La Sœur de Gribouille/X

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Hachette (p. 149-158).



X

premières gaucheries


Rose honteuse s’en alla sans dire mot ; le brigadier, riant de sa méprise, se retira avec son gendarme, auquel il acheva l’explication incomplète de Gribouille et de Rose. Gribouille s’en retourna avec M. Delmis.

gribouille.

Tout de même, monsieur le maire, Mme Grébu est cause de tout le mal. C’est une cancanière, allez ; vous ferez bien de vous en méfier.

madame delmis.

Je ne m’y fie pas non plus. Je connais tout ce monde, ces amies de ma femme.

gribouille.

Amies ! Jolies amies !… Amies… En vérité. Je leur dirais leur fait si j’étais de vous.

monsieur delmis.

Comme tu y vas, Gribouille ! et que dirait ma femme ?

gribouille.

Est-ce que vous croyez que madame aime ses amies ? qu’elle les aime comme j’aime Caroline ? Laissez donc ! Elle n’est pas sotte, madame.

monsieur delmis.

Dis donc, Gribouille, où prends-tu tout ce que tu sais ? Comment devines-tu si juste ?

gribouille.

Je prends dans ma tête, dans mon cœur ; je devine parce que je sais comment dirait et comment ferait Caroline. J’ai vu et entendu bien des choses, quand ces dames faisaient leurs commandes à Caroline, et quand elles venaient à la maison parler de ci et de ça, de celui-ci, de celui-là.

monsieur delmis.

Raconte-moi ce que tu as vu et entendu.

gribouille.

Non, je ne peux pas : Caroline me l’a défendu.

monsieur delmis.

Ah ! Elle te l’a défendu ! Tu lui obéis donc toujours ?

gribouille.

Toujours, toujours, sans jamais manquer, même quand je ne comprends pas.

monsieur delmis.

Si Caroline t’ordonnait une chose et que je t’ordonnasse le contraire, à qui obéirais-tu ?

gribouille, réfléchissant.

À qui j’obéirais ?… Voyons… Vous, vous êtes mon maître… Caroline est ma sœur… Je dois obéir à mon maître… Caroline l’a dit… Attendez,… j’y suis. J’obéirais à Caroline et pas à vous !

monsieur delmis, souriant.

Je te remercie. Et pourquoi cela ?

gribouille.

Parce qu’une sœur ça ne peut pas se changer… Une sœur reste toujours une sœur. Et un maître, ça se change. Vous êtes mon maître aujourd’hui ; mais, si je m’en vais, vous n’êtes plus mon maître. C’est-y vrai, ça ?

monsieur delmis, riant.

Bravo, Gribouille ! Très bien raisonné.

Ils arrivaient à la maison riant tous deux, M. Delmis des raisonnements de Gribouille, et celui-ci de voir rire son maître. Le dîner était prêt à servir ; Caroline attendait Gribouille pour monter les plats. Elle voulut le gronder d’avoir été en retard pour mettre le couvert, mais Gribouille lui promit de lui démontrer, après le dîner, qu’il n’était pas en faute ; elle remit donc à plus tard les reproches qu’elle voulait lui adresser. Le dîner fut trouvé excellent. Gribouille le servit à merveille ; il était triomphant des éloges que lui adressait M. Delmis, lorsque, en retirant un compotier de framboises, il accrocha la coiffure de Mme Delmis, renversa le compotier et répandit les framboises sur la tête et sur la robe de sa maîtresse.

« Maladroit ! s’écria-t-elle en se levant de table ; ma coiffure dérangée ! ma robe tachée ! C’est insupportable ! »

Gribouille regardait avec calme.

« Ce n’est rien, dit-il ; Caroline refera la coiffure ; quant à la robe, il n’y a pas grand mal, car elle n’est pas jolie… Ah ! c’est que c’est vrai ! continua-t-il, voyant Mme Delmis prête à riposter avec colère, pas jolie du tout ! Elle ne vous va pas bien ! Vous semblez beaucoup plus jeune et plus blanche avec votre robe du matin qu’avec celle-ci.

madame delmis, avec colère.

Impertinent !

gribouille, avec surprise.

Pourquoi impertinent ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Ce n’est-il pas vrai ? Je le demande à monsieur. »

M. Delmis souriait ; à l’appel de Gribouille, il leva les yeux, rencontra le visage irrité de sa femme, le visage étonné et un peu niais de Gribouille, et, haussant les épaules, il détourna la tête sans parler.

gribouille.

