La Sœur de Gribouille/XVII

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Hachette (p. 233-238).



XVII

un nouvel ami


Caroline salua et quitta la chambre. En rentrant à la cuisine, elle y trouva Gribouille, en conversation avec le brigadier de gendarmerie.

« Eh bien ! s’écria Gribouille, que t’a dit Mme Delmis ?

caroline.

Nous quitterons la maison dès qu’elle aura trouvé quelqu’un pour me remplacer.

le brigadier.

Comment, mademoiselle Caroline, vous quittez M. le maire ! Vous qui faisiez tout dans la maison, qui faisiez l’ouvrage de trois personnes, on vous laisse partir ! Et pourquoi ? pourquoi quittez-vous ?

— C’est madame qui me renvoie, dit Caroline d’une voix émue.

— Impossible, mademoiselle Caroline ! s’écria le brigadier, impossible ! Une personne comme vous ! si pieuse, si bonne, si honnête, si active, si adroite !

caroline.

C’est pourtant vrai, monsieur. Je vous remercie bien de la bonne opinion que vous avez de moi. C’est une grande consolation, dans l’abandon, de trouver une personne qui vous estime et qui vous protégerait au besoin.

le brigadier.

Oh ! quant à ça, oui, mademoiselle ; je vous protégerais avec le même zèle et la même affection que si vous étiez ma sœur.

— Et moi ? dit Gribouille.

le brigadier.

Toi aussi, mon bon garçon ; toi aussi, mon pauvre innocent.

gribouille.

Bon ! voilà que nous pouvons vivre tranquilles et ne pas nous tourmenter, puisque le brigadier s’établit notre protecteur.

caroline.

Tais-toi, Gribouille, tu abuses des bonnes paroles de monsieur.

gribouille.

Comment veux-tu dire que j’abuse ? Le brigadier est-il un menteur ?

caroline.

Tais-toi donc, Gribouille : tu parles toujours trop.

gribouille.

Non, Caroline, je ne dis rien de trop, et je veux te prouver que le brigadier est un honnête homme, incapable de mentir ; et, puisqu’il dit qu’il nous protégera, je dis, moi, qu’il nous protégera !

caroline.

Je ne dis pas non ; mais j’ai eu peur que tu n’en demandes trop.

gribouille.

Trop ! Est-ce qu’on demande jamais trop à un frère ? Tu n’as donc pas entendu ce que le brigadier a dit tout à l’heure, qu’il te protégerait comme si tu étais sa sœur. Moi qui suis ton frère, demande-moi tout ce que tu voudras, et tu verras si je le ferai et comment je le ferai. »

Caroline n’osa pas répliquer, de peur que Gribouille ne demandât au brigadier quelque chose d’exorbitant, comme de leur trouver une position, ou de les faire garder chez M. Delmis, ce qu’elle ne voulait pas. Le brigadier, qui avait écouté en souriant le raisonnement de Gribouille, s’aperçut de l’embarras de Caroline et lui dit gaiement :

« Votre frère a raison, mademoiselle Caroline ; je suis prêt à vous aider de tout mon pouvoir ; dites-moi seulement en quoi je pourrais vous être utile.

caroline.

En quittant Mme Delmis, je compte me remettre chez moi avec mon frère et reprendre mon travail de couturière. Je vous remercie bien de votre bonté, monsieur le brigadier ; si j’ai, dans l’avenir, besoin d’un conseil ou d’un appui, je me souviendrai de votre obligeance. Pour le moment je ne crois pas avoir besoin de vous importuner.

le brigadier.

Vous êtes trop discrète, mademoiselle. Gribouille, je compte sur toi pour m’appeler si jamais toi ou ta sœur vous avez besoin d’un ami ; car je suis ton ami, Gribouille : ne l’oublie pas.

gribouille, hochant la tête.

Mon ami,… mon ami… J’y ai été trompé une fois déjà… Je ne m’y fie pas trop aux amis qui arrivent… là… sans qu’on sache comment ni pourquoi… M. Delmis me dit un jour : « Je suis ton ami, Gribouille… » Ah bien oui ! un ami !… Ça lui a passé comme ça lui était venu,… pour un rien,… pour un méchant perroquet.

— Essaye toujours ; tu verras, dit le brigadier en riant. Au revoir, mademoiselle Caroline ! au revoir, Gribouille ! »

Le brigadier lui tendit la main en signe d’amitié.

« C’est donc pour tout de bon ? dit Gribouille en prenant la main du brigadier et en la serrant entre les siennes.

le brigadier.

Tout de bon ! À la vie à la mort !

gribouille.

Pourquoi à la mort ? Je n’aime pas cela, moi. À la vie, c’est bien ; mais à la mort ! pour quoi faire ? Quand je serai mort, vous ne serez plus mon ami ; est-ce que j’aurai besoin d’un ami quand je serai mort ? Je serai avec le bon Dieu, avec les anges et avec maman… Et puis aussi… ce méchant Jacquot… J’ai peur qu’il ne me joue quelque tour,… il est si méchant, si menteur !

le brigadier, riant.

Sois tranquille, mon pauvre Gribouille ; le bon Dieu saura bien distinguer s’il dit vrai ou faux ; il le chassera, et Jacquot ne te tourmentera plus. Allons, cette fois, adieu pour tout de bon. Je monte chez M. le maire. »

Le brigadier salua et sortit.

gribouille.

Ce brigadier est un brave homme tout de même. Crois-tu qu’il nous soit un vrai ami ?

caroline, hésitant.

Je crois que oui.

gribouille.

Comme tu dis ça ! Comme si tu n’y croyais pas.

caroline.

Comment puis-je savoir ce qu’il est et ce qu’il sera ? Je le connais si peu !

gribouille.

Mais lui te connaît bien, car il parlait souvent de toi avec monsieur, qui lui disait toujours : « Oui, j’aime beaucoup Caroline ; jamais je n’en retrouverai une comme elle ! » Et ci et ça ; enfin toujours de bonnes petites choses qui m’étaient agréables à entendre ; aussi, quand ils parlaient de toi, j’écoutais, je ne travaillais plus. Monsieur le voyait, mais il ne grondait pas ; il riait, et le brigadier aussi,… et moi aussi. J’étais content, j’aurais ri pendant deux heures !