La Sève immortelle/XVIII

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Bibliothèque de l’Action française (p. 191-203).

XVIII


Jean de Tilly marchait d’un pas rapide. Se voir ainsi tout à coup à la veille de son mariage le jetait dans un trouble délicieux, dans une sorte d’ivresse.

Il avait par moments l’impression d’être déjà parti.

Il ne s’arracherait pas à sa famille, il ne verrait pas disparaître pour jamais la terre natale, sans que son cœur saignât. Il le sentait ; mais, à Thérèse qui l’aimait à ne pouvoir vivre sans lui, il était heureux de tout sacrifier.

Une honte intérieure le soulevait à la pensée que pour lui, elle aurait voulu rester au Canada, sans souci de l’exil, de la dure vie besogneuse, de toutes les misères.

Lui, n’abandonnait qu’une terre conquise, bouleversée, une épave vouée à la destruction et… il s’en allait en France. Il lui semblait que cette pensée adoucirait à sa mère le déchirement de la séparation.

Les chers et tendres souvenirs de son enfance lui venaient. Quand elle le tenait sur ses genoux, combien de fois, elle lui avait parlé de la France, — terre de poésie et de vaillance — glorieuse patrie par delà la mer ! Ses ancêtres en avaient gardé le culte. Longtemps, ils avaient vécu au Canada avec une impression d’exil. Maintenant que le Canada était aux Anglais, qui pouvait le blâmer d’en partir ?


En arrivant à l’Hôpital, il rencontra le docteur Fauvel qui lui dit :

— Je n’ai pas eu à vous chercher un passeur, Monsieur l’Aumônier s’en est occupé. Il vous attend à sa chambre.

— Qu’il est bon ! murmura Jean, plus content que surpris. Depuis qu’il était à l’Hôpital, l’aumônier Monsieur de Rigaudville, lui avait témoigné un intérêt très vif.

Comment n’avait-il pas pensé à lui annoncer son mariage ?… Un peu confus de cet oubli, il se rendit aussitôt à sa chambre.

Monsieur de Rigaudville était un prêtre d’une rare distinction et d’une aménité charmante. Jean, qui se savait aimé de lui, aurait voulu se jeter à son cou, lui dire son bonheur. Quelque chose dans l’expression de sa physionomie l’arrêta :

— Vous m’attendez, Monsieur l’abbé ? dit-il.

— Oui, vous devriez être en route. Vous avez été longtemps.

— Je ne me savais pas attendu, et la visite que je viens de faire n’était pas une visite ordinaire, répondit Jean, avec une lueur ravie au fond de ses yeux noirs.

L’abbé couvrit d’un long regard ému la belle tête ardente : Jean de Tilly incarnait pour lui l’âme de la race canadienne.

— Ainsi, c’est bien vrai… vous épouserez Mademoiselle d’Autrée, vous allez quitter le pays, dit-il, tristement.

— Hé ! Monsieur l’abbé, qu’y ferais-je maintenant ?

Ce que vous y feriez, mon pauvre enfant ?… mais, ce que nous devrions tous tâcher d’y faire.

— Comment ! vous ne songez pas à partir, vous ?… Vous allez rester ici ?

— Mon Dieu ! que deviendrait chez nous la foi catholique, si les prêtres s’en allaient ?… À moins que les Anglais ne m’embarquent de force, je mourrai ici. Monseigneur notre évêque a stigmatisé de retraite criminelle, de désertion, le départ de quelques uns des nôtres… Mais, l’heure presse. Venez, ajouta-t-il, indiquant gracieusement la table où un couvert était mis. Je vous ai gardé une belle tranche de chevreuil et je vais vous donner du vin.

Il lui en versa un verre, et s’asseyant en face de lui :

— Ce soir, il y aura juste un an, je vous portais le viatique. La connaissance vous était revenue, mais vous étiez bien bas. Je restai longtemps à côté de vous, attendant d’une minute à l’autre, votre dernier soupir. Vous en souvenez-vous ?

Jean songea un peu et répondit :

— Je me souviens de ma communion, d’une paix, d’une douceur, qui me pénétra.

Le pâle visage du prêtre s’illumina d’un rayon :

— Ah ! murmura-t-il, le Canada doit rester catholique… il faut que, dans notre pauvre pays, Jésus-Christ, toujours, ait ses autels. C’est avec une parfaite confiance que je vous remettais entre ses mains. Je me rappelle que je lui répétais : Seigneur, il a donné, il a donné sa vie… pour sa patrie… Si vous saviez, avec quelle joie je vous ai vu revivre !… Vous étiez pour moi la personnification du patriotisme. Et vous nous quittez !!! Quel vide et quels regrets ! Ne plus vous voir me sera bien dur.

Jean l’écoutait, visiblement troublé.

— Je voudrais ne pas jeter une ombre sur votre bonheur. Mais, la décision que vous allez prendre est si grave… Il me semble que le prestige de l’amour vous aveugle… Il me semble que votre départ est une grande erreur.

— Vous voulez que je devienne sujet anglais ?… quel bien en résultera-t-il pour le pays ?…

— Je pense vous bien connaître. Croyez-moi, vous n’êtes pas une plante d’acclimatation facile. Vous respirerez mal ailleurs. L’enivrement d’amour n’a qu’un temps… Vous avez ici toutes vos racines, et, en engageant votre parole, vous allez vous condamner à l’irrévocable exil !…

— Mais, c’est en France que je vais.

