La Sève immortelle/I

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Bibliothèque de l’Action française (p. 13-23).

La Sève immortelle



I


Jean Le Gardeur de Tilly, capitaine de milice incorporé dans les grenadiers, avait été blessé grièvement à la bataille de Sainte-Foy.

Transporté mourant à l’Hôpital-Général, il y avait cruellement souffert. Pendant bien des jours, sa vie ne tint qu’à un fil.

Mais un beau matin du mois de juin, le docteur Fauvel, après l’avoir soigneusement examiné, lui dit triomphant :

— Enfin, vous êtes à nous !

Un éclair de joie traversa les yeux sombres du blessé. Son visage, creusé par la fièvre, et d’une pâleur de mort, s’éclaira.

— Vous croyez que je ne mourrai pas, murmura-t-il.

— Si je le crois ?… Vous êtes en pleine convalescence. Ah ! la jeunesse s’entend aux réparations… Vous en êtes une belle preuve, et si nous pouvions vous donner la nourriture qu’il vous faudrait, vous seriez bien vite rétabli.

Le capitaine de Tilly prit entre ses mains décharnées la main du docteur et lui dit avec émotion :

— Que vous avez été bon, dévoué, sympathique…

— Le beau mérite ! fit le docteur gaiement. Ignorez-vous que vous avez été héroïque, le 28 avril ? Nous sommes tous fiers de vous.

Un sourire effleura les lèvres décolorées du blessé, ses longs yeux noirs eurent un rayonnement.

— Si vous saviez comme j’ai eu peur dans mon lit ! répondit-il. Ah ! ces affreux cauchemars de la fièvre.

— Finis, finis, les cauchemars. Vous n’avez plus qu’à vous laisser vivre, qu’à écouter le chant des oiseaux.

— Sans doute, je serais sous terre, dit l’officier avec une singulière profondeur d’accent. Et vous saviez que je ne pourrai jamais reconnaître vos soins. Ma famille doit être complètement ruinée.

— C’est plus que probable ; grâce à Bigot et à sa clique, nous sommes tous ruinés. La misère est universelle et le drapeau anglais flotte sur Québec… Que c’est triste ! Mais, n’importe, le soleil est encore beau à voir.

Brusquement, le docteur ouvrit toute grande la fenêtre cintrée de la petite chambre, et sortit.

Durant ses longs jours d’agonie. Jean de Tilly avait ressenti jusque dans ses moëlles les horreurs du tombeau ; aussi, la belle lumière chaude lui fut infiniment douce. Une allégresse le pénétra. Sentir qu’il appartenait de nouveau à la terre lui fut une jouissance étrange, délicieuse. Toutes les souffrances, toutes les douleurs étaient oubliées.

Que c’est bon de voir clair ! Que c’est bon de vivre ! songeait-il en regardant sa chambrette ensoleillée.

Ses murs lui semblaient rayonner de l’espoir. Son lit de douleur, où les visions du délire l’avaient harcelé, lui était devenu doux, reposant. Il respirait avec délices l’air du pur matin, les fraîches senteurs résineuses que le vent léger lui apportait.

Et dans ce calme, dans ce bien-être, un souvenir de la journée du combat l’émut soudain. Il se rappela comme l’amour de la vie l’avait tout à coup saisi, comme la terre lui avait paru belle, quand il courait avec ses gars, par le froid matin du 28 avril.

Le ciel était sombre, la neige fondante partout souillée, les bois avaient encore leurs branches noires, mais sa jeunesse entendait le printemps qui chantait : J’apporte l’herbe, les feuilles, les parfums, les voix d’oiseaux… Tu connaîtras l’ivresse de l’amour…

Un regret aigu comme un dard lui avait transpercé le cœur. Toute sa force l’avait abandonné. Mais il s’était vite ressaisi, et peu après, il était sur le champ de bataille.

L’Anglais était le maître et le resterait en définitive. Il le croyait. Mais la Nouvelle-France devait tomber noblement. Jean de Tilly avait donné son sang pour l’honneur de la race glorieuse…

Maintenant, se sentant renaître, il jouissait du bonheur très simple d’exister. Mais, à travers cette douceur, les inquiétudes, les tristesses se glissèrent bientôt.

Appuyé sur ses oreillers, ses yeux noirs demi-clos, il songeait à sa mère, à son foyer ruiné, à ses camarades restés sur le champ de Sainte-Foy, qui gisaient sous l’herbe haute et drue.

