La Sœur de Gribouille/XIII

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Hachette (p. 195-204).



XIII

la cage


Gribouille, resté seul, retombe sur sa chaise.

Caroline, avertie par Émilie, entre avec précaution, voit Gribouille, immobile, s’approche sans bruit, veut lui prendre la main. Gribouille saute de dessus sa chaise, Caroline pousse un cri.

gribouille.

Eh bien, quoi ? Penses-tu que je sois en colère contre toi ? Me prends-tu pour un mauvais cœur, un ingrat ? viens-tu me gronder comme ils font tous ?

caroline, avec affection.

Non, pauvre frère ; non… Tu sais bien que je t’aime. Si je te gronde quelquefois, c’est pour ton bien…

gribouille, avec désespoir.

Mon bien, mon bien ! Je me passerais volontiers de ce bien-là ! Je ne veux pas qu’on me gronde toujours. Ça m’ennuie, ça m’assomme ; j’en perdrai l’esprit.

caroline.

Écoute, mon frère ; tu te souviens du jour où tu as cassé une glace avec ton balai ?

gribouille.

Oui. Et après ?

caroline.

Et après, tu n’as plus recommencé ; tu as fait attention.

gribouille.

Je crois bien, tu m’as si bien grondé que j’en ai pleuré, que je n’en ai pas déjeuné. Il y avait tout juste une galette qui me faisait une envie… Je l’ai regrettée bien des fois, va.

caroline.

Ta maladresse ?

gribouille.

Non, la galette.

caroline sourit.

Ah !… C’est égal : tu n’as plus rien cassé depuis avec ton balai ; c’est parce que je t’avais grondé.

gribouille.

Ça m’a fait un effet tout de même ; ceci est vrai.

caroline.

Tu vois donc, mon pauvre Gribouille, qu’il ne faut pas te fâcher ni t’affliger quand on te gronde, mais tâcher de ne plus recommencer pour ne plus être grondé.

gribouille.

C’est pourtant vrai ce que tu dis. Tiens, laisse-moi t’embrasser. Tu as de l’esprit, toi ; tu as une manière de dire qui m’empêche de me fâcher. Tu me dirais : « Gribouille, tu es bête ; Gribouille, tu es sot ; Gribouille, tu es un animal… », je ne me fâcherais pas ; vrai, je ne t’en voudrais pas. Quelque chose me dit : « Gribouille, ta sœur t’aime, laisse-la dire ».

caroline, avec tristesse et affection.

Oui, Gribouille, je t’aime et je suis seule à t’aimer. J’ai promis à notre pauvre mère de te soigner, de te protéger, de t’aimer comme elle nous aimait. J’ai tenu ma promesse, Gribouille ; je t’ai placé avec moi dans cette maison, et je n’y resterais pas sans toi, si tu te faisais renvoyer… Et que deviendrions-nous ? Voilà pourquoi, mon pauvre frère, tu me chagrines quand tu fais mal. Je tremble que les maîtres ne se fâchent, ne te renvoient, et que tu ne viennes à souffrir du froid et de la faim.

gribouille, attendri.

Bonne Caroline ! Je ferai de mon mieux, je t’assure. Mais, vois-tu, on me dit toujours que je suis bête, et cela me trouble ; je ne sais plus ce que je fais, surtout quand ce maudit Jacquot se met à m’insulter.

caroline.

Mon pauvre Gribouille, fais ton ouvrage et rien de plus. Balaye, essuie, frotte, nettoie ; mais qu’avais-tu besoin de lâcher les oiseaux ? Pourquoi y touchais-tu ?

gribouille.

C’était par pitié, je t’assure ; ces pauvres petites bêtes ! Pense donc si on nous avait enfermés dans une cage,… et si petits encore !

caroline.

Ils sont habitués à vivre enfermés ; d’ailleurs ils ne pensent pas. Ce n’est pas comme nous.

gribouille.

Ça, c’est vrai,… ce n’est pas comme nous… Je pense, moi, je raisonne ; je me dis : Jamais je n’aurais agi comme eux ; je n’aurais pas fait gronder Gribouille ; je serais revenu après avoir été jusqu’à la grille seulement… Tu sais que j’ai été fermer la grille pour les empêcher de passer. Ce n’était pas bête, tout de même.

Mme Delmis entre avec Émilie.

« Gribouille dit-elle d’une voix irritée.

gribouille, avec douceur.

Me voici, madame.

madame delmis.

Pourquoi avez-vous fait peur à Émilie par vos cris ? Pourquoi avez-vous ouvert la cage ? Pourquoi avez-vous laissé échapper les serins ? Pourquoi me regardez-vous comme une bête, sans répondre ?

gribouille, d’un air aimable.

Oh ! madame !… Je ne me permettrais pas de regarder madame comme une bête ! J’ai trop de respect pour madame. Certainement, madame n’est pas bête du tout, je me plais à le reconnaître.

madame delmis.

Qu’est-ce qu’il dit donc ? Caroline, qu’est-ce qu’il veut dire ?

caroline, avec embarras.

