La Sœur de Gribouille/IX

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Hachette (p. 129-147).



IX

rencontre inattendue


Gribouille, enchanté de faire une petite promenade, partit immédiatement. Quand il fut dans une ruelle qui menait au presbytère, il vit s’ouvrir avec précaution la porte d’une grange abandonnée ; une personne en sortit furtivement, comme si elle avait peur d’être vue ; la porte lui cachait Gribouille ; elle regarda à droite et à gauche et allait s’engager dans la rue, quand elle aperçut Gribouille. Elle étouffa un cri et voulut rentrer dans la grange, mais Gribouille, qui l’avait reconnue, lui barra le passage.

gribouille.

C’est vous, mademoiselle Rose ! Que faites-vous dans cette masure ? Pourquoi vous sauvez-vous de moi ?

rose.

Silence ! Pour l’amour de Dieu, ne me perdez pas !

gribouille.

Vous perdre ! Mais je vous retrouve, au contraire.

rose.

Non, ce n’est pas ça. Ne dites pas que vous m’avez rencontrée, que je suis ici, dans cette grange.

gribouille.

Pourquoi ne le dirais-je pas ? Il n’y a pas de mal à ça. Caroline ne sera pas fâchée, j’en suis sûr.

rose.

Oh ! Gribouille ! si on sait que je suis ici, on viendra me prendre pour me mettre en prison ; les gendarmes viendront.

gribouille.

Les gendarmes ! Aïe ! aïe ! C’est différent. Mais pourquoi ? qu’avez-vous fait ?

rose.

J’ai battu M. le maire ; j’ai cassé la vaisselle.

gribouille.

Ah ! c’est vous qui avez fait ce bel ouvrage ! Y en avait-il ! j’ai passé deux heures à enlever les morceaux… Et on va vous mettre en prison pour cela ?

rose.

Oui, le maire l’a dit, et je me suis sauvée ; je, me suis cachée ici ; mais j’ai bien faim, et j’allais chez M. le curé pour avoir du pain et le prier de demander grâce pour moi à M. Delmis. J’ai peur de la prison !

gribouille, avec compassion.

Je crois bien ! Pauvre mademoiselle Rose ! Faut-il que vous ayez été méchante pour qu’on vous mette en prison ! Comment faire pour vous sauver ?

Rose allait lui répondre, lorsqu’elle entendit des pas d’hommes qui approchaient de la ruelle ; elle poussa vivement Gribouille dans la grange, s’y jeta après lui, tira la porte et se blottit derrière un tas de vieux foin oublié dans un recoin obscur. Gribouille voulut parler.

« Pour l’amour de Dieu, pas un mot, ou je suis perdue ! » dit-elle à voix basse en joignant les mains.

Gribouille resta immobile et terrifié ; les pas approchaient, mais lentement. Arrivés devant la grange, les gendarmes, car c’étaient bien eux, s’assirent contre la porte, sur le seuil en pierre qui leur offrait un siège. Ils causèrent à voix basse ; Gribouille essaya vainement d’entendre leur conversation ; il ne put saisir que des mots détachés.

« Échappée peut-être,… chez le curé,… aura eu peur,… bonne leçon… Rose des champs… Rose des bois… Ha ! ha ! ha ! »

Après un repos de quelques minutes, les gendarmes continuèrent leur chemin ; on les entendait rire et appeler Rose des champs.

Quand tout fut rentré dans le silence, Rose sortit de sa cachette ; elle tremblait ; Gribouille tremblait encore davantage.

rose.

Il faut absolument que j’aie du pain ; j’ai trop faim ; je n’y tiens plus. Gribouille, je t’en prie, va me chercher du pain, je meurs.

Les dents de Gribouille claquaient, ses genoux tremblaient ; mais, touché des souffrances de son ancienne ennemie, il se dirigea vers la porte, tira le loquet, ouvrit, et se trouva nez à nez avec un gendarme. « Ah ! » cria Gribouille ; et il tomba à quatre pattes sur le seuil.

le brigadier.

Eh bien ! pourquoi cette terreur ? On craint le gendarme : mauvais signe… Lève le nez, mon garçon, que je te reconnaisse.

Gribouille ne bougeant pas, le brigadier le releva de force.

le brigadier.

Tiens ! Gribouille ! c’est toi, mon pauvre garçon ! Pourquoi as-tu peur de moi aujourd’hui ? Nous sommes de vieux amis pourtant. Et que faisais-tu enfermé dans cette grange ? Tu n’étais pas seul peut-être ?

Et le brigadier, laissant Gribouille, voulut pénétrer dans la grange.

