La Sève immortelle/V

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Bibliothèque de l’Action française (p. 60-70).

V


À Québec, presque toutes les familles importantes voulaient quitter le Canada. Y vivre leur semblait désormais impossible. Les Anglais qui redoutaient leur influence voyaient avec joie ces découragements, et offraient de transporter tous ceux qui se décideraient à partir.

Le colonel d’Autrée n’était au Canada que depuis quatre ans. Il n’y avait aucun intérêt, aucune attache, et désirait passionnément s’en retourner.

Maintenant que les Anglais y régnaient, Québec lui était odieux. Il se jugeait assez rétabli pour affronter la mer ; mais sa femme, si faible, pourrait-elle supporter la traversée ?

C’était pour lui un angoissant problème. Là-dessus, il ne cessait d’interroger sa fille.

Une amère tristesse l’aigrissait. Il enviait et fuyait ceux qui se préparaient au départ.

Madame d’Autrée lisait sans peine dans son âme, et, courageusement, assurait qu’elle était en état de passer en France ; mais elle n’arrivait pas à l’en persuader, et s’efforçait de gagner le docteur Fauvel.

— Croyez-moi donc, lui dit-elle, un jour qu’il l’avait trouvée seule, je puis supporter le voyage, et il faut que vous le disiez au colonel, qui désire tant s’en aller… Ne me refusez pas, je vous en prie, dites-lui cela, de façon à le rassurer tout à fait.

— Pour le faire, Madame, répondit le docteur, il me faudrait être bien sûr de deux choses : d’abord, que la traversée ne sera pas longue ; puis, que la mer vous bercera doucement… tout le temps.

Elle eut un geste expressif au souvenir des vagues, et lui, accentuant le geste, continua :

— Secouée de la sorte, que deviendriez-vous, madame ?… Donc, c’est bien compris : pas de tempêtes… pas de vents contraires… rien que du bon vent, et pas trop fort ; voilà la certitude qu’il me faudrait pour vous permettre de vous embarquer.

— Voyons, je vous promets de ne pas mourir, dit-elle, avec un faible sourire. Et quand je mourrais sur le vaisseau ? Avoir sa tombe dans l’océan, c’est beau ! c’est grand ! La chose triste, croyez-moi, c’est de faire souffrir les siens, ceux qu’on devrait rendre heureux. Le colonel ne peut plus vivre au Canada. Tout l’exaspère.

— Je m’en suis bien aperçu. Mais, il tient à la vie, et n’est pas remis complètement, il s’en faut. S’il lui fallait être longtemps ballotté sur mer, comme il arrive souvent, je ne répondrais de rien.

— Mais, s’il lui faut passer l’hiver ici, que va-t-il devenir ? que vont devenir mes pauvres enfants ?

— Madame, ne vous mettez pas en peine de Mademoiselle d’Autrée. Regardez-la plutôt… regardez-la bien, répondit gaiement le docteur. Jamais je ne l’ai vue si rayonnante, si en beauté.

— Elle est courageuse, dit la mère, non sans fierté.

Un sourire effleura la bouche sérieuse du docteur.

— Est-ce toujours le courage qui donne aux jeunes filles plus d’éclat, plus de charmes, fit-il ?… Ce que je sais bien, c’est qu’il vous faut de l’énergie pour vous remettre. Nous allons, grâce à Dieu, pouvoir mieux vous alimenter. Obéissez-moi exactement, et, l’an prochain, vous serez tous en état de partir sans risquer votre vie.

— L’an prochain !… murmura-t-elle, avec accablement.

— Ça vous semble bien loin ? Soyez tranquille : le temps a l’aile légère. Puis, vous n’ignorez pas que le général Murray est bienveillant. Vous n’avez à craindre ni exactions ni ennuis, dit-il, se levant.

— Mais, c’est si dur, pour le colonel, de vivre sous le drapeau anglais !

— En France, rien ne vous manquerait.

— Et la vie leur serait si bonne, si agréable, répliqua Madame d’Autrée, qui songeait aux siens… Que l’hiver va leur sembler long… qu’il va leur être rude !…

— Madame, il faut si peu de chose pour faire accepter chaque jour. Quand le froid viendra, vous aurez les beaux feux du foyer, la douce chaleur. Puis, il vous restera bien quelques amis qui viendront causer.

Madame d’Autrée, étendue sur sa chaise longue, se répétait qu’il lui fallait trouver du courage, quand sa fille entra, radieuse, un léger panier entre les mains.

— Devinez ce que j’ai là, dit-elle, se penchant sur sa mère.

Madame d’Autrée écarta les larges feuilles qui couvraient le panier.

— Des bluets déjà ! fit-elle, et si beaux.

— Oui, des bluets — petits fruits très bons, dit Champlain, dans ses voyages. — C’est Monsieur de Tilly qui me l’a appris. C’est lui qui a cueilli ces beaux bluets.

Madame d’Autrée en prit avec plaisir.

