La Savoie depuis l’annexion à la France/02

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La Savoie depuis l’annexion à la France
Revue des Deux Mondestome 51 (p. 591-637).
LA SAVOIE
DEPUIS L’ANNEXION

II.
L’ÉCONOMIE ET LA VIE RURALES DANS LES PLAINES ET LA VIE PASTORALE DANS LES MONTAGNES.

De tous les aspects sous lesquels la Savoie se présente aux regards de l’observateur, le côté agricole est celui qui attire le plus vivement l’attention. On voudrait connaître le système d’exploitation rurale, les animaux de labour et de rente, les instrumens d’agriculture et les habitudes de l’homme sur ce territoire d’un peu plus de 1 million d’hectares, tourmenté, coupé de vallées profondes, hérissé de hautes montagnes, se relevant et s’abaissant tour à tour comme les vagues d’une mer irritée [1]. A première vue, le domaine agricole paraît singulièrement rétréci par les accidens de terrain; mais dès qu’on pénètre dans les détails de la perspective, l’impression change, les lignes et les contours s’adoucissent, et les surfaces abruptes qu’on croyait retranchées de la production apparaissent revêtues d’une couche de terre sur laquelle les diverses cultures sont jetées par ordre de climat et d’altitude. Entre ces montagnes se creusent des vallées et des bassins dont la coupe renferme les produits les plus disparates, échelonnés sur les versans : la vigne et les céréales au bas, les châtaigneraies à mi-côte, plus haut la forêt, qui passe par toutes les essences de bois, depuis le chêne dur du midi jusqu’au pin de la Laponie, des champs encore au-dessus de la forêt, enfin tout au sommet les prairies et les pâturages, parsemés de chalets, où domine le régime pastoral.

Cette superposition de zones est le trait saillant de la culture en Savoie. On en compte jusqu’à quatre dans beaucoup de vallées, la vigne, les céréales d’hiver, les céréales du printemps et les pâturages. On va suivre la population répandue dans ces régions et essayer de fixer les traits que présentent son économie rurale, sa constitution physique et sa physionomie morale. C’est un spectacle qui ne manque pas d’intérêt que celui de ce petit peuple suspendu à ces pentes, d’une inclinaison moyenne de 60 degrés, qui tombent du haut du Mont-Blanc, du Petit-Saint-Bernard et du Mont-Cenis jusqu’au niveau des plaines françaises du Rhône et de la Saône, où le sol lui-même est mouvant et l’écoulement des eaux partout torrentiel, où le voisinage des hauts sommets imprime à la température des variations brusques qui compromettent en une nuit l’espoir d’une année. Ce petit peuple déploie, dans la mise en valeur d’un sol difficile qui ne lui paie pas toujours le prix de ses sueurs, des qualités obscures et ignorées du monde agricole, mais qui forment néanmoins un élément indispensable du progrès et de la prospérité de l’agriculture. Sa patience, sa persévérance dans ses usages et ses méthodes, son amour du pays natal, qui l’y retient ou l’y ramène quand il s’en est éloigné, sont un utile contre-poids à opposer au mouvement d’impatience qui trouble l’équilibre de la population de plusieurs départemens, et y fait monter le prix de la main-d’œuvre dans une proportion inquiétante pour la propriété. Le spectacle de sa vie agricole n’aurait que ce genre d’intérêt qu’elle mériterait encore d’être étudiée.


I.

En tirant une ligne idéale coupant tous les points du sol à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer, on a au-dessous de cette ligne la région de la vigne et du blé. Elle embrasse de vastes aires agricoles, les plaines, les vallées et leurs premiers versans, toutes les parties les plus privilégiées de la Savoie. Pour avoir une idée un peu précise des espaces où la culture des céréales et de la vigne peut se développer à l’aise, il faut parcourir la Savoie de la pointe de Saint-Gingolph, sur la frontière du Valais, à Montmélian sur l’Isère, et de là remonter cette rivière jusqu’à Aime en Tarentaise et l’Arc jusqu’à Saint-Michel en Maurienne. Sur tout ce parcours de plus de 300 kilomètres, que l’on fait sans s’élever au-dessus de la vigne et du blé, on assiste à une exhibition permanente de beautés et de richesses naturelles que peu de pays offrent au même degré. Les parties basses du sol, protégées contre les vents froids par les hauteurs dominantes, enrichies des débris organiques amenés par l’écoulement des eaux, réchauffées par les rayons du soleil que concentre la coupe de la vallée, jouissent d’une température exceptionnelle et se couvrent d’une magnifique parure de végétation. La plaine semble s’exhausser par les forêts d’arbres fruitiers, de châtaigniers et de noyers qu’elle porte, par les champs de blé, de seigle et de maïs, qui luttent de hauteur avec la culture colossale de la vigne en hutins, selon l’antique méthode latine. Le regard se repose partout sur une nature luxuriante et un déploiement de forces productives qui ne sont pas toujours dirigées par l’art et l’industrie de l’homme. La superficie coupée au-dessous de notre ligne idéale contient les deux tiers du sol, environ 600,000 hectares, dont 200,000 sont occupés par la culture des céréales et 15,000 par celle des vignes basses.

Le vignoble est assis à la base des montagnes, aux expositions est, sud et sud-ouest, sur des cônes d’éboulement formés de débris calcaires, granitiques et schisteux, selon que la montagne qui les domine appartient à l’une ou à l’autre de ces formations géologiques. Le grand vignoble qui des portes de Chambéry s’étend sur le flanc du massif des Beauges jusqu’à Albertville, en traçant une zone de 40 kilomètres de longueur, repose entièrement sur le calcaire. D’Albertville au Petit-Saint-Bernard et d’Alton à Saint-Michel, la vigne, de plus en plus clair-semée à mesure qu’on avance vers la chaîne centrale des Alpes, grimpe généralement sur un sol composé de débris lamelleux de schistes micacés appartenant aux formations primitives. Le long du Rhône, en Chautagne, à Seyssel et à Frangy, elle vient sur des coteaux de calcaire asphaltique, et au-delà des hauteurs du Wuache, sur les flancs du Salève, du Môle et en Chablais, l’élément jurassique et la molasse dominent dans la composition du sol de la vigne. On ne la voit point en Savoie gagner les surfaces parfaitement planes, comme les grands vignobles de France qui envahissent la plaine; mais elle demeure serrée sur les plans inclinés qui l’appellent par leurs admirables expositions. Elle est loin d’avoir occupé toutes ces expositions favorables où l’on regrette qu’elle ne soit pas cultivée. Par des défrichemens de broussailles et par des plantations bien entendues, la Savoie pourrait doubler son vignoble et sa production viticole sans préjudice pour ses autres cultures.

Le système d’exploitation le plus répandu est le métayage. Le partage se fait ordinairement par moitié entre le vigneron et le propriétaire. On remarque pourtant la tendance de celui-ci à augmenter sa part d’un cinquième et même d’un quart quand il fournit l’engrais. Toutes les objections élevées en France dans la presse agricole contre ce système d’exploitation reçoivent une force singulière de la condition généralement abaissée et misérable du métayer de la Savoie. Ignorant, lent à sortir de la routine, sans fonds de roulement, disposé par une vieille habitude de servilisme à considérer son propriétaire comme son seigneur et son maître, sauf à ruser avec lui et à le tromper, il n’entre point dans l’association du métayage sur le pied d’égalité avec le propriétaire, et il accepte des conditions toutes faites qu’il n’est pas en son pouvoir de modifier à son avantage. La propriété se fait naturellement la grosse part, car les offres de travail abondent, et les fermes sont disputées dans les districts les plus riches de la région inférieure. C’est la partie de la classe rurale la plus pauvre, la moins instruite, qui se jette dans le métayage; celle qui possède quelque instruction ou quelque capital arrondit sa propriété ou émigré. On ne saurait toutefois attribuer au principe du métayage l’abaissement de la condition de la population rurale. Le principe qui associe le travail et la propriété dans une œuvre commune, intéressant l’un et l’autre à la production, ne saurait être mauvais. Le métayage est l’association transportée dans le domaine agricole; mais il est vicié par des élémens traditionnels et locaux, par les exigences de la propriété, par l’ignorance dans laquelle le peuple des campagnes a été maintenu sous les régimes absolus qui ont précédé 1848, et par la longue domination des classes supérieures, qui pèsent toujours d’un grand poids sur la situation économique et sociale du pays.

Ce n’est pas sur les vignes exploitées par le métayage que la viticulture a fait le plus de progrès, mais sur celles où le propriétaire intervient et dirige les travaux. Trois méthodes de culture sont en présence et se partagent très inégalement la zone du vignoble. La première, celle qui occupe encore les plus grandes surfaces, c’est la vieille méthode savoisienne, d’après laquelle les ceps sont jetés en foule, au hasard, sans alignement ni symétrie, souvent sans échalas, rampant sur la terre en souches écrasées, et sont renouvelés environ tous les quinze ans par le procédé antique du provignage. La seconde est la méthode suisse, qui a pénétré en Savoie par le territoire de Saint-Julien et la vallée de l’Arve. C’est l’opposé de la méthode savoisienne : plantation symétrique en quinconce au lieu du provignage désordonné, distance fixe de 80 centimètres, défonçages profonds, binages et ratissages fréquens, propreté admirable, soin du détail, symétrie parfaite, tels sont les traits de cette culture, dans laquelle se révèle l’industrieuse activité du peuple suisse, et qui offre l’image de son état social et politique, où l’ordre et l’alignement sont la résultante du travail et de la liberté. La troisième, qu’on peut appeler la méthode française, avait fait son entrée en Savoie, plusieurs années avant l’annexion, par les coteaux les plus rapprochés de l’ancienne frontière. Elle consiste dans des lignes palissées avec fils de fer tendus, dans la taille tardive à longs bois, dirigés sur l’horizontale ou recourbés au-dessous, suivant le système du jardinier autrichien Hooilbrenck. Bien dirigé, ce mode de culture augmente la production, ménage la vigne, prévient par la taille tardive, qui arrête le développement de la sève et du bourgeon, le désastre de la gelée du printemps, si fréquente dans les climats de montagne, exposés aux brusques retours de température.

Deux cépages remarquables dominent dans les vignobles des deux départemens sous des noms divers : la mondeuse appelée, suivant les localités, savoney, savoyan et savoyen, et le persan qui paraît être un plant étranger, mais naturalisé depuis longtemps et fait au sol et au climat. La mondeuse est le cépage savoyard par excellence, rustique, vivace, résistant aux tailles les plus épuisantes, s’accommodant des fonds les plus négligés, et donnant des produits généreux, délicats et abondans, lorsqu’il reçoit les soins d’une culture améliorante. Il se plie facilement à toutes les formes de taille, tantôt s’élevant en ceps énormes de 12 mètres de hauteur, soutenu par des arbres morts comme dans les plantations gigantesques qui entourent la gracieuse station thermale d’Évian, ou bien par des arbres vifs, des érables, des cerisiers, avec lesquels on le marie comme dans les butins qui encombrent le paysage d’Aix et de Chambéry, tantôt rabattu sur lui-même en souches à tête d’osier, sans échalas ni appui d’aucune sorte, comme dans les vignes cultivées à l’ancienne méthode savoisienne, ou ramassé en haies buissonnantes et serrées comme celles que l’on voit à Yvoire en Chablais, — docile sous les régimes divers de la culture suisse, française et locale, et à tous donnant son fruit en proportion des soins, de l’intelligence et de l’activité du vigneron. Dans le nord, du côté de Saint-Julien, le rendement de la mondeuse égale celui des cépages suisses, et la qualité du vin est bien supérieure ; dans le midi, sur le coteau de l’Isère, où elle est dirigée en lignes palissées, la production atteint 60 hectolitres par hectare. L’autre cépage aurait été, dit-on, rapporté de Chypre par un prince de Savoie revenant de la croisade. On sait que les princes de la maison de Savoie, comme ceux de la maison des Bourbons de Naples, prennent toujours le titre de rois de Chypre et de Jérusalem. Ce cépage, si la tradition ne ment pas, serait bien certainement le revenu le plus net et le plus précieux retiré de ce royaume problématique sur lequel ni l’une ni l’autre des deux maisons n’ont jamais régné. Il résiste plus que tout autre aux rudesses du climat de Savoie. C’est le persan qui constitue le gros des vignes les plus rapprochées du Petit-Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Il pousse ses bataillons verdoyans jusqu’à la limite de la zone de la vigne, où les autres plants faiblissent et battent en retraite. Le célèbre vignoble de Princens, au-dessus de Saint-Jean-de-Maurienne, l’un des plus avancés vers la chaîne centrale, est presque exclusivement planté de persan. Le moût qu’il donne pèse le même degré au glucomètre que celui du pineau de Bourgogne, et la saveur et le bouquet des deux vins, arrivés à un certain âge, ont une analogie qui les fait prendre l’un pour l’autre par les plus délicats dégustateurs.

Les qualités de ces deux excellens cépages compensent bien des imperfections de culture, et doivent les faire préférer aux plants étrangers. Ils ont fait leurs preuves, comme on dit; ils ont triomphé du climat, de l’inexpérience et de la routine; ils ont donné des produits généreux, et à vouloir les remplacer par d’autres qui ne sont pas encore rompus au sol et au climat, il y aurait imprudence, fausse direction et ingratitude. Dans le règne végétal comme dans celui de l’histoire, les changemens radicaux sont rarement des progrès véritables. C’est moins à des cépages nouveaux qu’aux deux méthodes nouvelles que nous avons décrites que les vignerons de la Savoie doivent accorder leurs préférences. Ces méthodes sollicitent également l’attention et frappent à la porte du vignoble par deux côtés à la fois, par le territoire de Saint-Julien et de Bonneville et par celui de Montmélian et de Chambéry. La culture perfectionnée de la Suisse, peut-être un peu trop minutieuse pour les habitudes du vigneron savoyard, gagne néanmoins du terrain dans la Haute-Savoie et pousse devant elle les routines locales. La culture française fait des progrès rapides dans la Basse-Savoie, où l’on peut admirer ses résultats féconds. Les frontières de la vieille culture routinière sont partout entamées : on abandonne peu à peu le provignage, qui épuise le cep, pour la plantation de pied franc, qui le renouvelle; la foule égarée des plants commence à rentrer dans l’alignement; les défonçages et les autres opérations recommandées pénètrent dans les milieux les plus résistans et transforment l’aspect des vignobles.

Telle qu’elle est aujourd’hui, la propriété viticole est déjà celle qui rapporte le plus gros revenu et dont le prix de vente est le plus élevé. Dans les estimations cadastrales sardes, elle est portée à 5,000 fr. l’hectare, et le revenu à 6 pour 100 ; mais ce revenu de la vigne, plus élevé que celui de toute autre propriété foncière, n’est obtenu qu’au détriment du travail et de la main-d’œuvre. Il y a moins de dix ans, la journée de l’ouvrier agricole ne dépassait pas 80 centimes en Savoie; elle a monté aujourd’hui à 1 fr. 50 cent, et même 2 fr., ce qui est encore du bon marché relativement à bien d’autres départemens viticoles, où elle dépasse 3 fr. La production moyenne de l’hectare dans les deux départemens est de 40 hectolitres pour les vins communs, de 30 pour les vins de choix. Sur les vignobles du Salève et du Môle, cultivés à la manière suisse, elle atteint 80 hectolitres. Les 15,000 hectares en vigne basse, qui n’occupent que le soixante-sixième de la superficie productive, emportent le huitième de la valeur vénale du sol dans l’estimation cadastrale. On voit par ce rapprochement l’importance de la viticulture en Savoie.