La pensée que l’Anglais allait régner sur la terre où dormaient les héroïques pionniers français lui était cruelle. Il se plaignait à Dieu en invoquant leurs mérites. Offrir ce qu’il avait souffert ne lui vint pas à l’esprit ; ses blessures, ses souffrances, Jean de Tilly n’y songeait plus ; mais le sacrifice du rêve d’amour à son devoir de soldat avait à ses yeux un grand prix, et dans le secret de son cœur, il l’offrit pour sa patrie…

Puis, une apaisante langueur l’envahit… Il s’endormit et rêva que, dans le cimetière de Saint-Antoine de Tilly, il voyait sortir de terre, se lever suppliantes vers le ciel, les mains qui avaient défriché la forêt.

Quand Monsieur de Tilly se réveilla, sur une petite table près de son lit, il vit un bol de lait et du pain noir.

Ce n’était pas ce que réclamaient son épuisement, son appétit de convalescent. Les plats fumants d’autrefois, les grasses poulardes, les belles perdrix rôties des jours d’abondance passèrent devant ses yeux.

Puis, il prit le répugnant pain noir, se redressa sur ses oreillers, et courageusement s’efforça de manger.

Comme il y tâchait, on frappa légèrement à la porte, et une religieuse entra. Son visage flétri accusait les privations et les fatigues de ces jours douloureux. Sur son bras gauche, elle portait une capote militaire soigneusement pliée et quelques branches de lilas.

— Bonjour, Mère Catherine, dit le jeune homme. Je vous ai donné bien du mal, mais décidément, paraît-il, vous n’avez pas perdu vos peines.

— C’est bien vrai ! Vous voilà hors de danger, s’écria-t-elle, rayonnante de joie. Que je suis contente… Tout l’hôpital est en fête.

Elle lui donna les fleurs odorantes, et dépliant la capote qu’elle accrocha à une patère :

— Le docteur veut que vous sortiez dès que vous le pourrez. C’est pourquoi je vous ai apporté votre capote. Vous l’aurez sous la main. Quand je la pris toute pleine de sang pour la laver, je croyais bien que vous seriez enseveli dedans. Que Dieu est bon de vous faire vivre !

Et ramassant les miettes de pain sur le lit :

— J’avais le cœur malade de vous servir un tel repas, dit-elle, mais tout de même, vous avez mangé…

— Il le fallait bien. J’ai tellement faim… Le pain n’est pas bon, mais c’est du vrai pain. Tant d’autres n’en ont pas !

Lentement, avec goût, il but le lait et remit le bol à la Mère Catherine. La religieuse roula la petite table contre le mur, plia et serra la serviette de toile blanche.

— Mère Catherine, demanda l’officier, vous rappelez-vous la bonne odeur du beau pain chaud ?

— Si je me la rappelle. C’était le bon temps. L’odeur du pain embaumait toute la maison. Aujourd’hui, bien des gens mangent bouillis les pauvres grains qu’ils ont pu sauver… La misère est affreuse… On défaille dans les rues de Québec. Savez-vous qu’après la bataille, nous avons été deux jours sans avoir, à bien dire, autre chose que de l’eau à donner aux blessés ?

Jean de Tilly fixa sur elle ses yeux sombres et resta quelques instants à la regarder sans parler, et dit ensuite d’une voix altérée :

— La faim… les blessures… Mère Catherine, cela se supporte. Ce qui est insupportable, c’est de savoir le pays à bas.

Et trop faible pour se maîtriser, il s’affaissa dans son lit et pleura comme un enfant.

La Sœur le regarda inquiète, toute saisie de cette prostration subite. Volontiers, elle aurait pleuré aussi. Mais, dominant son émotion, elle lui murmura des mots de douceur et d’espoir.

Quand il fut un peu calmé :

— Comme le docteur gronderait, s’il vous voyait, dit-elle, essuyant maternellement son visage baigné de larmes. Qu’est devenu votre courage ?… Puis, vous le savez, la volonté de Dieu est dans les événements, et cette volonté, il faut l’accepter. Malgré tout, les Canadiens ont bien le droit d’être fiers. Cette bataille de Sainte-Foy, où vous avez laissé presque tout votre sang, Monsieur de Tilly a été une victoire.

— Mais, la Nouvelle-France n’en restera pas moins aux Anglais. Nous sommes des abandonnés, gémit-il.

— Et après ? dit Mère Catherine. Dieu peut ce qu’il veut, n’est-ce pas ?… Pas une feuille ne tombe sans sa permission, le plus humble germe de la forêt n’est pas en oubli devant lui. Parce que la France nous abandonne, croyez-vous qu’il va nous abandonner ? Pourquoi désespérer de notre pays ?… Dites-moi, que savons-nous ?… Qui a jamais vu l’avenir ?…

Instamment, elle le conjura d’être raisonnable, de ne pas s’émouvoir, de chasser bien loin les tristes pensées, de ne pas nuire à son rétablissement.

Il l’écouta, tranquille, silencieux, mais ses yeux profonds restèrent chargés de tristesse.

La bonne hospitalière lui fit baiser la croix de son chapelet, et s’en alla à ses autres malades.