La Sœur du Soleil/Chapitre X

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DENTU & Cie (p. 102-107).


X


LE RENDEZ-VOUS


Le prince de Nagato est étendu sur un matelas de satin noir, il enfonce un de ses coudes dans un coussin et livre son autre bras à un médecin accroupi auprès de lui.

Le médecin lui tâte le pouls.

Au chevet du prince, Fidé-Yori, assis sur une pile de nattes, fixe son regard inquiet sur le visage fripé mais impénétrable du médecin.

Une énorme paire de lunettes, aux verres tout ronds et encadrés de noir, donne une expression étrange et comique au visage sérieux du respectable savant.

Près de l’entrée de la chambre, Loo est agenouillé, le front penché vers le sol, à cause de la présence du roi ; il s’amuse à compter les brins d’argent qui frangent le tapis.

— Le danger est passé, dit enfin le médecin, les blessures sont fermées, et cependant la fièvre persiste pour une cause que je ne puis m’expliquer.

— Je vais te l’expliquer, moi, dit le prince eu retirant vivement son bras, c’est l’impatience d’être cloué sur ce lit et de ne pouvoir courir librement au grand air.

— Comment, ami, dit le siogoun, lorsque moi-même je viens partager ta captivité, tu es si impatient d’être libre ?

— Tu sais bien, cher seigneur, que c’est pour ton service que j’ai hâte de m’éloigner ; le départ de l’ambassade que tu envoies à Kioto ne peut être indéfiniment retardé.

— Pourquoi m’as-tu demandé comme une grâce d’être le chef de cette ambassade ?

— N~est-ce pas mon bonheur de te servir ?

— Ce n’est pas là ton seul motif, dit Fidé-Yori en souriant.

— Tu fais allusion à mon amour supposé pour Fatkoura, pensa Nagato qui sourit aussi.

— Si le prince est raisonnable, s’il fait cesser cette surexcitation qui l’épuise, il pourra partir dans trois jours, dit le médecin.

— Merci ! s’écria Nagato, ceci vaut mieux que toutes tes drogues.

— Mes drogues ne sont pas à dédaigner, dit le médecin, et tu prendras encore celle que je vais t’envoyer.

Puis il salua profondément le roi et son noble malade et se retira.

— Ah ! s’écria Fidé-Yori quand il fut seul avec son ami, ton impatience à partir me prouve que l’on ne m’avait pas trompé, tu es amoureux, Ivakoura, tu es aimé, tu es heureux !

Et il poussa un long, un profond soupir.

Le prince le regarda, surpris de ce soupir et s’attendant à une confidence, mais le jeune homme rougit un peu et changea de conversation.

Tu vois, dit-il en ouvrant un volume qu’il tenait sur ses genoux, j’étudie le livre des lois, je cherche s’il n’a pas besoin d’être épuré, adouci.

— Il contient un article que je te conseille de supprimer, dit Nagato.

— Lequel ?

— Celui qui a trait au suicide mutuel par amour.

— Comment est-il donc ? dit Fidé-Yori en feuilletant le livre. Ah ! voici « Lorsque deux amants se jurent de mourir ensemble et s’ouvrent le ventre, leurs cadavres sont saisis par la justice. Quand l’un des deux n’est pas blessé mortellement, il est traité comme assassin de l’autre. Si tous les deux survivent à leur tentative de suicide, ils sont mis aux rangs des réprouvés. »

— C’est inique, dit Nagato n’a-t-on pas le droit d’échapper par la mort à une douleur par trop vive ?

— Il est une religion qui dit que non, murmura Fidé-Yori.

— Celle des bonzes d’Europe ! celle dont tu as embrassé la doctrine, d’après la rumeur publique, dit Nagato en tâchant de lire dans les yeux de son ami.

— J’ai étudié cette doctrine, Ivakoura, dit le siogoun, elle est touchante et pure et les prêtres qui l’enseignent se montrent pleins d’abnégation. Tandis que nos bonzes ne cherchent qu’à s’enrichir, ceux-là méprisent les richesses. Et puis, vois-tu, je ne puis oublier la scène terrible à laquelle j’assistai autrefois, ni le courage sublime des chrétiens subissant les horribles tortures que mon père leur fit appliquer. J’étais enfant alors, on me fit assister à leur supplice pour m’enseigner, disait-on, comment il fallait traiter ces gens-là. C’était près de Nakasaki, sur la colline. Ce cauchemar troublera toujours mes nuits. Des croix étaient plantées sur les pentes en si grand nombre, que la colline semblait couverte d’une forêt d’arbres morts. Parmi les victimes, auxquelles on avait coupé le nez et les oreilles, marchaient trois jeunes enfants, il me semble les voir encore, défigurés, sanglants, qui montrèrent une intrépidité étrange devant la mort. Tous les malheureux furent attachés sur des croix et on leur perça le corps avec des lances ; le sang ruisselait, les victimes ne se plaignaient pas ; en mourant, elles priaient le ciel de pardonner à leurs bourreaux. Les assistants poussaient des cris affreux, et moi, tout effrayé, je criais avec eux et je cachais mon visage sur la poitrine du prince de Mayada qui me tenait dans ses bras ; bientôt, malgré les soldats qui les repoussaient et les frappaient de leurs lances, les spectateurs de cette horrible scène se précipitèrent sur la colline pour se disputer quelques reliques de ces martyrs, qu’ils laissèrent nus sur les croix.

