La Sœur du Soleil/Chapitre XXIII

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DENTU & Cie (p. 306-318).


XXIII


FATKOURA


La captive du seigneur de Toza trouvait les jours longs et monotones. Elle attendait le vengeur, certaine qu’il viendrait la délivrer, mais se disant qu’il tardait un peu. Elle était obsédée par l’amour croissant dont Toza la poursuivait. Après l’exécution de celui qu’il croyait être Nagato, il s’était abstenu de la visiter ; puis, s’apercevant que la douleur de Fatkoura était peu violente, et qu’elle paraissait résignée, il avait conçu quelque espoir et recommencé à l’importuner. Tantôt il était humble, soumis, suppliant ; tantôt il s’emportait, menaçait ; quelquefois, il essayait d’attendrir la jeune femme par des larmes elle demeurait implacable.

— Larmes de tigre, disait-elle, qui voit sa proie lui échapper.

— Tu ne m’échapperas pas ! s’écriait Toza.

Fatkoura tenait rigueur à Tika, elle s’était aperçu que la jeune suivante favorisait l’amour du prince. Tika poursuivait le projet de faire de sa maîtresse une princesse de Toza. « Puisque le prince de Nagato est mort ! disait-elle. D’ailleurs Fatkoura s’est assez vite consolée de sa perte. »

— Tu es libre maintenant, lui avait-elle dit un jour, tu peux aimer le prince de Toza.

— Je n’aimerai jamais qu’Ivakoura, lui avait répondu la jeune femme.

— Aimer un mort ! cela ne durera pas, avait pensé Tika.

Mais, depuis ce jour-la, Fatkoura ne lui parlait plus, elle ne lui permettait même pas d’être en sa présence. Tika pleurait contre la porte ; sa maîtresse feignait de ne pas l’entendre. Cependant, la jeune suivante lui manquait plus qu’elle ne voulait se l’avouer. Cette compagne de ses malheurs, cette confidente de ses tristesses, de ses chagrins, était nécessaire à sa vie. La captivité lui semblait plus dure depuis qu’elle l’avait exilée d’auprès d’elle ; une chose lui manquait surtout : c’était de ne pouvoir parler de son bien-aimé avec Tika.

Elle résolut de lui pardonner et de lui avouer que le prince était encore vivant.

Un jour, elle l’appela.

Tika repentante s’agenouilla au milieu de la salle ; elle cacha son visage derrière ses larges manches et laissa couler ses larmes.

— Tu ne me parleras plus du prince de Toza ? dit Fatkoura.

— Jamais, maîtresse, dit Tika, si ce n’est pour le maudire.

— Eh bien, je te pardonne ; parle-moi de mon bien-aimé comme autrefois.

— Hélas ! il est mort, dit Tika ; je ne puis que le pleurer avec toi.

— Ne trouves-tu pas que je me suis vite consolée ?

Tika, surprise, leva les yeux sur sa maîtresse elle souriait.

— Mais il m’a semblé… balbutia-t-elle. Je pensais qu’il avait eu tort de se laisser vaincre devant toi.

— Si je te disais qu’il n’a jamais été vaincu, qu’il est vivant…

— Il triomphe dans ton cœur, il est vivant dans ton esprit, c’est ce que tu veux dire.

— Non, il respire encore l’atmosphère terrestre.

— Hélas ! c’est impossible. Sous nos yeux, j’en frémis encore, sa tête pâle a rebondi sur le sol.

— Cet homme, qui est mort devant nous, n’était pas Ivakoura.

— Est-ce que la douleur a troublé sa raison ? se dit Tika en considérant sa maîtresse avec effroi.

— Tu me crois folle ? dit Fatkoura, tu verras, lorsqu’il viendra nous ouvrir les portes de cette prison, si j’ai dit la vérité.

Tika n’osa pas contredire sa maîtresse, elle feignit de croire que Nagato était vivant.

— Mieux vaut cette étrange hallucination que le désespoir qui l’eût accablée ! se disait-elle.

Elles recommencèrent, comme autrefois au Daïri, à parler de l’absent. Elles se souvenaient des paroles qu’il avait dites, des anecdotes qu’il avait contées. Elles cherchaient à imiter l’inflexion de sa voix ; elles reconstruisaient chacune de ses toilettes, se remémoraient ses traits, son sourire, ses attitudes. Souvent elles avaient de longues discussions sur un détail, sur une date, sur une phrase qu’il avait prononcée.

