La Sève immortelle/IV

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Bibliothèque de l’Action française (p. 46-59).

IV


Après la victoire de Sainte-Foy, le général de Lévis se refusait à croire le Canada perdu. Il comptait enlever Québec aux Anglais, et, comme on sait, se prépara à l’assiéger. Il annonçait qu’il dînerait le jour de Noël à Québec, à l’ombre du drapeau français… Mais, à l’arrivée de la frégate Lowestoff et de l’escadre commandée par l’amiral Colvill, il lui avait fallu reconnaître que ce serait folie d’y songer, et, la rage au cœur, profitant d’une nuit sombre, il s’était embarqué pour Montréal avec ses faibles troupes.

Comme bien d’autres, Le Gardeur de Tilly, frère aîné de Jean, avait quitté le service pour ne pas laisser les siens mourir de faim.

Pendant que Jean luttait contre la mort, sur son lit d’hôpital, Le Gardeur avait rudement peiné pour ensemencer quelques arpents de son domaine.

En ce temps d’atroce pénurie, manger tous les jours était un sérieux problème. La situation était si grave, si difficile que, malgré la faible distance de Saint-Antoine à Québec, Le Gardeur n’avait pas revu son frère depuis qu’il l’avait laissé mourant à l’Hôpital Général.

Mais le jour même que Jean, triomphant de sa faiblesse, se rendait chez le colonel d’Autrée, Le Gardeur de Tilly, libre pour quelques heures, traversait le fleuve en canot.

À son retour à l’Hôpital, Jean l’aperçut qui venait au-devant de lui. Il se jeta à son cou avec élan. Le Gardeur l’étreignit fortement, puis, l’éloignant un peu :

— C’est bien vrai, tu vis, mon petit Jean, dit-il, le regardant de ses yeux mouillés, le palpant comme pour s’assurer qu’il était bien vivant. Que Dieu est bon de nous avoir exaucés… Il y a donc encore pour nous des moments heureux.

— Et maman ? s’écria Jean, tendant les bras comme s’il l’avait devant lui.

— Malade, et, comme vous pensez, sans cesse occupée de vous. Si je l’avais, au moins, disait-elle, si je pouvais le soigner.

— Pauvre mère ! Ce qu’elle a dû souffrir…

— L’inquiétude est cruelle à supporter. Mais vous pensez bien que nous ne lui avions pas dit toute la vérité. Elle n’a su que votre vie n’avait tenu qu’à un fil que lorsque vous avez été hors de danger.

Jean avait pris son bras et le conduisait au jardin. Tous deux étaient grands, bien découplés, mais ils ne se ressemblaient point, sauf par le port de tête, gracieux et fier.

Assis à l’écart, sur un banc rustique, ils causèrent en toute liberté. Il y avait bien des malheurs à raconter en ces jours tragiques, mais, dans les détails que Le Gardeur donna sur les événements, une chose fut douce à Jean.

Sa paroisse natale n’avait pas été incendiée, comme les autres paroisses de la rive sud. Un détachement anglais y était cantonné, et on n’avait brûlé qu’une dizaine de maisons.

Mais l’ennemi s’était retranché dans l’église et les officiers habitaient le manoir. Le Gardeur avait trouvé sa mère, sa femme et ses petits enfants réfugiés au moulin. On y était bien à l’étroit, et il avait fallu recevoir leur petite cousine, Guillemette.

— Mademoiselle de Muy est à Saint-Antoine, s’écria Jean, surpris.

— Oui, son père, qui a suivi les troupes à Montréal, n’a pas voulu la laisser seule, sans protection à Québec. Il l’a fait conduire chez nous… Et, que Dieu le bénisse !… Il a trouvé le moyen de m’envoyer un grand sac de blé… Je n’avais qu’un peu de seigle pour toute semence. Jugez de ma joie en recevant ce beau grain… Comme j’ai prié en le semant ! Il est si terrible de n’avoir pas un morceau de pain à donner à sa mère… à ses petits enfants.

