles ou de bourgeois, nous ne les employons en parlant d’elle que faute de termes meilleurs, pour ne pas toujours nous servir de sons peu familiers aux oreilles françaises. En Russie aussi, toute cette hiérarchie, toutes ces dénominations de classes sont nées au moyen âge, mais dans un moyen âge isolé et différent du nôtre. Par l’origine, par l’esprit et le rôle historique, le dvorianine et le mechtchanine, le noble et le bourgeois russes s’éloignent peut-être encore plus du bourgeois ou du gentilhomme européens que le clergé grec du clergé latin, le pope orthodoxe marié du prêtre catholique voué au célibat. Entre l’un et l’autre, à peine y a-t-il un air de famille.

Comme toutes choses en Russie, c’est de Pierre le Grand, et après lui de la grande Catherine, que date la constitution des quatre principales classes de la société dans leur forme moderne. C’est Pierre qui, en établissant le tchine, la hiérarchie officielle des rangs selon le grade ou l’emploi, a définitivement donné à ce que les Russes appellent noblesse (dvorianstvo) son caractère national ; c’est Catherine qui, sous l’influence du libéralisme occidental, a érigé cette noblesse, ainsi que la bourgeoisie des villes, en corporations pourvues de certains droits communs. Dans la société réglementée par Pierre Ier, chaque citoyen semblait avoir sa place marquée par la loi, chaque classe sa sphère d’activité définie, et pour ainsi dire sa spécialité. Au paysan le travail de la terre comme au bourgeois des villes le commerce ou l’industrie, au noble le service public comme au prêtre le service de l’autel. Chaque rouage, chaque engrenage avait son rôle indiqué dans la machine de l’état, et aucun ne s’en pouvait écarter. Ces classes, si nettement délimitées, entre lesquelles aujourd’hui même les mœurs et l’éducation tracent souvent une démarcation plus nette que la loi, ces groupes à vocations si étroitement déterminées n’étaient cependant point des castes fermées. La nature même du pouvoir dont elles étaient l’œuvre ne leur pouvait permettre de s’enclore et de se murer en elles-mêmes. Les unes comme les autres, les supérieures comme les inférieures, n’existaient que dans l’intérêt du trône et de l’état, non par elles-mêmes ou pour elles-mêmes, et, selon ses besoins ou ses vues, le souverain restait le maître d’élever ou d’abaisser ses sujets d’une classe à l’autre.

Dans une telle société, aucune classe ne tenant ses droits et prérogatives de sa propre initiative, de ses ancêtres ou de la tradition nationale, aucune, ni la noblesse, ni la bourgeoisie des villes, ne pouvait avoir de droits, avoir de pouvoir vis-à-vis du pouvoir souverain. Toutes demeuraient également dépendantes de l’autorité absolue dont elles étaient la création, dépendantes du bon plaisir dont elles avaient reçu leurs prérogatives. Il n’y avait point dans ces classes russes, dans la noblesse et la bourgeoisie en particulier, d’organisme vivant pourvu d’un moteur spontané et d’un mouvement propre, intérieur et personnel ; il n’y avait qu’un mécanisme inerte, docile à la main qui le dirigeait. L’exemple de la Russie montre que la hiérarchie et la délimitation des classes ne sont pas toujours un sûr garant de la liberté des peuples ni un solide obstacle au despotisme. Il est facile de se plaindre de l’émiettement des forces sociales dans les pays tels que le nôtre où, devant l’état, les individus sont dans leur égalité théorique à la fois confondus et isolés comme des grains de sable au bord de la mer. A ce mal, quelque grand qu’on le juge, il est difficile de remédier artificiellement. Pour donner aux groupes sociaux de la cohésion et de l’unité, il ne suffit point d’une législation qui agglomère les individus en corporations, en ordres, en classes, au point de vue politique, il n’y a de vraiment consistans que les produits spontanés de la nature et de l’histoire, que les corps qui se sont formés et cimentés d’eux-mêmes, qui ont en soi et non au dehors leur principe de vie et de force.

En Russie, aucune classe ne possède de droits politiques d’aucune sorte ; chacune assure a ses membres des droits ou privilèges personnels qu’elle tient de la loi et de la volonté du souverain. A cet égard, la société russe se divise, ou mieux se divisait, car dans la pratique les récentes réformes sont en train d’annihiler cette distinction, en deux groupes principaux, les classes privilégiées et les classes non privilégiées. Les premières étaient exemptes du service militaire, exemptes du plus lourd impôt direct, la capitation, exemptes enfin des châtimens corporels, du knout ou des verges, Comme partout, ces privilégiés étaient la noblesse et le clergé, auxquels on avait joint l’élite de la population urbaine et du commerce, ce que nous appellerions la grosse bourgeoisie. Le reste des habitans des villes, les petits bourgeois, les petits marchands et les artisans étaient, comme les serfs des campagnes, soumis au recrutement, à la capitation, aux verges. C’était, comme nous disions jadis en France, le peuple taillable et corvéable, et de plus, selon le mot russe, le peuple rossable à merci. La plèbe des campagnes et des villes formait ensemble une classe déshéritée, que par d’expressives métaphores on appelait de temps immémorial la smerd, la puante, et la tchern, la noire. Parmi les classes privilégiées, il s’en fallait du reste qu’il y eût l’unité d’esprit, la conformité de culture, en un mot l’homogénéité morale qui s’est en d’autres pays rencontrée en semblable occurrence. Entre la noblesse et le clergé, il n’y avait rien de cette alliance ou de cette solidarité, il n’y avait aucun de ces liens multiples de famille ou d’intérêts qui dans l’ancienne France unissaient entre eux les deux premiers ordres de l’état. Dès avant Pierre le Grand, les dignités ecclésiastiques étaient désertées de la noblesse ; déjà le clergé, condamné à se recruter lui-même, formait une sorte de caste héréditaire, la plus fermée de toutes les classes russes, non que l’accès en fût légalement interdit, mais parce que les fils de prêtres étaient presque seuls à en solliciter l’entrée [4]. Le clergé, confiné dans ses devoirs ecclésiastiques et longtemps soupçonné de malveillance à l’égard des innovations et des imitations de l’étranger, était généralement depuis Pierre le Grand demeuré, comme la masse du peuple, attaché aux anciennes mœurs, aux anciens usages, à l’ancienne Russie. La noblesse, au contraire, recrutée d’étrangers de tous pays, de favoris du souverain et de fonctionnaires de toute sorte, s’était, après une courte résistance, ouverte au souffle de l’Europe ; seule en Russie, elle avait pris le costume, la façon de vivre et les idées de l’Occident, Entre cette noblesse de propriétaires de serfs ou de fonctionnaires de l’état et la bourgeoisie privilégiée des villes, il n’y avait point davantage de liens d’intérêt ou de sentiment, le commerce et la bourgeoisie russes s’étant jusqu’à ce jour, moins que partout, ailleurs, détachés du peuple par les goûts et l’éducation.

Ces classes, matériellement et moralement isolées les unes des autres, n’ont dans leur propre sein guère plus d’unité et de cohésion qu’elles n’ont de liens et de sympathies entre elles. De là un autre motif de leur peu de puissance, de leur peu de force vis-à-vis du pouvoir souveraine C’est une des singularités de la constitution sociale de la Russie que chacune des quatre classes de la population y est divisée en catégories, en sous-classes souvent fort étrangères, parfois même hostiles les unes aux autres. Le dualisme que nous avons rencontré dans le sein du clergé entre le prêtre et le moine, entre le clergé blanc et le clergé noir, se retrouve à un certain degré dans toutes les classes de la société. Dans la noblesse, il y a les nobles héréditaires et les nobles, personnels, parmi les habitans des villes les marchands, les bourgeois notables d’un côté, les artisans et les petits bourgeois de l’autre ; dans les campagnes même, il y a les paysans des particuliers et les paysans de la couronne. Toutes ces catégories, toutes ces subdivisions multiples, avaient leurs obligations et leurs droits particuliers, et, dans les premières classes au moins, elles conservent encore des intérêts et un esprit différens.

La complication de la constitution sociale ne s’arrête pas là. En dehors de ces quatre grands cadres déjà coupés de cloisons intérieures, il y a des compartiments plus petits, des classes accessoires ou secondaires ; les unes, débris d’une organisation antérieure, les autres, destinées aux habitans des pays plus ou moins récemment annexés qui rentraient difficilement dans les anciens cadres nationaux. Jusqu’aux récentes réformes, l’armée, de même que le clergé, pouvait être regardée comme une classe particulière. Dans la statistique russe, les soldats, leurs femmes et leurs enfants, figurent au milieu de la nomenclature sociale sous une rubrique spéciale [5]. C’était là une conséquence du long service militaire : quand il fallait servir vingt ou vingt-cinq ans, on entrait dans l’armée à peu près comme dans le clergé, pour la vie. Le paysan devenu soldat cessait d’appartenir à sa commune natale, et perdait à jamais ses droits aux biens communaux de son village. La conscription était une sorte de mort civile. Le soldat, une fois rasé, ne revêtait plus le costume de sa jeunesse ; le plus souvent, lorsque l’âge le faisait sortir du service actif, il gardait sa capote militaire dans les places qui lui étaient accordées, ou dans les lieux où il sollicitait la charité publique. Ce n’est que dans les dernières années que l’appel sous les drapeaux a cessé d’enlever le conscrit à la classe où il était né, et que la loi a rouvert au paysan l’entrée de sa commune.