De cette façon les heures s’écoulaient rapidement.

Chaque jour le prince de Toza envoyait des présents à Fatkoura : des fleurs, des oiseaux rares ; des étoffes merveilleuses. Chaque jour Fatkoura donnait la volée aux oiseaux, jetait les étoffes et les fleurs par la fenêtre. Le prince ne se lassait pas. Au milieu du jour, il venait rendre visite à la prisonnière et lui parlait de son amour.

Un jour, cependant il entra chez Fatkoura avec une singulière expression sur le visage.

Il éloigna Tika par un geste qui ne souffrait pas de réplique ; puis il s’avança vers Fatkoura et la regarda fixement.

— Tu es bien décidée à me résister toujours ? lui dit-il après un silence.

— Toujours, et à te haïr autant que je te méprise.

— C’est là ton dernier mot ? réfléchis encore.

— Je n’ai pas à réfléchir, je t’ai haï dès que je t’ai vu, je te haïrai jusqu’à, ma mort.

— Eh bien ! s’écria le prince d’une voix terrible, je saurai te contraindre à devenir ma femme.

— Je t’en défie, dit Fatkoura qui ne baissa pas les yeux devant le regard du prince.

— Je te vaincrai, je le jure, comme j’ai vaincu ton fiancé.

Fatkoura eut un sourire moqueur.

— Oui, continua le prince, tu as lassé ma patience ; mon amour m’avait rendu clément, timide, craintif même. Je suppliais, je pleurais, j’attendais ! Je laissais à ta douleur le temps de se cicatriser. Tes refus enflammaient ma tendresse, je m’emportais, puis je m’humiliais. Mais je suis las de cette longue torture ; les prières sont terminées ; plus de douceur, plus de larmes, c’est toi désormais qui pleureras, qui supplieras. Une dernière fois, veux-tu m’aimer ?

— Vraiment tu as une âme étrange, dit Fatkoura, le vautour ne demande pas de reconnaissance à l’oiseau qu’il étouffe dans ses serres, et toi tu exiges l’amour d’une femme dont tu as tué l’époux.

— Je sais bien que tu ne m’aimeras jamais, dit Toza, néanmoins tu me diras que tu m’aimes, tu t’efforceras de me le faire croire.

— Je suis curieuse de connaître les moyens que tu emploieras pour me faire dire de telles choses.

— Tu les connaîtras assez tôt, dit le prince qui s’éloigna.

À partir de ce jour commença une série de souffrances pour la prisonnière. D’abord on la sépara de Tika, et on l’enferma dans son appartement ; puis on boucha les fenêtres, ne laissant pénétrer qu’un peu de jour par en haut. De cette façon Fatkoura était privée de la vue des jardins et de l’air frais du soir. On lui servit des mets qu’elle n’aimait pas. Peu à peu, tous les objets à son usage disparurent. Chaque jour aggravait sa situation. Aucun serviteur ne lui rendait plus de soins. Bientôt on la mit dans une prison, puis elle descendit dans un cachot où on lui fit attendre toute la journée un bol de riz refroidi.

— C’est là les moyens qu’il emploie pour se faire aimer ! disait Fatkoura soutenue par l’espoir de la délivrance.

Mais un jour, brusquement, ces rigueurs cessèrent, la jeune femme fut ramenée dans le pavillon qu’elle occupait d’abord. Elle revit Tika, qui paraissait toute joyeuse.

— La province de Toza est envahie, s’écria-t-elle ; une armée approche, nous allons être délivrées.

— Tu vois bien qu’il arrive, mon seigneur, mon époux bien-aimé, dit Fatkoura, il vient nous tirer de peine, et venger celui qui est si courageusement mort à sa place.

On ne parle que du général Signénari, envoyé par le siogoun.

— Sois sûre qu’Ivakoura est près de lui.

— C’est possible, dit la jeune fille.

— C’est certain ! Je vais donc enfin le revoir. Après tant de souffrances, le bonheur va donc revenir ! Sait-on quelque chose du combat ?

