La Sœur du Soleil/Chapitre XXVI

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DENTU & Cie (p. 336-349).


XXVI


LE GRAND THÉÂTRE D’OSAKA


Sur un des plus vastes canaux qui coupent en tous sens la ville d’Osaka, le théâtre déploie sa large façade, surmontée de deux toitures. On peut donc arriver au spectacle en bateau ; on peut aussi s’y rendre à pied ou en norimono, car un quai, pavé de dalles grises, s’étend devant le bâtiment et le sépare du canal.

Deux gigantesques bannières en soie bleue, couvertes de caractères chinois, sont accrochées à des mâts à chaque angle de la façade, elles dépassent de beaucoup les toits de l’édifice. Sur de grands tableaux, à fond d’or, les scènes principales des pièces que l’on va représenter sont peintes avec une richesse de couleur inouïe. On voit des guerriers, des princesses, des dieux, des démons, dans les attitudes les plus exagérées. Souvent la peinture est remplacée par une combinaison d’étoffes, disposées en relief velours, crêpe ou satin, qui figurent les vêtements des personnages, et produisent le plus brillant effet. Sous les toitures sont accrochées, aux poutres rouges qui s’entrecroisent, d’énormes lanternes, rondes au rez-de-chaussée, carrées à l’étage supérieur. Sur la crête du toit, un animal fantastique, chien ou lion, s’avance vers la façade en ouvrant sa large gueule, en hérissant sa queue et sa crinière.

Dès huit heures du matin, l’heure du dragon, la foule s’amassait devant la façade du Grand-Théâtre. Ceux qui n’avaient pas l’espoir de pouvoir y entrer, voulaient au moins jouir du spectacle brillant de l’arrivée des riches particuliers et des femmes élégantes.

De chaque côté de la porte principale, à laquelle on accède par un large escalier, sont dressées de hautes estrades sur lesquelles plusieurs délégués des acteurs de la troupe s’avancèrent, en toilette de ville, l’éventail à la main. Dans un style pompeux, avec des gestes et des grimaces réjouissants, ils vantèrent au public les pièces que l’on allait représenter, la splendeur des costumes et de la mise en scène, le mérite incomparable des acteurs ; puis, lorsque ce sujet fut épuisé, ils amusèrent la foule par toutes sortes de plaisanteries, de quolibets, d’anecdotes débités avec une gravité comique et accompagnés du mouvement perpétuel de l’éventail, manié d’une façon habile et gracieuse.

Bientôt le public favorisé, qui a pu retenir des places à l’avance, arrive de tous côtés. Sur les deux ponts, qui se courbent au-dessus du canal à droite et à gauche du théâtre, les norimonos, les cangos, s’avancent au pas régulier des porteurs, se succèdent sans discontinuer ; de toutes les rues débouchent d’autres palanquins. La laque noire luit au soleil, les toilettes des femmes, qui se hâtent d’entrer, ont l’éclat frais de fleurs épanouies. Quelques jeunes hommes arrivent à cheval ; ils jettent la bride au valet, qui les précédait en courant, et gravissent rapidement l’escalier du théâtre. Abritées sous de larges parasols, plusieurs familles s’avancent à pied. Sur le canal, un encombrement de bateaux assiége le débarcadère, les bateliers échangent des injures, les femmes mettent pied à terre avec de petits cris d’effroi. Elles sont suivies par des servantes, qui portent des coffres magnifiques en ivoire sculpté, en nacre, en bois de santal. La salle est bientôt remplie, et l’on ferme les portes.

À l’intérieur, le théâtre a la forme d’un carré long. Le parterre est divisé, par des cloisons basses, en une série de compartiments égaux : aucun chemin n’est ménagé pour gagner ces sortes de casiers, c’est sur la crête de ces petites murailles de bois, assez larges pour qu’on puisse y poser les deux pieds, que l’on s’aventure pour atteindre le compartiment qui vous est réservé. La pérégrination n’est pas sans péril, elle s’accomplit au milieu de cris et d’éclats de rire. Les femmes, embarrassées dans leurs belles toilettes, avancent avec précaution, trébuchant quelquefois, les hommes leur tendent les bras pour les faire sauter dans les compartiments. Quelques-unes préfèrent s’asseoir sur la cloison et se laisser glisser. Chaque casier peut contenir huit personnes, elles s’accroupissent à terre sur une natte, et, dès qu’elles sont installées, un serviteur, attaché au théâtre, leur apporte, sur un plateau de laque, du thé, du saké, un petit brasier et des pipes.