Le ban des vendanges existe encore sur tout le vignoble non clos. Cette formalité ancienne s’accomplissait autrefois en grand appareil, avec l’intervention des magistratures locales, qui allaient visiter les vignes et goûter le raisin en costume bariolé. L’attrait du spectacle faisait oublier aux vignerons ce que la formalité avait de gênant. Le spectacle a disparu, mais le règlement, l’antique règlement subsiste, et pas plus qu’au temps du gouvernement paternel il n’est permis de toucher à son raisin avant que l’infaillible arrêté municipal ait proclamé à son de trompe qu’il est mûr à point. On demande de toutes parts l’abolition de cet usage au nom du progrès de la viticulture. N’est-il pas en effet bien embarrassant pour le vigneron qui veut innover, essayer d’un plant hâtif ou d’un plant tardif, faire son vin avec un raisin plus ou moins mûr, d’avoir à se conformer, sous peine d’amende, à l’arrêté qui fixe le jour de la récolte? Le meilleur juge en cette affaire, n’est-ce pas celui qui a dirigé ses opérations de culture en vue de tel ou tel résultat? Et s’il s’est proposé du verjus, n’est-il pas libre de faire du verjus? Les partisans du ban répondent que le vigneron ne peut user de sa liberté sans nuire à son voisin. Cette réponse a une force particulière en Savoie, où la propriété est excessivement morcelée. Le vignoble est une mosaïque composée de petits carrés enclavés les uns dans les autres, sans clôture ni dévestiture, dépendans et soumis à une mutuelle servitude. On comprend les inconvéniens d’une vendange abandonnée à l’initiative individuelle au milieu de ce morcellement indéfini de la propriété viticole.

L’extrême division du vignoble a des causes particulières dans les mœurs du pays. Un carré de vigne est considéré comme l’appendice nécessaire d’une propriété territoriale bien assise, dans quelque région que celle-ci soit située. De la montagne et de la plaine, les mains se tendent et les capitaux affluent vers l’étroite zone où la vigne prospère. C’est surtout dans la région supérieure, où elle ne croît plus, que l’on ambitionne la vigne. Il est peu de famille possédant une certaine aisance dans les montagnes qui ne boive du vin de son cru. La richesse qui se forme là-haut par l’élève du bétail et la fromagerie a une tendance marquée à redescendre sur la région privilégiée de la vigne. Aussi les coteaux sont-ils envahis graduellement par le capital amassé sur ces montagnes que nous escaladerons bientôt pour y suivre un système d’économie rurale tout différent. On signale particulièrement cette invasion sur le vignoble situé au débouché de la route des Beauges, dans le bassin de l’Isère, à Saint-Pierre d’Albigny. Les Beauges sont un grand massif de montagnes isolé au centre de la Savoie par des vallées profondes et renfermant une population de vingt mille habitans, presque tout entière adonnée à l’élève du bétail, active, intelligente, sachant tirer de son sol âpre, qui ne supporte pas la vigne, plus de richesse et de bien-être que l’habitant de la zone inférieure n’en tire de son sol fertile et de son climat relativement privilégié. La prospérité de ces énergiques montagnards déborde par toutes les issues du massif, et se porte sur le vignoble le plus proche de la route qui traverse le col. La distance qui les sépare de leurs vignes n’est pas un obstacle à la bonne tenue de ces dernières. L’engrais formé dans la montagne par un bétail nombreux franchit le col aisément depuis que les routes sont mieux entretenues, tandis que l’habitant de la vallée manque souvent de cet élément vital de toute bonne culture.

Le placement du capital sur la vigne est aussi très recherché par le petit commerce de la ville. Assis à son comptoir, le commerçant de Chambéry rêve à une maisonnette et à un journal de vigne (environ 30 ares) aux Abîmes. Les Abîmes de Myans, à 4 kilomètres de Chambéry, sont un curieux vignoble qui s’est emparé de l’emplacement d’une ville engloutie par la chute du mont Granier. Dans la nuit du 7 décembre 1248, une partie de la montagne oxfordienne (espèce de roche qui se délite facilement) se détacha de sa base et tomba dans la vallée des Marches. Le fond de la vallée, reposant sur un sous-sol argileux délayé par de longues pluies, ondula fortement sous le poids énorme, bouillonna comme une surface liquide en ébullition, et la plaine, dans un rayon très éloigné du centre de la pression, se hérissa de mamelons, de monticules et de ravins qui attestent encore l’épouvantable convulsion au milieu de laquelle disparut la petite ville de Saint-André avec les hameaux, les châteaux féodaux et les nombreux couvens de la contrée. La vigne a recouvert cette terrible scène de désolation, que le chroniqueur anglais Matthieu Pâris attribue à l’œuvre du diable, et les bouillonnemens du sol sont devenus autant de gracieux petits coteaux circulaires qui présentent leurs contours garnis de ceps à toutes les expositions. Au bas de ces cônes de vigne, à chaque plissement du sol, se cache un cellier, petite maisonnette renfermant la cave, le pressoir et une pièce nue où l’on vient, le dimanche, boire le vin blanc capiteux et alcoolique des Abîmes. C’est la promenade traditionnelle de la population ouvrière de Chambéry, promenade qui prend à certaines époques le caractère d’un pèlerinage de dévotion qu’égaie toujours le petit vin blanc. Là, au bord du vignoble des Abîmes, sur une haute colonne, se dresse la statue dorée de la vierge de Myans, la patronne de la contrée, la rivale de Fourvières et du Puy : monument remarquable par ses proportions, élevé aux frais des fidèles en 1855 et destiné à perpétuer la protestation des évêques et du clergé de la Savoie « contre un gouvernement impie et persécuteur de l’église, » comme dit un mandement collectif publié à cette époque. Indépendamment du pèlerinage et du vin blanc, cette promenade a des attraits souverains sur les esprits ouverts à l’admiration des beautés de la nature alpestre. Du milieu de ces vignes tourmentées, on peut se donner à volonté, en se tournant à droite ou à gauche, le spectacle des sublimes entassemens de rochers et des plus riantes perspectives. La vue s’arrête tour à tour sur le flanc droit et menaçant du Granier, laissé à découvert par la chute de la partie écroulée, ou sur la riche vallée du Graisivaudan, sillonnée par le cours lumineux de l’Isère, qui étincelle au soleil, ou sur les neiges lointaines des Alpes dauphinoises, et plus près, en face des Abîmes, sur la montagne de Montmélian, qui surplombe de magnifiques coteaux, où la vigne grimpe à 400 mètres au-dessus du thalweg de l’Isère. Un autre genre de séduction attire sur ce vignoble les épargnes du petit commerce de Chambéry : son extrême division l’a rendu accessible à tous les capitaux; c’est pour ainsi dire le vignoble du pauvre, tandis que celui d’en face, Monterminod, Cornioles, Chignien et Montmélian, appartient aux riches, aux grands propriétaires de Chambéry. Il y a toujours quelques lambeaux des Abîmes à vendre à l’amiable ou par expropriation, car l’habitude de la petite industrie de placer là son argent a parfois des conséquences fatales : une vigne et un cellier sont une occasion de perte de temps et de nombreuses dépenses, et bien des situations mal fondées finissent par la faillite pour avoir voulu se donner ce passe-temps.

La situation fortement inclinée de la plupart des coteaux de la Savoie les expose à un désastre très fréquent, aux érosions pluviales et aux ravinemens torrentiels, qui entraînent la couche végétale, arrachent le cep et ne laissent que le sous-sol de roc. Pour prévenir ce désastre, le vigneron suisse a brisé la pente générale de ses coteaux par une série de petits plans légèrement inclinés que soutiennent des murs maçonnés. Ce système a le double avantage d’opposer au mouvement des terres un obstacle presque insurmontable, et d’offrir à la vigne de nombreuses parois de murs contre lesquelles elle est dirigée en lignes palissées sous une température élevée par la réflexion des rayons du soleil; mais ce système de défense, qui exige une main-d’œuvre considérable, ne peut être appliqué que dans les pays où le capital d’exploitation est abondant, où la culture est arrivée à un certain degré de perfection. On en voit pourtant un commencement d’application rudimentaire dans la partie supérieure de la vallée de l’Isère : les murs qui brisent la pente sont de simples entassemens de schistes et de loses promptement dégradés. Le vigneron savoyard n’oppose aux agens naturels que la force de son bras et de ses épaules. Quand la ravine d’eau a passé, son œuvre à lui commence : il rapporte sur son dos la terre autant de fois qu’elle est entraînée. Le désastre est si fréquent sur certains coteaux, que le propriétaire prévoit le cas dans son contrat de métayage. Le plus souvent il s’associe à la réparation du ravage pour une part égale à celle du vigneron ; mais il arrive aussi que celui-ci, nouveau Sisyphe, est seul condamné, par stipulation expresse, à rouler le rocher. Cette stipulation, que nous avons lue dans un contrat, jette une lumière étrange sur la condition du métayage dans, quelques districts de la Savoie. Heureusement le cas est rare, et à côté de ce propriétaire qui fait de pareilles conditions au colon il en est de généreux qui sont réellement ses associés, et qui lui viennent en aide dans les accidens de cette sorte.

La défense naturelle du vignoble, c’est la forêt dominante. La variété de ses fonctions utiles est véritablement prodigieuse. Par son feuillage protecteur, elle arrête les courans atmosphériques, elle rompt le vent bien plus efficacement qu’un obstacle résistant, tel qu’un mur ou un rocher; elle attire les météores destructeurs, les orages, la grêle, les trombes d’eau, qui sont détournés des cultures; elle prend à l’atmosphère son humidité dans les temps de pluie, et la rend, dans les grandes chaleurs, en rosées et en ondées bienfaisantes, établissant ainsi un équilibre de température qui assure le développement et l’égale maturité des plantes. Par ses racines, qui se ramifient à l’infini, elle affermit le flanc de la montagne, elle boit avidement les eaux du sous-sol, ralentit le débit de celles qui courent à la surface, et les empêche de descendre sur le coteau en torrens dévastateurs. Enfin elle exerce dans un rayon que la science n’a pas encore mesuré une action qui s’étend à toutes les conditions du climat, à la chaleur, à l’humidité, à la végétation, et jusqu’à la qualité des produits agricoles. On a reconnu par exemple qu’à l’abri d’une forêt qui la protège contre les vents froids, la vigne mûrit plus également son fruit et donne du meilleur vin. Ou ne saisit pas le côté positif de l’action exercée, mais on en saisit le côté négatif, c’est-à-dire la dégradation du produit par suite de la disparition de la foret. Le vin de Suresne, si estimé du roi Henri IV, a perdu de ses qualités depuis qu’on a abattu la forêt du Mont-Valérien, qui le protégeait au nord et à l’est. Les grands vins de Savoie, presque tous concentrés sur le versant méridional des Beauges centrales, n’ont plus ce bouquet délicieux si apprécié des dégustateurs du siècle passé, et l’on attribue généralement cette dégénérescence au déboisement des hauteurs dominantes et à la disparition progressive de la mondeuse, tuée par le provignage. Un inspecteur des forêts sous le régime sarde, M. Papà [2], attribue à la forêt de Jarrier, au-dessus de Saint-Jean-de-Maurienne, qui protège le célèbre vignoble de Princens, une action considérable sur les qualités de ce vin renommé.

Quoique le rôle de la forêt ne puisse être analysé dans toute son étendue, il est incontestable que la zone boisée se trouve en rapport intime avec celle des vignes, et que la viticulture est intéressée à une bonne administration forestière. Sous le régime sarde, des hommes d’élite avaient compris l’importance de la forêt dans l’économie générale d’une surface montueuse comme celle de la Savoie, et leurs travaux, publiés dans les mémoires de l’académie de Chambéry, méritent encore de fixer l’attention; mais la pratique était bien au-dessous de la théorie, et l’administration était impuissante à protéger ce que la science lui démontrait si digne de protection. Le délit forestier avait atteint des proportions effrayantes. Toutes les dépenses locales extraordinaires se prélevaient sur le produit des coupes de forêts. La plupart des édifices religieux, que la Savoie possède en si grand nombre, ont été construits ou réparés aux frais de la surface boisée. La construction vicieuse des maisons dans les montagnes absorbait aussi une énorme quantité de bois. L’inspecteur déjà cité fit, en 1854, le compte des plantes de sapin entrées dans la construction d’un village du Faucigny habité par 80 familles, et il en trouva 50,000! On semblait, dit-il, vouloir résoudre le problème difficile de faire tenir sur quatre murs sans les écraser la plus grande quantité possible de bois. La nouvelle administration répare les maux du passé; depuis l’annexion, la surface boisée est entrée dans la voie du repeuplement naturel et artificiel, qui aura plus tard d’heureuses conséquences sur le climat général et la production agricole de la Savoie.

II.

A la même altitude que la vigne, au-dessus jusqu’à 900 mètres et au-dessous, dans les bassins et les plaines, s’étend la région du blé et des autres cultures qui lui succèdent dans la rotation, le maïs, le sarrasin, l’orge, l’avoine, le seigle et les pommes de terre. Le maïs craint le climat des parties supérieures de la région et ne suit le blé qu’à 600 mètres. Le sarrasin, qui forme ce qu’on appelle une culture dérobée, monte partout où le blé prospère, mais il est souvent détruit par les premières gelées de l’automne. Le seigle, qu’on aperçoit trop fréquemment sur les belles terres à froment de la plaine, s’élance jusqu’au sommet des montagnes et brave la rigueur du climat et la longueur des hivers. On le sème plus tôt à mesure qu’on s’élève. Semé en août dans les parties montueuses, afin qu’il ait le temps de faire une tige forte et une racine profonde avant l’hiver, il demeure enseveli pendant six mois sous l’épais linceul de neige qui le soustrait au contact immédiat d’un ciel inclément, et il n’est récolté qu’en septembre, après treize mois de séjour dans la terre. Au premier printemps, aussitôt que la neige est fondue, sa tige, couchée sous le poids qu’elle a supporté, se relève, reprend sa verdure éclatante avant toute autre végétation, et le champ de seigle apparaît le premier sur le fond gris et brûlé de la montagne. L’orge et l’avoine, que le cultivateur de la région haute a la mauvaise habitude de semer ensemble sur le même champ, envahissent le même degré d’altitude que le seigle, jusqu’à 1,400 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Un fait de végétation d’une haute importance pour l’économie rurale de la Savoie est signalé dans toutes les vallées situées à la limite supérieure de la région du blé, entre 800 et 900 mètres, savoir l’élargissement de cette région par l’introduction de la prairie artificielle dans l’assolement. Le blé venant après le trèfle a conquis des espaces qui lui étaient interdits auparavant. Le moment critique pour le blé, dans un climat de montagne, est celui de la fonte des neiges. Si la neige fond par le soleil, la perte du blé est certaine, il périt déraciné par l’alternative meurtrière de la chaleur du jour et de la gelée de la nuit, qui resserre et ramollit, abaisse et soulève tour à tour la couche superficielle du champ. Or la prairie, en préparant au blé un sol mieux nourri et réchauffé par une fumure abondante, où sa racine plonge profondément, l’a rendu vainqueur de cette alternative. La zone de la céréale par excellence embrasse maintenant des vallées, des plateaux et des pentes où les risques de cette culture faisaient le désespoir du laboureur avant l’arrivée du trèfle. Cette précieuse plante fourragère a modifié le système de l’assolement; au lieu du repos stérile de la jachère, elle a donné le repos fécond de la prairie; elle a multiplié les têtes de bétail à l’étable et les charges d’engrais sur le champ; enfin, par la vigueur que le blé acquiert en lui succédant, il a triomphé du climat, et 40 communes d’une population de 50,000 habitans, situées entre 800 et 900 mètres d’altitude, le cultivent maintenant sans danger, et peuvent introduire une certaine proportion de farine blanche dans le mélange noir d’avoine, d’orge et de seigle qui compose le pain dont elles se nourrissent.