— Le prince de Toza est parti précipitamment. Ses soldats, qui ne s’attendaient pas à cette agression et qui se reposaient de leur victoire, ont été complètement battus. L’armée du siogoun est à quelques lieues d’ici.

— Elle sera bientôt sous ces murs, dit Fatkoura, et nous allons une seconde fois subir un siège, mais tandis qu’à Hagui nous voulions vaincre, cette fois nous tremblerons d’être vainqueurs.

Quelques jours se passèrent dans une attente fiévreuse. Soudain, l’armée du prince de Toza, poussée par une déroute, rentra tumultueusement dans la forteresse. On ferma les portes. Le siège commença.

Les assaillants sans laisser le temps aux assiégés de se reconnaître, donnèrent l’assaut.

Un bruit terrible emplissait le château. À l’intérieur, une confusion, un va-et-vient continuel, des appels, des cris. À l’extérieur, des chocs ininterrompus. Tika courait aux nouvelles, revenait, puis repartait. Le troisième jour, les soldats se portèrent soudain sur un même point. Une brèche était pratiquée. Des cris de découragement s’élevaient de tous côtés.

— Il vaudrait mieux qu’on se rendit.

— Nous ne tiendrons plus longtemps.

— Nous sommes perdus.

Vers le milieu du jour le prince de Toza entra brusquement dans l’appartement de Fatkoura.

Elle était debout près d’une fenêtre, regardant au dehors ; la joie illuminait son visage.

Elle se retourna et vit son ennemi qui, les bras croisés, la regardait. Une sorte d’effroi instinctif s’empara d’elle en l’apercevant. Il était pâle, avec une expression sinistre. Il tenait dans la main droite un sabre tout sanglant qui dégouttait sur le plancher. Il le remit tranquillement à sa ceinture.

— La bataille est perdue, dit-il en ricanant, je suis vaincu.

— Celui que tu avais cru déshonorer est là à ta porte et vient châtier tes crimes, dit Fatkoura.

— Ah ! tu sais que Nagato n’est pas mort, s’écria le prince, mais qu’importe, il est là, c’est vrai, il vient pour te délivrer, mais avant qu’il te reprenne, ajouta-t-il d’une voix tonnante, avant qu’il ait franchi les murs effondrés de mon château, entends-tu bien, tu m’appartiendras.

Fatkoura fit un bond en arrière et se recula jusqu’au fond de l’appartement.

— Tu devines, continua Toza, que je n’ai pas pour rien quitté le combat. Les vainqueurs sont sur mes talons. Je ne perdrai pas de temps en supplications vaines.

Il marchait vers Fatkoura.

Au secours ! cria-t-elle d’une voix déchirante, à moi Tika ! Nagato ! viens à mon aide !

Toza lui mit la main sur la bouche.

— À quoi bon crier ? dit-il, personne ne viendra. Résigne-toi, tu es bien à moi maintenant ; tu ne m’échapperas pas.

Il l’avait entourée de ses bras ; mais tout à coup il vit briller quelque chose au-dessus de ses yeux. Fatkoura venait de s’emparer du long poignard passé à la ceinture du prince.

— Tu te trompes, je t’échappe cette fois encore, dit-elle. À toi ma dernière pensée, Ivakoura.

Toza poussa un cri ; il avait vu le poignard disparaître jusqu’à la garde dans la poitrine de la jeune femme, puis elle l’arracha et le jeta à terre.

À ce moment, le panneau qui fermait l’entrée vola en éclats. Le prince de Nagato, le glaive à la main, se précipita dans la salle.

Il bondit sur le seigneur de Toza.

— Ah ! misérable ! s’écria-t-il, tu insultes ta captive, celle qui est ma fiancée ! Tu ajoutes ce crime sans égal à tous tes anciens forfaits ! Mais l’heure de la vengeance est venue, la terre va être délivrée de toi !

Toza avait tiré son sabre ; il le heurtait à celui de Nagato ; mais il tremblait ; une crainte superstitieuse le glaçait ; il sentait bien qu’il allait mourir.

Ivakoura, avec une force irrésistible, le fit reculer jusqu’à l’autre côté de l’appartement. Il l’accula à un panneau.

Toza, les yeux sanglants, regardait son adversaire avec effarement ; il se défendait mal. Nagato lui fit sauter le glaive des mains.