Au-dessus du parterre, deux rangs de loges s’étendent sur trois cotés de la salle, le quatrième côté est occupé par la scène. Ces loges, très-richement ornées de dorures et de peintures sur des fonds de laque rouge ou noire, sont les places les plus recherchées du théâtre, celles de l’étage supérieur surtout. C’est là que les coquettes les plus élégantes étalent la magnificence de leurs toilettes. La vue de la salle est une fête pour les yeux ; la plupart des femmes sont charmantes avec leur teint mat et blanc, leur chevelure luisante, leurs yeux sombres ; les frissons de la soie, les cassures brillantes du satin, l’éclat des couleurs et des broderies forment un ensemble joyeux et superbe. Les femmes mariées sont facilement reconnaissables à leurs dents noircies, par un mélange de limaille de fer et de saké, à leurs sourcils arrachés, à la ceinture de leur robe nouée par un nœud énorme sur le ventre. Les jeunes filles font le nœud sur les reins et laissent à leurs dents leur blancheur naturelle. Elles se coiffent aussi différemment. Au lieu de laisser pendre leurs cheveux en une longue torsade ou de les rassembler en une seule masse au sommet de la tête, elles les relèvent sur le front, les disposent comme des ailes de chaque côté du visage et en forment un chignon compliqué et volumineux. Voici une femme qui a remplacé les épingles d’écaille, qui traversent d’ordinaire toutes les coiffures, par des épingles non moins longues, mais qui sont en or ciselé. Ses voisines ont préféré n’orner leurs cheveux qu’avec des fleurs et des cordons de soie.

Les hommes ne sont pas moins parés que les femmes, le crêpe, le brocart, le velours ne leur sont pas interdits ; quelques-uns ont sur l’épaule une écharpe brodée, dont l’un des bouts pend par devant ; plus l’écharpe est longue, plus le personnage qui la porte occupe un rang élevé dans la société ; lorsqu’il salue un supérieur il doit s’incliner jusqu’à ce que l’écharpe touche le sol ; donc plus elle est longue, moins il se penche. Plusieurs seigneurs, protégés par l’incognito, le visage caché dans un capuchon de crêpe noir, qui ne laisse voir que les yeux, emplissaient les loges du premier étage ; mais l’une d’elles, toute proche de la scène, demeurait vide ; elle s’ouvrit brusquement et une femme parut.

Les assistants ne purent retenir un cri de stupeur en reconnaissant Yodogimi. Était-ce possible ? la mère du siogoun entrant ouvertement dans un théâtre ! Avait-elle donc perdu tout respect des usages, des convenances, d’elle-même ? Le voile de gaze légère, qui s’accrochait aux grandes épingles de sa coiffure, et passait sur son visage, s’il indiquait l’intention de garder l’incognito, ne masquait nullement la princesse : on l’avait reconnue au premier coup d’œil. Cependant, l’étonnement fit bientôt place à l’admiration. On lui sut gré de n’avoir pas caché son charmant visage, que ce voile fin embellissait encore. De plus la toilette extraordinaire que portait Yodogimi émerveillait la foule : le tissu de sa robe était d’or pâle, couvert de perles fines et de grains de cristal ; elle semblait toute ruisselante, on eût dit que des étoiles étaient prisonnières dans les plis de l’étoffe. La princesse sourit en voyant avec quelle promptitude le premier mouvement de mécontentement avait été dompté par l’admiration. Elle s’assit lentement, et lorsqu’elle fut installée, on aperçut debout derrière elle un guerrier masqué.

Mais on entendait de vagues frissons de gongs, quelques roulades de flûtes, quelques coups étouffés frappés sur les tambourins. Les musiciens prenaient leurs instruments ; on allait donc commencer.

Le public se retourna vers la scène ; elle était fermée par une toile couverte de losanges et au centre de laquelle apparaissait, sur un disque rouge, un gigantesque caractère chinois : c’était le nom de la Toupie-Ronflante, l’acteur fameux qui n’avait pas son pareil. Un riche marchand de soieries lui avait dédié cette toile e ; lle ne devait être remplacée que le jour où la Toupie-Ronflante serait surpassé ou égalé par un de ses confrères.

Le rideau s’agita, et un homme, le soulevant un peu, passa par dessous. Dès qu’il apparut, le brouhaha qui emplissait la salle cessa brusquement. L’homme saluait le public avec toute sorte de simagrées. Il était vêtu comme un riche seigneur et tenait entre ses mains un rouleau de papier qu’il commença à dérouler.