— Les souvenirs de votre pauvre terre natale vous y poursuivront. Vous aurez le mal du pays… vous aurez la sensation d’avoir trahi un grand devoir. Sur votre lit d’agonie, quand la voix vous est revenue, quand vous avez commencé à causer, vous m’avez dit une parole qui m’est restée dans l’âme.

Jean garda un morne silence. L’abbé reprit :

— Vous m’avez dit : « Il faut avoir aimé dans la douleur pour savoir ce que c’est vraiment qu’aimer. Je sais maintenant ce qu’est l’amour de la patrie. » Alors, le feu sacré était dans votre cœur.

— Le plus violent amour ne peut évoquer une ombre, répondit Jean amèrement.

Deux heures après, Jean de Tilly débarquait sur la rive sud et prenait, à travers les arbres, un abrupt sentier, qui menait sur les hauteurs. Les aiguilles desséchées des épinettes, des sapins, le rendaient souvent fort glissant ; il lui fallait se retenir aux branches.

Son entretien avec Monsieur de Rigaudville l’avait jeté dans une agitation douloureuse. Tout son être se révoltait contre l’idée qu’il ne pouvait partir sans trahir sa race. Intérieurement, il défendait sa résolution avec énergie, avec violence, avec emportement.

Mais quel coup il allait porter à sa mère ! qu’allait-elle dire ?… qu’allaient penser tous les siens ?…

Les arbres s’éclaircirent. Jean arriva sur le plateau. Il avait gravi la rude montée sans ressentir de fatigue, mais quand il respira l’air du domaine familial, quand il aperçut le rustique manoir dont les vitres rougeoyaient au soleil couchant, une faiblesse soudaine l’envahit. Le tranquille horizon, les bois, les aspects familiers lui disaient des choses que tout son être entendait, qui le faisaient défaillir. Il sentait que la terre natale lui était, lui serait toujours cruellement chère. S’appuyant contre un peuplier dont les branches, encore sans feuilles, balançaient leurs fleurs, il suivit du regard la fumée du foyer paternel…

S’il avait pu y vivre avec Thérèse, y aurait-il eu jamais bonheur comparable au sien ? Et, elle aussi aurait été heureuse… Il l’aurait tant aimée que jamais elle n’aurait pu rien regretter.

Comme elle ressentait profondément tout ce qu’il allait souffrir. Il la voyait, il l’entendait lui dire : « Si je pouvais vous épargner ces déchirements, rien ne me coûterait. ». Et son cœur se fondait de gratitude et de tendresse.

Dans les profondeurs de son âme, il répétait ce qu’elle avait dit au docteur Fauvel : « Avec lui, toutes les misères me seraient délicieuses. »


Une joyeuse exclamation le fit tressaillir. Le Gardeur, occupé aux champs, l’avait aperçu et accourait à lui.

— Vous venez m’aider, bravo ! dit-il, après une chaude étreinte. Et le regardant : Mon Dieu ! vous pleurez…

— Oui, et je devrais pleurer à creuser les pierres. Je vais vous faire un si grand chagrin.

— Un chagrin… quel chagrin ? mon cher enfant, interrogea son frère, un peu troublé.

— Je me marie…

— Vous vous mariez ? interrompit Le Gardeur, très étonné.

— Oui, avec Mademoiselle d’Autrée… et il faut partir… Je m’en vais en France.

— Pour toujours ?

— Pour toujours. Le colonel l’exige.

— C’est dire que vous serez mort pour nous, murmura Le Gardeur qui avait pâli sous son hâle.

— Je l’aime… Je l’aime…

— Fatal amour, mon pauvre enfant.

— Je n’y puis rien.

— Votre enchantement a bien des excuses, je le sais. Mais partir est une si grande erreur. Je ne vous parlerai pas de nous, de notre mère, mais votre pays, Jean, votre race !… Ne devez-vous rien à nos ancêtres qui ont tant peiné, tant pâti pour qu’il y eût une autre France ?

— Fini, le beau rêve, Le Gardeur.

— Est-ce bien sûr ?… L’heure est noire, je le sais, et en France, dans l’armée, vous pouvez espérer une belle carrière. Mais il importe tant d’être à sa place… Votre départ aura de malheureuses conséquences. Si les descendants des plus anciennes familles abandonnent le pays, que vont faire les autres ?… Puis, croyez-moi, vous ne serez pas longtemps heureux là-bas. Vous ne vous sentirez pas chez vous.

Et, baissant la voix, Le Gardeur ajouta :

— Quand aura lieu votre mariage ?

— Dès mon retour à Québec. Je suis venu demander à maman de consentir à mon mariage, à mon départ.

— Quelle peine vous allez lui faire ! Elle ne cesse de nous dire qu’il faut nous unir, nous ranimer, nous tenir ensemble comme les tisons d’un même foyer.

— Le Gardeur, voulez-vous vous charger de la préparer, de tout lui dire ?… Il m’est si dur de l’affliger !

— Oui, Jean, je le ferai, mais pas ce soir, demain. Laissons-lui la joie de vous revoir ; laissons-lui le repos de la nuit.

Il passa son bras sous le sien, et, le cœur malade, l’accompagna jusqu’à la maison.

Le feu brûlait vif au foyer, et, dans la clarté rougeâtre, ils aperçurent Guillemette de Muy qui allait et venait, préparant le souper.

— Sa vie n’est ni douce, ni gaie, dit Le Gardeur. Son père voudrait bien la voir Madame Laycraft. Il a bien tâché, cet hiver, de la faire revenir sur sa décision, mais il a perdu ses peines. Elle répond toujours : « Je ne donnerai pas aux Canadiennes l’exemple de la défection. »