Que madame ait un peu d’indulgence. Il n’a pas bien compris ce que disait madame… Il est bien fâché d’avoir fait peur à mademoiselle. C’est du chagrin d’avoir laissé partir les oiseaux, que mademoiselle a pris pour de la colère… Il sait trop bien le respect qu’il doit aux maîtres, pour se permettre…

gribouille, interrompant.

Certainement, je sais trop bien le respect que je dois aux maîtres, pour me permettre…

caroline, bas.

Tais-toi donc, tu vas tout gâcher.

madame delmis.

C’est bon ! Mais les serins sont perdus.

gribouille, d’un air satisfait.

Je demande pardon à madame, ils ne peuvent tarder à rentrer : j’ai fermé la grille.

madame delmis.

La grille ! et que leur fait la grille ouverte ou fermée ?

gribouille.

Madame oublie qu’un serin, ça n’a pas plus de force qu’une mouche, et qu’ils auront beau se mettre à deux pour pousser la grille, ils ne pourront pas l’ouvrir.

madame delmis avec colère.

Ils voleront au-dessus, imbécile ! Caroline, en vérité, votre frère est trop bête ! Ma patience est à bout. Débarrassez-moi de ce garçon : il m’excède.

caroline.

Quand madame voudra me donner mon compte, je suis prête à partir, malgré tout mon regret de quitter la maison de madame.

madame delmis.

Mais, du tout ; je ne veux pas vous laisser partir ; je suis trop contente de votre service pour me séparer de vous ; c’est Gribouille que je veux renvoyer.

caroline.

Oui, madame, et je pars avec lui. J’ai promis à ma mère mourante de ne jamais abandonner mon frère. En entrant chez madame, j’espérais qu’elle voudrait bien supporter ses…, ses naïvetés. Puisque madame en est fatiguée, mon devoir est d’accompagner mon frère. Pauvre garçon ! que deviendrait-il sans moi ?

gribouille.

Caroline, tu es trop bonne ! Oui, tu es trop bonne ! Ne te tourmente pas ; je vois que c’est à cause de moi que madame te met dehors. Eh bien ! moi, je ne veux pas m’en aller ; je resterai malgré tout, je balayerai, je frotterai, j’essuierai, je nettoierai comme tu m’as dit ; je ne lâcherai plus les serins ; alors tu resteras, n’est-ce pas ? Où irais-tu ? comment vivrions-nous ? Tu me dis toujours que le bon Dieu est bon ; s’il est bon, il ne voudra pas te laisser sortir d’ici, où tu es bien, n’est-ce pas ? Dis, Caroline, n’est-ce pas que tu es bien ? »

Les larmes de Caroline l’empêchent de répondre, elle embrasse son frère en répétant : « Pauvre garçon ! pauvre garçon ! » Gribouille sanglote.

Mme Delmis reste indécise ; enfin, elle s’approche de Caroline et lui dit :

« Ne pleurez, pas, Caroline ; j’ai parlé trop vite, dans un moment d’impatience. Vous resterez, et Gribouille aussi, mais à la condition qu’il ne touche à rien qu’à son balai et à son plumeau, et qu’il ne fasse pas autre chose que frotter, balayer, nettoyer les appartements, enfin ce qui concerne son service.

caroline.

Je remercie bien madame de sa bonté ; je ferai mon possible pour satisfaire madame.

gribouille.

Je remercie bien madame de sa bonté ; je ferai mon possible…

caroline.

Mais tais-toi donc, et reste tranquille.

gribouille.

Et pourquoi ne remercierais-je pas madame, puisque tu la remercies bien ? et pourquoi ne dirais-je pas à madame que j’accepte ses conditions, et que je jure (Gribouille étend le bras) de ne toucher à rien qu’à mon balai et mon plumeau, et de ne rien faire que frotter (sans brosse bien entendu), balayer et nettoyer les appartements ? »

Mme Delmis se met à rire ; Caroline paraît inquiète de l’air solennel de Gribouille, et dit à sa maîtresse :

« Madame veut bien qu’il prenne une brosse et de la cire pour frotter les appartements ?

madame delmis.

Oui, oui, brosse, cire, tout ce qui lui sera nécessaire pour son ouvrage.

gribouille.

Et pour ma nourriture, et ma toilette, et mon coucher ?

madame delmis.

Oui, tout : je ne défends que ce qui ne regarde pas votre ouvrage dans la maison.

gribouille.

Alors, je rejure, Caroline est mon témoin : je rejure. »

Mme Delmis sort en riant aux éclats ; Gribouille la regarde, se met à rire de son côté ; il se frotte les mains, fait une gambade et paraît enchanté.

gribouille.

J’ai joliment arrangé les choses, tout de même ! J’ai bien fait de jurer et rejurer, n’est-il pas vrai, ma sœur ?

caroline, préoccupée.

Très bien, très bien. Et maintenant, mon ami, n’oublie pas ta promesse ; prends ton balai, achève de balayer l’appartement, et ne touche à rien.