On attendait ses paroles dans un silence profond. Cependant tous savaient bien que personne n’en pourrait démêler le sens, car telle est la mission de cet individu : il doit parler sans être compris. Si l’on découvre quelque chose du véritable sens de ce qu’il lit sur son rouleau, il a manqué son but. Cependant il doit lire le texte exactement, sans en passer un mot, sans rien ajouter. Cet écrit contient le résumé de la pièce qui va être jouée, le nom des personnages, des acteurs, des lieux où l’action se passe. L’annonciateur, en coupant les mots, les phrases, en s’arrêtant où il ne faut pas, en joignant ce qui doit être séparé, arrive à défigurer complétement ce texte, à créer des quiproquos, à produire des phrases bouffonnes, dont le public rit aux larmes. Cependant on prête l’oreille, on essaye de reconstituer le sens véritable. Mais l’annonciateur est habile : il se retire sans qu’on ait pu découvrir de quoi il s’agit.

Lorsqu’il a disparu, une musique formidable se fait entendre derrière la scène et le rideau se lève.

La scène représente une chambre élégante, avec une large fenêtre qui ouvre sur un paysage. De riches paravents, un lit, c’est-à-dire un matelas de velours et des coussins, meublent la chambre.

Le public reconnaît tout de suite le décor d’une des pièces le plus en vogue du répertoire.

C’est le troisième acte du Vampire, murmure-t-on de tous côtés.

Un jeune seigneur paraît sur la scène. Il est triste, le remords l’accable. Il a cédé aux séductions d’une enchanteresse qui le poursuivait, mais il s’est laissé vaincre seulement par la puissance de la magie ; il aime une jeune femme qu’il vient d’épouser, mais il s’est rendu indigne d’elle ; il tremble de la revoir.

La voici qui arrive le front penché.

— Hé quoi ! cher époux ! dit-elle, après quelques jours de mariage, c’est ainsi que tu me délaisses ?

Le mari proteste de sa fidélité ; cependant, il la repousse lorsqu’elle veut se jeter dans ses bras. À force de larmes et de prières, la jeune femme finit par l’attendrir, il la presse sur son cœur, et tous deux tombent sur le lit ; mais, alors, une femme, vêtue d’un costume rouge et noir, arrive en dansant ; ses cheveux flottent sur ses épaules, ses yeux lancent des éclairs, elle est belle d’une beauté terrible, sa danse est un enchantement ; elle fait des signes mystérieux, qu’accompagne une musique bizarre et entrecoupée ; les deux époux tremblent de tous leurs membres ; elle arrache la femme des bras du jeune homme et attire ce dernier vers elle. Il est glacé par l’épouvante, il frissonne ; ses dents s’entrechoquent, ses genoux se heurtent ; il finit par tomber à terre sans connaissance. Alors le vampire se précipite sur lui et lui fait une morsure au cou ; elle suce son sang avec délices, et ne s’interrompt que pour peindre sa joie par une danse désordonnée. Enfin, à l’aide d’un long poignard, elle fend la poitrine du jeune homme et lui mange le cœur.

Le public exprime son émotion par un long murmure et la toile tombe.

On ne joua que cet acte du Vampire, c’est le meilleur, le plus dramatique. Plus tard le jeune seigneur ressuscite et est rendu à son épouse.

Pendant l’entr’acte, la plus grande partie du public quitte la salle et envahit la maison de thé attenant au théâtre. On se fait servir le repas du matin, ou simplement des boissons chaudes et des friandises, au milieu d’un tapage, d’une confusion indescriptibles. Chacun se communique ses impressions sur le mérite de la pièce que l’on vient de voir, sur le jeu des acteurs ; on imite leurs gestes, leurs cris, leurs contorsions ; quelques-uns essayent des entrechats et des cabrioles, à la grande hilarité des assistants ; d’autres jouent aux échecs, à la mourre, aux dés.

L’entr’acte est long. Les jeunes garçons qui remplissaient les rôles de femmes dans la première pièce reparaîtront dans la seconde, et il faut leur laisser le temps de se reposer, de prendre un bain et de revêtir leurs nouveaux costumes. Mais le temps se passe agréablement : on mange, on fume, on rit, et bientôt l’on rentre au théâtre tumultueusement.

L’aspect de la salle s’est complètement transformé : toutes les femmes qui occupent les loges ont changé de toilettes et celles qu’elles ont revêtues sont plus luxueuses encore que les premières.