Tout en parlant, le siogoun continuait à feuilleter le livre.

— Justement, dit-il avec un mouvement d’effroi, voici l’édit rendu par mon père et ordonnant le massacre :

« Moi, Taïko-Sama, j’ai voué ces hommes à la mort, parce qu’ils sont venus au Japon, se disant ambassadeurs, quoiqu’ils ne le fussent pas ; parce qu’ils ont demeuré sur mes terres sans ma permission, et prêché la loi des chrétiens, contrairement à ma défense. Je veux qu’ils soient crucifiés à Nakasaki. »

Fidé-Yori arracha cette page et quelques pages suivantes, contenant des lois contre les chrétiens.

— J’ai trouvé ce qu’il fallait retrancher de ce livre, dit-il.

— Tu fais bien, maître, de couvrir de ta protection ces hommes doux et inoffensifs, dit Nagato, mais prends garde que le bruit qui glisse de bouche en bouche et t’accuse d’être chrétien ne prenne de la consistance et que tes ennemis ne s’en servent contre toi.

— Tu as raison, ami, j’attendrai que ma puissance soit fermement établie pour déclarer mes sentiments et racheter autant qu’il me sera possible le sang versé sous mes yeux. Mais je vais te quitter, cher malade, tu te fatigues et le médecin t’a ordonné le repos. Aie patience, ta convalescence touche à sa fin.

Le siogoun s’éloigna en jetant à son ami un affectueux regard.

Dès qu’il fut sorti, Loo se releva enfin ; il bâilla, s’étira, et fit mille grimaces.

— Allons, Loo, dit le prince, va courir un peu dans les jardins, mais ne jette pas de pierres aux gazelles et n’épouvante pas mes canards de la Chine.

Loo s’enfuit.

Lorsqu’il fut seul, le prince tira vivement de dessous son chevet une lettre enfermée dans un sachet de satin vert ; il la posa sur son oreiller, y appuya sa joue et ferma les yeux pour dormir.

Cette enveloppe était celle que lui avait donnée la Kisaki ; il la conservait comme un trésor, et sa seule joie était d’en respirer le léger parfum. Mais, à son grand chagrin, il lui semblait que, depuis quelques jours, ce parfum s’évaporait ; peut-être, habitué à le respirer, ne le sentait-il plus aussi vivement.

Tout à coup le prince se redressa il songeait qu’à l’intérieur de l’enveloppe, ce parfum si subtil, si délicieux s’était sans doute mieux conservé. Il rompit le sceau qu’il n’avait pas encore touché, croyant que l’enveloppe était vide ; mais, à sa grande surprise il en tira un papier couvert de caractères.

Il poussa un cri et essaya de lire, mais en vain. Un voile rouge frissonnait devant ses yeux, le sang sifflait à ses oreilles ; il eut peur de s’évanouir et reposa sa tête sur l’oreiller. Il parvint cependant à se calmer et reporta ses yeux sur l’écriture. C’était un quatrain élégamment combiné. Le prince le lut avec une émotion indicible :

« Deux fleurs s’épanouissent sur les bords d’un ruisseau. Mais, hélas ! le ruisseau les sépare.

« Dans chaque corolle s’arrondit une goutte de rosée, âme brillante de la fleur.

« L’une d’elles, le soleil la frappe. Il la fait resplendir. Mais elle songe : pourquoi ne suis-je pas sur l’autre rive ?

« Un jour, ces fleurs s’inclineront pour mourir. Elles laisseront tomber comme un diamant leur âme lumineuse. Alors les deux gouttes de rosée pourront se rejoindre et se confondre. »

— C’est un rendez-vous qu’elle me donne, s’écria le prince, plus loin, plus tard, dans l’autre vie. Elle a donc deviné mon amour ! elle m’aime donc ! Ô mort, ne pourrais-tu te hâter ? ne pourrais-tu rapprocher l’heure céleste de notre réunion ?

Le prince put se croire exaucé, car, se renversant sur les coussins, il perdit connaissance.