Dans la première moitié du siècle, sous le règne d’Alexandre Ier, il y eut un moment où, grâce aux colonies militaires d’Araktcheief, le métier des armes sembla devenir, pour une notable portion de la nation, une profession viagère, profession héréditaire. Dans certains districts dont les habitants portaient le nom de soldats cultivateurs, les filles, comme les garçons, étaient de par la loi vouées à l’armée, et destinées en naissant à épouser et à nourrir des soldats. C’était une sorte de servage d’un nouveau genre, dont les promoteurs se flattaient de tirer grand avantage pour les forces et les finances de l’empire. La résistance du paysan, qui alla parfois jusqu’à la révolte, dut, sous le règne de Nicolas, faire abandonner cette tentative, dont il n’est resté que peu de traces. Le règne d’Alexandre II obéit à cet égard à des tendances tout opposées à celles qui prévalurent sous Alexandre Ier. Pour les lois récentes qui entrent aujourd’hui en application, ce ne sera point assez de cesser de faire de l’armée une classe à part dans la nation. Le service militaire, abrégé de durée et rendu obligatoire pour tous, portera un coup sensible à toutes les distinctions de castes. Au lieu d’être un corps isolé et un sujet de privilèges ou de servitudes, l’armée deviendra un instrument d’égalité, elle sera un des principaux moyens de fusion des classes et des rangs.

Il est dans l’armée, ou plutôt dans les forces militaires de la Russie, un groupe considérable qui continue à former une catégorie à part, et demeure à quelques égards une classe distincte, une caste guerrière ; ce sont les Cosaques. Là, sur les frontières méridionales de l’empire, sur le cours inférieur du Don, du Volga, de l’Oural, du Kouban, du Terek, se retrouvent encore des populations d’origines diverses, toutes vouées également à une organisation militaire. Les Cosaques n’ont que cette ressemblance avec les colonies de soldats cultivateurs d’Alexandre Ier. S’ils sont soumis à certaines conditions particulières pour le recrutement, ils ne vivent point d’ordinaire sous le joug de la discipline militaire, et, en échange de leurs charges spéciales, ils ont eu de tout temps des immunités auxquelles ils sont fort attachés ; aussi sont-ils regardés comme des populations privilégiées, bien que leurs prérogatives personnelles et corporatives aient été singulièrement réduites dans le cours des siècles. A l’étranger, le nom de Cosaque, lié à des souvenirs d’invasion, éveille l’idée de barbarie et de pillage ; en Russie, le même nom, lié aux souvenirs de la vie indépendante de la steppe, éveille l’idée de la liberté, de l’égalité. « Libre comme un Cosaque, » est pour le Russe une locution fortement expressive, car elle désigne l’homme qui n’a subi ni le joug étranger, ni la servitude de la glèbe. Chez les principaux groupes cosaques, chez ceux du Dnieper et ceux du Don, régnait jadis l’égalité, non moins que la liberté. Les uns et les autres, les premiers sous la suzeraineté de la Pologne, les seconds sous le sceptre moscovite, formaient une sorte de république démocratique. Ils élisaient eux-mêmes leurs chefs, leurs atamans et ne reconnaissaient entre eux pas plus de nobles que de serfs [6]. A cet égard, l’extrême sud de la Russie ressemblait à certaines régions de l’extrême nord, où le servage et la noblesse n’ont pour ainsi dire point pénétré ; Comme les paysans d’Archangel ou de Viatka, les Cosaques semblent avoir longtemps conservé les formes d’une ancienne société russe, d’une société étrangère aux distinctions déclasses, ou bien au contraire on pourrait regarder ces libres colons de la steppe comme ayant laissé ou rejeté derrière eux dans la patrie qu’ils quittaient toute trace de hiérarchie sociale. Quoi qu’il en soit, les distinctions de classes sont peu à peu rentrées chez eux avec l’administration de la Russie moderne. La noblesse a été conférée à leurs officiers, et de l’ancienne égalité comme de l’ancienne liberté cosaque, il ne reste guère qu’un souvenir. Les Cosaques du Don, de l’Oural et de la Mer-Noire, les principaux héritiers de ce vieux nom national continuent à former des circonscriptions particulières jusqu’à ces derniers temps en possession d’une administration spéciale. Ils étaient exempts de certains impôts et avaient droit à un certain nombre de places dans l’administration du pays ; ils avaient un budget particulier et gardaient la possession gratuite des terres de la communauté. Tous ces privilèges sont naturellement entamés et peu à peu rétrécis par les progrès constans de la centralisation, aussi bien que par les progrès du commerce et des voies de communication. L’individualité des Cosaques en est diminuée en même temps que leur autonomie.

Parmi les classes accessoires placées en dehors et comme dans l’intervalle des classes normales, une seule mérite encore une mention pour la singularité de sa situation, c’est celle dont les membres portent le nom bizarre d’odnovortsy (mot à mot, unicour), c’est-à-dire hommes d’une seule cour ou d’une seule maison, possesseurs d’une seule terre. Ces odnovortsy sont des hommes libres, qui, à l’inverse du paysan russe ordinaire, possèdent la terre qu’ils cultivent en pleine propriété individuelle et héréditaire. A cet égard, ils se rapprochent des nobles, tandis que, par l’éducation et la situation de fortune, par la capitation et le recrutement, qui pesaient sur leur tête comme sur les dernières classes de la nation, ils méritent plutôt d’être comptés parmi les paysans. Cette classe, ainsi intermédiaire entre les deux grands ordres de l’état compte, croyons-nous, de 2 à 3 millions d’âmes des deux sexes ; parmi ses membres, plusieurs ont atteint une aisance rare chez le paysan russe. Les odnovortsy pourraient, de même que les Cosaques, être envisagés comme les représentans d’un autre âge de la société russe et d’anciennes forces sociales. Leur origine est assez obscure, et leurs rangs semblent s’être recrutés dans plusieurs classes différentes. Les odnovortsy se regardent eux-mêmes parfois, peut-être avec raison, comme des nobles appauvris et depuis longtemps dépouillés de leurs privilèges. La plupart paraissent descendre d’anciens soldats ou d’anciens colons établis jadis pour protéger la frontière méridionale de la Moscovie, et, en échange de leurs services, pourvus de terres longtemps exemptes d’impôt. Répartis dans des habitations à la fois isolées et peu distantes, que depuis l’on a réunies en villages, ces cultivateurs militaires formaient vis-à-vis des Tatars une ligne d’observation et de défense qui, en se reportant peu à peu vers le sud, pénétrait graduellement dans les steppes. Encore aujourd’hui c’est dans les gouvernemens de Voronège, de Koursk, d’Orel, dans les gouvernemens limitrophes de l’ancienne Moscovie que se rencontrent le plus de membres de cette petite classe. Quelle qu’en soit l’origine, les odnovortsy peuvent, dans l’échelle sociale de la Russie, occuper une place plus importante que leur nombre. Ils sont, en dehors de la noblesse, presque les seuls représentans de la propriété territoriale, telle que nous la connaissons en Europe ; à ce titre, ils sont le seul anneau intermédiaire entre l’ancien serf et l’ancien seigneur, et, plus facilement que le paysan des communes, ils pourraient peut-être doter la Russie d’une des choses qui lui manquent le plus, d’une classe moyenne rurale.

La plupart des classes entre lesquelles était divisée la population russe étaient si particulières à la Russie, si propres à son état social, qu’il était difficile d’y faire entrer des populations d’origine étrangère sans augmenter pour elles le nombre des subdivisions spéciales. Aussi d’ordinaire, pour ne point faire violence aux mœurs, pour ne point enfreindre les droits reconnus des pays conquis, le gouvernement russe était-il, à chaque annexion en Europe ou en Asie, contraint de créer pour ses nouveaux sujets de nouveaux cadres, de nouvelles rubriques. Chaque région, chaque race, et même chaque culte, en passant dans l’empire, y donne lieu à des divisions particulières, à des catégories sociales ayant chacune ses droits et obligations. Il y a dans la diversité des nationalités qui habitent l’empire une des difficultés qui, en Europe même, retardent la fusion et l’unification légale de toutes les populations comprises sur le sol russe. Les tribus nomades, comme en Europe les Samoïèdes ou les Kalmouks, restent naturellement en dehors des quatre classes normales. Les Tatars, les Bachkirs et toute la population mahométane gardent encore dans les villes ou les campagnes une position spéciale ; il en est de même à certains égards des cultivateurs libres de la Bessarabie, des bourgeois de l’ancienne Pologne ou des provinces baltiques, des colonistes allemands ou grecs de l’intérieur, de même enfin des Juifs des provinces occidentales. S’ils ne constituent plus, comme dans la république de Pologne, un cinquième ordre de l’état et une véritable caste, les Israélites, même après les dernières réformes, demeurent encore, quant au domicile, quant à la propriété et aux fonctions électives, soumis à certaines restrictions qui continuent d’en faire une catégorie particulière au milieu même des classes dont ils sont membres.