L’annexion a amené en Savoie une plante nouvelle qui n’y avait jamais été cultivée. Le tabac a été accordé d’abord au canton de Rumilly, puis à l’arrondissement de Chambéry. L’importance de ce fait agricole ne consiste pas uniquement dans les beaux bénéfices que donne la culture du tabac, mais, en s’étendant à un pays où l’empire de la routine est encore très solidement établi et en y arrivant sous la sanction du règlement et des visites fréquentes des agens de la régie, elle y produit un ébranlement général dans les procédés agricoles et un mouvement d’amélioration qui se communique à tous les détails de l’exploitation. Le cultivateur est pour ainsi dire forcé, par le monopole dont il est investi, à des soins assidus et méthodiques, à des labours convenables qui ne peuvent être accomplis que par des instrumens perfectionnés; l’habitude de l’activité industrieuse qu’il contracte dans cette culture privilégiée se fait sentir dans les cultures ordinaires, et, quoique restreint à une faible partie de la région des céréales, le tabac y provoque une généreuse émulation qui gagnera bientôt toute la région.

La région du blé renferme presque toutes les terres cultivées, car au-dessus de 900 mètres commence le régime pastoral où la surface labourée fait place au pâturage et aux prairies naturelles de la montagne. Elle se divise en plusieurs aires agricoles caractérisées par le même système d’agriculture, les mêmes animaux de labour et les mêmes instrumens. La première qu’on rencontre du côté du midi, dans le département de la Savoie, est celle de la Maurienne, étroite bande de terrain presque tout entière formée de cônes appuyés aux deux côtés de la vallée. Ces terres légères se laissent facilement entamer par l’antique araire, sans avant-train ni contre. Rien de plus simple que la construction de cet instrument : deux pièces de bois, l’âge et le cep armé du soc, se rencontrent sur une troisième pièce qui se relève en se bifurquant, telle est la charrue employée dans la Haute-Maurienne et dans la Tarentaise. Deux mulets traînent d’un pas dégagé le frêle instrument qui mord à peine le terrain léger et graveleux. Lorsque la résistance est trop forte, quand il s’agit par exemple de rompre la prairie, l’homme seul intervient. Armé de la pelle carrée qu’il enfonce du pied, il lève et retourne exactement la couche par petits parallélogrammes. Ce travail est long et pénible, mais d’une perfection à laquelle n’atteignent pas les charrues les mieux construites. Au débouché des hautes vallées, la terre, devenant plus compacte, exige des instrumens moins primitifs; la charrue s’arme du contre, prend un fort avant-train de voiture et s’alourdit tellement dans certaines localités, qu’elle imprime à l’économie rurale une fausse direction en obligeant le cultivateur à surcharger la terre de bêtes de labour qui prennent la place des bêtes de rente ; enfin elle apparaît avec tous ses perfectionnemens récens sur les riches aires agricoles de l’Isère, de Chambéry, d’Yenne et d’Annecy, mais seulement dans les exploitations de quelque étendue, très rares en Savoie.

La petite culture est dominante dans toute la région des céréales. La division de la propriété y a atteint une limite qu’elle n’a pas encore rencontrée dans les anciens départemens. Les propriétaires sont plus nombreux que les familles. On compte 195,000 cotes foncières pour 114,000 familles, et la superficie cadastrée, divisée par le chiffre des cotes, ne donne que à hectares à chacune. Ces 4 hectares se composent ordinairement de parcelles jetées au hasard et dispersées, car les propriétés d’un seul bloc sont une exception. La moyenne de à hectares est prise dans les deux départemens et à tous les degrés d’altitude. En la prenant seulement dans les parties inférieures, où la propriété est moins divisée, elle s’élève à 8 hectares. Cette division est le résultat de causes particulièrement actives en Savoie : les causes physiques d’abord, un sol montueux, tourmenté, coupé d’accidens, repoussant absolument les exploitations d’une grande étendue, et les causes économiques et sociales, la tendance du capital à se porter sur la terre à défaut de l’emploi industriel et commercial, et cette disposition d’esprit, fortement accusée en Savoie, qui attache à la possession du sol la considération, l’influence et le crédit d’un homme. Tous les capitaux, toutes les épargnes, formés dans le pays ou ramenés du dehors, prennent la direction de la terre. Les émigrations annuelles ont été aussi un puissant agent de division du sol, et l’on ne saurait observer d’un peu près la vie rurale en Savoie sans être frappé de ce flux et reflux périodique qui entraîne et ramène un flot considérable d’habitans. Chaque année, la population est soulevée dans ses réservoirs trop étroits et se verse sur le dehors par toutes les issues des vallées, et chaque année elle est recueillie et ramenée au pays natal par un charme tout-puissant. Le mouvement se produit depuis un temps immémorial, probablement depuis que l’immobilité du moyen âge a été vaincue et que le paysan est libre de se mouvoir, d’aller et de venir; mais c’est depuis 1815 seulement qu’on l’a étudié. Il a déplacé depuis cette époque une moyenne de 25,000 individus par année sur une population de moins de 600,000 et ramoné au pays une somme estimée à un louis par tête avant la révolution, à 30 fr. sous le premier empire, à 100 francs après 1815, et dans ces derniers temps à 200 francs, par suite de l’augmentation du salaire dans les conditions les plus humbles où se verse l’émigration. C’est donc une somme d’environ 200 millions depuis 1815, ramenée au pays et entièrement portée sur le sol, car ce qui détermine ce mouvement, c’est l’ambition bien légitime de payer avec l’épargne amassée au dehors le coin de terre acheté le plus souvent à crédit et à long terme. Ce flot de numéraire qui est tombé sur le sol, principalement sur le sol de la région haute, où l’émigration est plus nombreuse qu’au fond de la vallée, l’a pulvérisé et en a fait monter le prix de vente bien au-dessus de la valeur réelle.

L’abondance du numéraire dans les montagnes a mis la terre dans les mains de celui qui la cultive. Au-dessus d’un certain degré d’altitude, on ne rencontre plus que des propriétaires-cultivateurs : le fermage et le métayage sont rejetés dans les parties basses. La raison de ce phénomène économique est simple : toute la partie de la population qui n’est pas propriétaire ne saurait que faire sur ces hauteurs pendant les longs hivers, et elle émigré pour devenir propriétaire. La terre est vivement disputée, on la paie fort cher, et c’est une mauvaise spéculation que ce placement; mais le petit propriétaire de la montagne ne calcule pas si elle lui donne l’intérêt de son argent : pour établir le rendement d’un champ, il ne fait jamais entrer en ligne son travail et ses sueurs. A ce compte, il faut que la terre soit bien ingrate pour qu’elle ne rende pas l’intérêt de l’argent qu’elle coûte.

Le système d’exploitation change en descendant les versans, la propriété de la terre échappe aux mains qui la cultivent, et le métayage remplace la culture du propriétaire même. Si l’on approche de l’une de ces fermes chétives travaillées à moitié fruit, ce qui frappe d’abord, c’est le mauvais état de la construction rurale, cachée entre les grands arbres, couverte de chaume, ramassée sur elle-même, privée d’air et de lumière, et ne fournissant à la contribution des portes et fenêtres presque aucune matière imposable. Le métayer habite avec sa famille un rez-de-chaussée qui n’a pas même un plancher pour garantir de l’humidité du sol le pied nu de ses enfans. Il mange un pain noir et compacte, fabriqué avec du sarrasin, du seigle et un peu de blé. La viande de boucherie, il ne la connaît que lorsqu’il va au marché de la ville. S’il a quelque bien-être, il le dissimule avec soin, de peur que son propriétaire n’élève des prétentions à une part plus grande sur les produits de la basse-cour et du bétail. Cette crainte n’est pas fondée le plus souvent, mais elle pèse visiblement sur l’esprit du métayer. La porte de l’habitation est bloquée par les résidus de l’étable, laissés à l’abandon, nuisibles à la santé publique, desséchés par le soleil ou lavés par la pluie, sans cesse dépouillés de leurs meilleurs principes, qui sont entraînés au ruisseau et du ruisseau à la rivière. La quantité de matières fertilisantes enlevées ainsi au domaine agricole est incalculable. Le bétail est peu nombreux comparativement à l’étendue de la ferme, car la prairie artificielle y tient peu de place, le fourrage manque, et l’on est obligé de labourer avec la vache, qui ne semble pas faite pour cette pénible fonction, qu’une sage économie rurale réservera toujours au bœuf. La surface en céréales est beaucoup trop grande : le quart de la terre cultivée est en seigle, en blé, en maïs, en sarrasin ou en pommes de terre. Cette rotation, qui ramène tous les quatre ans des cultures épuisantes sur le même champ avec une charge d’engrais nécessairement insuffisante, est encore trop commune dans le bassin de Chambéry et celui d’Yenne. Elle s’étend d’une année et même de deux en avançant sur la Haute-Savoie, et dans le bassin du Léman, où les principes de l’agriculture suisse ont pénétré, la rotation ne s’accomplit généralement qu’en sept ans.

La ferme que nous avons prise pour point de comparaison marque le dernier degré de l’agriculture dans la Savoie méridionale. On peut être assuré qu’elle appartient à un propriétaire qui n’y fait que de rares apparitions, indifférent au progrès agricole et n’ayant qu’une préoccupation, celle de tirer la plus grosse part des produits. Telle n’est pas la situation de toutes les fermes. A côté de celle-là, il y en a qui se distinguent par la belle apparence des cultures. L’intérêt pour les choses rurales s’est réveillé chez les grands propriétaires à la suite des concours de régions, de départemens et de cantons. Ils interviennent plus activement dans la tenue de la ferme, ils introduisent des machines et des instrumens nouveaux, des races perfectionnées de bétail; ils pèsent sur leurs métayers pour leur faire adopter un assolement plus rationnel. Les fabricans de machines agricoles ont pu s’apercevoir du réveil de l’agriculture en Savoie par les placemens qu’ils ont faits après le concours régional de Chambéry : il a été placé plus de cinquante machines à battre de divers modèles dans les quatre mois qui ont suivi la tenue du concours, et sur la seule aire agricole du bassin de Chambéry. Les fermes sont déjà nombreuses où l’œil rencontre un tas de fumier bien situé, relevé soigneusement, et à côté une fosse cimentée au milieu de laquelle se dresse l’appareil de la pompe à purin. Ce détail est toute une révélation sur le progrès agricole, car tel engrais, telle agriculture; point d’engrais abondant sans un bétail nombreux, point de bétail nombreux sans une rotation largement remplie par le fourrage artificiel et les racines.

Mais au milieu de ce mouvement agricole remarquable la condition du paysan demeure stationnaire. Cela tient sans doute à son caractère, à son esprit de routine et à l’espèce d’esclavage moral que lui imposent son ignorance et ses préjugés; puis d’autres causes ont été et sont encore à l’œuvre pour entraver le progrès et l’élévation de la classe rurale. Il fut un temps, qui n’est pas très éloigné, où les grands propriétaires de la Savoie ne montraient nul empressement à faire instruire les enfans de leurs métayers, où le clergé, qui avait dans ce pays une autorité moins contestée qu’ailleurs, ne s’en servait pas pour presser la population rurale d’entrer à l’école. Lorsque le régime libre vint sonder la plaie de l’ignorance, elle fut trouvée plus grande dans les districts où dominait la grande propriété, et où l’influence du clergé et des corporations religieuses était le plus solidement assise. Dans l’arrondissement de Chambéry, la statistique de 1848 trouva 92,275 habitans ne sachant ni lire ni écrire, et 26,144 sachant lire seulement sur une population de 152,739 âmes. L’ignorance était particulièrement accumulée sur le cours inférieur de l’Isère et sur les deux côtés de la montagne de l’Épine et du Chat. Le recensement de cette époque établit un fait curieux : la génération rurale de 1815 à 1848 était complètement illettrée dans le bassin de Chambéry, et les noms marqués dans les cahiers du recensement comme sachant lire et écrire étaient tous des vieillards qui avaient passé par l’école avant le retour de la Savoie à ses anciens souverains. Aujourd’hui encore la génération de 1815 tranche par son ignorance sur la jeune génération, qui a profité du magnifique mouvement d’instruction provoqué par le régime parlementaire de 1848 à 1860 : 504 communes sur 630 étaient dépourvues d’écoles à l’avènement de la liberté constitutionnelle. Il était de bon ton parmi les grands propriétaires de laisser le paysan dans l’ignorance, et plus d’un hobereau campagnard a réprimandé son fermier pour avoir envoyé ses enfans à l’école fondée par le régime libre.

Le passé pèse encore sur la population rurale, et il est nécessaire d’en tenir compte pour préciser sa condition présente. Elle s’est à peine réveillée d’un long engourdissement intellectuel qui ralentit le travail et le progrès agricoles. Les anciennes prétentions, les anciennes influences sociales dominantes sous le régime absolu, neutralisées un moment par le statut de Charles-Albert, sont loin d’avoir abdiqué devant l’égalité française. L’élévation du loyer de la terre est aussi un poids bien lourd sur la condition du fermier et du métayer. Le cens en argent s’élève jusqu’à 300 francs l’hectare dans un rayon de trois kilomètres autour de Chambéry, et dans le bassin entier la moyenne est de 130 fr. Le métayage, quoiqu’on en dise beaucoup de mal, accroît en définitive le bien-être du cultivateur comme du vigneron, à la condition pourtant que la culture soit en progrès et que le travail et la propriété bénéficient également de ce progrès; mais il est facile de se convaincre que le partage n’est pas toujours égal en Savoie, alors même que le propriétaire ne fait pas d’autres avances que sa ferme. Les contrats de métayage renferment des stipulations qui deviennent de plus en plus onéreuses pour le travail à mesure qu’on approche de la ville. Le propriétaire que sa position sociale ou ses goûts particuliers retiennent à la ville se montre plus exigeant que celui qui réside sur sa terre et assiste au travail du métayer. J’ai pu aussi m’assurer, par la comparaison des contrats de métayage passés à diverses époques, que les exigences de la propriété avaient augmenté avec le progrès du luxe et du comfort dans les villes.

