La Sœur du Soleil/Chapitre IX

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DENTU & Cie (p. 95-101).


IX


LA MAISON DE THÉ


Dans un des faubourgs d’Osaka, non loin de la plage qui laisse glisser vers la mer la pente lisse de son sable blanc, s’étendait un vaste bâtiment dont les toitures, de hauteurs inégales, dépassaient le niveau des habitations environnantes. La façade de cette maison s’ouvrait largement sur une rue populeuse, toujours encombrée et pleine de tumulte.

Le premier étage montrait de grandes fenêtres fermées par des stores de couleurs vives, fréquemment projetés en avant sous la poussée que leur imprimaient des jeunes femmes curieuses, dont on entendait les éclats de rire.

À l’angle des toits flottaient des banderoles et pendaient de grosses lanternes en forme de losange, le rez-de-chaussée était formé d’une large galerie ouverte sur la rue et protégée par un toit. Trois grands caractères noirs sur un panneau doré, formaient l’enseigne de l’établissement, elle était ainsi conçue : À l’aurore. Thé et saké.

Vers le milieu du jour la galerie est encombrée de consommateurs ; ils sont assis, les jambes repliées, sur la natte qui couvre le plancher, ils boivent du saké, ou cachent leur visage dans le nuage de vapeur qui s’élève de la tasse de thé sur laquelle ils soufflent. Des femmes coquettement vêtues, fardées avec soin, circulent gracieusement entre les groupes, transportant la boisson chaude. Au fond l’on aperçoit les fourneaux fumants et de jolies porcelaines rangées sur des étagères de laque rouge.

À chaque instant, des passants, des porteurs de cangos, des hommes chargés de fardeaux, s’arrêtent un moment, demandent à boire et repartent.

Quelquefois c’est une dispute qui prend naissance devant l’auberge et dégénère en combat, au grand plaisir des consommateurs.

Voici justement un colporteur qui vient de heurter un marchand de poulpes et de coquillages, la corbeille qui contenait le poisson est renversée et toute la pêche, souillée de poussière, gît sur le sol.

Les injures pleuvent de part et d’autre, la circulation est interrompue, la foule s’amasse ou prend parti pour l’un ou pour l’autre des adversaires, et bientôt deux camps sont prêts à en venir aux mains.

Mais de tous côtés les assistants crient :

Le câble ! le câble ! pas de combat ; qu’on aille chercher un câble.

Quelques personnes s’éloignent en courant, entrent dans plusieurs maisons et finissent par trouver ce qu’elles cherchent, elles reviennent avec une grosse corde.

Alors les spectateurs se rangent le long des maisons laissant la place libre à ceux qui veulent lutter. Ceux-ci saisissent la corde a deux mains, ils sont quinze d’un côté et quinze de l’autre, et se mettent à tirer de toutes leurs forces. La corde se tend, frissonne, puis demeure immobile.

— Courage ! tenez ferme ! ne tâchez pas ! crie-t-on de tous côtés.

Cependant, après avoir longtemps lutté contre la fatigue, un des partis abandonne brusquement la corde. Les vainqueurs tombent simultanément, les uns sur les autres, les jambes en l’air, au milieu des cris et des éclats de rire de la foule.

Néanmoins on se porte à leurs secours, on les aide à se relever, puis la réconciliation des deux camps ennemis va se sceller par des libations de saké.

L’auberge est envahie, et les servantes ne savent plus que devenir.

À ce moment un vieillard qui tient une jeune fille par la main parvient à arrêter au passage une servante de l’auberge et à la retenir par sa manche.

— Je voudrais parler au maître de l’établissement, dit-il.

— Vous choisissez bien le moment, dit la servante en éclatant de rire.

D’un geste brusque, elle se dégage et s’éloigne sans écouter davantage le vieillard.

— J’attendrai, dit-il.

On défonce un tonneau de saké, et les joyeux buveurs causent et rient bruyamment.

Mais tout à coup le silence s’établit, on a entendu le son clair d’une flûte et les vibrations d’un instrument à cordes. Cette musique vient des appartements d’en haut.

— Écoutez ! écoutez ! dit-on.

Quelques passants s’arrêtent et prêtent l’oreille.

Une voix de femme se fait entendre. On distingue nettement les paroles de la chanson.

« Lorsque Iza-Na-Gui fut descendu sur la terre, sa compagne, Iza-Na-Mi, le rencontra dans un jardin.

« — Quel bonheur de voir un aussi beau jeune homme, s’écria-t-elle.

« Mais le dieu, mécontent, répondit :

« — Il n’est pas convenable que ce soit la femme qui ait parlé la première. Reviens à ma rencontre.