— De nos jours, il y en a beaucoup qui connaissent cette souffrance.

— L’arrivée de Mademoiselle de Muy nous a été une bénédiction.

— Le blé vient bien ?

— Admirablement. Et, que de fois Guillemette m’a réconforté. Elle savait votre état désespéré, mais s’obstinait quand même à croire que vous vivriez… Maman ne sait plus se passer d’elle. Cette pauvre mère souffre parfois cruellement, mais personne ne l’a entendue se plaindre… et elle ne veut pas qu’on désespère de l’avenir de la colonie… elle se refuse à croire que le Canada va devenir anglais.

— C’est bien clair pourtant. Dites-moi, Le Gardeur, pensez-vous quelquefois aux funérailles de Monsieur de Montcalm ?

— Pouvez-vous me le demander ? Mais c’est ineffaçable… Ce maigre convoi, ces misérables funérailles, à huit heures du soir, sans cloches… sans clairons… sans tambours… que c’était lugubre !…

— Et le pauvre cercueil informe

— C’est l’homme de peine des religieuses Ursulines qui l’avait fait. Le désarroi était si grand qu’on n’avait pu trouver d’ouvrier.

— Mais, voir Montcalm entre ces planches mal rabotées, mal clouées… Ses yeux noirs, qui lançaient l’éclair, fermés pour jamais. Que c’était triste ! dit Jean, qui semblait y être encore !

— Oui, c’était triste… Comme on sentait que la Nouvelle-France était morte !

— Dans ma fièvre, ce souvenir me revenait. Je voyais descendre le cercueil dans la fosse… puis, je l’avais sur moi !… Ses clous me transperçaient… C’était affreux ! Mais, récemment, j’ai fait un rêve que j’aurais voulu faire durer… un si beau rêve

Un léger sourire éclairait son visage.

— Quel rêve avez-vous fait ? interrogea Le Gardeur.

— J’étais encore dans l’église des Ursulines. J’assistais au Libera de Monsieur de Montcalm. La pluie filtrait à travers le toit, coulait sur le drapeau. J’entendais les prières, les sanglots… Quand on prit le cercueil pour le mettre en terre, je saisis le drapeau… Je voulus le rouler, mais le drapeau m’échappa des mains… s’éleva très haut… s’étendit au loin… couvrit la terre canadienne. La pluie avait cessé, le soleil brillait.

— Voilà un rêve qu’il ne faudra pas oublier de raconter à maman et à Guillemette.

— Mademoiselle de Muy croit aussi que le Canada ne peut pas devenir anglais ?

— Je ne sais trop… Mais, je crois qu’elle plaît fort à l’un des officiers installés chez nous.

— Comment le savez-vous, Le Gardeur ?

— Comment ? cela se voit, allez. Et si Monsieur Laycraft ne cherchait pas à être agréable à notre cousine, j’aurais fait toutes mes semailles à la bêche et à la pioche… moi si neuf à cette besogne.

— Et dire que je n’aurais pu vous aider ! fit Jean, tout triste.

— Heureusement, dit Le Gardeur avec un franc sourire, un matin, cette bonne petite Guillemette m’avait suivi au champ. Le râteau à la main, elle travaillait la terre de son mieux, quand un Anglais, d’apparence distinguée, passa… Ma foi, Guillemette était agréable à voir ; il s’arrêta un instant à la considérer. Puis, il vint à nous, d’un air gracieux, et me demanda, désignant Guillemette du regard :

— Madame de Tilly ?

— Non, Monsieur, répondis-je, Mademoiselle de Muy, ma petite cousine, qui veut absolument m’aider.

— Le lieutenant Laycraft, dit-il, se présentant. Il parle le français. Nous échangeâmes quelques mots, et Monsieur Laycraft voulut bien nous dire qu’il était confus d’occuper notre maison. Le même soir, il m’envoya un cheval. Je pus labourer… Plusieurs fois, il a déposé des fleurs de notre jardin à notre porte. Il me fournit de poudre et de plomb. Mais, le savez-vous, mon frère ?… À Saint-Antoine, tous les hommes ont prêté le serment de neutralité.