II

La première chose qui frappe dans la répartition des classes de la population russe, c’est la proportion ou mieux la disproportion de leur force numérique, et en particulier la disproportion du nombre des habitans des villes et des habitans des campagnes. Cette dernière rubrique comprend à elle seule l’immense majorité des sujets russes. Dans la Russie d’Europe, sans le royaume de Pologne et le Caucase, les statistiques donnent pour la classe rurale (selskiie obytately), en y comprenant les Cosaques, le chiffre d’environ 55 millions d’habitans ; pour les classes proprement urbaines, marchands, bourgeois, artisans des villes de toute sorte, les mêmes documens offrent un chiffre inférieur à 6 millions [7]. Ces évaluations laissent en dehors la noblesse et le clergé, la première comptant dans ses deux subdivisions de 800,000 à 900,000 âmes, le second environ 600,000, le clergé habitant en majorité les campagnes, tandis que la noblesse se partage entre elles et les villes. Cinquante-cinq millions de paysans contre cinq ou six millions de bourgeois, de citadins de toute sorte, c’est là un fait considérable, un fait d’une importance capitale pour l’état social, l’état économique, l’état politique de la Russie.

L’importance de cette disproportion entre les deux principaux éléments de la population apparaît encore mieux, si l’on se rend compte de ce qui porte le titre de ville dans les statistiques russes. Ce n’est pas uniquement par leur rareté, leur dispersion sur un vaste territoire ou la faiblesse relative de leur population que les villes de Russie diffèrent des villes de l’Europe occidentale. Avec leurs maisons de bois basses et espacées, avec leurs rues d’une largeur démesurée qu’explique seule la crainte des incendies, leurs rues non pavées où, comme sur les routes de la campagne, règnent tour à tour et parfois côte à côte la neige, la boue et la poussière, la plupart de ces cités russes manquent, dans leur aspect comme dans leurs habitans, de ce qui pour nous constitue la ville et le caractère urbain. Au lieu de serrer leurs habitations les unes contre les autres comme nos anciennes villes de France, d’Italie ou d’Allemagne, au lieu d’entasser les étages vers le ciel, et de former un petit monde entièrement distinct des campagnes et uniquement rempli de l’homme et des œuvres de l’homme, les villes russes s’étalent et se répandent dans les champs jusqu’à se confondre avec eux, laissant entre les maisons et les édifices publics de vastes espaces que la population ne peut remplir ni animer et où l’homme semble à demi perdu. Aussi, pour les voyageurs arrivant de l’Europe, la plupart des villes moscovites ont-elles quelque chose de vide, de désert, d’incomplet ou d’inachevé ; elles font souvent l’effet de leurs propres faubourgs, et l’étranger en est sorti quand il se croit sur le point d’y entrer. Pour lui, le plus grand nombre de ces villes ne sont que de grands villages, et de fait entre ville et village, pour le mode de construction comme pour la manière de vivre des habitans, il y a moins de différence en ce pays que partout ailleurs. La Russie tout entière ne fut pendant des siècles qu’un village de plusieurs milliers de lieues carrées. Pendant une longue partie de son histoire, pendant la période moscovite, il n’y avait guère, à proprement parler, en Russie qu’une ville, la capitale, la résidence du souverain, et encore celle-ci n’était-elle qu’une vaste bourgade de bois dispersée autour d’une forteresse de pierre. Ce n’est que depuis l’incendie de 1812 et la reconstruction qui l’a suivi, depuis que la pierre ou mieux la brique ont relégué les édifices de bois dans les faubourgs et permis aux maisons de s’élever et de se rapprocher, que Moscou à réellement pris l’apparence d’une grande cité. Les chefs-lieux de gouvernement, peu à peu réédifiés sur le modèle de la vieille capitale rajeunie, sont d’ordinaire encore pour nous les seules villes dignes de ce nom.

En comparant les surfaces, on trouve que dans la Russie européenne, même quand on décore de ce titre une foule de bourgades aux trois quarts rurales, les villes sont dix, quinze, vingt fois plus espacées que dans l’Europe occidentale. Il y a là un contraste des plus frappans et qui n’est point sans influence sur toutes les relations de la vie. En Russie, les villes sont comme des îlots isolés et dispersés à de grandes distances sur un océan de campagnes, tandis qu’en Occident elles se pressent les unes contre les autres comme les îles voisines d’un archipel : c’est à peu près la différence du Pacifique et de la mer Egée. Le contraste au point de vue de la population n’est guère moindre. En France, en Belgique, en Prusse, en Angleterre, les villes renferment le tiers, parfois même la moitié de la population totale. En Russie, les villes n’en contiennent guère plus du neuvième, peut-être même du dixième, et encore beaucoup des habitans qui leur sont ainsi attribués méritent-ils peu le nom de citadins. Malgré ses récens et constans accroissemens, la population urbaine de la Russie reste ainsi bien en deçà de la même population en Europe. Le peu d’importance, l’insignifiance des villes, dont les matériaux même semblaient lui manquer, est un des caractères historiques de l’ancienne Moscovie : toute proportion gardée, c’est encore aujourd’hui un des traits distinctifs de la Russie, de la Grande-Russie en particulier. Les deux principaux élémens de la population y sont dans un tout autre rapport que dans la plupart des pays de l’Europe ou de l’Amérique. Que de diversités dans les mœurs, dans les idées, dans les aspirations, que de diversités dans toute la civilisation, n’implique pas ce seul fait ! A la lueur de la statistique, le vaste empire du Nord, en dépit de ses rapides et incessans progrès, apparaît toujours comme un état rural, un empire de paysans. La Russie et les États-Unis d’Amérique qui, pour l’étendue du territoire et la répartition de la population, offrent tant de points de comparaison, sont à cet égard dans la plus complète opposition et figurent aux deux pôles contraires de la civilisation moderne [8].

Le même phénomène, la même disproportion entre les villes et les campagnes, se rencontrera des degrés divers, chez la plupart des peuples slavons, chez les Slaves de l’occident comme chez les Slaves de l’est et du sud. C’est, on peut le dire, un des principaux signes et en même temps une des principales causes de l’infériorité historique des nations slavonnes vis-à-vis des nations latines ou germaniques. Au premier abord, les Slaves de l’ouest, les Tchèques et les Polonais semblent à cet égard comme à bien d’autres se séparer de leurs frères slaves pour se rapprocher de l’Europe occidentale. Le royaume de Pologne en particulier s’éloigne singulièrement par ce côté de l’empire auquel il est attaché. La population urbaine et la population rurale y sont à peu près dans le même rapport que dans les plus riches contrées de l’Europe germano-latine. La proportion de l’une à l’autre est comme 1 à 3 : environ 1 million 1/2 d’habitans dans les villes contre 4 millions 1/2 dans les campagnes [9]. Par malheur, cette ressemblance même est trompeuse, et la statistique induirait en erreur celui qui n’en saurait pas analyser les données. La population de ces villes polonaises est en grande partie israélite ou allemande, et trop souvent par l’esprit et les intérêts comme par l’origine, elle est restée étrangère au peuple slave qui l’entoure. Ces villes de Pologne, souvent fondées par des colons allemands et toutes plus ou moins peuplées de Juifs parlant un patois allemand, ces villes jadis régies pour la plupart par le droit allemand de Magdebourg, demeuraient isolées au sein d’une république de gentilshommes, confinées dans leur étroite enceinte, enfermées dans leurs privilèges, sans place dans la constitution, sans rôle dans l’état, sans influence sur la civilisation et la politique du pays, pour lequel ce défaut de bourgeoisie nationale ne fut pas une des moindres causes de ruine. Dans l’ancienne Pologne, les villes étaient au milieu du peuple comme des colonies à demi étrangères ; selon l’expressive image d’un publiciste d’outre-Rhin, elles étaient comme des gouttes d’huile sur un étang [10]. En Russie, au contraire, les villes, étaient bien sorties du sol national, mais elles étaient rares, diffuses, chétives et, sans institutions comme sans vie propres, elles émergeaient à peine de l’immense océan de campagnes. Sous une autre forme, le mal était le même, et l’esprit de progrès, l’esprit d’investigation et de liberté y manquait de son berceau naturel. Point de bourgs ou de cités, partant pas de bourgeoisie dans l’ancienne Russie. Novgorod et Pskof, toutes deux élevées à peu de distance de la Baltique, toutes deux en contact avec les marchands de l’Europe, sont une glorieuse et stérile exception. La Moscovie, qui les engloutit, était un pays essentiellement rural, et de là, en grande partie chez les Russes comme chez d’autres Slaves, la persistance tant remarquée de l’esprit patriarcal. Dans cet état de paysans et de propriétaires, les mœurs, les institutions, tous les rapports sociaux, ont longtemps conservé quelque chose de simple, de primitif et comme de rudimentaire. Le défaut de villes eut pour la Russie une autre grave conséquence : avec la population urbaine lui manquait le premier élément économique de la civilisation moderne, la richesse mobilière, le capital circulant, principe essentiel de tout grand développement matériel, de toute féconde activité sociale. Ce n’est heureusement pas au caractère du peuple russe ou aux prétendus goûts nomades de la race slave qu’il faut attribuer cette longue absence et cette rareté persistante des villes. La raison en est ailleurs ; elle est dans les mœurs économiques de la Russie, et ces mœurs mêmes tiennent en partie à de vieilles habitudes qui changent chaque jour, en partie à des causes permanentes, au sol, au climat, à la conformation même du pays. Il n’y a pas encore en Russie de besoins de consommation capables d’alimenter la production d’une nombreuse population urbaine. Les métiers ou les professions, les industries de toute sorte, qui d’ordinaire ont leur siège dans les villes, y sont encore peu développés ou y restent dispersés dans les villages. L’ancienne constitution du servage amenait les propriétaires à faire tout fabriquer sur place, dans leurs domaines, par leurs serfs ; les objets de luxe faisaient seuls exception, et la plupart se tiraient de l’étranger. La sévérité du climat, l’éloignement des distances, ont encore des effets analogues. Nulle part l’homme n’est à ce point excité à se suffire à lui-même. Dans la région du nord surtout, la pauvreté du sol, les longs chômages de la mauvaise saison et la longueur des nuits hibernales contraignent le paysan à chercher ailleurs que dans la culture de la terre ses moyens d’existence. De là vient que cette immense population rurale est loin d’être exclusivement agricole. La vie des champs et la vie industrielle sont moins séparées, moins spécialisées en Russie qu’en Occident. Ce qui en d’autres pays se fabrique dans les ateliers ou les manufactures des villes par des ouvriers essentiellement citadins se confectionne souvent en Russie dans les villages et la cabane du moujik. Les villes avaient ainsi contre elles l’état social, qui jadis liait le paysan à la glèbe et aujourd’hui encore le lie à sa commune, le peu de besoins ou le peu de richesse des masses et jusqu’à l’ingratitude du climat, jusqu’aux qualités mêmes du peuple. La facilité d’imitation, la dextérité et l’habileté de main du Russe tournèrent elles-mêmes contre les agglomérations urbaines en tournant contre les professions permanentes, contre les métiers sédentaires, contre la spécialité. Le paysan capable de fabriquer par lui-même tout ce qu’exigent ses faibles besoins est rarement obligé de recourir aux habitans ou aux produits de la ville. Avec de telles mœurs, celle-ci n’est guère qu’un centre d’administration ou un lieu d’échange, un marché souvent animé et encombré de population à l’époque des foires, vide et désert pendant la plus grande partie de l’année. Beaucoup ne sont que des créations artificielles de l’activité souveraine, qui en retirant sa main d’elles les laisserait retomber dans le néant des campagnes.