« N’entrez pas ! n’entrez pas ! cria Gribouille en lui barrant le passage. De grâce ! brigadier, n’entrez pas ! »

En voyant ses efforts inutiles, il s’écria : « Ayez pitié d’une pauvre fille à moitié morte de faim.

le brigadier.

Une pauvre fille ! morte de faim ! De quelle fille parles-tu ? Où vas-tu chercher que je poursuis quelqu’un ?

gribouille.

Comment, vous ne cherchez pas Rose, l’ancienne servante de M. le maire ?

le brigadier.

Rose ? Est-ce qu’il faut l’arrêter ? Sais-tu pourquoi ? ce qu’elle a fait ?

gribouille.

Je ne sais rien, moi ; je croyais que vous étiez avec ces messieurs les gendarmes qui se sont assis sur le seuil de la porte ; ils parlaient d’arrêter Rose et ils sont allés chercher M. le curé.

le brigadier.

Non, j’ai été absent pour le service ; en rentrant je passais pour faire ma tournée, quand je me suis trouvé nez à nez avec toi ; mais, d’après ce que tu dis, je vois que mes camarades ont ordre d’arrêter Rose, qu’elle est cachée par ici dans la grange, et que tu veux m’empêcher de la prendre. Mais le devoir avant tout. »

En disant ces mots, le brigadier entra dans la grange et commença ses recherches. Pendant qu’il fouillait parmi des tonneaux vides, Gribouille courut s’adosser au tas de foin derrière lequel s’était blottie Rose. Le gendarme, ne trouvant rien du côté où il avait commencé ses recherches, se retourna, et, voyant l’air inquiet de Gribouille, il s’avança vers lui.

« Elle est ici ; voyons, ôte-toi de là, que je prenne mon gibier. »

Gribouille refusant de se déplacer, le gendarme la prit par le bras, le fit tourner comme une toupie, et, déplaçant les bottes de foin, il fut très surpris de ne voir personne.

le brigadier.

C’est singulier, j’aurais juré qu’elle était ici.

gribouille, battant des mains.

Elle est partie ! elle est sauvée ! tant mieux. Mais par où est-elle passée ?

le brigadier.

Elle était donc réellement ici, cachée derrière ce foin ?

gribouille.

Mais oui, elle y était. Par où a-t-elle pu se sauver, puisque nous étions à la porte ?

le brigadier.

Ah çà ! mais tu es donc son complice, puisque tu aidais à la cacher ?

gribouille.

Je l’ai trouvée à la porte tout comme vous m’avez trouvé ; quand elle a entendu marcher, elle s’est resauvée dans la grange, me tirant après elle, et, avant que je fusse revenu de ma surprise, nous avons entendu vos camarades s’asseoir à la porte, causer de Rose ; ils riaient, puis ils sont partis ; alors Rose m’a prié de lui chercher du pain ; et comme j’y allais, car, vrai, elle me faisait pitié, je me suis cogné contre vous et j’ai eu peur ; voilà tout… Mais où est-elle ? je ne vois ni porte ni fenêtre.

le brigadier.

Écoute ; allons chez M. le curé, nous y trouverons mes camarades, et je verrai si tu m’as fait un conte.

gribouille.

Allons ; j’y allais tout justement pour une commission de ma sœur.

Ils sortirent. Le brigadier poussa la porte sans la fermer entièrement.

« Gribouille, dit-il très bas, va seul chez le curé, je suis fatigué ; j’attends ici mes camarades : dis-le-leur. »

Gribouille partit sans méfiance ; il trouva le curé tout seul, et lui demanda où étaient les gendarmes.

le curé.

Je n’ai pas vu de gendarmes, mon ami. Qu’as-tu affaire de gendarmes, toi ?

gribouille.

Ce n’est pas moi, monsieur le curé, c’est le brigadier qui est dans la ruelle de la grange et qui les demande.

le curé.

Ils ne sont toujours pas chez moi. Et c’est pour cela que tu venais ?

gribouille.

Non, monsieur le curé, ça c’est par occasion, une commission en passant. C’est Caroline qui m’envoie pour vous raconter ce qui est arrivé.

Gribouille fit au curé le récit des derniers événements. Le curé approuva tout ce qu’avait fait Caroline, et dit à Gribouille qu’il était très content de les savoir chez M. Delmis.

« Et chez madame, dit Gribouille en souriant avec malice.

le curé, hésitant.

Et… chez madame aussi ! Pourquoi fais-tu une différence entre monsieur et madame ?

gribouille, se grattant la tête.