Le métayage est le système de culture des pays où l’argent est peu abondant. Il domine dans la Savoie méridionale, mais en avançant vers le nord, le fermage le remplace sur les terres qui ne sont pas cultivées par le propriétaire. C’est dans le nord qu’est située l’aire agricole la plus étendue des deux départemens. Elle est contenue entre le lac Léman, le Rhône et les montagnes qui ferment le bassin de Genève au sud-est et font à la Suisse une frontière naturelle. D’abord resserrée entre le lac et la Dent d’Oche, cette aire s’ouvre toute grande, à partir de Thonon, du côté du midi, où elle est interrompue par les deux Salèves, et se prolonge au pied de ces montagnes vers les hauteurs du Wuache qui font face au fort de l’Écluse et vers le col des Bornes, qui débouche sur Annecy, mesurant dans ces limites 200,000 hectares, sur lesquels 100,000 sont propres à la culture des céréales et de la vigne. Magnifique surface agricole qui réunit toutes les beautés et toutes les richesses de la nature! Qui n’a pas admiré l’amphithéâtre grandiose que présente le côté savoyard du bassin du Léman? Le regard étonné descend des hauteurs du Mont-Blanc par une éclatante succession de zones de végétation, de montagnes, de collines et de plaines noyées dans la lumière, encadrées au sommet par la ligne éblouissante des neiges éternelles, et au bas par la nappe unie du lac, qui renvoie les rayons du soleil sur les vertes profondeurs de ce tableau immense. La grandeur des lignes et la majesté des contours ne font oublier nulle part la richesse du sol : elle apparaît dans les vergers et les cultures de la plaine du Chablais, dans les vignes et les châtaigneraies des coteaux, dans les grandes forêts de sapin noir et les pâturages qui revotent les premiers contre-forts des Alpes. La perspective embrassée renferme peu de ces déchirures de surface qui attristent le regard dans la Savoie méridionale, de ces rochers nus et saillans comme les ossemens d’un grand corps décharné; mais, à l’exception des flancs arides du Petit-Salève et de quelques sommités de l’arrière-plan, le sol recouvre toute la superficie, sablonneux au bord du lac, argileux et compacte sur la plaine, profond et riche en débris organiques au bas des pentes, léger et calcaire sur les versans, partout propre aux cultures variées, partout renfermant des élémens de fertilité qui ont valu au Chablais l’appellation ancienne de campagne par excellence, « la campagne des chevaux,» caballensis ager, que lui donnent les chroniqueurs du moyen âge.

Le côté savoyard du Léman a présenté longtemps, au point de vue agricole, un contraste affligeant avec le côté suisse. Là, sur l’autre rive habitée par la population réformée, s’étale une agriculture prospère, — de riches prairies, des vignes symétriques plantées en quinconce et étagées sur les coteaux, de grandes forêts aménagées en taillis ou en futaies, des cultures de céréales restreintes, mais florissantes; des villages propres traversés par des chemins commodes, des constructions rurales habilement distribuées, où l’habitation de la famille laisse voir l’aisance et même le luxe de la vie domestique; des villes et des villas nombreuses, coquettement assises au bord du lac, qui réfléchit leurs blanches silhouettes dans ses eaux bleues; enfin partout l’empreinte de l’activité et de l’intelligence d’un peuple industrieux et prospère. Ici, sur la rive de Savoie, le spectacle était bien différent il y a une trentaine d’années seulement : des chemins vicinaux défoncés, impraticables, conduisant à des villages clair-semés où se groupaient des maisons sordides; çà et là un château du moyen âge élevant sur la plaine sa grande ruine désolée d’où sortait un bétail chétif; de vastes étendues incultes appelées tattes (intactes), couvertes de maigres broussailles rongées par la dent des chèvres ; des champs de blé bordés aux extrémités de bandes de terrain que la charrue n’avait jamais touchées, souillés d’herbes parasites, piétines et durcis par la vaine pâture, épuisés par l’ancien système d’assolement, qui consistait à faire produire à la terre autant de récoltes qu’elle en pouvait porter, et ensuite à la mettre en jachère; tous les traits en un mot d’une agriculture dans l’enfance.

Il est vraiment singulier que la moitié de ce bassin splendide soit restée si longtemps fermée aux lumières, aux idées et aux progrès dont le foyer était à deux pas, sur l’autre moitié. Il n’est pas de coin de terre sur le globe où le mouvement de la pensée ait été plus intense que sur cette étroite bande qui forme les deux cantons de Vaud et de Genève. De ces villes et de ces villas du Léman, où les Rousseau, les Voltaire, les Bonnet, les de Saussure, bs de Candolle, les Sismondi, les Staël et les Vinet ont pensé et écrit, s’est élevé un courant scientifique et littéraire qui a plusieurs fois dominé le grand courant français; mais toutes ces clartés du génie qui illuminaient ou ébranlaient le monde n’ont jeté que de faibles, d’imperceptibles lueurs sur la rive de Savoie. Ce n’est pas que le peuple qui l’habite fût incapable d’être éclairé; c’est qu’il a été séparé du mouvement suisse par des abîmes plus profonds que le lac, par des barrières plus hautes que les montagnes qui ferment le bassin, par la religion et la politique, qui, pour refouler au-delà du lac la réforme et la liberté suisse, usèrent tour à tour de persuasion et de violence, recourant tantôt aux prédications de François de Sales, tantôt au sabre des dragons d’Espagne [3]. A l’oppression religieuse et politique succéda l’oppression économique, une ligne prohibitive de douanes pour arrêter principalement les productions de la pensée venant de la Suisse et de la France, des règlemens qui punissaient de peines corporelles le simple échange de denrées alimentaires, une constitution vicieuse de la propriété foncière, immobilisée dans la mainmorte ecclésiastique et les grandes familles. Tous ces obstacles ont isolé du mouvement intellectuel et du progrès économique de la Suisse la rive de Savoie, et quand ils sont tombés devant les événemens, quand la maison de Savoie elle-même, adoptant une politique nouvelle, a fait oublier son passé aux yeux de ses peuples anciens et nouveaux, le clergé qu’elle abandonnait a relevé d’autres barrières, et maintenu autour du canton de Genève un cordon obscur et impénétrable.

Ainsi deux situations économiques, deux économies rurales entièrement différentes se sont maintenues côte à côte sans que la plus avancée ait eu une action considérable sur la plus arriérée. Il était impossible cependant que l’agriculture de la Savoie fût toujours fermée aux méthodes, aux instrumens et aux races de bétail de la Suisse. Elle lui a fait de nombreux emprunts pendant la période d’apaisement qui a précédé la révolution française. Le souffle des doctrines philosophiques avait nivelé les différences de religion sur les deux rives du lac dans l’esprit des hautes classes, et les grands propriétaires de la Savoie allaient puiser de l’autre côté les principes de culture que la Suisse importait alors chez elle d’Angleterre et d’Allemagne. C’est à ce moment que firent leur première apparition dans l’assolement de la Savoie les prairies artificielles, qui venaient d’accomplir une heureuse révolution dans les cantons de Vaud et de Genève; alors aussi s’introduisirent les deux races bovines brune et tachetée, que nous retrouverons plus loin modifiées par les croisemens, puis les soins plus intelligens donnés aux prés naturels, l’égouttement des eaux du sous-sol par des conduits pleins en pierre ou vides en aqueduc, façon primitive du drainage qui a transformé en prairies naturelles de grandes étendues de terrains humides, noyés et tourbeux dans les hautes vallées. Cependant ce ne sont pas les belles terres de la partie en plaine de faire agricole décrite qui ont reçu d’abord ces innovations fécondes : elles se sont installées plus haut, à l’arrière-plan, dans les vallées supérieures qui descendent du massif du Mont-Blanc. Le progrès agricole, trouvant là des populations énergiques et d’un esprit ouvert, émancipées par les émigrations annuelles, a sauté par-dessus la plaine, où la condition morale et matérielle de la population, stationnaire et enchaînée, offrait de plus grandes résistances.

On n’a remarqué un certain progrès agricole sur la plaine qu’à dater de 1830. Vers cette époque, la charrue belge au soc triangulaire, mince et acéré se montra pour la première fois dans les fortes terres du Chablais et y remplaça l’ancienne charrue du pays au lourd avant-train, au soc obtus et aux versoirs démesurément écartés. Elle atteignit le sous-sol, qui n’avait jamais été mis au contact de l’air et de la lumière. Ces labours profonds excitèrent d’abord une défiance générale, qu’ils semblèrent justifier, jusqu’à ce que la couche froide, amenée à la surface par le nouvel instrument, eût été réchauffée, amendée, et eût reçu l’engrais nécessaire. Il fallut pour cela augmenter la prairie, multiplier les têtes de bétail sur la ferme, diminuer la surface emblavée. La nouvelle charrue plantée sur la plaine ébranla l’ancien système d’assolement et imprima à l’économie rurale une nouvelle direction. On s’attaqua ensuite aux espaces incultes qui occupaient, il n’y a pas quarante ans, le septième de la plaine du Chablais et du Bas-Faucigny. Les tattes qui bloquaient autrefois le canton de Genève, celles qui s’étendaient entre Bonne et la première ondulation du Petit-Salève furent progressivement envahies par les cultures; de la route qui les traverse, j’ai vu depuis vingt ans les deux bandes parallèles s’élargir chaque année devant la pioche, la pelle et la charrue, et la fumée s’échapper des fourneaux d’écobuage. Cet antique procédé d’amendement par le feu est très usité en Savoie sur les terrains vierges et sur les anciens prés froids, auxquels il donne une fertilité extraordinaire, mais de peu de durée. On défricha aussi les espaces occupés par des forêts qu’un mauvais aménagement et les dilapidations avaient réduites en cépées et en broussailles sans valeur. La grande forêt de Lonnes, au sud-est de Thonon, fut attaquée de tous les côtés. C’était le Fontainebleau savoyard. Les comtes et les ducs de Savoie y venaient chasser le sanglier. Elle est même restée célèbre dans les annales de la Savoie par un mystérieux accident de chasse qui causa la mort d’Amédée VII, blessé, dit-on, par un sanglier devenu légendaire, mais qui ne put sauver d’une condamnation plusieurs seigneurs féodaux de la suite du prince. Aujourd’hui de misérables taillis ont remplacé les hautes futaies de chêne qui couronnaient l’amphithéâtre des collines au-dessus de Thonon; des fermes nombreuses sont déjà jetées parmi les éclaircies, la culture des céréales envahit les plateaux de l’amphithéâtre, la vigne s’étend sur les pentes; la limite inférieure du côté de la ville recule rapidement, et l’on voit sans regret disparaître cette forêt dévastée qui n’a rien conservé de son ancienne grandeur.

L’activité agricole se révèle par d’heureuses conquêtes sur les larges haies qui bordent les chemins vicinaux et les champs, sur les torrens et les rivières qu’on s’efforce de contenir par des digues et des plantations. Le delta formé par l’embouchure de la Dranse dans le Léman est rendu à l’agriculture du côté d’Amphion. Les cultures et la prairie, que précède la plantation d’acacias, de saules et de peupliers, rétrécissent d’année en année l’espace labouré par les bras de la rivière torrentielle. C’est à l’autre bord de ce delta qu’est situé, dans une enceinte de murs de 3 mètres d’élévation, le vaste domaine de Ripaille, qui peut servir de ferme-modèle à toute la région. Le cloître, transformé en bâtiment d’exploitation rurale, fut habité au XVe siècle par un prince de Savoie qui revêtit le froc du moine, non pour faire bonne chère, comme l’ont affirmé quelques historiens, sur la foi du proverbe vulgaire : faire ripaille, mais pour attirer l’attention du monde catholique et les regards des conciles, qui à cette époque faisaient et défaisaient les papes. Ce calcul d’ambition, que son siècle a appelé de la sagesse, lui réussit : il escalada le siège pontifical en passant par l’obscurité du cloître, et se servit du pouvoir spirituel pour investir sa maison de la haute juridiction ecclésiastique avec laquelle elle s’est défendue contre les empiétemens de la cour de Rome, si funestes aux autres principautés qui ont passé tour à tour sur le sol mouvant de l’Italie. Des enseignemens plus conformes aux idées de notre siècle sortent maintenant de l’enceinte murée de Ripaille. Les vignes, les prairies, les prés-vergers, les forêts aménagées en taillis et en futaies, les cultures qu’on y observe, marquent le point culminant de perfection auquel est arrivée l’économie rurale de ce côté du lac. Une branche importante de la production du Chablais, c’est la culture des arbres fruitiers. De véritables forêts de cerisiers couvrent, de Saint-Gingolph à Évian, les rives du lac. Au moment de la floraison, la contrée est enveloppée d’un nuage blanc et rose d’une délicatesse infinie, qui passe avec la saison au vert foncé, puis au rouge vif, et enfin au noir. La petite cerise noire est si pressée sur les hauteurs d’Évian et de Saint-Paul qu’elle donne au paysage ces teintes successives avant d’arriver à sa maturité complète. La récolte se fait aux premiers jours du mois de juillet. Chaque arbre de la forêt se charge tour à tour d’une troupe joyeuse d’enfans pour qui c’est une fête que cette vendange aérienne. Ils grimpent, légers comme des écureuils, remplissent leurs paniers de cerises luisantes qui vont s’entasser dans la cuve de macération. On en fabrique une eau-de-vie renommée qui est la principale production du pays. La fortune du cultivateur se compte par les tonneaux du précieux liquide qui tombe sous l’alambic, comme ailleurs on la compte par les têtes de bétail à l’étable ou les gerbes de blé à la grange. Les châtaigniers accompagnent les cerisiers dans cette partie de la Savoie. Ils descendent ensemble vers le lac, et ensemble serrent de près la vague, qui vient expirer sous le berceau de leurs branches vigoureusement projetées. Aux endroits où le lac laisse entre sa rive et la pente du coteau une surface en plaine, la force productive du sol se manifeste par des végétations colossales : les arbres fruitiers, le poirier, le noyer et le châtaignier, y atteignent un développement qui fait l’admiration du touriste. La plus grande partie des fruits de cette contrée féconde traversent le lac et s’exportent dans les villes de la côte de Vaud et à Genève. Les châtaignes surtout, dont la production annuelle est de 20,000 hectolitres dans l’arrondissement de Thonon, s’exportent en grande quantité en Suisse.


III.