Ce mode de formation des centres urbains explique comment, en Russie, les villes et les campagnes diffèrent d’ordinaire si peu et comment parfois elles diffèrent tant. Entre les unes et les autres, on ne voit d’un côté qu’analogie et similitude, et d’un côté que contraste et dissemblance. A cet égard, les grandes cités russes, les capitales en particulier, semblent des colonies d’un autre peuple ou d’une autre civilisation. On y trouve tout le luxe, tous les plaisirs, tous les arts de l’Occident, la vie y paraît tout européenne, tandis que dans les campagnes elle semble encore moscovite, à demi orientale, à demi asiatique. L’opposition est saisissante, et cependant tout ce contraste est extérieur, superficiel ; les dehors de la vie diffèrent, l’homme est le même. A part une haute classe, élevée à la discipline de l’étranger, la masse des habitans de la ville est, par l’éducation et les goûts, par les usages comme par l’esprit, demeurée voisine des habitans de la campagne. Dans ces villes, souvent bâties de toutes pièces et parfois déjà populeuses, les paysans sont nombreux et les mœurs restent encore à demi rurales. Il n’y a le plus souvent ni bourgeoisie, à notre sens français du mot, ni plèbe urbaine comparable à la population ouvrière de nos grandes cités et de nos faubourgs.


III

L’ancienne Moscovie faisait peu de distinction entre les villes et les campagnes, entre le bourgeois et le paysan, dont la Russie moderne a formé deux classes séparées. Aux voyageurs étrangers, la position de l’un semblait peu différente de celle de l’autre. L’Anglais Fletcher, ambassadeur de la reine Elisabeth près du fils d’Ivan le Terrible, regardait le marchand et l’artisan comme faisant partie de la dernière classe du peuple, désignée par lui sous le nom humiliant de moujiks [11]. Ce n’est guère qu’au XVIIe siècle que les villes sont, devant l’administration, généralement distraites des campagnes. Ce n’est qu’à cette époque, lors de l’établissement du servage pour les paysans, que les populations urbaines commencent à être regardées comme une classe distincte et les villes comme des communes à part, constituées sur un plan spécial [12]. Jusque-là, les villes ou bourgs des provinces et les paysans des districts étaient souvent réunis dans le même mir ou commune, et soumis au même droit et aux mêmes autorités. La position du bas peuple des villes n’était guère plus enviable que celle des cultivateurs de la campagne. Le bourgeois, l’homme taillable (tiaglyi tchelovek), était fixé (prikreplen), était enchaîné à sa ville natale comme le paysan l’était à la terre, et cela pour des motifs analogues, afin que le fisc ne fût point frustré par le départ du contribuable, et que les bourgeois, taxés solidairement, n’eussent pas à payer pour les absens. Des dispositions qui rappellent celles inventées pour les curiales aux derniers temps de l’empire romain interdisaient sévèrement de passer d’une ville ou d’un bourg à l’autre, et pour cette fuite, pour cette sorte de désertion, les Romanof établirent en 1658 la peine de mort [13].

Il y avait cependant dans les villes de la Russie une classe privilégiée : c’étaient les riches marchands, les commerçans en gros et spécialement ceux qui faisaient le commerce extérieur. On les appelait les hôtes, gosti, probablement parce qu’à l’origine, et pendant longtemps, le plus grand nombre étaient étrangers. Ces gosti sont mentionnés dès l’époque des Varègues. Dans la Russie primitive, où l’éloignement et les guerres intestines rendaient le commerce à la fois plus précaire et plus précieux, les hommes assez entreprenans pour s’y livrer, étaient entourés d’une considération qu’ils conservèrent plus ou moins à travers toutes les vicissitudes de l’histoire russe, au milieu même de l’abaissement où les guerres des princes apanages et la domination tatare plongèrent le commerce national. Ce nom de gosti, sans doute d’origine germanique, était accordé par les grands-princes comme un titre d’honneur, et plusieurs de ces hôtes servirent aux kniazes de conseillers ou d’ambassadeurs, Au-dessous des gosti venaient les marchands inférieurs et les posadskii ou bourgeois, les uns et les autres répartis entre plusieurs catégories dont chacune avait son conseil ou douma, pourvu du droit de juger les contestations de ses membres.

Ces marchands et bourgeois pouvaient difficilement être une classe influente dans un pays comme la Grande-Russie, coupé de l’Europe et de la mer, coupé de toutes les grandes routes commerciales par la Lithuanie, l’ordre teutonique et les Tatars. Jean IV, Ivan le Terrible, l’ennemi des vieilles familles de kniazes et de boïars, avait cherché à relever les habitans des villes, les bourgeois de Moscou en particulier ; mais la main des tsars ne sut pas faire revivre en Moscovie les libertés municipales qu’elle déracinait à Novgorod et à Pskof, où elles avaient longtemps fleuri. L’absence même de féodalité, qui au premier abord semblerait avoir dû favoriser l’éclosion de la bourgeoisie, y fut plutôt un obstacle. Les souverains n’eurent pas autant d’intérêt à s’appuyer sur les villes, et les villes ne trouvèrent point dans les discordes des grands-vassaux et du pouvoir central une occasion d’affranchissement ou un moyen d’élévation. Un instant peut-être, lors de la crise qui suivit l’extinction de la maison souveraine, les cités russes se montrèrent capables de jouer un rôle politique ; elles prirent part à la délivrance du sol national, envahi par les Polonais, en même temps qu’à l’élection de la dynastie nouvelle ; puis, ruinées par cette longue période de trouble et comme épuisées de leurs propres efforts, elles abandonnèrent d’elles-mêmes, sous les premiers Romanof, les franchises que leur avaient accordées les derniers-princes de la race de Rurik. Dans toutes ces villes sans industrie, sans moyens de communication, presque sans population, il n’y avait à l’avènement de Pierre le Grand, en dépit de quelques nouvelles tentatives de son père Alexis, rien qui méritât le nom de bourgeoisie.