— Maintenant tu vas mourir, dit Ivakoura ; je vais te tuer, non comme on se délivre d’un ennemi loyal, mais comme on écrase un scorpion.

Et, d’un coup formidable de son sabre, il le cloua par la gorge à la cloison.

Fatkoura n’était pas tombée. Elle était restée adossée à la muraille, appuyant sa main sur sa blessure, le sang jaillissait entre ses doigts.

Le prince de Nagato abandonna son ennemi qui se tordait dans une agonie affreuse ; et courut vers elle, il vit ce sang qui ruisselait.

— Qu’as-tu donc ? s’écria-t-il.

— Je meurs, dit Fatkoura.

Elle glissa à terre, le prince s’agenouilla près d’elle et la soutint sur ses genoux.

— Y a-t-il quelqu’un ici ? cria-t-il, qu’on amène des médecins.

— Je t’en supplie, dit Fatkoura, n’appelle pas, nul ne pourrait rien à ma blessure. C’était pour épargner un outrage à ton nom : j’ai frappé fort, je ne puis être sauvée. Ne fais venir personne, laisse-moi mourir près de toi, puisque je n’ai pu y vivre.

— Infortunée, voilà donc où je t’ai conduite ! s’écria le prince, c’est pour moi que tu meurs après une vie de souffrance ; toi, si belle, si jeune, et qui étais faite pour le bonheur. Ah ! pourquoi me suis-je trouvé sur ton chemin ?

— J’ai été heureuse quelque temps, dit Fatkoura, bien heureuse, tu semblais m’aimer, mais j’ai payée cher ces jours de joie. Que t’avais-je fait, cruel, pour que tu me délaissas ainsi ?

— Tu l’avais deviné, douce princesse ; un amour tout-puissant, invincible, me détournait de toi, ma volonté n’obéissait plus à ma raison.

— Oui ! que peut-on contre l’amour ? Je sais à quel point il vous dompte, moi qui en vain ai essayé de te haïr. Oui ! tu les as éprouvées ces tortures aiguës, ces attentes sans but, ces rêves fiévreux, ces espoirs qui ne veulent pas mourir ; tu les as connus ces sanglots qui ne soulagent pas, ces larmes qui brûlent comme une pluie de feu. En proie à un amour impossible, tu as souffert autant que moi. N’est-ce pas que c’est affreux et que tu as pour moi quelque compassion ?

— Pour réparer le mal que je t’ai fait, je voudrais donner ma vie.

— N’est-ce pas qu’on n’a de repos ni nuit ni jour ? il semble que l’on soit au fond d’un précipice bordé de rochers abrupts ; on veut remonter, puis l’on retombe. Mais je suis folle, ajouta Fatkoura, ta souffrance n’est rien auprès de la mienne, tu étais aimé.

Le prince eut un tressaillement.

— Oui, elle t’aime, je le sais, reprit Fatkoura avec un faible sourire. Crois-tu que le regard jaloux de la femme dédaignée n’ait pas su lire dans ses yeux ? Comme leur fierté s’éteignait lorsqu’ils se pesaient sur toi, comme sa voix, malgré elle, devenait douce quand c’était à toi qu’elle parlait, quelle inquiétude joyeuse à ton arrivée, quelle tristesse après ton départ ! J’observais, chaque découverte était pour moi un coup d’épée. La rage, la haine, l’amour déchiraient mon cœur. Non, tu n’as pas souffert autant que moi.

— Ne m’accable pas, Fatkoura, dit le prince, je ne méritais pas un tel amour, vois comment je l’ai récompensé. Tu es là mourante par ma faute, et je ne puis te sauver. L’horrible douleur qui m’étreint en ce moment te venge bien des souffrances que je t’ai causées.

— Je suis heureuse maintenant, dit Fatkoura, j’aurais pu mourir avant ton arrivée, et je suis près de toi.

— Mais tu ne mourras pas s’écria le prince. Suis-je fou d’être là inactif, stupide d’épouvante, au lieu de te porter secours, de faire panser ta blessure ! Tu es jeune, tu guériras.

— À quoi bon dit Fatkoura. M’aimeras-tu après ?

— Je t’aimerai comme je t’aime, avec une tendresse infinie.

— Comme on aime une sœur, murmura Fatkoura avec un sourire amer. Ah ! Laisse-moi mourir.