Vous voyez que monsieur ne dit rien ; si j’avais dit quelque chose de mauvais, monsieur me le dirait. Est-ce ma faute, à moi, si vous faites des coiffures drôles, si grosses qu’elles accrochent mes plats ? Demandez à Caroline si j’accroche ses cheveux ! Jamais, parce qu’elle est coiffée simplement.

madame delmis.

Ce garçon est insupportable ; en vérité, c’est à ne pas le garder.

M. Delmis allait répondre ; mais Caroline entra, demandant ce qui était arrivé.

monsieur delmis.

Rien de bon ; Gribouille a accroché les cheveux de ma femme et lui a renversé le compotier de framboises sur la tête.

— Et monsieur lui en veut sans doute ! s’écria Caroline avec effroi. Que je suis donc désolée ! La jolie robe de madame tachée partout ! Ses beaux cheveux pleins de jus de framboises ! Si madame veut permettre, je vais lui refaire une autre coiffure et nettoyer sa robe ; en lavant tout de suite, les taches s’enlèveront facilement.

Mme Delmis, apaisée par la compassion de Caroline et par l’éloge qu’elle avait fait de ses cheveux, sortit de la salle, suivie de Caroline, qui jeta à Gribouille un regard de reproche triste et doux.

Gribouille, qui jusque-là était resté impassible, devinant le mécontentement de sa sœur, se mit à parcourir la salle à grands pas, se tapant la tête et disant :

« J’ai fait une sottise ! Je l’ai vu à l’air de Caroline ! Si monsieur veut bien lui dire de ne pas être fâchée contre moi ! Je ne l’ai pas fait exprès, moi ! Tout le monde peut accrocher une porcelaine en passant ! Une tête comme celle de madame ! Est-ce que je pensais, moi, qu’on lui avait soufflé les cheveux, qu’elle avait la tête comme un boisseau ? ce n’est pas juste de s’en prendre à moi ! N’est-ce pas, monsieur, qu’il n’y a pas de justice ?

monsieur delmis.

Écoute, Gribouille, tu n’as pas fait une mauvaise chose, mais tu as fait une maladresse et une impertinence, et, quand on est domestique, il faut tâcher de ne pas être maladroit ni impoli.

gribouille.

C’est facile à dire, monsieur ; je voudrais vous y voir, à passer une douzaine de plats et d’assiettes, comme j’ai fait ce soir, sans rien casser (car on ne peut pas dire que j’aie rien cassé), et puis, pour un compotier qu’on répand sur une laide robe (car elle est laide, monsieur ; monsieur peut bien me croire quand j’affirme), sur une laide robe, dis-je, et sur une tête coiffée !… coiffée !… Enfin, puisque monsieur trouve madame jolie comme ça, je n’ai rien à dire ; mais… certainement si j’étais de monsieur, je ferais enlever à madame sa coiffure,… et… elle n’en serait que mieux,… c’est-à-dire je ne dis pas que madame serait tout à fait jolie,… non,… je ne dis pas cela,… mais elle serait… pas mal enfin, pas à lui rire au nez.

— Gribouille, Gribouille, reprit M. Delmis en fronçant le sourcil, tu vas te brouiller avec ma femme et avec moi, si tu parles comme tu le fais.

gribouille.

Pas de danger, monsieur, que je dise à madame ce que je dis à monsieur. Mais je pense bien que monsieur ne m’en voudra pas, ne me trahira pas, et que Caroline non plus ne saura pas comme j’ai parlé. Caroline m’avait bien dit : « Ne parle pas d’âge devant madame. »

monsieur delmis.

Ah ! Caroline t’a dit cela.

gribouille.

Oui, monsieur ; et moi qui l’ai oublié et qui dis devant madame qu’elle paraît vieille ! Ah ! Caroline a raison d’être en colère contre moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! suis-je donc malheureux ! Caroline qui m’en veut !

monsieur delmis.

Rassure-toi, mon pauvre garçon ! Tu diras à Caroline que je t’ai pardonné, que je suis content ; alors elle ne sera plus fâchée contre toi. Au revoir, ôte le couvert, ne casse rien et n’aie pas peur. Je serai ton ami et je te défendrai.

gribouille.

Merci, monsieur, merci. Je suis bien reconnaissant ! Je n’oublierai pas l’amitié de monsieur. Et moi aussi, je serai l’ami de monsieur, un ami qui se ferait tuer pour vous ! »