Une telle lacune ne pouvait manquer de frapper le tsar artisan dont le modèle de prédilection était le pays le plus bourgeois de l’Europe, la Hollande. Une classe moyenne, une bourgeoisie ne se pouvait malheureusement improviser aussi vite qu’une flotte et une armée. Les règlement spéciaux de Pierre le Grandi, l’autonomie administrative et le self-government dont il dota les villes, contribuèrent peut-être moins à la création d’une classe urbaine que l’activité générale du réformateur, l’introduction de nouvelles industries et de nouveaux moyens de communication et surtout l’ouverture de la Russie à l’Europe. Les progrès furent cependant lents. La mauvaise administration des successeurs de Pierre le Grand, les restrictions, apportées aux privilèges des villes et des marchands, enfin sous l’impératrice Elisabeth, l’érection des principales branches de commerce en monopoles concédés à des favoris de cour, retardèrent de plus ; d’un demi-siècle la naissance d’une classe moyenne. Catherine II, ici comme en toute chose, reprit et compléta l’œuvre de Pierre Ier. Elle voulut en même temps constituer une noblesse et une bourgeoisie, deux choses dont manquait presque également la Russie. C’est par elle que les habitans des villes ont été divisés entre les différens groupes qui subsistent encore aujourd’hui. Marchands, petits bourgeois, ouvriers, reçurent de sa main une organisation corporative, chacun de ces groupes divers eut ses chefs élus et tous furent réunis en corporations municipales auxquelles fut restitué le droit de justice avec le droit d’administration intérieure. Dans l’organisation de la classe urbaine, la princesse d’Anhalt et le charpentier de Saardam imitèrent naturellement les institutions contemporaines de l’Europe occidentale, en particulier les institutions des pays germaniques, de l’Allemagne et de l’Angleterre, de la Hollande et de la Suède. De là une partie des défauts et une partie de l’insuccès d’une œuvre mal à propos copiée de l’étranger et imitée de modèles déjà en décadence. C’est quand ils étaient sur le point de disparaître des états les plus avancés de l’Occident, que les corps de métiers d’artisans et les guildes de marchands, que les maîtrises et jurandes furent introduits en Russie. De pareilles erreurs ne sauraient surprendre, quand on voit encore en France des hommes instruits regretter ces institutions du passé ou en rêver le rétablissement. Quels qu’en fussent les mérites et les inconvéniens, cette organisation en corporations à laquelle se prêtent volontiers les peuples germaniques était aussi étrangère au génie qu’aux habitudes de la Russie. Le Russe, selon une juste remarque de Haxthausen, a l’esprit d’association, il n’a point l’esprit de corporation, et entre l’un et l’autre la différence est grande. Le Russe a un mode national d’association, l’artel, dont tous les membres ont des droits égaux et travaillent pour le bénéfice commun, sous des chefs librement élus par leurs pairs ; il a peu de goût pour les corporations fermées, pourvues au dehors de privilèges et de monopoles, et au dedans subdivisées hiérarchiquement en rangs ou échelons inégaux, comme nos anciens corps de métiers avec leur gradation de maîtres, de compagnons et d’apprentis. A cet égard, le peuple de l’Europe chez lequel les divisions extérieures de classes ont le plus persisté est peut-être de tous le plus naturellement étranger à l’esprit de caste et de subordination hiérarchique. L’esprit corporatif, qui en Occident n’était qu’une forme de l’esprit féodal, l’esprit qui dans le monde du travail avait introduit le même principe de privilège et de vasselage que dans la propriété et la noblesse, ne se retrouve nulle part dans l’ancienne Moscovie et n’a pu triompher dans la Russie nouvelle. Les tribus ouvrières aux frontières déterminées, les maîtrises et jurandes qui en Occident ont fait le noyau de la population urbaine, étaient aussi inconnues de la Russie que la féodalité occidentale, qui leur servait de type ou de patron. Sous ce rapport le mode d’existence des villes russes ne différait guère moins du mode d’existence des villes européennes que ne différait l’organisation rurale de la Russie et de l’Europe. Catherine II tenta en vain de réunir les artisans en corps de métiers et de les diviser régulièrement en maîtrises ; en vain elle donna à chaque groupe des chefs élus, une administration et des bannières ; les corps de métiers, les tsekh, selon le nom emprunté de l’allemand (zeche), sont restés en Russie des cadres inanimés, presque de simples registres d’inscription pour la police.

La population des villes demeure depuis Pierre Ier et Catherine II partagée en cinq ou six rubriques réparties en deux groupes principaux : le gros commerce ou les marchands, formant la classe supérieure, classe longtemps privilégiée, et les petits commerçans, les artisans de toute sorte, divisés en plusieurs catégories qui ne diffèrent guère entre elles que par le nom. Il y a les mechtchané, petits bourgeois ou citadins, les remeslenniki ou artisans, les tsekhovye, membres des corps de métier ; il y a les raznotchintsy, sorte de caput mortuum, contenant tous les gens qui ne sont rangés dans aucune autre classe. De toutes ces catégories, la première est la plus importante et peut être regardée comme le type de toute la population inférieure des villes. Le terme de mechtchanine est d’ordinaire traduit par bourgeois ; l’homme qui porte ce nom russe répond cependant bien peu au mot français. Le mechtchanine est l’habitant des villes qui, n’étant ni noble ni prêtre, n’est pas assez riche pour être inscrit parmi les marchands et ne fait pas non plus partie d’une corporation d’ouvriers. Il vit d’ordinaire d’un petit commerce ou de métiers divers. Beaucoup n’ont point de moyens d’existence assurés. Il y a ou il y avait, jusqu’à ces derniers temps, une limite imposée à leur commerce et à leur fortune immobilière ; ils ne pouvaient dépasser un certain chiffre d’affaires ni posséder un immeuble de plus de cinq ou six mille roubles. Pour aller au delà, ils devaient se faire inscrire parmi les marchands. Bien qu’il soit proprement l’habitant légal des villes, le citadin par excellence, le mechtchanine est souvent obligé d’aller chercher fortune au village. Dans certains gouvernemens, le nombre des mechtchané établis à la campagne est considérable, tandis que le paysan qui dans le travail de la terre ne peut toujours trouver une occupation permanente ou une rémunération suffisante, se presse fréquemment dans les villes et y a conquis le monopole de divers métiers. A Saint-Pétersbourg seul, vivent plus de 100,000 paysans [14]. Les deux classes changent de résidence et prennent souvent ainsi la place l’une de l’autre, tantôt se faisant concurrence pour le travail manuel et le petit commerce dans les fabriques ou dans les foires, tantôt gardant chacune leurs professions de prédilection, le mechtchanine apportant à la campagne les arts et les procédés de la ville, le moujik apportant à la ville ses bras, sa hache, son cheval : tous deux exposés dans cette interversion des rôles et du domicile à des chances diverses, plus sévères souvent pour le citadin que pour le villageois.

Cette classe de mechtchané et les groupes voisins d’artisans comptent environ 5 millions d’âmes, formant la grande majorité de la population des villes. C’est peut-être la portion la moins fortunée du peuple russe. Le paysan, le moujik, a, de par la loi d’émancipation, sa maison, son enclos à lui ; il a de plus sa part du champ communal à cultiver ; son existence et l’existence de sa famille sont ainsi toujours assurées. Tout autre est la situation du mechtchanine. Il vit, comme notre population ouvrière, à ses risques et périls ; la loi n’a pas de garantie pour lui, la commune n’a ni terre ni travail certain à lui fournir. Si quelques mechtchané, arrivent à l’aisance ou même à la richesse, la plupart n’ont qu’une existence précaire. Un dixième peut-être d’entre eux possède dans les villes une maison à soi. Le reste vit en loyer comme en Occident. Ceux qui vont chercher un refuge à la campagne n’y ont pas droit à la jouissance des biens communaux. On m’a montré de ces citadins qui avaient voulu se faire paysans, mais pour cela il leur avait fallu être admis par la commune rurale et acheter à deniers comptants le droit à la terre communale que le paysan tient de sa naissance.

Jusqu’à ces dernières années, le mechtchanine et le remeslennik, le petit bourgeois et l’artisan, étaient seuls, avec le paysan, soumis aux deux plus lourdes charges de l’état, à l’impôt de la capitation et au recrutement pour l’armée. La nouvelle loi militaire adoucit pour eux le poids du service en le répartissant sur toutes les classes de la société. Quelques années auparavant, une autre loi de l’empereur Alexandre II avait relevé de la capitation le mechtchanine et ses pareils. Cette réforme, une des plus modestes et des plus utiles du règne, a été, pour ainsi dire, l’acte d’émancipation du peuple des villes. La loi lui a donné l’égalité des charges et des droits ; elle ne saurait aller plus loin et ne pourrait, comme au paysan, lui donner la propriété. Les Russes, grâce à leur système de vastes terres communales, se vantent de n’avoir pas de prolétaires et contemplent d’un œil dédaigneux les dangers dont cette plaie sociale leur paraît menacer l’Occident. La Russie n’a point en effet de prolétariat agricole ; elle a déjà un prolétariat urbain, partout le plus embarrassant, le plus turbulent, et parfois presque le seul dont souffrent certaines nations d’Occident, le seul au moins dont souffre sérieusement la France. Il est des difficultés sociales auxquelles un pays quelque neuf et hardi, quelque vaste et riche de terres qu’il soit, semble ne pouvoir échapper ; le prolétariat, le salariat des villes est de ce nombre. S’il n’est pas plus nombreux en Russie, c’est que les villes elles-mêmes y sont relativement peu nombreuses et peu peuplées. L’avenir, le progrès de l’industrie et de la civilisation, le progrès même de la population ne feront là comme partout qu’augmenter le prolétariat urbain en accroissant les villes. Le mechtchanstvo a reçu de l’émancipation même d’importans renforts ; il a été l’unique asile de plusieurs catégories de serfs, d’une en particulier, des dvorovyé, les serfs domestiques. Ces hommes que, depuis plusieurs générations, parfois le service de leurs maîtres avait soustraits à la culture des champs et détachés des communes de paysans, n’ont pu, en redevenant libres, recouvrer leur part des terres communales. De l’émancipation, ils n’ont reçu d’autre bien que la liberté personnelle, et, affranchis de la tutelle de leurs maîtres, ils doivent vivre de leur travail, vivre de leur salaire, sans droit de propriété sur la terre qu’ils foulent ou dans la maison qu’ils habitent, sans autre héritage à transmettre à leurs enfans que le léger pécule de minces économies. Pas plus la Russie qu’un autre état n’a encore trouvé le secret d’assurer à chaque homme une demeure permanente, à chaque famille un foyer héréditaire, et de mettre la population toujours croissante de nos fourmilières humaines au-dessus des atteintes du vice ou de l’imprévoyance [15].