Il faut s’élever dans les montagnes pour saisir les traits distinctifs de l’économie rurale de la Savoie. La densité du bétail, véritable richesse du pays, augmente à mesure qu’on s’élève, car elle n’est pas en rapport avec la richesse du sol, mais avec l’esprit industrieux des habitans. Le séjour de prédilection du bétail est dans ces charmantes vallées moyennes du Chablais et du Faucigny qui ont emprunté les usages et les soins intelligens de la Suisse. C’est là que domine la vache laitière, la nourrice de la Savoie, entourée de la sollicitude presque filiale des ménagères et des bergers, uniquement occupée à manger l’herbe fraîche de ces vallées humides et à donner son lait deux fois par jour. On se garde bien, de peur d’en altérer la qualité ou d’en diminuer la quantité, d’atteler la vache au chariot ou à la charrue, comme on le fait dans la plaine. La terre est cultivée pour elle, mais non par elle. Tout est dirigé dans l’exploitation en vue de lui fournir en hiver du fourrage sec, en été et en automne du fourrage vert et le pâturage. Pour elle, la prairie naturelle et artificielle s’est étendue dans une mesure inconnue à la région inférieure; pour elle, les constructions rurales se sont modifiées, ont pris une grande capacité. Le toit, posé à angle droit sur une aire excessive, s’élève à une hauteur démesurée, afin de ménager au-dessous un vide capable de contenir toute la provision nécessaire au troupeau pendant un long hiver. La grande construction se découvre fièrement au vent, à la pluie et au soleil, avec ses larges parois à claire-voie et son vaste couvert de bardeaux de sapin débordant sur les murs, à la mode des chalets suisses. Un côté du rez-de-chaussée est affecté à l’habitation de la famille, l’autre à l’étable, et au-dessus de l’étable est faire à battre, formée de lourds plateaux de bois. Les machines à battre n’ont pas encore pénétré dans ces vallées; l’usage du fléau est général. Quand il tombe à coups redoublés sur ces aires tendues comme la peau d’un tambour, tout le village retentit d’un bruit assourdissant, et la pauvre vache réduite à la stabulation tire à la crèche, ouvre de grands yeux étonnés, jusqu’à ce qu’elle soit habituée à ce roulement de tonnerre. On lui épargnerait ce dur apprentissage, si l’on posait faire sur le sol, comme cela se pratique ailleurs.

Deux races principales peuplent la Savoie, la race d’Abondance dans le nord et celle de Tarentaise dans le midi. Toutes les deux ont leur type primitif en Suisse, la première dans la race pie ou tachetée, connue sous le nom de fribourgeoise, la seconde dans la race brune ou unicolore, appelée Schwitz. Leur introduction dans les pâturages des Alpes remonte à l’époque des invasions barbares. La partie de la Suisse envahie par les hordes venues du Danube et de la Mer-Noire est occupée aujourd’hui par la race brune unicolore à muffle noir, qui rappelle celle des steppes, et la partie envahie par les peuples du nord est occupée par la race tachetée à mufle couleur de chair, qui rappelle celle du Jutland et des îles de la Baltique. En essaimant sur la Savoie, où elles ont rencontré des fourrages moins abondans qu’en Suisse, des croisemens et des soins moins intelligens, leur taille s’est abaissée, leurs formes sont devenues plus anguleuses, elles ont perdu de cette rondeur cylindrique et de cette finesse de poil si estimées des éleveurs; mais les caractères zootechniques primitifs sont demeurés d’une fixité remarquable. Ce qui les distingue des grandes races anglaise et française, c’est leur aptitude merveilleuse à transformer en lait la nourriture qu’elles reçoivent. La race d’Abondance ne garde rien pour la beauté des formes, la graisse et la force musculaire : toute son alimentation passe en torrens de lait.

Quand le bétail a épuisé sa provision d’hiver, on le conduit à la montagne. La migration au chalet est une des scènes les plus pittoresques de la vie alpestre. Le troupeau de moutons se met en marche le premier, quinze jours environ avant le troupeau de vaches. Toute la famille se déplace avec celui-ci, le foyer de la vie domestiques se transporte à la région des pâturages. Pour le grand jour de l’inalpage (ascension au chalet), la ménagère a étrillé, brossé et paré le troupeau comme pour un concours, car elle tient à le montrer dans toute sa splendeur aux voisins, qui ne manqueront pas de faire leurs remarques. La sonnerie d’été, les grelots de cuivre battu et les clochettes de métal fondu sont détachés de la paroi, polis et remis au cou des bêtes. La plus belle vache, celle qui a l’habitude de marcher la première, porte des bouquets de fleurs attachés aux cornes et souvent une glace sur le front où passent l’image fugitive du paysage, la verdure tendre de la prairie, la forêt noire de sapins et les grandes sommités des Alpes encore couronnées de neige. Chaque bête a sur son des quelque ustensile de la fromagerie, la chaudière, la baratte et le vase à traire. Le troupeau en marche rejoint celui du voisin, qui émigré aussi dans le même appareil; les enfans suivent, les tout jeunes portés au bras des mères ou sur la tête dans des berceaux, et les plus grands portant l’objet préféré, puis les bêtes de travail, le mulet et la jument lourdement chargés des provisions du ménage, et la caravane, bruyante et joyeuse, monte lentement par le sentier pénible sur le plateau supérieur où sont situés les chalets. On croirait assister à l’une de ces migrations des peuples primitifs dont l’archéologie découvre les traces obscures à travers l’Europe.

Il y a deux sortes de chalets en Savoie, le chalet de la région moyenne, où la prairie ajoute ses produits au pâturage, et le chalet de la région supérieure, où il n’y a plus que le pâturage. Les premiers dominent dans les montagnes aux croupes arrondies du Chablais, du Faucigny et des Beauges, les seconds dans celles de la Tarentaise, de la Maurienne, et dans toutes les sommités placées sur l’axe de la chaîne centrale. C’est au chalet de la région moyenne que la vache donne les meilleurs produits parce qu’elle y trouve, au retour du pâturage, sa ration de bon fourrage vert. Les bergers la ramènent à l’étable le soir et au milieu du jour quand la chaleur est trop intense. La stabulation du milieu du jour n’est pas inutile dans les grandes chaleurs, car sous l’ardeur du soleil la race bovine est saisie souvent d’une émotion subite : toutes les queues se dressent et fouettent l’air vivement, le taureau pousse un mugissement particulier, et le troupeau entier se précipite dans la direction du chalet, sourd à la voix des bergers, aveuglé par la peur, franchissant les clôtures, brisant et renversant tout ce qui s’oppose à son passage. La cause de cette émotion, qui peut avoir les conséquences les plus graves dans les alpages bordés de précipices, est tout simplement le bruit métallique de l’aile d’un insecte particulièrement odieux au bétail qui se fait entendre aux heures les plus chaudes de la journée, et quand le temps menace de tourner à l’orage. Aux chalets supérieurs, où l’air plus frais éloigne la cause de ces émotions, on ne ramène pas toujours le troupeau à l’étable au milieu du jour; mais on le rassemble dans un pli du pâturage, les bêtes se couchent en cercle sur le gazon fin, et forment un groupe de l’aspect le plus agréable. Le fromager arrive avec le vase à traire en bois de mélèze, et passe tour à tour sous chaque vache, qui livre sans résistance sa provision amassée depuis le matin. Dans ces pâturages aux herbes aromatiques, où elle trouve une nourriture abondante, un air pur, un exercice modéré, la vache donne par traite jusqu’à dix litres de lait. C’est plaisir que de la voir immobile et douce, ruminant mollement sa dernière bouchée d’herbe, pendant que le fromager la décharge de son fardeau délicieux.

On a remarqué que plus le bétail s’élève dans les montagnes de la Savoie, plus ses mœurs sont douces et son caractère paisible. Le taureau n’y a pas cette humeur farouche qui fait redouter sa rencontre dans les montagnes secondaires du Jura. On dirait que son tempérament se met en équilibre avec le calme solennel et la sérénité de ces régions élevées. Les soins, je dirai presque l’affection dont le troupeau est entouré, la vue continuelle du berger, de la ménagère ou du fromager contribuent sans doute plus efficacement à lui donner cette humeur tranquille. La vache n’a pas besoin de la protection que la loi Grammont accorde aux bêtes : sur ces hauteurs, les mauvais traitemens et les violences sont inconnus. Pour se faire obéir, le berger n’a qu’à se montrer sur un point élevé du pâturage, muni de sa provision ordinaire de sel : il appelle chaque animal par son nom propre, car il est d’usage de donner des noms aux vaches appartenant au même propriétaire, et aussitôt la colonne s’ébranle; rouges et noires, brunes et tachetées se hâtent vers lui et viennent prendre dans sa main le stimulant qui va les remettre en appétit. Quelquefois les instincts pacifiques sont singulièrement altérés parmi la race ovine par l’arrivée d’un troupeau étranger. Dans les vastes parcours de la région alpine, la part de chaque commune n’est pas toujours exactement délimitée, et souvent le troupeau d’une commune vient tondre l’herbe sur le territoire de l’autre. La première rencontre est toujours hostile. Deux troupeaux de moutons ne sauraient s’aborder pour la première fois sans se battre. Chacun trouve à l’instant son adversaire, les têtes se choquent sur toute la ligne, et du bruit des cornes heurtées retentit l’écho du rocher voisin; mais l’animosité est promptement abattue; après le premier choc, les deux camps ennemis se confondent dans une mêlée fraternelle et se remettent à brouter l’herbe en commun.

La vache donne son lait et son veau, les deux sources de revenu les plus abondantes de la Savoie. La manipulation du lait en est encore aux procédés primitifs dans bien des chalets. La vieille routine consiste à écrémer le lait pour composer le beurre, à le faire cailler ensuite pour composer un fromage qui porte divers noms suivant les montagnes, et enfin à tirer du résidu un troisième produit de qualité inférieure qui est consommé dans la famille. L’espèce d’association qui le met en commun pour en tirer un produit approprié aux besoins du commerce a pénétré avec une extrême lenteur parmi la population pastorale. Née en Suisse, dans le pays de Gruyères, l’association pour la fromagerie avait déjà envahi le versant français des montagnes, les départemens du Doubs, du Jura et de l’Ain, qu’elle n’avait pas encore franchi le lac Léman. La première s’est constituée à Douvaine sur la plaine du Chablais en 1824; de là elle a pénétré dans les montagnes, et aujourd’hui on fabrique partout, soit par association, soit par chalet isolé, ces fromages dits gruyères qui trouvent dans la consommation générale un débouché toujours ouvert. Bien des essais de fromagerie n’ont point réussi parce que la Savoie n’a pas encore formé de bons fromagers du pays : après quarante ans de fabrication, elle est encore tributaire de la Suisse, et toutes ses fromageries de quelque importance sont gouvernées par des fruitiers venus de Berne et de Fribourg. Ils s’entourent de mystères, de formules et de procédés cabalistiques, afin que leur métier ne puisse être embrassé par des Savoyards, et ils conservent ainsi le monopole de la fabrication. Le gruyère de Savoie est d’une pâte plus sèche que. celui du Jura et de la Suisse parce qu’on le dépouille trop soigneusement de sa partie butyreuse. Il trouvait avant l’annexion un débouché assuré sur le Piémont et l’Italie, où l’on préférait cette façon économique; mais il a fallu changer de procédé pour gagner la faveur du nouveau marché, et la transition ne s’accomplit pas sans crise. Dans les localités où l’on sacrifie la production du beurre à celle du fromage, on obtient des produits délicieux, comme les pâtes molles du Chablais et des Beauges, appelées vacherins, qu’on enferme dans un cylindre d’écorce de cerisier ou de bouleau. Pour l’exportation, on empile ces formes d’écorce contenant la substance grasse, presque liquide, dans des barils oblongs en bois de mélèze. Un baril de vacherins est le cadeau traditionnel qu’un Savoyard fait à son ami au dehors.

L’élève du bétail a pris un immense développement dans les montagnes. Autrefois on engraissait le veau pour la boucherie. Chambéry, Annecy, Genève et les villes suisses du Léman consommaient la jeune génération du bétail née sur les hauteurs, et l’habitant du chalet descendait dans la région inférieure pour renouveler son troupeau. Aujourd’hui le système est changé : les montagnes de la Savoie sont devenues le plus grand atelier de reproduction qui approvisionne d’élèves le fond de la vallée, les départemens limitrophes et jusqu’aux départemens du midi. Depuis le concours régional de Chambéry, qui a fait ressortir les qualités particulières des races de la Savoie, les éleveurs du midi sont arrivés sur nos marchés et nos foires pour renouveler leurs étables. La génisse descendue de l’âpre climat des hauteurs dans la plaine y gagne près d’une année en précocité; son poil se lisse et ses formes s’arrondissent. Les races de Savoie, bonnes laitières seulement dans leurs montagnes, acquièrent d’autres qualités en descendant vers les pays plus plantureux : le surcroît de ration qu’elles y reçoivent est rapidement transformé en graisse, en force musculaire et en développement de la taille. Aussi l’annexion, en ouvrant le débouché français, a-t-elle fait hausser de plus d’un tiers la valeur du bétail.

Si la vache et son veau sont l’arbre moteur de toute l’économie rurale, la jument et son poulain en sont un rouage important. L’élève de la race chevaline habite principalement les vallées de la Haute-Savoie, le Chablais et le Faucigny. On compte d’ordinaire une jument pour trois vaches dans les exploitations bien dirigées. Avec l’élève, elle donne son travail, mais un travail modéré, qui ne dépense jamais toute sa force et lui sert d’exercice de santé. Comme la vache, la jument fait son ascension à l’alpe et erre sur les mêmes pâturages pendant qu’elle allaite. La troupe folâtre des élèves bondit autour des mères, à côté du troupeau de vaches, et poursuit sur la pelouse verte ses réjouissans ébats : excitée par l’air pur, l’espace et la lumière, elle se précipite à fond de train ou tourbillonne sur elle-même en un carrousel confus d’où chacun, au premier bruit insolite, s’échappe pour courir à sa nourrice. Le groupe pétulant se compose presque exclusivement de l’étrange hybride produit par le croisement de l’âne et de la jument. Élevé dans d’excellentes conditions de salubrité, il acquiert une vigueur et une élasticité peu communes; impuissant à se reproduire lui-même, il gagne en force musculaire ce que la nature lui refuse en puissance de génération. Le mulet des montagnes est la bête de somme par excellence, sobre, infatigable, jarret d’acier, pied sûr qui pose sans broncher au bord de l’abîme. Quand la Savoie n’avait pour toute voie de communication que l’effroyable chemin dont on se souvient encore, coupé de fondrières, creusé par le torrent et obstrué de blocs de rocher, le mulet était le véhicule indispensable des produits agricoles, et l’industrie mulassière avait une plus grande importance qu’aujourd’hui. Elle produisait non-seulement pour les besoins du pays, mais encore pour la France, l’Espagne et le Piémont. Les marchands français du Briançonnais venaient acheter en Savoie les élèves du premier âge, dont ils achevaient l’éducation et qu’ils revendaient aux muletiers espagnols. Ce débouché ayant été fermé, après 1815, par l’élévation du tarif français, cette industrie est entrée dès lors dans sa période de décroissance; la consommation intérieure elle-même a diminué à mesure que l’affreux chemin d’autrefois a été remplacé par des voies de communication plus commodes. Cependant le mulet domine encore dans le travail de la terre et les transports de la partie la plus montagneuse de la Savoie. C’est lui qu’on rencontre le plus fréquemment attelé au chariot de montagne, à la charrue, ou portant sa lourde charge sur le dos dans les vallées qui conduisent au Mont-Blanc, au Petit-Saint-Bernard et au Mont-Cenis.