« — Ils se quittèrent et se rejoignirent de nouveau.

« — Quel plaisir de rencontrer une aussi jolie fille ! dit alors Iza-Na-Gui.

« — Lequel des deux a parlé le premier ? »

La voix se tut. L’accompagnement se prolongea quelques instants encore.

Une discussion s’établit parmi les buveurs. Ils répondaient à la question posée par la chanteuse.

— C’est le dieu, qui a été salué d’abord, disaient les uns.

— Non ! non ! c’est la déesse criaient les autres. La volonté du dieu a annulé le premier salut.

— L’a-t-il annulé ? — Sans doute ! sans doute ! Ils ont recommencé comme si rien n’avait eu lieu.

— Ce qui n’empêche que ce qui a été a été, et que la femme a parlé la première.

La discussion menaça de s’envenimer mais tout se termina par un plus grand nombre de tasses vidées. Bientôt la cohue s’éclaircit, et l’auberge redevint paisible.

Une servante aperçut alors le vieillard appuyé contre une colonnette et tenant teneurs la jeune fille par la main.

— Vous-voulez du thé ou da saké ? demanda-t-elle.

— Je veux parler au chef de la maison, dit l’homme. La servante jeta un regard sur le vieillard. Il avait la tête couverte d’un grand chapeau de jonc tressé, pareil au couvercle d’un panier rond ; son costume, très usé, était en cotonnade brune ; il tenait à la main un éventail sur lequel était indiquée la route à suivre de Yédo à Osaka, la distance d’un village à l’autre, le nombre et l’importance des auberges. La servante regarda la jeune fille. Celle-ci était pauvrement vêtue. Sa robe, d’un bleu passé, était déchirée et sale. Un morceau d’étoffe blanche, enroulé autour de sa tête, cachait à demi son front. Elle s’appuyait sur un parasol noir et rose dont le papier était arraché çà et là ; mais cette jeune fille était singulièrement belle et gracieuse.

— Vous venez pour une vente ? dit la fille d’auberge.

Le vieillard fit signe que oui.

— Je vais prévenir le maître.

Elle s’éloigna et revint bientôt. Le maître la suivait.

C’était un homme d’une laideur repoussante : ses petits yeux noirs et louches se laissaient à peine voir entre l’étroite fissure des paupières ridiculement bridées ; sa bouche, très éloignée d’un nez long et anguleux, démeublée de dents et surmontée de quelques poils roides et clairsemés, donnait une expression piteuse et sournoise à son visage marqué de la petite vérole.

— Tu veux te débarrasser de cette petite ? dit-il en faisant rouler une de ses prunelles, tandis que l’autre disparaissait à l’encoignure de son nez.

— Me débarrasser de mon enfant, s’écria le vieillard. Je ne veux me séparer d’elle que pour la mettre à l’abri de la misère.

— Malheureusement, j’ai plus de femmes qu’il n’est nécessaire et toutes sont pour le moins aussi jolies que celle-ci. Ma maison est au complet.

— Je verrai ailleurs, dit le vieillard en faisant mine de s’en aller.

— Ne te presse pas tant, dit l’homme, si tes prétentions ne sont pas exorbitantes nous pourrons nous entendre.

— Il lui fit signe de le suivre dans la salle à l’entrée de laquelle il se tenait ; cette salle qui donnait sur un jardin était déserte.

— Que sait-elle faire la fillette, voyons ? dit l’affreux louche.

— Elle sait broder, elle sait chanter et jouer de plusieurs instruments ; elle peut même composer un quatrain.

— Ah ! ah ! est-ce bien vrai ? et quel prix en veux-tu ?

— Quatre kobangs.

L’aubergiste allait s’écrier « Pas plus », mais il se retint.

— C’est ce que j’allais t’offrir, dit-il.

— Eh bien, c’est convenu, dit le vieillard ; je te la loue pour tout ce que tu voudras en faire pendant l’espace de vingt années.

L’acheteur se hâta d’aller chercher un rouleau de papier et des pinceaux ; il rédigea le traité que le vieillard signa sans hésiter.

La jeune fille gardait une attitude de statue, elle ne jeta pas un regard au vieillard qui feignait d’essuyer une larme en empochant les kobangs.

Avant de sortir, il se pencha vers l’oreille de l’aubergiste et lui dit :

— Défie-toi d’elle, surveille-la, elle cherchera à s’échapper.

Puis il quitta la maison de thé de l’Aurore, et quiconque, lorsqu’il tourna l’angle de la rue, l’eût vu changer de pas en se frottant les mains et dépasser les plus alertes, eût peut-être suspecté l’authenticité de sa vieillesse et de sa barbe blanche.