Pour les conditions d’existence, ces mechtchané et ces artisans russes ressemblent à la population la moins favorisée de nos villes ; ils en diffèrent par un point important : l’absence d’esprit particulier, l’absence d’esprit urbain. Le prolétariat des villes, le salariat ouvrier n’a pas, comme ailleurs en Europe, d’esprit de classe opposé à la fois à la haute bourgeoisie et au peuple des campagnes. C’est à ce point de vue que l’on peut dire que les grandes cités russes manquent de la plèbe urbaine de nos capitales européennes. Elles en ont déjà l’étoffe ou la matière première, mais ces élémens ne sont encore ni assez nombreux ni assez forts, ils n’ont pas encore assez conscience d’eux-mêmes pour avoir les aspirations ou les exigences ambitieuses des classes ouvrières de l’Occident. Par les idées, par les croyances et les sentimens comme par le costume et les mœurs, le peuple des villes russes se distingue encore peu du peuple des campagnes. Le mechtchanine, l’artisan surtout, n’est que le moujik des villes. La religion, qui en Russie est demeurée une des grandes forces sociales, retient encore sous son empire ces masses urbaines que, dans plusieurs pays de l’Occident, le christianisme catholique ou protestant semble avoir perdues sans retour. C’est au fond des villes aussi bien que dans les villages écartés, chez le mechtchanine aussi bien que chez le paysan, que germent et se propagent les sectes bizarres, dont la naissance même témoigne delà vitalité et de la naïveté de l’esprit religieux dans un peuple [16]. Le mechtchanine est observateur des rites et des traditions, il est conservateur des mœurs de ses ancêtres, il est respectueux de Dieu et de son souverain tout comme le moujik ; entre ce dernier et lui, il n’existe point encore de divorce, d’antagonisme moral. Il y a ainsi dans le fond du peuple russe une unité, une harmonie de sentimens et de croyances qui mérite d’autant plus d’être signalée qu’elle devient plus rare, et que là même où elle subsiste, le temps la rendra plus précaire. La Russie a là, pour une période plus ou moins longue, un principe de force et de stabilité qui fait défaut à tous les autres peuples du continent. S’il n’a point encore toute la fécondité, toute l’activité de notre civilisation urbaine, l’empire du Nord peut trouver dans cette infériorité même des dédommagemens, des compensations qui ne sont pas sans prix. Il n’est point encore exposé à ces luttes d’influences des villes et des campagnes dont l’Occident a déjà tant souffert, à cette guerre intestine des citadins et des ruraux qui, par de perpétuelles révolutions et réactions, entrave tout progrès ; il échappe encore à ce conflit intermittent de l’esprit à la fois sceptique et utopiste de l’ouvrier des villes avec l’esprit grossièrement conservateur et aveuglément positif du paysan des campagnes.


IV

La législation russe divise les habitans des villes en deux groupes, elle sépare nettement les artisans, ou petits bourgeois demeurés au bas de l’échelle sociale, des bourgeois parvenus aux degrés supérieurs. Ces derniers sont d’ordinaire compris sous la rubrique de marchands, kouptsy. Ce titre n’est légalement reconnu qu’aux négocians en possession d’un certain capital et payant certains droits de patente. Ces marchands, longtemps dotés de privilèges importons, n’ont pu naturellement constituer une classe fermée ; le mechtchanine, le paysan, le noble même, qui se livrent au commerce, sont maîtres de se faire inscrire parmi eux : c’est une question de fortune et d’impôt. Ces kouptsy sont subdivisés en plusieurs catégories qui conservent le nom étranger de guilde introduit jadis par Pierre le Grand. Il y eut longtemps trois de ces guildes pourvues de prérogatives assez différentes ; aujourd’hui, croyons-nous, il n’en reste que deux en possession de droits civils identiques. La distinction des deux guildes repose uniquement sur le chiffre du capital déclaré par les marchands et sur la patente par eux payée à l’état. Les membres de la première ont le privilège du libre commerce dans toute l’étendue de l’empire ainsi qu’à l’étranger ; les membres de la seconde doivent se borner au négoce intérieur. Ces guildes, comme les autres fractions de la population urbaine, ont dans chaque ville leurs assemblées et leurs chefs ou syndics élus. Les marchands du reste s’élèvent ou descendent d’une guilde à l’autre, selon que s’enfle ou décroit leur fortune, et les mauvaises affaires les laissent exposés à retomber dans la classe inférieure des mechtchané.

Les membres des deux guildes font ou plutôt faisaient partie des classes privilégiées. Les empereurs leur avaient accordé tous les droits personnels de la noblesse : exemption de la capitation, exemption de la conscription militaire, exemption des verges et des peines corporelles. Dans un pays comme la Russie, on ne pouvait faire plus pour l’encouragement du commerce et de la bourgeoisie. Les marchands étaient libres de s’enrichir, libres de jouir de leurs richesses ; une seule chose leur était refusée, et cette restriction même imposée aux négocians pouvait, aux yeux du législateur, passer pour un stimulant au commerce. Il était interdit au marchand, comme à toute personne étrangère à la noblesse, de posséder des terres habitées, naselennyia imouchtchestva, c’est-à-dire des terres peuplées de serfs. Or, dans ce pays de population faible et diffuse, ces terres habitées étaient en général les seules productives ; par suite, les marchands qui n’y pouvaient prétendre se trouvaient de fait exclus de la propriété terrienne, de la propriété rurale au moins. Les seuls immeubles qui leur fussent accessibles étaient des maisons de villes ou des maisons de campagne aux environs des villes. Les placemens de fonds en terres de rapport leur étant interdits, les négocians pouvaient sembler moins enclins à retirer du commerce les capitaux qu’ils y avaient amassés. Cette prohibition avait un effet plus certain et moins avantageux : elle isolait le commerce de l’agriculture, elle maintenait le négociant ou l’industriel séparés à la fois du noble propriétaire et du paysan cultivateur. Alors que le servage rendait presque impossible la formation d’une classe moyenne dans les campagnes, le monopole nobiliaire des terres habitées empêchait la classe moyenne, lentement formée dans les villes, de se répandre sur les campagnes. Les marchands restaient enfermés dans la ville et comme emprisonnés dans les affaires ; de là une autre cause de la faiblesse, du peu d’expansion, du peu d’influence sociale de la bourgeoisie. Aujourd’hui que l’abolition du servage a supprimé la distinction entre les terres habitées et les terres non habitées, la propriété terrienne est devenue libre, l’accès en est ouvert à toutes les classes. Par cette conséquence indirecte, l’émancipation touche profondément la bourgeoisie russe, elle lui rend la libre disposition de sa fortune, elle lui ouvre les campagnes, et ce seul fait est une révolution qui sur l’avenir social de la Russie peut avoir une portée considérable.

Les marchands de la première guilde possédaient presque tous les privilèges personnels de la noblesse ; les plus fortunés n’en cherchaient pas moins à sortir de leur condition. Cette noblesse, dont le législateur semblait leur avoir accordé les prérogatives utiles, ils la convoitaient pour eux ou pour leurs enfans, et beaucoup d’entre eux prenaient un chemin qui y menait rapidement, le chemin du service de l’état. De là encore une cause de débilité, d’amoindrissement pour la bourgeoisie, qui ne semblait grandir et s’enrichir que pour une autre classe. Le mode d’anoblissement par le tchine, par le grade ou l’emploi, resté en usage depuis Pierre le Grand, avait le double effet d’entraver à la fois la constitution d’une vraie noblesse et la formation d’une vraie bourgeoisie ; un tel système appauvrissait la seconde en encombrant la première : de l’une il faisait un lieu de passage, un vestibule, une antichambre presque vide, de l’autre une salle confuse, une assemblée mêlée.

Dans cet appétit des marchands pour les fonctions ou les décorations qui anoblissaient, il serait injuste de ne voir en Russie, comme en d’autres pays, que puérile vanité et futile ambition. Le marchand russe jouissait de tous les droits réellement utiles de la noblesse ; mais ces droits il ne les tint longtemps que de son inscription dans la guilde. Un revers de fortune les lui pouvait enlever, en lui faisant perdre le titre et le rang de marchand ; un revers de fortune pouvait en un moment le ravaler au niveau du mechtchanine, soumis à la taille, à l’enrôlement forcé et aux verges. La noblesse héréditaire et par suite le service de l’état pouvait seul mettre une famille russe à l’abri d’une telle chute.