Parce que…, c’est que… Tenez, monsieur le curé, je ne sais pas m’expliquer, mais… ce n’est pas la même chose… Mme Delmis, voyez-vous,… je crois qu’il faudrait la flatter, lui faire des chatteries,… et cela ne me va pas… Elle a des robes, des robes !… Si vous voyiez ses robes, vous verriez bien que ce n’est pas comme monsieur.

le curé riant.

Je crois bien ! Est-ce que les hommes ont des robes ? C’est toujours la même chose : une redingote et un habit.

gribouille.

Je sais bien… Ce n’est pas ça,… c’est quelque chose…, comment dire ?… C’est comme deux pots de beurre ; ils ont l’air la même chose… vous goûtez à l’un ! c’est bon, vous en mangeriez toujours ; vous goûtez à l’autre !… pouah ! c’est du rance ; vous n’y retournez pas. »

Le curé riait de plus en plus ; Gribouille ne riait pas ; il hochait la tête.

« Caroline n’aime pas le rance, dit-il enfin d’un air pensif ; elle en mangera pourtant… Et moi aussi, ajouta-t-il avec un soupir.

le curé.

Voyons, voyons, Gribouille, ne te fais pas de peurs sans raison ; Mme Delmis est un peu difficile, mais ce n’est pas une méchante femme ; Caroline est douce et raisonnable : tout ira bien. Adieu, mon ami, adieu. »

Gribouille sortit ; en repassant par la ruelle, il entendit du bruit dans la grange, dont la porte était ouverte ; il y passa la tête et vit avec surprise Rose étendue à terre, et le brigadier achevant de lui lier les jambes et les bras.

Quand Gribouille fut parti, le brigadier, qui se doutait de quelque cachette mystérieuse, avait doucement entr’ouvert la porte, était rentré sans bruit, et s’était étendu à terre dans un recoin obscur. Il ne tarda pas à entendre un léger bruit, qui semblait venir de dessous terre ; peu d’instants après, il vit des planches qui étaient à terre se déplacer, une tête se fit voir, regarda autour d’elle ; ne voyant personne, se croyant en sûreté, Rose, car c’était elle, acheva de sortir du trou où elle était descendue, qu’elle avait recouvert de planches qui semblaient jetées à terre, et qui ne laissaient pas soupçonner une cachette ; elle se dirigea sans bruit vers la porte, et fut saisie de frayeur en sentant deux mains qui lui tiraient les jambes et la firent tomber sur le nez. Avant qu’elle pût crier, le brigadier, sautant lestement de son coin obscur, s’était élancé sur elle, lui avait couvert la bouche d’un mouchoir pour l’empêcher de crier, et lui garrottait les pieds et les mains, dont elle commençait à se servir pour se défendre.

« Oh ! brigadier, cria Gribouille, ne lui faites pas de mal ! Pauvre Rose ! elle va étouffer ! Ôtez-lui le mouchoir.

le brigadier.

Qu’à cela ne tienne, mon garçon ; ôte-lui si tu veux ; la voilà en sûreté à présent. Où sont les camarades ? Les as-tu amenés ?

gribouille.

Je ne les ai pas vus ; M. le curé ne les a pas vus non plus.

le brigadier.

C’est ennuyeux, ça ! Que vais-je faire de cette fille ? Je n’ai pas ordre de l’arrêter, moi ; c’est pour eux que je travaillais. Voyons, la belle, dites-moi la vérité pourquoi vous cachiez-vous ?

— On m’a dit que M. le maire avait donné ordre de m’arrêter, répondit Rose tremblante.

le brigadier.

Qu’avez-vous fait ? parlez. Dites la vérité. Pourquoi M. le maire vous faisait-il arrêter ?

rose.

À la suite d’une colère, je l’avais battu.

le brigadier.

Battu M. le maire ! Ah bien ! votre affaire n’est pas bonne, ma pauvre fille. Mais,… comme en somme je n’ai pas eu d’ordre, moi, je vais vous délier les jambes, puisque les camarades ne sont pas là, et je vais vous mener chez M. le maire ; il fera de vous ce qu’il voudra.

rose.

Grâce, grâce, monsieur le brigadier ! Ne me faites pas traverser la ville ! Que dira-t-on de me voir les mains liées et menée par un gendarme ?

le brigadier.

Écoutez ! j’ai pitié de vous, mais le devoir avant tout. Ce que je puis faire pourtant, c’est de rester ici à vous garder pendant que Gribouille ira prendre les ordres de M. le maire. Va, Gribouille, va, mon garçon ; va dire à M. le maire que je tiens ici Mlle Rose, bien liée, bien gardée, et qu’est-ce qu’il veut que j’en fasse. »

Gribouille partit en courant ; il entra à la maison, traversa la cuisine comme une flèche sans avoir égard à l’appel de Caroline, effrayée de sa pâleur et de sa marche précipitée.