Deux autres espèces d’animaux domestiques peuplent la Savoie : le mouton, que l’on croit aussi nombreux que la population humaine, et la chèvre, cette race nuisible que tous les gouvernemens se sont efforcés de parquer dans de justes limites. La race ovine se reproduit dans la région basse et s’engraisse dans la région haute, à l’inverse de la race bovine, qui suit un mouvement opposé depuis quelques années. Le berger de la montagne arrive au printemps sur les foires, ramasse les petits lots nés dans la plaine et s’en compose un grand troupeau qu’il conduit aux pâturages les plus élevés. Le mouton va brouter la première herbe qui pousse au bord de la neige, à plus de 3,000 mètres d’altitude. A l’aube du jour, le berger souffle dans la grande corne de bœuf ou de bélier et en tire un son rauque qui retentit sur le flanc de la montagne, et de tous les chalets dispersés au loin s’échappent les flots pressés des moutons qui viennent se réunir sous sa garde unique. Ils escaladent les hauteurs en broutant avidement l’herbe humide de la rosée du matin. Le temps qui s’écoule entre le lever et la chaleur plus intense du soleil est bien employé par toutes ces petites bouches obstinément fixées au gazon de l’alpe sauvage; mais, dès que le rayon frappe plus ardent sur le faible cerveau du mouton, il éprouve une sorte de stupeur particulière à la race ovine, il cherche l’ombre et la fraîcheur à l’abri d’un angle de rocher, la tête traînante, la bouche oisive, l’un pressé contre l’autre, et si le soleil, tournant à l’horizon, le frappe de nouveau, chacun cherche l’ombre de son voisin pour cacher sa tête, le troupeau entier s’émeut sous la chaleur croissante et tourne sur lui-même comme un tourbillon d’écume blanche dans la rivière. C’est alors que se produit ce curieux mouvement d’instinct qu’observait déjà un des personnages de Rabelais, et auquel on a souvent comparé les mouvemens populaires de certaines nations moutonnières : un premier s’échappe par la tangente, il est suivi d’un deuxième, d’un troisième, d’un quatrième, ainsi jusqu’au dernier, lors même qu’à deux pas l’abîme serait entr’ouvert pour engloutir tout le troupeau. Cette faiblesse de cerveau de la race ovine sous le poids du soleil la fait ramener généralement à la bergerie avec le gros bétail. L’usage de parquer les moutons au chalet est très avantageux au cultivateur de la région alpine, car l’engrais produit est le plus puissant stimulant des terrains froids. Si le jardin potager donne encore un légume de bonne venue à 1,500 et 2,000 mètres d’altitude, c’est à l’aide de cet énergique engrais, qui triomphe de la hauteur, du climat et des longs hivers.

Vivre du lait de ses brebis et se vêtir de leur laine, c’est une expression qui n’a encore rien perdu de sa signification primitive en Savoie. On se nourrit du lait de la brebis dans certains cantons de la Maurienne, on en fabrique des fromages très estimés, et de sa laine préparée dans la famille, cardée et filée par les femmes durant les longues veillées de l’hiver, tissée sur le métier du village, on fait un vêtement grossier, mais comfortable, qui varie de couleur et de coupe d’une vallée à l’autre, blanc dans les environs de Chambéry, bleu foncé dans les vallées de l’Arc et de l’Isère, roux dans celle de l’Arve. Avec les progrès du luxe, la fabrique des draps pour ces goûts divers est peu à peu sortie de la famille et du village pour se concentrer dans quelques manufactures qui ont fait de brillantes affaires aussi longtemps que la Savoie est demeurée isolée par la douane des fabriques étrangères. La couleur et la coupe se sont maintenues à travers les caprices de la mode, car le paysan savoyard qui ne sort pas de son pays est immobile dans ses usages comme le rocher de granit sur sa base. On peut le voir encore, en hiver, vêtu de l’antique veste blanche au petit col raide piqué, enrichie de boutons jaunes et luisans et de deux larges poches béantes sur le dos. La qualité de l’étoffe n’indique pas que la Savoie possède des laines d’une grande finesse. La race des mérinos d’Espagne, introduite depuis longtemps, probablement depuis les invasions espagnoles du siècle dernier, ne s’est pas conservée dans sa pureté primitive, soit que le climat ne lui ait pas convenu, ou qu’elle y ait été croisée sans discernement avec des races qui l’ont fait dégénérer. La plupart des troupeaux indigènes qui errent sur les hauts pâturages sont un mélange confus de croisemens de toutes les races, Les longues laines dominent néanmoins dans le troupeau de la Savoie du nord, et les métis de la race mérine dans celui de la Savoie du midi. On pratique dans les vallées du Chablais et du Faucigny la double tonte sur les longues laines depuis un temps immémorial, et les populations de la Savoie ne se doutent nullement que cet usage ancien de tondre deux fois par année, au premier printemps et en automne, ait été donné par des feuilles agricoles comme une invention récente dont les éleveurs de l’Italie et du midi de la France se disputent vivement l’honneur.

On regrette que l’élève du mouton n’occupe pas une place plus grande dans l’économie rurale de la Savoie pour en expulser les troupeaux transhumans, qui sont un véritable fléau. Chaque année, les sommités du relief du pays sont envahies par des milliers de moutons venus du midi, qui déchirent le tapis des pentes supérieures et facilitent pour plus tard l’œuvre dévastatrice des érosions pluviales, des torrens et des avalanches. Ils ont déjà dénudé les parties supérieures des départemens français des Hautes et des Basses-Alpes, dont la population diminue à chaque recensement, et si le fléau n’est pas contenu dans de justes limites, on peut prévoir en Savoie le même résultat de cette invasion ovine, qui trouble l’équilibre naturel entre la population animale et les forces productives du sol. Il appartient à l’administration de fermer l’entrée du territoire en retirant son approbation aux délibérations des communes qui louent leurs pâturages aux propriétaires des troupeaux étrangers. Un autre fléau, et celui-ci est indigène, c’est la chèvre, qui ronge et détruit les végétations arborescentes. La brebis, dont la dent est plus innocente, pourrait remplacer avec avantage la chèvre sur l’exploitation rurale et accomplir sans violence ce qui a été jusqu’à ce jour impossible à la loi et aux règlemens anciens et nouveaux. Tous les gouvernemens, depuis cinquante ans, s’efforcent de limiter le nombre de ces bêtes malfaisantes, qui sont néanmoins une ressource bien précieuse pour les familles pauvres. Sous le régime sarde, on les a cantonnées dans des espaces d’où elles ne pouvaient sortir, on les a comptées chaque année à l’étable, on a confisqué celles qui dépassaient le chiffre réglementaire, on a même autorisé chacun à les fusiller sur sa propriété; mais ces mesures n’ont pas fait diminuer sensiblement la charge de la race caprine que porte le sol de la Savoie, elle est encore aujourd’hui d’environ 15,000 têtes dans le département de la Savoie, à peu près le même nombre qu’avait trouvé l’administration française de 1806. La plupart des règlemens anciens et nouveaux sont entachés d’un vice radical qui les rend impuissans, même odieux en certains cas : ils manquent d’égards pour le malheureux et ne tiennent pas compte de l’indigence. La chèvre est le soutien de la famille pauvre, la nourrice, la véritable nourrice de l’enfant, qui n’en a souvent pas d’autre. Comment proscrire cette seconde mère, que j’ai vue couchée sur le flanc devant la misérable cabane des Alpes, pendant que l’enfant en haillons sordides se roulait sur son pis raidi par le lait? Il est des lois auxquelles on n’obéit pas malgré leur évidente utilité générale. La France compte déjà un grand nombre de ces lois que l’intérêt public approuve et réclame, mais qui froissent ce qu’il y a de plus humain dans l’homme. Le nombre des chèvres ne peut être réduit justement que par l’augmentation progressive des brebis, dont le lait entre aussi dans l’alimentation du pauvre, et surtout par l’augmentation du nombre des vaches, qui marquent exactement le degré du progrès agricole d’un pays.

Un petit insecte ailé mérite d’être compté dans la faune de rente qui vit sur le sol de la Savoie : c’est l’abeille, la messagère de vie qui porte sur son aile le pollen fécond de la flore alpine, l’ouvrière industrieuse, l’artiste habile d’un miel exquis qui forme pour la Savoie une branche importante de revenu. Et toutes ces fonctions, elle les remplit sans qu’il en coûte rien au propriétaire, car pour l’abeille il n’est point de division de propriété, point d’obstacle ni de clôture qu’elle ne franchisse à la satisfaction de tout le monde. La terre avec toutes ses fleurs est son domaine, et le propriétaire du rucher peut se dire le propriétaire universel de la contrée mesurée par la puissance du vol de l’abeille. Par elle, il prélève un impôt sur toutes les propriétés des environs, impôt du reste largement rendu par l’œuvre utile de fécondation artificielle que l’abeille opère dans la plantation qu’elle aime; mais sa préférence est pour l’extrême flore alpine : elle va faire son butin sur les hauteurs inaccessibles du Mont-Blanc et des autres sommités de la chaîne centrale. Cette préférence que l’abeille montre pour la flore des hauts sommets a fait adopter en Savoie un singulier système d’apiculture, qui consiste à faire suivre à l’abeille le même mouvement de migration aux montagnes qu’à la vache et au mouton, mais beaucoup plus haut : on porte la ruche au chalet d’abord, puis, lorsque la saison est plus avancée, on va la suspendre jusque sur les épaules du géant des Alpes, dans quelque anfractuosité de la masse granitique du Mont-Blanc, du Petit-Saint-Bernard ou de l’Iseran. Sur ces hauteurs désolées, dans des vallées sauvages, sont situés des espaces de terrain que l’abeille seule connaît, des oasis perdues au milieu des neiges et des glaciers, où le soleil de juillet fait pousser une flore étrange que la science n’a pas encore entièrement classée. C’est sur ces fleurs qu’elle puise ce miel qui porte dans le commerce le nom de miel de Chamonix, blanc comme les neiges du milieu desquelles il est tiré, aussi apprécié que celui de Narbonne. L’abeille est d’une activité surprenante dans cette région hyperboréenne, comme si elle retrouvait, elle aussi, une plus grande liberté de mouvement par la diminution de la pression atmosphérique. Elle remplit en peu de jours sa ruche, et si l’on n’a pas eu la précaution de la construire suffisamment spacieuse, le rayon débordant coule bientôt sur le granit et réalise ainsi l’image biblique du miel découlant du rocher [4].

Le miel de la montagne est fort recherché dans le commerce; mais la cire ne vaut pas celle des plaines, parce que l’abeille des hauts sommets fait entrer dans la composition du rayon une certaine quantité de résine enlevée à l’abies picea, sorte de pin qui monte le plus haut dans la zone des forêts. Cette résine salit la cire et détruit la blancheur immaculée qu’on recherche pour les cierges d’église. On sait que la cire a été adoptée par les conciles comme le luminaire du culte catholique. Le prix de ce produit pour ainsi dire sacré, car tout autre mode d’éclairage serait considéré comme profane, a sensiblement haussé depuis quelques années, et la hausse des prix correspond à l’effort de l’église pour donner un nouvel éclat aux cérémonies religieuses. L’apiculture ayant un rapport étroit avec le culte, il est bien naturel que les hommes d’église la tiennent fort en honneur et l’encouragent. Les curés de campagne s’y livrent avec succès, et elle doit à leurs efforts intelligens les progrès qu’elle a réalisés en Savoie. Chaque presbytère est accompagné d’un jardin situé dans la plus belle exposition de la commune, et au fond du jardin il est rare qu’on n’entende pas le bourdonnement de la tribu industrieuse. Le propriétaire y passe les heures de loisir que lui laisse le soin de ses autres ouailles: il observe en récitant son office du jour, il étudie les mœurs de l’abeille et les moyens d’augmenter le produit de son travail, et les exemples qu’il donne ne sont pas perdus pour la paroisse. C’est dans les vallées de l’Isère et de l’Arly que l’apiculture a pris les plus grands développemens; de la route on aperçoit auprès de chaque habitation le rucher, dont l’installation est des plus économiques. Quelques-uns renferment 100 ruches. Un propriétaire de Cléry-Frontenex, M. Peyssel, en gouverne jusqu’à 200. On lui prête dans la contrée l’art de multiplier à volonté les essaims, art très important dans un pays où existe encore l’usage barbare de faire périr l’essaim pour récolter le miel.

IV.

La population rurale offre des traits de mœurs, un tour d’esprit et des caractères physiques et moraux qui semblent obéir aussi, comme les zones de végétation et de culture, à la loi de l’altitude barométrique et du climat : l’activité, le bien-être, l’instruction, baissent en descendant les versans, et l’on pourrait établir un curieux parallèle entre la dégradation barométrique et celle de la condition des hommes adonnés au travail de la terre. L’élévation du niveau de l’instruction dans la région supérieure est mise hors de doute par la statistique. La proportion des enfans qui ne savent ni lire ni écrire était en 1844 de 20 pour 100 dans les cantons de la montagne situés entre 900 et 1,200 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis qu’à la même époque elle s’élevait à 70 dans les cantons privilégiés de la plaine, entre 200 et 600 mètres. Les statistiques publiées chaque année par les inspecteurs de l’instruction primaire sous le régime libre font ressortir la même différence. Cette supériorité dans les hautes vallées s’explique par la longueur des hivers, qui permet d’envoyer les enfans à l’école pendant que la terre est couverte de neige, et par ce curieux mouvement de population dont nous avons déjà observé l’action puissante sur la division de la propriété, à savoir l’émigration, beaucoup plus intense dans le haut pays que dans la région basse, qui rompt les routines et les usages locaux par l’incessante importation des idées et des usages du dehors, ouvre l’esprit des habitans et leur fait apprécier le bienfait de l’instruction.

Ce mouvement est un des faits les plus saillans de la vie rurale en Savoie. Il acquiert sa plus grande intensité en automne, au début de l’hiver. La récolte est alors toute rentrée, les travaux des champs sont achevés, et le bétail est descendu du chalet; la neige, qui a déjà fait plusieurs fois son apparition sur les sommets, couvre maintenant les toits du village, qui se confondent avec l’étendue blanche et uniforme. Que faire au logis pendant les longs mois d’hiver? Un matin, le village s’anime; des cris et des chants retentissent sans réveiller l’écho endormi sous l’épaisse couche de neige; on se met en route par bandes que rassemble le même métier ou la même direction ; les enfans regardent du pas de la porte avec envie, les femmes avec tristesse, en retenant une larme. Souvent celles-ci accompagnent jusqu’à la ville voisine un mari ou un fiancé, un fils ou un frère, et là, sur la route, à l’embranchement des chemins, on peut saisir furtivement des scènes muettes de séparation, mais d’une émotion d’autant plus vraie et plus profonde qu’elle est contenue et cachée sous la dure enveloppe du caractère savoyard. Le courant d’émigration automnale emport<‘les petits propriétaires-cultivateurs que l’hiver va réduire à l’inaction, et les ramène presque tous au printemps. Alors se forme un second courant qui puise parmi la population ouvrière et entraîne principalement les ouvriers en bâtimens, les robustes bras qui taillent, polissent, portent et entassent le marbre et la pierre.

Les peuples des Alpes ont un goût prononcé pour la pierre : dès l’enfance aux prises avec elle, ils l’ont fait sauter pour déblayer le champ de culture, pour tracer le sentier au flanc de la montagne et pour extraire le minerai; doublement exercés au dur labeur, et comme agriculteurs et comme mineurs, ils accourent partout où il y a du marbre à tailler, des pierres à entasser et des terres à remuer. Le Piémont est au-delà des Alpes le grand foyer d’émission de cette force musculaire qui démolit et rebâtit les villes, creuse les tranchées et les tunnels, éventre les montagnes pour en extraire les minéraux ou frayer un passage à la locomotive. De ce côté, le foyer est situé au pied du Mont-Blanc, dans les hautes vallées du Chablais et du Faucigny. La population est presque tout entière adonnée aux gros travaux du bâtiment, et chaque année elle s’écoule sur les pays où cette industrie est florissante. Le travail la sollicite de toutes parts à l’émigration, car il ne s’est jamais remué autant de pierres ni brassé autant de mortier depuis l’époque impériale de Rome.