Cette instabilité de la position des marchands, cette fragilité des droits de la bourgeoisie, amena l’empereur Nicolas à créer pour elle une nouvelle rubrique, une nouvelle catégorie officielle. En même temps qu’il rétrécissait le chemin conduisant à la noblesse, ce prince instituait pour les bourgeois un titre qui leur devait assurer les avantages jusque-là cherchés dans l’anoblissement. Ce nouveau degré de l’échelle sociale russe porte le nom de potchetnyi gragdanine, citoyen honorable, ou mieux bourgeois notable. Ces citoyens honorables ont les privilèges des marchands de la première guilde, sans être astreints à demeurer inscrits dans les guildes. C’était, en fait, une sorte de noblesse d’un nouveau genre, de noblesse bourgeoise conférée par le souverain ou par lettre du sénat, en récompense de certains services et de certaines fonctions. Comme la noblesse russe proprement dite, celle-ci comptait deux degrés, deux catégories. Il y eut le citoyen honorable personnel et le citoyen honorable héréditaire, ce dernier ayant le droit de transmettre à ses enfans sa qualité et les exemptions qui y étaient attachées. Cette rubrique existe toujours dans la nomenclature sociale de la Russie ; mais le nom de potchetnyi gragdanine semble n’être plus qu’une distinction honorifique. Les principales exemptions attribuées à ce titre ont été accordées à tous les habitans des villes. L’abrogation de la capitation et des peines corporelles d’un côté, l’établissement du service militaire obligatoire pour tous d’un autre, ont singulièrement diminué la valeur de toutes ces distinctions. Les bourgeois honorables et les marchands ne peuvent conserver beaucoup de privilèges, alors qu’il n’en demeure presque plus à la noblesse. Les noms et la terminologie, les cadres des anciennes subdivisions, persistent comme des souvenirs ou des points de repère commodes pour l’administration et la statistique, ils ont peu de valeur effective. Dans l’intérieur des villes, naguère encore coupées en compartiments si multiples et si tranchés, l’égalité civile nous paraît si bien établie qu’il reste peu de chose à y ajouter.

Ce sont aujourd’hui les mœurs, l’éducation, le degré de civilisation, qui en Russie continuent à maintenir séparées les diverses classes de la société. Les habitudes dressent entre elles des barrières que la loi ne peut renverser. A cet égard, les distinctions de classes sont encore en Russie plus nettement marquées que dans le reste de l’Europe. De la façon inégale dont la civilisation a pénétré dans les diverses couches de la société, il n’en saurait être autrement. La noblesse, qui a longtemps eu le monopole de l’éducation européenne, continue à vivre à part, isolée des marchands et d’une bourgeoisie à laquelle la richesse n’a point encore fait franchir le seuil de la culture. C’est ainsi que dans les grandes villes il y a d’ordinaire deux cercles, deux clubs, l’un pour la noblesse, l’autre pour les marchands. Les deux classes forment, au point de vue du monde, deux sociétés, deux villes à part, se voyant peu dans la vie privée, différant même par le genre de vie. Déjà cependant se manifestent des signes d’une prochaine révolution. La noblesse et la bourgeoisie ne se rencontrent pas seulement dans les assemblées publiques pour les affaires de la ville ou de la province, elles commencent à se rapprocher l’une de l’autre par les mœurs, par les goûts, par la culture, l’une se faisant plus nationale, l’autre se faisant plus européenne. Il y a quelques années, un marchand russe était toujours un homme à longue barbe, à long caftan, à grandes bottes de cuir ; il était aussi fidèle que le paysan aux traditions moscovites comme au costume national. Aujourd’hui il y a le marchand du vieux temps, conservateur des vieux usages, parfois possesseur d’une grande fortune sans en être moins attaché à l’ancienne manière de vivre, le koupets orthodoxe ou raskolnik, comme le bas peuple, comme le moujik ou le mechtchanine, dont il ne diffère réellement que par la richesse, fidèle observateur des jeûnes et des fêtes, unissant à un singulier degré la superstition à la finesse, la simplicité de l’existence à la grandeur des opérations commerciales. Il y a aussi le marchand moderne, souvent le fils ou le petit-fils du précédent, le marchand au menton rasé qui abandonne les usages de ses pères pour imiter la noblesse et les modes françaises. Ces derniers sont déjà nombreux, et le nombre en croît naturellement chaque jour ; ils ont des hôtels et des salons meublés avec luxe ; si ce n’est toujours avec goût, et possèdent tout le confort de l’Occident. Leurs fils apprennent le français et voyagent à l’étranger ; beaucoup déjà mènent à Paris une vie aussi mondaine, aussi dissipée que les jeunes nobles de leur pays, et à leur retour quelques-uns savent se faire admettre dans les salons de la noblesse. Entre ces deux types de marchands, il en est un intermédiaire, faisant pour ainsi dire la transition de l’un à l’autre, et ayant souvent les prétentions et les travers des deux : c’est le négociant enrichi, épris du luxe moderne, et ne s’y pouvant faire lui-même, s’entourant de meubles et de frivolités dont il méconnaît l’usage, et toujours mal à l’aise dans sa propre maison, dans ses propres vêtemens. Ce parvenu ignorant et plein de contrastes, ridicule victime de la vanité, est plus fréquent et plus étonnant en Russie que partout ailleurs. Soit amour du luxe, soit calcul de commerçant désireux d’établir son crédit, le marchand russe a fréquemment un goût de l’extérieur, un goût de la montre et de l’apparat qui, en Russie même, où ce penchant est général, se rencontre rarement ailleurs à un tel degré. Il est de ces marchands qui ont de riches appartemens où ils ne logent point, de somptueux salons qu’ils n’ouvrent qu’aux étrangers, une vaisselle où ils ne mangent pas, des lits auxquels pour dormir ils préfèrent à la vieille mode russe des tapis ou des divans. L’un d’eux, faisant admirer à un ingénieur anglais sa chambre à coucher et son lit sculpté recouvert d’un surtout de dentelle, lui disait avec un malicieux sourire : ce lit-là m’a coûté Une somme folle, mais voyez-vous, je ne couche pas dedans, je couche dessous [17]. On en rencontre encore de cette force, mais le fils un jour couchera dans le lit du père et y dormira.

Comme la population inférieure des villes, comme le mechtchanine, le marchand appartient encore, par les idées et les habitudes, par le milieu et l’éducation, au même peuple, au même monde que le moujik. Il n’y a dans les guildes russes rien qui rappelle notre ancien tiers-état, avec son mouvement d’esprit, son instruction, ses ambitions. On y sent à peine encore un ferment d’activité politique ou intellectuelle. Jusqu’à ces dernières années, la science et la littérature ne devaient presque rien en Russie à la bourgeoisie [18]. Comme l’indique ce nom même de houptsy, de marchands, donné à la portion la plus élevée du tiers-état, il n’y a eu jusqu’ici en Russie qu’une bourgeoisie de comptoir, il n’y a eu chez elle d’autre classe moyenne que le commerce et l’industrie, tous deux dominés par un esprit exclusivement mercantile, conservateur et routinier. C’est encore là un des motifs du peu de culture, du peu d’influence de cette classe en Russie. La plupart des professions qui ont le plus relevé la bourgeoisie en Europe, celles qui en touchant à la science, aux lettres, aux lois, lui ont valu le plus de considération et souvent même lui ont assuré dans l’état et dans la société une autorité que la législation ne lui reconnaissait pas encore, la plupart des professions vulgairement appelées libérales, manquaient presque autant à la Russie de Pierre Ier et de Catherine II qu’à la Moscovie des Ivan et des Vassili. Chez elle, ni juristes, ni médecins, ni écrivains, ni professeurs, ni ingénieurs, pas même de notaires, d’avoués ou de procureurs, rien que des employés et des scribes, sans instruction et sans ressemblance pour l’éducation ou la considération sociale avec leurs analogues d’Occident. Il ne pouvait y avoir beaucoup d’avocats dans un pays où en 1860 la procédure était encore écrite et secrète ; il n’y avait guère de jurisconsultes, alors que la législation était un chaos, que la justice était arbitraire ou vénale. La Russie ne connut jamais cette noblesse de robe qui par le rang et l’esprit tenait déjà une si grande place dans notre ancienne France ; elle connaissait à peine une magistrature : les fonctions de tout ordre étaient exercées par la même classe de fonctionnaires, souvent par les mêmes personnes, sans spécialité et sans éducation professionnelle. La Russie de la première moitié du XIXe siècle était encore sous ce rapport en arrière de la vieille France du XVIIe ou du XVIe siècle. Les réformes de l’empereur Alexandre II, la réforme judiciaire en particulier, aideront à combler ce vide, et ce ne sera pas un de leurs moindres bienfaits. Ces réformes récentes n’ont pas seulement à modifier, à améliorer les institutions, elles ont à créer toute une classe nouvelle en créant des emplois ou des professions qui exigent une sérieuse culture de l’esprit, en ouvrant à l’activité intellectuelle des débouchés multiples et honorables. Les universités et les progrès de l’instruction, les chemins de fer et l’accélération des communications, l’élargissement même du commerce et de l’industrie, agiront dans le même sens et à côté de l’ancienne bourgeoisie, exclusivement marchande, contribueront à faire surgir une bourgeoisie libérale, à l’esprit en éveil, aux aptitudes variées. Cette classe nouvelle est en train de se former ; mais, chose à remarquer, c’est souvent en dehors du cadre officiel de la bourgeoisie qu’il faut chercher cette future et véritable bourgeoisie russe : elle se recrute dans toutes les classes, parmi les fils de prêtres comme parmi les fils de marchands, et plus encore au sein de la noblesse. La bourgeoisie de l’avenir, la prochaine classe moyenne qui tôt ou tard sera la classe dirigeante, empruntera ses membres à toutes les catégories, à toutes les rubriques sociales de l’empire, en demeurant indépendante des unes et des autres ; elle grandira en dehors de toutes les distinctions de castes, et aura d’autant moins de peine à s’élever au-dessus des préjugés de naissance, qu’en dépit des apparences, de tels préjugés n’ont jamais chez les Russes été bien puissants.

