La Sève immortelle/Avant-propos

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Bibliothèque de l’Action française (p. 7-11).

Avant-propos


Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour les lecteurs de ce livre de savoir dans quelles conditions il fut écrit. La regrettée Laure Conan en avait conçu l’idée il y a près de trois ans. Son intention était de le soumettre au concours pour le prix de littérature, institué par l’initiative de l’hon. A. David, secrétaire de la province. Elle nous en avait communiqué le plan, qui nous parut plein de promesses. Mais un accident vint la priver de l’usage de sa main droite et la força de suspendre son travail. Il lui fut donc impossible de présenter son œuvre au concours de 1923. Cependant, dès qu’elle le put, elle reprit sa plume. Lentement, le récit se développa. Chapitre par chapitre, le roman vit se tisser sa trame. Les caractères s’accusèrent, les situations se dessinèrent, le problème moral se posa.

Le privilège d’une vieille amitié nous permettait de suivre les progrès du livre. Et nous admirions ce bel exemple d’énergie, donné par une femme de soixante-dix-huit ans, qui, malgré l’âge et la souffrance, poursuivait son labeur et continuait à tracer son sillon. Il y avait toutefois des heures de doute et de lassitude. Et nous nous permettions alors d’amicales instances pour activer l’effort et hâter l’achèvement de l’œuvre. Quinze jours avant le terme fixé pour la clôture du concours, le dernier chapitre seul restait à écrire. Mais un message inquiétant vint nous informer que Laure Conan était très sérieusement malade. Accouru auprès d’elle, nous apprîmes que les médecins déclaraient une opération inévitable. À la douleur éprouvée par les parents et les amis se joignait un très vif regret. Qu’allait-il advenir de l’œuvre inachevée, qui promettait d’ajouter un brillant fleuron aux lettres canadiennes ? Il était sans doute permis d’espérer une issue heureuse. Mais dans le cas contraire ?… Consultés, les hommes de l’art affirmèrent que la malade pouvait, sans aggraver son état, écrire quelques pages. Elle eut ce rare courage moral. Malgré son angoisse et sa souffrance, elle commanda à son imagination et à sa pensée, et, dans le lit où elle était clouée, elle écrivit ce chapitre final, où le drame intime auquel elle nous a fait assister s’achève par la victoire de la fidélité à la France nouvelle fondée par les aïeux sur les rives du Saint-Laurent. Cela fait, et ses dispositions suprêmes étant prises, elle se confia avec une résignation admirable à la volonté de Dieu. Quelques jours plus tard, elle n’était plus. Notre province avait perdu l’une de ses personnalités éminentes et nos lettres un de leurs plus nobles talents.

Ce roman, la Sève Immortelle, dont le dénouement fut, pour ainsi dire, dérobé à la maladie et à la mort, on le présenta au concours. Mais les circonstances que nous venons de rappeler n’avaient pas permis, on le conçoit, d’observer absolument toutes les conditions exigées. Le jury ne put donc couronner l’œuvre de Laure Conan. Il voulut cependant lui décerner un hommage supérieur encore, oserions-nous dire, à la récompense qu’il ne pouvait lui accorder. Et il adopta cette résolution spéciale :

Le jury regrette que les formalités n’ayant pas été emplies, il n’ait pu couronner le roman de Laure Conan, « La Sève immortelle », et exprimer ainsi sa haute appréciation de cette œuvre posthume d’un des meilleurs écrivains du Canada français.

Cette couronne — car c’en était une — nous la déposons au seuil de ce livre, le dernier et peut-être le plus beau que nous ait laissé Laure Conan. En le présentant aujourd’hui au public, nous accomplissons l’un des devoirs à nous légués par la noble femme de lettres, qui nous a fait un si grand honneur en nous confiant la tâche d’exécuter ses volontés dernières.


Thomas CHAPAIS.

Québec, 20 avril 1925.