Le courant général a eu ses phases singulières de croissance et de décroissance. Il tarit presque entièrement pendant la révolution française : seuls, les nobles et les prêtres prirent le chemin de l’émigration ; mais les classes inférieures répandues en France se replièrent vivement vers leurs montagnes, où la terreur les retint pendant la tourmente révolutionnaire. La Savoie étant devenue française, les levées en masse et les grandes conscriptions diminuèrent la partie mobile de la population. On cherchait à se soustraire au service militaire en fuyant dans les retraites inaccessibles des Alpes, où le réfractaire menait une vie à demi sauvage, vivant du lait que ne refusait jamais la ménagère, habitant l’hiver sous le chalet désert, où par prévoyance des provisions avaient été oubliées, toujours exposé à se perdre dans les neiges ou à tomber entre les mains du gendarme et du municipal. Tous ces réfractaires, qui formaient une classe à part dont on raconte encore aujourd’hui les souffrances et les dangers, reprirent le chemin de l’émigration en 1815, quand la paix fut rendue au monde, heureux de respirer librement, mais pauvres, ruinés, et obligés d’aller demander du travail à la France, qui avait besoin de bras. L’émigration de la Savoie se versa abondamment dans les vides laissés par tant d’existences emportées sur les champs de bataille de la république et de l’empire. Elle y était bien accueillie dans les industries qui n’exigent pas un long apprentissage et dans les postes de confiance, où la précédait sa réputation de probité et de fidélité. La période de paix de 1815 à 1848 a été son beau temps : l’essaim de la Savoie a butiné largement sur le puissant épanouissement de la prospérité française. L’année 1848 ramena de nouveau l’émigration à ses montagnes natales, mais cette fois sans argent, pauvre et déguenillée. Aujourd’hui elle franchit les mers, se déverse sur l’Algérie, sur les républiques de la Plata, sur la Suisse et sur le vaste champ encore inexploré de l’Italie nouvelle; mais Paris et la France sont toujours l’objectif, le centre d’attraction de la grande masse émigrante. L’émigration a rendu accessible au grand nombre la propriété foncière et transformé le prolétariat fécond des montagnes en une population de petits propriétaires. Dans les cantons où l’on émigré, l’esprit, ouvert aux idées de progrès et d’instruction, offre un point d’appui solide pour exciter l’émulation et pousser les agriculteurs dans la voie des améliorations.

Un élément important du travail agricole, c’est la force corporelle des habitans. La force principale appliquée en Savoie n’est ni celle des animaux ni celle des machines, qui sont éliminées d’une grande partie de la superficie du sol par les pentes rapides et par la constitution parcellaire de la propriété : c’est le bras de l’homme qui est le premier instrument, la pièce maîtresse du mouvement agricole. La constitution physique de la population savoisienne est donc en étroite relation avec le travail accompli, et les vices, les maladies endémiques qui l’affectent, laissent des traces visibles sur son économie rurale et domestique, comme la mauvaise charrue en laisse sur le champ labouré. La vigueur de la constitution physique est aussi en raison directe du degré d’élévation dans la région des Alpes : elle s’assainit et la taille elle-même s’élève à mesure qu’on monte vers la chaîne centrale. La taille des conscrits, mesurée pendant cinquante ans, a donné dans la partie supérieure de la vallée de la Maurienne une moyenne de 6 centimètres de plus que dans la partie inférieure. La vallée de l’Isère présente néanmoins une exception curieuse : au lieu de s’élever avec l’altitude, la taille humaine se ramasse plutôt à partir de Moûtiers jusqu’au Petit-Saint-Bernard, et la population y trahit, dans les traits du visage, par son teint foncé, ses cheveux noirs et par son extrême vivacité d’esprit, une origine différente de celle des autres populations de la Savoie. Les traditions historiques viennent ici au secours de la physiologie. C’est en effet dans cette partie supérieure de l’Isère que Pline et Strabon placent un peuple séparé des Allobroges, le peuple des Centrons, ces énergiques montagnards qui, avec leurs alliés du versant italien, résistaient encore à la domination romaine quand les Allobroges et les autres peuples en-deçà et au-delà des Alpes étaient domptés depuis longtemps. Mais l’abaissement de la taille moyenne n’enlève rien à la force corporelle. L’habitant de la Tarentaise, marcheur intrépide, gravit ses montagnes avec une lourde charge sur le dos, et entreprend à pied et le bâton à la main des voyages étonnans. C’est l’émigrant le plus hardi de la Savoie. Avant l’invention du chemin de fer, il franchissait tout d’un trait la distance entre Paris et le mont Iseran, et, comme témoignage de la solidité de son jarret et de la vaillance de son cœur, il raconte avec orgueil, à la veillée du village, le tour de force prodigieux de ces anciens émigrans qui, ramenés au pays par les beaux yeux de leur fiancée dont la fidélité leur inspirait des craintes, arrivaient de Paris à l’improviste, le soir, frappaient trois coups à la fenêtre de la chaumière suspendue au versant des Alpes, et le matin reprenaient le chemin de la grande ville, à pied, le bâton à la main, comme ils étaient venus.

Les traits de force et de santé qui éclatent dans la population des hauteurs s’effacent dans celle des vallées profondes et encaissées. C’est ici que règne le crétinisme, cette terrible affection du système cérébro-spinal qui dévaste le corps et l’intelligence, bouleverse les formes extérieures, éteint le rayon divin de l’âme et détruit tout ce qui fait la gloire, la beauté et la dignité du type humain. Rien n’est plus triste que la vue d’un crétin : cette tête difforme et grimaçante surgissant péniblement d’un cou énorme sur un corps diminué de moitié, ou bien ce corps allongé supporté par des jambes grêles qui impriment un balancement étrange à toute la charpente, ces yeux sans regard qui suivent longuement l’objet qui les frappe, cette langue épaisse qui remplit la bouche et déborde sur la lèvre pendante, tout cet ensemble de lignes heurtées et bouleversées, où la nature à chaque trait semble avoir manqué son œuvre, laisse dans l’esprit une impression qu’on n’oublie pas. Ce qui ajoute à l’étonnement pénible qu’on éprouve devant le crétin, c’est le contraste de la force et de la vie que la nature déploie dans les vallées où il apparaît; autour de lui, la terre jette une végétation puissante, se couvre de plantes colossales; les châtaigniers et les noyers aux rameaux vigoureux et sains, les vignes, les cultures et les forêts, échelonnées sur les deux versans, forment un cadre magnifique au fond duquel se meut lentement la triste ébauche humaine.

Trois vallées en Savoie sont particulièrement infectées, celles de l’Arc, de l’Isère et de l’Arve, et le nombre des individus atteints à divers degrés était en 1848, au moment de l’apparition du célèbre rapport de la commission sarde [5], de 12,366. Le fléau, pareil à un pesant brouillard, se traîne au fond de ces immenses crevasses des Alpes qui conduisent au Mont-Blanc, au Petit-Saint-Bernard et au Mont-Cenis; il s’y élève jusqu’à 1,200 mètres d’altitude, niveau moyen de la région crétineuse dans le massif de Savoie ; au-dessus de cette limite, sa malignité tombe, et il est refoulé en bas par les courans d’air vivifiant des sommets. Au débouché de la vallée, il s’épanche encore sur la plaine ; mais son intensité y cède bientôt à l’ouverture du bassin comme elle cède à l’altitude. La topographie du crétinisme a révélé un rapport singulier entre la nature géologique de la montagne et le degré de l’affection crétineuse : elle sévit à l’état endémique et permanent dans la vallée qui court le long du massif de formation primitive, tandis qu’elle ne sévit qu’à l’état sporadique et accidentel dans celle qui court le long des montagnes calcaires, toutes les autres circonstances restant d’ailleurs les mêmes, encaissement, profondeur de la vallée, configuration du sol, direction des vents et exposition. Les principaux foyers de l’infection sont situés invariablement au pied des massifs de protogyne dans les arrondissemens de Bonneville, de Moutiers et de Saint-Jean-de-Maurienne. On hésite à se prononcer sur les causes qui produisent le crétinisme. Sont-ce les causes que la commission sarde appelle permanentes, comme l’eau, l’air et le sol, ou celles qu’elle appelle accidentelles, comme le genre de vie des populations alpestres, la mauvaise alimentation, le manque de soins hygiéniques personnels et domestiques? La plupart de ceux qui l’ont étudié se sont égarés dans la préoccupation d’une cause unique, ont vanté un spécifique également unique, et pensé qu’en créant au crétinisme un grand déversoir on viderait le repaire du fléau. Cette pensée de fonder un grand établissement de crétins s’est fait jour au moment de l’annexion et a été rapidement transformée en décret impérial; mais la science a soufflé sur ce rêve philanthropique et décrété que le crétinisme est incurable. Le gouvernement sarde, lui aussi, qui avait, en 1853, fondé dans la vallée d’Aoste un hospice pour le traitement des crétins, arriva sur ce point aux mêmes conclusions affligeantes. Après trois ans d’expériences, il lui fallut fermer l’hospice : pas un seul sujet n’avait été guéri ni même amélioré.

Puisque à chercher une cause unique du crétinisme on court le danger de faire fausse route, mieux vaut s’en prendre à toutes celles que l’on a jusqu’ici supposées entrer dans la production du fléau, à l’air, à l’eau, au sol, à la lumière. L’invisible meurtrier des populations alpestres ne se laisse pas saisir en flagrant délit sur un seul point. Il s’appelle légion, il est multiple dans ses causes, multiple dans ses terribles effets sur l’organisation humaine, et, comme le démon du possédé, il ne sera réduit et chassé, s’il peut l’être, que par une série méthodique d’efforts soutenus, de réformes et d’améliorations dans les vallées où il exerce ses ravages. C’est dans son repaire qu’il faut l’attaquer; c’est le foyer naturel d’infection qu’il faut assainir en saignant les marais, en drainant le sol, en abattant les bouquets d’arbres qui bloquent les villages, en donnant de l’air et de la lumière aux habitations. C’est dans cette voie que l’administration sarde a dirigé ses efforts depuis 1848, et l’annexion n’a fait que donner au mouvement ainsi commencé une impulsion plus énergique. On ne songe plus à concentrer les crétins dans un hospice placé aux portes de Chambéry, et l’attention se porte principalement sur les vallées qui les produisent. On reconnaît déjà sur l’intensité du crétinisme les effets des mesures prises depuis la publication du rapport de la commission sarde; le nombre de ces cas diminue, et les sujets atteints ne présentent plus le même aspect hideux, ni le même bouleversement des lignes du visage. Un des symptômes les plus heureux, c’est que la naissance d’un enfant dont le développement anormal trahit l’influence crétineuse n’est plus reçue dans la famille avec la même résignation fataliste. Autrefois, c’est-à-dire il y a un demi-siècle, par un préjugé religieux singulier, on considérait le crétin comme une bénédiction du ciel, comme un être en quelque sorte céleste, retranché de l’intelligence du bien et du mal et ne pouvant pécher, et on l’appelait innocent, nom qu’il porte encore dans la vallée d’Aoste. Aujourd’hui cette résignation musulmane fait place partout à l’inquiétude; l’avènement du crétin est une calamité vivement sentie dans les familles les plus pauvres. Cette tendance nouvelle de l’esprit, qui se traduit par des mesures de précaution plus ou moins bien entendues, est du meilleur augure, car c’est dans la famille, au foyer domestique qu’est le point d’appui, le levier de toute amélioration possible, et bien des systèmes en crédit qui reposent sur une autre base sont condamnés à l’impuissance.

Le crétinisme enlève des forces à l’agriculture non-seulement en frappant d’incapacité absolue environ 3,000 individus dans les deux départemens, mais encore en exerçant sur la population non atteinte directement une action débilitante qui ralentit l’activité d’esprit et de corps. Dans les vallées étroites et profondes, la chaleur étouffante du jour succède sans transition à l’humidité froide de la nuit. Le soleil y descend par degrés en traçant sur le versant une ligne d’ombre et de lumière énergiquement dessinée, et en refoulant devant lui un brouillard humide et froid qui s’épaissit au bas, et quand il atteint le fond de la vallée, ce qui n’arrive en été que trois heures après qu’il a fait son apparition au sommet, il a acquis toute sa chaleur, la température s’élève brusquement, et le thermomètre centigrade, placé sous le premier rayon du soleil, saute en quelques minutes de 10 à 25 degrés. Dans l’après-midi, le même phénomène se reproduit en sens inverse : l’ombre et l’humidité froide envahissent de nouveau les parties basses à mesure que le soleil remonte sur l’autre versant, en traçant une ligne encore plus fortement dessinée que le matin. Qu’on imagine l’effet produit par cette brusque transition, renouvelée deux fois par jour, sur la santé de la population du bas de la vallée qui travaille aux champs, exposée, sous le même vêtement, à l’humidité pénétrante et à la chaleur accablante. Rien de plus pénible pour les organisations délicates que le moment qui s’écoule entre l’apparition du soleil au sommet de la montagne et son arrivée au bas : on éprouve alors une sorte d’angoisse morale, résultat du malaise physique; l’âme a des élancemens secrets vers la lumière qui tarde à venir, et comme la plante qui, dans une cave, file vers la fenêtre, elle se porte avidement à la rencontre du torrent lumineux qui inonde les couches supérieures de l’atmosphère épaisse, pendant que les couches inférieures sont encore noyées dans l’ombre froide et humide. Le paysan aux champs n’éprouve pas sans doute au même degré ces impressions pénibles; mais l’organisation humaine, quelque émoussée qu’elle soit par le travail, ne peut être à l’abri de l’action exercée par l’absence prolongée du soleil, action qui se fait sentir sur la plante elle-même. Il est des enfoncemens de vallée que le soleil ne visite pas pendant plusieurs mois, et comme c’est précisément dans ces enfoncemens que le crétinisme sévit avec plus d’intensité, on a été conduit à la conclusion que c’était l’absence prolongée du rayon bienfaisant qui produisait ce grand trouble physiologique. De là le nom singulier d’anhéliotes (sans soleil) donné aux crétins par quelques savans trop systématiques. Le remède, dans cette hypothèse, serait de transporter les villages plus haut, et de faire suivre à la population du bas de la vallée le mouvement de migration aux montagnes que suit déjà le bétail. En Suisse, dans certains districts infectés, l’usage s’est établi d’émigrer sur les hauteurs pendant les grandes chaleurs de l’été. On y conduit surtout les enfans faibles et les femmes enceintes, pour les soustraire aux ombres malsaines de la vallée. Peut-être est-ce dans ce mouvement, généralisé autant qu’il peut l’être, vers l’air et la lumière, dans cet inalpage humain, que la science découvrira un jour la prophylaxie souveraine du mal qui désole nos vallées.