— En attendant le serment d’allégeance ?

— Hélas ! c’est sûr. Ah ! Jean, savoir les Anglais maîtres dans notre église… entendre sonner la diane au lieu de l’Angélus, que c’est amer !

— À Québec, aussi, on se réveille au son des tambours et du clairon. Toute lumière doit être éteinte à dix heures du soir. Personne ne peut sortir dans la rue sans un fanal, et jamais après dix heures.

— On dit que tous les Canadiens un peu considérables vont s’en aller en France… Mais le soleil va se coucher, il faut que je parte, s’écria Le Gardeur, remarquant que les fenêtres de l’Hôpital commençaient à s’embraser.

Il se leva, Jean aussi. Le Gardeur mit ses mains sur ses épaules et lui dit avec une émotion contenue :

— Je suis content de vous avoir vu, mon frère. Jamais, je n’aurais cru vous trouver si bien. Vous n’avez pas l’air abattu… Vous ne me semblez pas malheureux.

— La vie est si belle, murmura Jean, qui songeait à Thérèse, émue devant lui.

— Maman va être si heureuse de ce que je vais lui dire de vous. Depuis qu’elle sait que vous avez été longtemps sur le bord de la tombe, elle n’arrive pas à se rassurer. Elle craint toujours que vous ne vous remettiez pas.

— Dites-lui que, lorsque j’aurai le bonheur de l’embrasser, je lui prouverai que j’ai de la vie… de la force.

Il prit quelques roses à un rosier voisin, et, les tendant à son frère :

— Pour elle, dit-il.

— Et Guillemette ?… fit Le Gardeur, avec une lueur amusée dans les yeux. En passant, je crois avoir vu là-bas un carré de violettes.

Il y en avait, et de très belles ; Jean le savait bien. Mais le souvenir de Mademoiselle d’Autrée se mêlait pour lui avec le parfum des violettes. Au lieu de cueillir les douces fleurs, il s’en alla au bout du jardin chercher des œillets, et les remit à son frère.

— Que lui dirai-je ? demanda Le Gardeur.

— Dites à Mademoiselle de Muy que je la remercie de n’avoir pas voulu croire que je mourrais… Dites-lui que, malgré tout, je trouve doux de vivre.

Il souriait, il avait une flamme dans les yeux.

Le Gardeur partit, le cœur allégé :

— Il n’est pas triste, songeait-il étonné, en marchant à grands pas. Quand on a langui au bord de la fosse, il y a bien du charme dans le seul fait d’exister.

Ce soir-là, quand l’infirmier l’eut quitté, Jean de Tilly se leva. Il ne sentait pas sa fatigue.

Jamais, il n’avait eu moins envie de dormir. Une ardente saveur de vie le grisait presque. Quelque chose d’infini, d’enchanté, l’enlevait à sa faiblesse, aux lourdes réalités.

Il ouvrit sa fenêtre. Il voulait voir la beauté du ciel, qu’en ce moment, peut-être, Mademoiselle d’Autrée regardait aussi. À quoi songeait-elle ?

Il lui semblait sentir la douceur des doigts qui avaient tenu les siens, et à travers les bruissements du feuillage, il entendait encore chanter :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Nous irons tous les deux
« Dans le chemin des cieux. »


Sur Québec délabré, un croissant de lune brillait ; les étoiles innombrables s’allumèrent dans l’azur ; le grand air pur des espaces sans bornes fraîchit.

Et, appuyé sur le bord de la croisée, Jean de Tilly s’abandonna à la douceur du rêve. Il revécut les heures passées avec elle. Le souvenir lui en était inexprimablement doux.

Le lugubre avenir s’irradiait. Sur les ruines de sa vie à peine commencée un astre s’était levé.