La Sève immortelle/XI

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Bibliothèque de l’Action française (p. 128-133).

XI


Monsieur de Muy, rentrant au manoir, aperçut sa fille qui sortait du jardin. Il l’arrêta du geste. J’ai à vous parler, dit-il, la rejoignant à grands pas.

Quelque chose dans son expression inquiéta Guillemette.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, un peu troublée.

— Une surprise… une forte surprise, s’écria-t-il.

— Pénible ? dit la jeune fille, cherchant à lire dans les yeux de son père.

— Vous en jugerez, fit-il, avec un sourire joyeux. On vous demande en mariage… Qui m’aurait prédit cela quand je venais à Saint-Antoine, m’eût trouvé bien incrédule.

Une vive rougeur couvrit le visage de Guillemette, mais elle pencha la tête sans parler.

— Faut-il vous dire qui ? continua le major, posant sa main sur le front de la jeune fille et cherchant à surprendre son impression. Je crois que vous avez deviné… Eh bien ! Oui, c’est le lieutenant Laycraft.

— C’est bien malheureux, murmura-t-elle. Nous lui avons tant d’obligations.

— Malheureux ? et pourquoi, ma fille, dit l’officier fronçant le sourcil. La guerre est finie. Cet Anglais, très bien élevé, me semble aimable, fort honorable.

— Père, c’est impossible, répondit Guillemette… Songez-y… Monsieur Laycraft est protestant.

— Oui, sans doute, mais il m’assure qu’il vous laissera toute liberté de pratiquer votre religion, qu’il ne vous gênera en rien. Il pense rester longtemps à Québec… Nous avons longuement causé… Je crois connaître les hommes… J’oserais répondre de sa loyauté.

— Et sa famille ? ce serait le brouiller à jamais avec les siens.

— Monsieur Laycraft n’a plus ni père, ni mère : « Je n’ai aucune permission à demander, m’a-t-il dit. Quant à mes chefs, je n’appréhende pas d’ennuis. Le général Murray estime les Canadiens ; il les trouve braves et généreux. Sans blesser personne, je puis me marier à mon goût, et, laissez-moi ajouter, que je suis riche. »

— Je sais que Monsieur Laycraft est riche. Mais ce n’est pas la fortune qui fait le bonheur.

— Ma chère enfant, ce n’est pas la misère non plus. Vous en avez assez goûté pour le savoir.

— Il me semble que la patience ne m’a pas fait défaut…

— Mais un cœur patient est un cœur triste. Une résignation de toute la vie !… songez-y.

— Qu’avez-vous répondu, mon père ?

Que je vous transmettrais avec joie sa demande… qu’il aurait bientôt votre réponse. Il faudrait que cette importante question fût décidée avant mon retour à Québec… Vous ne pouvez oublier ce qu’il a fait pour vous plaire…


Guillemette n’avait jamais rien contesté à son père. Elle n’osa plus rien dire et répondit simplement, qu’avant tout, il lui fallait avoir un entretien avec Monsieur Laycraft.

— Soit, ma petite, répliqua le major, mais, n’allez pas le blesser, lui montrer des craintes injurieuses, à lui, si bienveillant, et si bon.

Tout votre avenir est en jeu, ma fille. Pensez-y : il est cruel, l’âpre souci du pain quotidien.

Il s’éloigna, soucieux, mécontent. Guillemette se mit à trier les herbes qu’elle avait cueillies dans le jardin :

— Non, non, ce serait affreux ! Pauvre père, se disait-elle, l’avenir l’épouvante. Il voit la noire pauvreté me suivre jusqu’au tombeau. La pensée qu’il ne tient qu’à moi d’être riche trouble son jugement, lui fait voir tout en beau… Puis, il ne sait pas, il n’a rien deviné… Cet entretien avec Monsieur de Laycraft va m’être bien difficile, bien pénible… nous lui devons tant. Sans lui, nous serions encore tassés au moulin… Comme les autres, nous aurions eu à subir bien des vexations, bien des ennuis… Il m’aime, cet Anglais, c’est évident. C’est donc que j’ai quelques petits charmes… Ah ! si Jean m’aimait, lui !… si je lisais l’amour dans ses beaux yeux dominateurs… Sa mère dit qu’il ne songe qu’à son pays… Comme il a bien raconté le départ de Monsieur de Lévis. Il a des mots vivants… des accents qui me réchaufferaient dans mon cercueil… Ah ! si tous les Canadiens lui ressemblaient, les Anglais n’y pourraient rien… la Nouvelle-France serait immortelle !