Les regards se tournent vers Yodogimi. On se demande ce qu’elle a pu imaginer pour que sa seconde parure soit digne de celle qui, un instant auparavant, éblouissait les spectateurs. Cette fois encore on demeure muet de surprise. Elle semble vêtue de pierreries et de flammes tissées ; sa robe est entièrement couverte de plumes d’oiseaux-mouches, de colibris, d’oiseaux de feu ; elle jette des lueurs multicolores de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de braises ardentes. On a fait un carnage de ces bijoux vivants pour arriver à couvrir l’ampleur de cette robe : elle coûte le prix d’un château.

L’annonciateur reparut ; il débita un discours non moins mystérieux que le premier et la toile se releva.

On représente cette fois une scène du Onono-Komati-Ki.

Onono-Komati était une belle jeune fille attachée à la cour de Kioto. Passionnée pour la poésie, elle s’adonna à des études sérieuses et composa des vers ; mais dans son amour pour la perfection, le poème une fois écrit elle l’effaçait à grande eau et recommençait toujours. Des jeunes gens s’éprirent de sa beauté et l’obsédèrent de leur poursuite. Elle les repoussa et continua ses études favorites, mais les amoureux évincés ne lui pardonnèrent pas son dédain ; par de perfides calomnies ils la firent tomber en disgrâce. La jeune inspirée quitta le palais et s’en alla à l’aventure. Peu à peu elle devint misérable, mais son amour pour la poésie ne diminuait pas ; elle contemplait les beautés de la nature et les chantait avec une rare perfection de style. L’âge vint, ses cheveux blanchirent ; elle était dans le plus complet dénûment, errant de village en village, appuyée sur un bâton, un panier au bras, contenant ses poèmes et un peu de riz ; elle vivait d’aumônes. Les enfants s’amassaient autour d’elle lorsqu’elle s’asseyait au seuil d’un temple ; elle leur souriait doucement, leur apprenait des vers. Quelquefois un bonze venait lui demander respectueusement la permission de copier une des pièces contenues dans son panier. La douce inspirée mourut ; alors seulement les haines se turent et sa gloire éclata. Elle fut déifiée et toutes les mémoires gardèrent son souvenir.

Après avoir représenté quelques fragments de la pièce qui met en scène la vie d’Onono-Komati, on joua un intermède burlesque.

La scène se passe dans un bain public, et selon l’usage, les hommes et les femmes, entièrement nus, se baignent ensemble, ils se racontent les uns aux autres toutes sortes d’anecdotes comiques et font mille folies. Survient une femme enceinte, qui bientôt prise des douleurs de l’enfantement se met à pousser des cris aigus, et finalement met au monde un gros garçon. Baigneurs et baigneuses accueillent cette naissance par une ronde échevelée.

Enfin le Taïko-Ki commença.

La toile se lève sur une vaste décoration représentant un campement de soldats. La tente du chef se dresse au centre plus haute que les autres.

Des envoyés arrivent, tout effarés, faisant de grands gestes des jambes et des bras.

— Le chef ! le chef ! nous voulons le voir tout de suite ! crient-ils.

Alors les rideaux de la tente s’ouvrent, et Taïko apparaît.

Nariko-Ma a réussi à reproduire exactement l’attitude et le costume du héros qu’il représente. Le public manifeste sa satisfaction. Ceux qui, dans leur jeunesse, ont vu l’illustre siogoun, croient le revoir.

— Que me veut-on ? dit Taïko.

Les émissaires n’osent plus parler.

— Eh bien ! dit Taïko en fronçant le sourcil et en posant la main sur son sabre.

— Voici : pendant que tu bats les ennemis du pays, Mitsou-Fidé, à qui tu as confié ta direction du royaume, s’est emparé du pouvoir.

À cette nouvelle, le visage de Taïko passe successivement de la surprise à l’inquiétude, à la fureur.

Un homme, qui tient une lumière accrochée à l’extrémité d’une tige de bois horizontale, l’approche du visage de l’acteur, afin que le public ne perde rien du jeu de sa physionomie.

— Partons ! partons ! s’écrie-t-il, ma présence seule peut rétablir l’ordre dans le palais.

Il confie le commandement de ses troupes à un de ses généraux, et quitte la scène, par un chemin qui traverse le parterre, et se perd dans les plis d’une draperie.

La scène pivote sur elle-même, et découvre l’intérieur d’une pagode.

Taïko entre. Il demande à se reposer et à passer la nuit dans la pagode. On lui annonce que Mitsou-Fidé vient d’arriver avec sa femme et sa mère. Ils voyagent et se sont arrêtés là.

Taïko fait un bond en arrière.

— Mon ennemi si près de moi s’écrie-t-il. Faut-il fuir ? Non, il faut me déguiser.