« Impossible ! lui cria-t-il tout en courant. Le brigadier attend. Impossible ! »

Il entra ainsi au salon, où il trouva Mme Delmis, seule, travaillant. Il continua sa course, sans écouter sa maîtresse pas plus qu’il n’avait écouté sa sœur, et entra sans frapper chez M. Delmis, qui causait avec un gendarme.

monsieur delmis, avec impatience.

Que veux-tu ? tu me déranges ; je suis en affaire.

gribouille.

Ça ne fait rien, monsieur le maire. Il faut que vous veniez tout de suite dans la grange de la ruelle de M. le curé. Mlle Rose est liée et bien gardée. Le brigadier vous fait dire qu’est-ce que vous voulez qu’il en fasse ?

monsieur delmis.

Il est fou, ce garçon ! Qu’est-ce que tu dis donc ?

gribouille.

Je dis qu’il faut venir tout de suite, parce que le brigadier vous demande.

monsieur delmis.

Pourquoi ? Quel brigadier ?

gribouille.

Pourquoi ? je n’en sais rien. C’est M. Bourget qui a pris Mlle Rose.

monsieur delmis.

Allez donc voir, gendarme ; je veux être pendu si je comprends un mot à ce que dit Gribouille.

gribouille.

C’est pourtant bien clair. M. Bourget, le brigadier, vous demande parce qu’il a pris Mlle Rose.

monsieur delmis.

Pourquoi l’a-t-il prise ?

gribouille.

Est-ce que je sais, moi ? Elle avait bien faim. J’allais lui chercher du pain. Je me cogne contre le brigadier ; les camarades étaient partis. Nous cherchons ; plus de Rose. Il me renvoie ; je reviens, je trouve M. Bourget qui liait les jambes de Mlle Rose ; je lui dénoue le mouchoir qui l’étouffait ; il m’envoie vous demander ce qu’il en faut faire, et voilà.

monsieur delmis.

Allons voir, gendarme. Il y a quelque méprise là-dessous. Viens avec nous, Gribouille ; tu nous mèneras à la grange.

M. Delmis prit son chapeau et sortit par le petit escalier, accompagné du gendarme et de Gribouille qui courait en avant. Ils ne tardèrent pas à arriver à la grange ; ils y trouvèrent Rose assise à terre, dévorant un morceau de pain qu’elle tenait de ses mains liées ; le brigadier était debout près d’elle et ne la perdait pas de vue.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? dit M. Delmis en entrant. Pourquoi avez-vous arrêté cette fille et pourquoi me faites-vous demander par Gribouille ?

le brigadier.

Sans urgence, je ne me serais pas permis de déranger M. le maire. J’ai su que mes camarades couraient après cette fille ; elle m’est tombée sous la main, et j’ai mis la mienne dessus. N’en sachant que faire, j’ai cru bon d’envoyer aux ordres ; et j’ai gardé la fille, la sachant futée et prévoyant une fugue si je la quittais de l’œil une minute.

le maire.

Pourquoi vos hommes couraient-ils après elle ? Qui est-ce qui leur en a donné l’ordre ?

le brigadier.

Je l’ignore. J’ai moi-même besoin d’explication ; c’est pourquoi j’ai envoyé aux ordres. La fille se cachait et m’avouait être poursuivie ; j’ai dû l’arrêter provisoirement.

le maire.

Pourquoi vous cachiez-vous, Rose ?

rose.

Pour me sauver, j’ai peur de la prison.

le maire.

Qui donc voulait vous mettre en prison ?

rose.

C’est Mme Grébu que j’ai rencontrée, qui m’a dit : « Vous avez fait du dégât chez M. le maire, ma pauvre Rose ; il va vous faire coffrer ; cachez-vous ; les gendarmes sont après vous à l’heure qu’il est. » Alors je me suis cachée, parce que je ne voulais pas aller en prison.

le maire.

Et vous, brigadier, pourquoi l’avez-vous poursuivie et arrêtée ?

le brigadier.

Poursuivie, par la raison que Gribouille m’a dit que les camarades la cherchaient. Arrêtée, par le motif qu’elle m’a elle-même confié qu’elle se sauvait des camarades.

le maire.

Il y a dans tout cela une méprise qu’il faut débrouiller, brigadier. En attendant, déliez les mains de votre prisonnière, et laissez-la aller… Quant à vous, Rose, vous avez vous-même amené votre punition. J’aurais pu, en effet, vous faire arrêter, mais j’ai eu pitié de vous et je vous ai fait grâce. Votre conscience troublée a causé les désagréments que vous subissez depuis hier. »