— Hélas ! ce sang qui s’échappe et emporte ta vie ! s’écria le prince, fou de douleur.

Il se mit à pousser des cris violents. Ils furent entendus. Des soldats, des serviteurs envahirent la salle. Le général Signénari vint aussi, tout sanglant encore de la bataille. On s’écarta sur son passage.

— Qu’arrive-t-il, prince ? s’écria-t-il.

— Un médecin, par grâce, et tout de suite, dit Nagato ; ma fiancée s’est frappée d’un coup de poignard pour échapper aux outrages de l’infâme Toza ; elle se meurt.

Fatkoura avait perdu connaissance.

Le médecin du palais arriva bientôt. Il découvrit la blessure et lit, en la voyant, une grimace peu rassurante.

— Elle ne s’est pas ménagée, dit-il.

— Peut-on la sauver ? demanda le prince de Nagato.

Le médecin secoua la tête.

— Je ne le crois pas, dit-il, le fer est entré trop profondément. Lorsque j’aurai pansé la blessure, le sang ne coulera plus au dehors, mais il s’épanchera intérieurement et l’étouffera.

— Et si tu ne fermais pas la blessure ?

— La femme serait morte dans quelques minutes.

Le médecin rapprocha les lèvres de la blessure. Lorsqu’il toucha la plaie vive, Fatkoura n’eut aucun tressaillement. Il secoua la tête une seconde fois.

— Mauvais symptôme, murmura-t-il.

Lorsque le pansement fut terminé, il introduisit entre les lèvres de la jeune femme le goulot d’un petit flacon qui contenait une liqueur réconfortante ; il la lui fit boire toute.

Bientôt Fatkoura rouvrit les yeux ; elle était toujours appuyée sur les genoux de Nagato. Tika à ses pieds, sanglotait.

Elle promena un regard mécontent sur ceux qui emplissaient la chambre ; d’un geste lent et pénible elle fit signe qu’on les éloignât.

Signénari les fit sortir et s’éloigna, lui-même il ne resta que le médecin et Tika.

— Tu m’as désobéi, Ivakoura, dit la mourante d’une voix qui s’affaiblissait tu as appelé du monde, pourquoi ?

— Je voulais te sauver.

— Je suis perdue… Sauvée plutôt, ajouta-t-elle, qu’aurais-je fait dans ce monde ?

Des spasmes la prirent, elle étendit les bras, le sang l’étouffait.

— De l’air ! cria-t-elle.

Tika se précipita et ouvrit toutes les fenêtres. Alors sa maîtresse la vit.

— Adieu, Tika, dit-elle, tu vois bien qu’il n’était pas vaincu, qu’il n’était pas mort ! Nous ne parlerons plus de lui.

La jeune suivante pleurait le visage dans les mains.

Fatkoura releva son regard sur le prince.

— Laisse-moi te voir, dit-elle, il y a si longtemps que mes yeux n’ont pas reflété ton visage ! comme tu es beau, mon bien-aimé ! — Vois-tu, continua-t-elle, s’adressant au médecin, c’est mon époux, il venait me tirer de captivité, mais Toza m’a outragée et je me suis jetée dans la mort.

Elle parlait d’une voix entrecoupée, sourde, de plus en plus faible. Ses yeux s’agrandissaient, une pâleur de cire envahissait son visage.

— Tu parleras de moi à ton père, Ivakoura, reprit-elle ; il m’aimait bien, lui ! Je l’avais dit que je ne reverrais plus le château. J’étais presque heureuse là-bas. J’ai vu la chambre où tu es né, tes vêtements d’enfant… Ah ! je t’ai bien aimé !

Elle haletait ; des gouttes de sueur perlaient sur son front. Elle arracha le bandage de sa blessure.

— Ivakoura, dit-elle, je ne te vois plus ; penche-toi vers moi… plus près… Ah ! s’écria-t-elle tout à coup, partir lorsqu’il est là !

— Elle meurt ! cria le prince éperdu.

— Elle est morte, dit le médecin.

Tika poussa un hurlement de douleur. Le prince cacha son visage dans ses mains.

— Toute souffrance est finie pour elle, dit le médecin ; elle se repose et oublie ses tourments dans la tranquillité sereine du dernier sommeil.