Il se fait donner un rasoir, se rase lui-même la tête entièrement et enfile une robe de bonze. À peine l’a-t-il agrafée que Mitsou-Fidé s’avance, il jette un regard méfiant à Taïko ; celui-ci, pour se donner l’air d’être à l’aise et sans inquiétude, se met à chanter une chanson naïve populaire dans le royaume entier :
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— « Du haut de la montagne, je regarde au fond de la vallée.

« Les concombres et les aubergines, espoir de la récolte, sont en fleur. »

— Viens ici, bonze, dit Mitsou-Fidé. Ma mère est lasse du voyage, il faut lui préparer un bain.

— Qui aurait dit que je venais ici pour être valet de bain ! s’écrie Taïko en se retournant vers le public avec un jeu de visage des plus réussis. J’obéis, ajoute-t-il tout haut.

La salle de bain n’est séparée de la chambre qui emplit la scène que par un châssis couvert de papier huilé. Taïko prépare le bain tout en amusant le public par mille rénexions étranges, accompagnées de grimaces appropriées.

La mère de Mitsou-Fidé entre en scène et demande si le bain est prêt. Sur la réponse affirmative du faux bonze, elle disparaît derrière le châssis. Mais Mitsou-Fidé vient d’apprendre que Taïko est dans la pagode, il arrive furieux demandant à hauts cris où est son ennemi.

— Il est au bain en ce moment, dit un bonze.

— Il ne m’échappera pas.

Taïko, pendant cette scène, s’esquive.

Mitsou-Fidé coupe dans le jardin une longue tige de bambou, il en aiguise la pointe et la fait durcir au feu d’un réchaud de bronze, puis, marchant vers le châssis qui enferme la salle de bain, il perce le papier de cette lance improvisée, et croyant tuer son ennemi, tue sa mère.

— Qu’ai-je fait ! s’écrie-t-il avec épouvante en entendant un cri de femme.

— Tu as tué ta mère ! dit la jeune épouse de Mitsou-Fidé, qui entre pâle d’horreur et toute tremblante.

« Repens-toi ! repens-toi tandis qu’elle expire, s’écrie-t-elle en chantant.

« Cette mort cruelle provoquée par ta main, c’est une vengeance du ciel.

« Ne t’avais-je pas dit : garde-toi de trahir ton maître ? Tu as usurpé le pouvoir.

« Vois où l’ambition t’a conduit. Tu as tué ta mère ; repens-toi au moins tandis qu’elle expire »

— Hélas ! hélas ! hurle le parricide, quittons ces lieux maudits, fuyons ; le remords déchire mon cœur. J’ai possédé pendant trois jours le pouvoir, la punition est terrible, ma mère tuée par ma main, je ne puis y croire !

Il se précipite dans la salle de bain, puis en ressort avec tous les signes d’un désespoir qui touche à la folie.

La scène pivote encore une fois, et représente un champ. Taïko en costume de guerre, environné de soldats, attend au passage son ennemi qui veut fuir. Mitsou-Fidé traverse la scène avec une suite peu nombreuse ; il est enveloppé par les hommes de Taïko. Celui-ci, après un long discours, dans lequel il accable de reproches son indigne serviteur, le fait charger de chaînes et l’emmène prisonnier.

La toile tombe ; la pièce est finie.

Elle a vivement intéressé le public : il a trouvé dans certaines situions des analogies avec les événements qui viennent de troubler le pays ; on a souvent substitué, par la pensée, Hiéyas à Mitsou-Fidé.

Tout le monde sort très satisfait.

Tout le monde, non. Fidé-Yori a la mort dans l’âme.

La jeune fille n’était pas à la représentation. Nagato s’efforce en vain de consoler son ami.

— Je ne la reverrai jamais ! s’écrie-t-il. J’avais espéré que je pourrais enfin être heureux dans la vie ; mais le malheur s’acharne contre moi. Tiens, ami, ajouta-t-il, j’ai envie de mourir ; tout m’accable. La conduite de ma mère, son luxe ruineux et fou, étalé en public, me remplissent, le cœur d’amertume. Plusieurs fois, en entendant les éclats de voix de ce soldat qu’elle a la faiblesse d’aimer, j’ai été sur le point de sauter dans cette loge ; de le frapper au visage, de la chasser, elle, avec la colère que mérite un tel oubli des convenances. Et puis ma rage tombait devant une pensée d’amour qui m’envahissait. J’espérais qu’elle allait venir, la jeune fille qui est toute mon espérance ; je fouillais la salle d’un regard avide. Elle n’est pas venue ! Tout est fini, tout est tristesse en mon esprit, et cette vie qu’elle m’a conservée, je voudrais m’en délivrer à présent !