La Sève immortelle/XV

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Bibliothèque de l’Action française (p. 158-166).

XV


Il faisait froid. Les feuilles mortes s’en allaient en tourbillons, emportées par le grand vent.

Frigon, l’ordonnance du colonel d’Autrée, avait descendu du grenier le grand poêle qu’il y avait porté à l’approche des beaux jours, et, avec le secours d’un voisin obligeant, travaillait à le monter.

Toutes les pièces ajustées, le tuyau posé, Frigon sortit. Il revint bientôt avec une brassée de copeaux et de menues branches. À genoux, devant le poêle, il disposa le bois et l’alluma.

Le feu ne tarda pas à chanter et Madame d’Autrée, frileuse, vint s’asseoir au chaud près du poêle.

— Ce n’est pas encore le temps des grosses attisées, mais à présent, expliqua Frigon, sans exposer Madame d’Autrée à prendre froid, je puis éteindre le feu dans l’âtre et ramoner la cheminée qui commence à fumer.

— Faites, dit Madame d’Autrée, mais que tout soit fini avant que le colonel revienne. Il a assez d’ennuis à supporter sans cet aria.

L’ordonnance eut un vague sourire, presque imperceptible.

— Pour plus de sûreté, si Mademoiselle voulait aller le rencontrer, et l’amuser un peu, suggéra-t-il.

— Oui, je vais à sa rencontre, dit Mademoiselle d’Autrée. Elle courut à sa chambre, posa sur sa tête blonde une toque de velours noir, s’enveloppa d’un long manteau et sortit d’un pas léger.

Une épaisse gelée blanche couvrait la terre. Sur la tonnelle les clématites flétries pendaient, lugubres. Le froid avait noirci les feuilles des violettes, et les fleurs contractées se refermaient tristement. Thérèse en prit quelques-unes. La suave odeur n’y était plus. De partout, on sentait venir l’hiver.

Mais, comme une chaude bouffée de printemps chargée de parfums, le souvenir de la première visite de Jean de Tilly lui revint. Sous les branches retombantes du vieux frêne, son regard chercha le banc rustique où, assis à l’ombre, il avait passé l’après-midi. En son âme, elle revit tel qu’elle l’avait vu, quand il lui parlait de ses abattements… bien faible encore, mais si beau, si touchant dans sa virile tristesse.

Comment avait-elle compris tout à coup que quelque chose de redoutable et de charmant l’envahissait… lui faisait oublier la ruine de son pays.

Entre eux, pas une parole n’avait été prononcée, mais comme une pure flamme qui montait, l’amour lui était apparu, avait mis au plus profond de son cœur une joie où toutes les souffrances se perdaient.

Revivre cette heure unique était sa meilleure ressource contre tous les ennuis. Le charme de ce souvenir restait inépuisable, et, dans l’air vif et dur, en foulant les feuilles mortes qui crissaient, Thérèse pensait à l’amour de Jean de Tilly, à l’entretien dans la senteur des violettes, sous le chaud soleil rayonnant.

Le vent lui apporta les sentiments de la cloche des Ursulines. Ces sons grêles et pauvres, qui se perdaient comme une voix trop faible dans l’espace, avivaient toujours chez Thérèse le regret de ne plus entendre les cloches de la cathédrale et de l’église des Récollets. Les souvenirs de ces belles cloches, abattues pendant le siège, l’avaient tant de fois plongée dans des rêveries enchantées.

— Comme ce serait bon de les entendre avec lui, pensait-elle.

La voix bien timbrée de son père lui arriva.

— Vous paraissez bien sérieuse, ma fille, lui dit-il, traversant la rue pour la rejoindre. À quoi pensez-vous ?

— Aux cloches tombées, répondit-elle.

— Moi aussi, je les regrette. C’était si beau les entendre en ce bout du monde. C’est le 22 juillet que la cloche de la cathédrale a sonné pour la dernière fois.

— Un glas ?

— Non, l’Angélus… à la fin du jour. Les assiégeants nous avaient laissé un peu de répit. Le silence régnait chez nous. Tout à coup, dans la douceur du soir, la voix de la cloche s’éleva comme une prière. Je ne sais pourquoi, j’en fus ému jusqu’aux moelles… Le bombardement reprit bientôt… Les boulets rouges étaient surtout dirigés contre la cathédrale. Le feu s’y déclara. Le clocher croula dans la nuit.

— Je m’en souviens, mon père, de cette nuit épouvantable, dit Thérèse, frissonnante.

— Allons encore une fois voir les ruines de la cathédrale, si rien ne vous en empêche… Vraiment, je ne sais que faire…

Ils gravirent la pente qui descend de la rue Buade à la rue des Remparts. Les Anglais avaient reconstruit plusieurs des maisons rurales démolies, mais çà et là des cheminées, plus ou moins endommagées, émergeaient des murs rompus, branlants, à demi consumés. Les alentours de la cathédrale étaient couverts de débris calcinés. Le colonel et sa fille traversèrent le terrain jonché d’éclats d’obus, de bris de vitres, de gravois. Entre les décombres, des chardons avaient poussé… montraient encore leurs fleurs d’un mauve pâle.

La tour octogonale, construite en pierres des champs par Monseigneur de Laval, semblait encore solide, mais l’église n’était plus qu’une lamentable ruine. Sur les pans des murs restés debout, le feu avait tracé de longs sillons noirs. Des morceaux du toit et de la voûte gisaient sur le pavé avec les autels brisés, les statues mutilées, les ferrailles, les pierres sépulcrales.

Thérèse n’entra pas, mais, du seuil, elle regarda longuement le sanctuaire dévasté, où les corneilles croassaient, où la neige allait bientôt s’amonceler, et une terrible tristesse l’oppressa.

Elle rejoignit son père. Sa longue-vue à la main, debout dans une brèche des grilles, il examinait curieusement la tour.

— Ni les boulets, ni l’incendie ne paraissent l’avoir entamée. Elle est intacte, n’est-ce pas étrange ?

— Quand Notre-Dame de Québec sera-t-elle rebâtie ? murmura Thérèse, pensive.

— Le sera-t-elle jamais ? fit le colonel, remettant la longue-vue dans son étui.

Cette parole fut pénible à la jeune fille. Les envolées des cloches, les chants religieux, les harmonies de l’orgue, les belles messes solennelles lui revinrent en mémoire. Les pauvres Canadiens seraient toujours privés des beautés du culte catholique !

— C’est l’endroit choisi par Champlain, pour sa chapelle de Notre-Dame de la Recouvrance, dit-elle à son père, en tendant la main vers les ruines.

— Ah ! les rêves écroulés ! murmura le colonel.

Ils ne se dirent plus rien, et restèrent songeurs, mais, tout à coup, Thérèse frémit comme si un courant mystérieux l’eût atteinte. Elle leva les yeux et, pour elle, le triste ciel d’ automne s’irradia, une splendeur flotta sur les ruines de la ville conquise. À l’autre bord de la rue, devant le collège des Jésuites transformé en caserne, la voiture du docteur Fauvel s’arrêtait. Jean de Tilly, debout, radieux, lui fit le salut militaire.