Pour la Russie, le principal résultat du XVIIIe siècle et des réformes de Pierre Ier et de Catherine II, a été la formation d’une haute classe cultivée, d’une noblesse élevée à l’européenne ; pour elle, un des principaux résultats du XIXe siècle et des réformes de l’empereur Alexandre II sera la création d’une classe moyenne, d’une bourgeoisie vraiment européenne et moderne. Les progrès faits en ce sens depuis cinquante ans sont faciles à suivre. « Le tiers-état n’existe pas en Russie, écrivait Mme de Staël sous le règne d’Alexandre Ier, c’est un grand inconvénient pour le progrès des lettres et des arts ;… mais cette absence d’intermédiaire entre les grands et le peuple fait qu’ils s’aiment davantage les uns les autres. La distance entre les deux classes paraît plus grande parce qu’il n’y a point de degrés entre ces deux extrémités, et, dans le fait, elles se touchent de plus près, n’étant pas séparées par une classe moyenne [19]. » Il y aurait plus d’une réflexion à faire sur ces paroles de l’illustre écrivain. Il est vrai que les deux classes extrêmes, que le noble et le moujik, l’ancien seigneur et l’ancien serf, se touchaient de près, n’ayant entre eux aucune classe mitoyenne ; mais ce n’était là qu’un contact matériel. Entre l’un et l’autre il n’y avait ni sympathie mutuelle, ni intelligence réciproque, il n’y avait ni lien moral ni communauté spirituelle. Entre le peuple russe demeuré fidèle aux vieilles mœurs moscovites et la noblesse à demi-française l’intervalle était énorme, la distance réelle d’autant plus grande qu’il n’y avait rien ; pour en rapprocher lès extrémités. Cette distance, en grande partie le fruit de la révolution précipitée de Pierre le Grand, l’ancienne bourgeoisie officielle des mechtchané et des marchands était incapable de la diminuer, incapable de la combler, toute cette bourgeoisie mercantile des villes appartenant elle-même au peuple par l’éducation, les mœurs, les préjugés. Cet intervalle, qui longtemps sembla impossible à remplir, c’est à une bourgeoisie nouvelle de le faire disparaître, à une bourgeoisie cultivée, tenant à la fois au peuple par les intérêts et les sympathies, et à la civilisation moderne par l’éducation. Jusqu’ici, il n’a point existé en Russie de chaîne continue le long de laquelle les idées, les connaissances, les impressions, pussent descendre insensiblement du sommet au bas de la société. C’est là le grand obstacle au progrès économique, au progrès politique de l’empire. La masse de la nation était condamnée à ramper dans la routine pendant qu’une élite dépaysée s’envolait égoïstement à l’étranger ou se perdait vainement en de nuageuses utopies. Le remède est dans la formation d’une classe moyenne, d’une grande, et peut-être plus encore, d’une petite bourgeoisie servant d’intermédiaire entre les idées d’en haut et les besoins d’en bas. Alors seulement pourra prendre fin le dualisme social, le schisme moral, qui depuis Pierre le Grand est le mal de la Russie et survit à l’abrogation des privilèges et aux progrès de l’égalité. Alors seulement cette nation, divisée en elle-même et aujourd’hui encore coupée en deux moitiés séparément impuissantes, pourra donner à l’Europe la mesure de son génie, la mesure de ses forces intellectuelles. La tâche est malaisée et demandera des années ; nous en verrons les difficultés aussi bien que l’importance en étudiant les deux classes, que naguère encore le servage enchaînait l’une à l’autre, en considérant de plus près la noblesse et les paysans, l’ancien seigneur et l’ancien serf, et en nous rendant compte des effets de l’émancipation sur l’esclave et sur le maître.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez, pour la première série de ces études, la Revue des 15 août, 15 septembre, 15 octobre 1873, 5 janvier, 1er mars, 1er mai, 15 juin, 1er novembre 1874, 1er mai et 1er juin 1875.
  2. M. Taine, les Origines de la France contemporaine ; l’Ancien régime, p. 407.
  3. Tome neuvième du Svod Zakonof, — Zakony o sostoianiiakh, plusieurs fois remanié en 1863, 1864, 1868, 1871, etc.
  4. Pour-tout ce qui concerne la classe du clergé, on peut se reporter à notre étude dans la Revue du 25 mai 1874
  5. C’est ainsi que, dans le Statistitcheskii Vrémennik de 1871, on trouve pour la classe militaire 3,743,000 âmes en Europe et près de 1 million en outre au Caucase et en Asie. Ces statistiques, mal comprises de l’Occident, deviennent souvent la cause de singulières erreurs. On donnait le chiffre de la classe comme celui de l’armée sans s’apercevoir que ce chiffre était pour plus de la moitié composé de femmes et d’enfans.
  6. Sur les anciens Cosaques de la Petite et de la Grande-Russie, le lecteur français peut consulter avec fruit les Cosaques, autrefois, de Mérimée, qui ne sont qu’une réduction des travaux d’un des plus éminens historiens actuels de la Russie, M. Kostomarof.
  7. Les statistiques russes, et en particulier le Statistitcheskii Vrémennik, donnent à cet égard un double dénombrement en des tableaux séparés. La population s’y trouve à la fois répartie par classe, selon la qualité personnelle des habitans, et par localités, par villes ou districts ruraux, selon le domicile ou la résidence réelle des mêmes personnes. Ces derniers tableaux, s’appliquant à toute la population y compris la noblesse et le clergé, offrent naturellement pour les villes comme pour les campagnes un chiffre plus élevé. Le recensement de 1867 donnait ainsi pour la population rurale plus de 57 millions d’âmes, et pour la population urbaine 6,540,000. La comparaison des tables des deux modes de dénombrement montre que dans le second l’augmentation de la population des villes est en grande partie produite par le séjour des paysans qui y sont en résidence temporaire, et qui presque partout sont un des élémens importans de la population urbaine.
  8. En Russie même cependant, il est à remarquer que parmi les régions qui possèdent relativement la plus grande population urbaine figurent l’Ukraine, la Nouvelle-Russie, la Tauride et la plupart des pays récemment colonisés ; ce qui fait penser que là comme ailleurs la colonisation moderne procède en grande partie par les villes.
  9. Statistitcheskii Vrémennik.
  10. Huppe, Verfassung Polens, p. 57. Dans toute la Russie occidentale, dans la Lithuanie, la Russie-Blanche et les parties de la Petite-Russie jadis unies à la Pologne, la situation est encore à peu près la même que dans la Pologne proprement dite. Les Juifs agglomérés dans les villes et les bourgades y forment également un des principaux élémens de la population urbaine et ne s’y fondent point avec les autres habitans.
  11. Fletcher, ch. IX. « La dernière classe est celle des moujiks ; on range parmi eux les marchands et les artisans. » Ivan le Terrible lui-même, dans ses lettres à la reine Elisabeth, donne aux négocians anglais venus en Russie pour y trafiquer le nom dédaigneux de moujiks de commerce. — Voyez l’étude de M. Alfred Rambaud sur Ivan le Terrible et les Anglais en Russie, dans la Revue du 15 février 1876.
  12. Tchitchérine : Oblastnyia outchregdéniia Rossii v XVIIe véké, p. 562-567. Il va sans dire que ce qui suit sur le régime des villes moscovites ne s’applique point aux villes occidentales, à Novgorod et à Pskof, dont les habitans avaient gardé le droit de se gouverner eux-mêmes et où, comme dans les villes d’Italie, se retrouvent les luttes des riches et des pauvres, du popolo grasso et du popolo minuto.
  13. Solovief, Istoriia Rossn, t. XIII, p. 100-130.
  14. Selon le Statistitcheskii Vrémennik (1871, p. 85), il y en avait 151,000 à Pétersbourg et à Kronstadt.
  15. Il est juste de remarquer que les artisans des villages, aujourd’hui encore les plus nombreux, ont comme les autres paysans leur lot de terre. Nous aurons du reste occasion de revenir sur cette importante question en étudiant la situation de la classe rurale.
  16. Voyez notre étude sur les sectes populaires de la Russie dans la Revue du 1er mai et du 1er juin 1875.
  17. Herbert Barry, Russia in 1870, p. 119. Bien que l’usage s’en répande de jour en jour avec les chemins de fer, les lits sont encore, dans quelques contrées de la Russie, un objet de luxe qui n’est pas toujours à la portée du voyageur. J’ai eu parfois moi-même de la peine à m’en procurer, et j’ai fait l’étonnement de certains aubergistes on ne me montrant pas satisfait d’un divan ou d’un canapé.
  18. A cette règle il n’y a guère, dans la littérature de la première moitié du XIXe siècle, qu’une double exception : deux poètes de province, jumeaux par le talent et l’inspiration comme par l’origine, Koltsof et Nikitine, l’un petit marchand, l’autre petit mechtchanine, et encore cette apparente exception confirme-t-elle indirectement la règle par le caractère naïf, tout national et tout populaire des deux poètes. Aujourd’hui on pourrait citer quelques écrivains ou quelques savans sortis de la même classe.
  19. Mme de Staël, Dix années d’exil.