— Monsieur de Tilly n’aurait pas dû se donner cette peine, dit-elle, se recouchant sur ses coussins. J’espère qu’il ne s’est pas fatigué. J’espère qu’il ne souffre plus de ses blessures.

— Si vous le voyiez ; il marche d’un pas ferme… il a l’air bien moins faible.

— Ah ! lui se remettra sûrement. Il est si jeune… Mais moi… Ma pauvre enfant, autant vous le dire tout de suite. Le docteur, qui sort d’ici, ne m’a pas laissé d’illusions… Nous ne pouvons songer à partir… aucun espoir de revoir Paris cette année. Il nous faut passer ici l’hiver.

— Tant d’autres, chère mère, y seront plus mal que nous. Notre maison n’a guère été endommagée par les boulets… et les Anglais nous la laissent.

— C’est vrai ; mais, après ce régime de famine, vous auriez tous si grand besoin de vous refaire.

— Me refaire, répéta Thérèse, avec un frais éclat de rire. Jamais, je n’ai été si bien. Je pourrais vivre sans manger, sans dormir.

— Vous voulez adoucir mes inquiétudes, mais, après l’horrible vie que nous avons eue, il vous faudrait une vie normale… du mouvement… des distractions.

Mademoiselle d’Autrée ferma ses beaux yeux mutins et sourit comme à une vision intérieure.

— Vous ne l’ignorez pas, poursuivit sa mère, à Québec, tout le monde s’en va. Nos amis, nos connaissances se préparent au départ. Sans moi, vous partiriez aussi ; vous reverriez la France. Si vous saviez comme cette pensée m’afflige… Ici, nous allons être entourés d’Anglais… Nous allons tous mourir de chagrin et d’ennui.

— Pas moi, dit tranquillement Thérèse.

— Croyez-moi, l’hiver vous sera dur. La jeunesse a besoin de mouvement, de plaisirs… Maintenant, vous avez le soleil brillant, la beauté des bois, le chant des oiseaux, le grand air si bon ; mais quand le froid sévira, qu’il faudra se renfermer, que le givre couvrira les vitres, la dépression viendra… vous vous trouverez bien à plaindre, ma pauvre enfant.

— Et la belle neige toute blanche ?… les arbres poudrés, les arbres reluisants ?… le grand ciel plein d’étoiles ?… tout est bon… tout est beau, dit Thérèse, avec un geste charmant. Je n’appréhende rien.

— Tant mieux, chère petite, vous aurez tant à supporter… Quand la dernière voile aura disparu à l’horizon, je vois le visage de votre père. Moi aussi, j’exercerai bien votre patience. La maison va être aussi triste qu’un sépulcre.

— Mère, protesta Mademoiselle d’Autrée, en lui baisant la main, vous ne devriez pas vous tourmenter ainsi à mon sujet. Jamais, je n’ai été si heureuse. Malgré les décombres, malgré le drapeau anglais qui flotte là, jamais Québec ne m’a paru si beau.

Dans son accent, dans son expression, dans tout son être, il y avait une sincérité ardente.

Madame d’Autrée en fut étonnée. Elle savait que sa fille s’était terriblement ennuyée au Canada, qu’elle avait toujours vivement désiré retourner en France. D’où pouvait venir un tel changement ?… Qu’y avait-il au fond ?… Était-ce une simple détente, un caprice passager de la jeunesse longtemps comprimée ?

Elle pensa à ce que lui avait dit le docteur Fauvel et reprit :

— Le docteur est émerveillé de votre épanouissement ; il trouve votre mine brillante. Où donc avez-vous pris ce rayonnement, cet éclat qu’il admire ?

— Ai-je tout cela ? répondit Mademoiselle d’Autrée, avec une jolie moue d’enfant. Vous le savez, il y a des plantes qui croissent et fleurissent très bien à travers les ronces et la pierraille.

Madame d’Autrée n’ajouta rien et resta songeuse. Appuyée sur ses coussins, les yeux demi-clos, elle regarda sa fille, et aurait voulu lire dans son cœur. Elle y sentait une joie secrète qui l’absorbait, qui l’enchantait, une joie neuve, lumineuse, qui pouvait défier l’automne désolé, le long hiver lugubre.

— Thérèse, interrogea-t-elle, n’avez-vous rien d’autre à me dire ?

Un sourire effleura les lèvres pures de la jeune fille.

— Non, maman, rien d’autre, mais ne me plaignez pas trop. Je ne désire plus partir maintenant. Gardez-moi le secret… J’aime mieux passer l’hiver à Québec qu’à Paris.

Madame d’Autrée n’en doutait plus. Elle avait compris.

— Comme il faut que je sois malade, pour n’avoir pas deviné, se dit-elle, avec mélancolie. Elle se sent aimée et tout s’irradie, tout chante : elle aime mieux vivre à Québec qu’à Paris. Ah ! la jeunesse, l’immortelle poésie du cœur !