Bien des imperfections, on a pu le voir, sont à relever dans la situation agricole de la Savoie. Le progrès y pénètre avec lenteur, entravé ici par la condition déplorable du métayer manquant d’instruction et de capital d’exploitation, là par des influences malsaines qui ralentissent l’activité, plus loin par un outillage agricole des plus rudimentaires, et presque partout par une dette hypothécaire égale à la moitié de la valeur vénale du sol. En 1852, l’inscription hypothécaire a atteint le chiffre énorme de 324,559,372 fr. sur une superficie cadastrale estimée 650 millions. Pendant l’année 1849 seulement, il y a eu 20,518 inscriptions par actes notariés pour la somme de 23,637,560 fr. Les hypothèques se superposent les unes aux autres sur le même fonds, et le véritable propriétaire n’est pas toujours celui qu’on croit. Sous ce rapport et sous d’autres encore, la Savoie a beaucoup des traits qui caractérisent l’Irlande, et lorsque le comte de Cavour, dans ses jours de mauvaise humeur contre la députation cléricale de la Savoie, appelait ce pays l’Irlande du Piémont, il y avait dans cette boutade plus de vérité qu’il ne le pensait peut-être. Comme l’Irlande en effet, la Savoie est dominée par des influences de caste qui faussent la sincérité de l’opinion publique et qui ont été jusqu’à ce jour assez puissantes, même sous le régime de l’égalité française, pour faire tourner à leur avantage les manifestations diverses de la vie locale ; comme l’Irlande, elle est toujours mécontente sous tous les régimes, parce qu’elle porte dans sa situation intérieure économique et religieuse les causes du mécontentement; comme l’Irlande, elle est lente à se mouvoir, à se tourner vers les sources nouvelles de production quand les anciennes viennent à tarir; comme l’Irlande enfin, elle souffre dans son agriculture des charges hypothécaires qui pèsent sur le sol. L’annexion, en introduisant en Savoie la procédure française, plus rapide, plus expéditive que la procédure sarde, a commencé la délivrance des propriétés encombrées d’hypothèques, et les nouveaux tribunaux remplissent l’office de la cour des incombered estates établie en Irlande après la grande famine ; mais cette délivrance est douloureuse pour la propriété foncière, prise entre les charges hypothécaires anciennes et les exigences nouvelles du travail agricole, qui veut être plus rémunéré que par le passé. La terre se dégage péniblement par les mutations volontaires ou forcées, par les ventes et les expropriations. Une véritable liquidation foncière s’accomplit en ce moment. La crise sévit plus particulièrement dans la région basse où le propriétaire de la terre n’est pas celui qui la cultive, tandis qu’elle est moins sensible dans la région haute, où domine le système d’exploitation par le propriétaire lui-même. Cependant cette crise dont quelques esprits s’alarment est en définitive salutaire : elle ramène les prix de vente à un niveau normal où le capital représenté trouve un intérêt équitable sans écraser le métayer et le fermier; enfin elle fait passer la terre en des mains plus fortes, mieux fournies du capital d’exploitation, qui impriment à l’agriculture un nouvel élan. Aucune mesure ne saurait l’arrêter du reste, car elle a pour origine la fuite des capitaux placés en hypothèques, qui se retirent de la terre et cherchent l’emploi industriel ou commercial et la rente que leur offre le nouvel ordre de choses. il n’est pas possible que beaucoup de fortunes mal assises ne soient point foulées par le poids écrasant de ces 324 millions d’hypothèques qui se déplacent lourdement, péniblement, et cherchent un autre centre de gravité. Le nouveau régime accélère par la rapidité de la procédure ce mouvement de mutation, mais il n’en est pas la cause, comme on est tenté de le croire en Savoie.

La procédure française, plus rapide et surtout plus coûteuse que la procédure sarde, rend un autre service à l’agriculture : elle refroidit le zèle ruineux pour les procès qui caractérise les populations rurales de la Savoie. L’esprit processif qui les afflige est un triste héritage des événemens, des changemens de régime par lesquels la Savoie a passé. Les brusques mouvemens politiques qui enlèvent en un jour une population à ses habitudes, à ses mœurs et à ses lois ont toujours un funeste contre-coup sûr sa moralité, lors même que ce qu’on lui rend serait supérieur à ce qu’on lui enlève. Tel ne fut pas le cas de la transition de 1815. La restauration ramena la Savoie d’une législation claire, précise, qui réglait toutes les situations, à une législation confuse, vieillie, qui les troublait toutes, en un mot du Code Napoléon aux royales constitutions sardes de 1770, Constitution politique, législation civile, tout fut troublé à la fois. L’esprit de chicane a largement péché dans la confusion générale qui a suivi 1815. Le changement du mode des héritages, le passage de la communauté au régime dotal, du partage égal au partage inégal, furent la source intarissable de procès éternisés par l’ancien code de procédure. Les procès qui ont jailli de cette source ont entraîné sur les villes de tribunaux le revenu le plus net des campagnes, appauvri la population rurale, enrichi la bourgeoisie, presque tout entière composé d’hommes de loi, et, ce qui est plus désastreux encore, ce débordement de procès qui a couvert le pays pendant toute la durée du régime absolu a usé la conscience du paysan et presque effacé la notion naturelle de la justice et du droit. L’ancienne magistrature savoyarde, mollement bercée par le flot grossissant, se mettait peu en peine d’ouvrir un écoulement en expédiant les affaires et en abrégeant les lenteurs calculées de la procédure. L’absolutisme trouvait d’ailleurs son compte dans la multiplicité des affaires litigieuses, qui donnaient de l’occupation à la bourgeoisie des villes, seule classe qui pût lui inspirer des craintes sérieuses. A l’avènement du régime libre, l’un des premiers soins du gouvernement fut de stimuler l’activité de la justice pour la prompte expédition des procès qui encombraient les tribunaux de province et la cour d’appel de Chambéry; mais, malgré les circulaires pressantes des divers ministres de la justice, malgré l’activité de la cour d’appel qui avait remplacé l’ancien sénat de Savoie, l’annexion a encore trouvé un arriéré considérable qui a été rapidement, trop rapidement peut-être, expédié par la nouvelle magistrature.

L’outillage rudimentaire dont se sert l’agriculture est peu à peu remplacé par des modèles nouveaux. Le progrès de la mécanique agricole a été singulièrement entravé par l’oubli du principe de la division du travail. Le cultivateur savoyard, par besoin ou par une certaine aptitude naturelle, veut être son propre constructeur d’instrumens; il ne les achète du forgeron et du charron que lorsqu’il ne peut absolument les fabriquer lui-même. C’est dans la région des montagnes que l’on remarque principalement cette aptitude. Chaque maison devient pendant l’hiver un petit atelier de construction et de réparation dont le bruit discordant se mêle à celui de la nombreuse famille. L’araire primitif que nous avons décrit et même la roue grossière du chariot de montagne sortent de cette fabrique patriarcale. Vers la fin de l’hiver, le spectacle de cette activité domestique sous les hangars et sous les avant-toits donne une haute idée de l’esprit industrieux de la population montagnarde. On chercherait vainement un spectacle semblable dans le pauvre village de la région inférieure habité par les métayers; mais, on le comprend, il ne peut sortir des mains du cultivateur, qui ne saurait avoir les qualités de l’ouvrier spécial, que des outils mal faits, appropriés imparfaitement à leur destination et arrêtant la consommation des instrumens plus perfectionnés. Cette concurrence repousse du village les charrons et les forgerons habiles, et les agriculteurs qui veulent innover sont obligés de les établir eux-mêmes à grands frais. La routine a cédé néanmoins devant l’abaissement des tarifs, qui a permis dès 1853 d’introduire en Savoie, à des prix modérés, les instrumens agricoles du dehors; mais c’est surtout après l’exposition de Chambéry de 1863, qui a montré à la Savoie ce que la mécanique agricole a produit de plus parfait, que le goût des nouveaux modèles s’est répandu parmi les propriétaires. Devant les instrumens perfectionnés qui s’introduisent partout sur les fermes de quelque importance, le petit cultivateur commence à trouver bien insuffisant l’outillage rudimentaire sorti de ses mains ou de celles de l’ouvrier du village, qui ne sont guère plus habiles. Ce qu’on cherche maintenant en Savoie, c’est une charrue de montagne, applicable au sol en pente, légère et d’un faible tirage, qui retourne le sillon en amont pour combattre le mouvement des terres, et qui supprime la pratique pénible du transport en usage sur les dix-neuf vingtièmes de la superficie cultivée du pays. Les grandes fabriques françaises qui ont exposé au concours régional de Chambéry, attentives seulement aux besoins de l’agriculture des pays unis, n’ont pas dirigé leurs efforts d’invention sur la mécanique exigée pour un sol tourmenté et montueux, et aucun de leurs nombreux modèles n’a réalisé pleinement les conditions spéciales de la charrue que demande la Savoie.

La spécialité des produits est en agriculture ce qu’est la division du travail en industrie, la condition essentielle du progrès. Chaque pays a la sienne donnée par le sol, le climat et le débouché. Le secret de la prospérité agricole est de la trouver et de s’y renfermer. La spécialité de la Savoie est donnée par son relief, ses vallées humides, qu’arrosent les mille torrens des Alpes, ses montagnes aux pentes gazonnées, aux vastes pâturages, et par la nature de son sol, partout propre à la production fourragère et qui partout, à tous les degrés d’altitude, appelle la méthode des prairies naturelles et artificielles : c’est l’élève du bétail qu’elle doit poursuivre et perfectionner, c’est à devenir l’étable de la France qu’elle doit aspirer, — non pas l’étable d’engraissement, car ses conditions physiques, son sol déchiré sur plusieurs points, dénudé sur d’autres, appauvri et peu plantureux dans les sommités, ne lui permettent pas de donner à l’engraissement un grand développement, — mais l’étable de reproduction du bétail, un atelier de jeunes générations bovines. Pour cette fonction spéciale, la nature a tout préparé : l’air tonique et vivifiant des régions élevées fait couler abondamment le flot de la vie animale et active la génération et la fécondité des espèces; dans ce milieu salubre et pur, l’élève subit moins de pertes que dans les milieux humides et épais des plaines; les maladies contagieuses qui font périr toute une étable, toute une population bovine, sont presque inconnues sur ces hauteurs,

Mais il y a un obstacle à ce que la Savoie saisisse fortement sa spécialité, c’est le tour d’esprit de la population rurale. Le paysan savoyard s’obstine à demander à la terre non pas le produit qui entre dans la consommation générale, le plus recherché par conséquent, le plus rémunérateur du travail, mais celui qui entre dans sa propre consommation. Acheter celui-ci et vendre celui-là est une opération d’échange que son entendement ne saisit pas encore bien. Il croirait que la famine va entrer dans sa maison s’il ne récolte pas, bon an, mal an, la maigre substance de sa famille. Quand la nécessité l’oblige d’acheter, il s’en cache comme d’une action qui trahit une situation désespérée et nuit à son crédit dans le village. Le petit propriétaire qui cultive de ses mains se réduira à une alimentation grossière, à peine supportable pour des animaux, plutôt que d’échanger ses mauvais produits contre de plus convenables à la nourriture humaine. Pour tourner la nécessité de l’échange, le paysan de la montagne accomplit de véritables tours de force en agriculture : il cultive à une altitude impossible, où ni charrue ni animaux de labour ne peuvent s’aventurer; à la force du bras, avec la pioche et la pelle il ébranle le flanc menacé de la montagne, où il sème les maigres céréales qui composeront le pain de la famille, le seigle et un mélange d’avoine, d’orge, de pois et de pesettes appelé mêle, que les neiges mouvantes, les gelées de nuit, les pluies et d’autres intempéries ne laissent pas le plus souvent arriver à maturité complète.

La réaction s’accomplit néanmoins contre cet esprit étroit qui pousse chaque famille, chaque localité, chaque pays à vivre sur ses ressources sans rien demander à l’échange. Nul ne peut échapper absolument à l’empire de la loi générale qui classe la terre entière par ordre de production, qui force les individus et les peuples à travailler, à cultiver, à produire les uns pour les autres, et qui, dans l’ordre moral, rend pour ainsi dire sensible à tous l’idée civilisatrice et chrétienne renfermée dans l’expression de « prochain. » Le classement s’opère forcément, les groupes naturels de production se forment au fur et à mesure que s’étendent et se perfectionnent les voies de communication. Les produits du dehors arrivant sur le marché intérieur, un pays est bien obligé de considérer son ciel, son climat, son sol, de tâter sa force productive pour voir enfin de quoi il est capable et quel est le produit qui ne sera pas détrôné par la concurrence. L’heure est venue pour la Savoie de faire l’examen de ses forces naturelles. L’annexion l’a unie à un pays qui a beaucoup de produits à lui apporter, mais qui a aussi beaucoup de besoins à satisfaire. L’illusion est possible sur la direction que doit prendre son activité agricole. Est-ce sur la production vinicole? Sans doute, la Savoie a de magnifiques coteaux, qu’elle pourrait augmenter de moitié, dont les vins sont susceptibles d’acquérir les grandes qualités par une culture améliorante et une vinification perfectionnée; mais que sont ses 15,000 hectares de vignes à côté des 2 millions de la France? Sa production vinicole, même accrue de moitié, ne sera jamais qu’un faible ruisseau à côté du grand fleuve débordant du vignoble français sur la Savoie elle-même. Est-ce à la culture des céréales qu’elle doit s’attacher? Mais, à côté de ce grenier d’abondance qui s’appelle la France, rempli chaque année, récolte ordinaire, de 80 millions d’hectolitres de blé, n’y aurait-il pas danger à se livrer trop exclusivement à cette culture qui épuise la terre et ne paie pas toujours la main-d’œuvre et l’engrais qu’elle coûte? Les 200,000 hectares qu’elle occupe trahissent une fausse direction, contre laquelle réagissent les agriculteurs éclairés en faisant reculer les céréales devant les fourrages.

La seule industrie agricole qui n’ait à craindre ni l’exagération ni la concurrence, nous l’avons indiquée. Elle est donnée non-seulement par le sol et le climat, mais par le débouché. L’annexion a ouvert devant l’élève du bétail faire immense de la France, signalée entre toutes celles de l’Europe occidentale par le peu de densité de la population bovine qu’elle porte, où la demande devient chaque jour plus pressante par la cherté de la viande et par les progrès de l’alimentation publique, qui tend à généraliser le fameux pot-au-feu qu’avait rêvé le bon roi. Avant l’annexion et malgré la barrière élevée des tarifs, la Savoie y versait déjà ses robustes élèves, et en 1857 l’exportation du bétail avait atteint la somme de 2 millions de francs. Depuis que la barrière est renversée et que le concours régional tenu en Savoie a mis en lumière les qualités de ses races, la demande est arrivée de tous les points de la région du sud-est de la France, des départemens limitrophes aux bords de la Méditerranée, et l’industrie de l’élève est sollicitée par des prix qu’elle n’avait pas connus auparavant. Ses produits vigoureux et sains, descendus sur la plantureuse plaine française avec l’appétit aiguisé par l’air pur de la montagne, acquièrent rapidement de la valeur, et rapidement transforment en graisse, en lait ou en force de travail leur ration plus abondante qu’au pays d’origine.

La nouvelle administration a vu dès le commencement dans quelle direction étaient les vrais intérêts de l’agriculture savoisienne : elle a encouragé l’industrie de l’élève par des primes largement distribuées aux génisses, aux reproducteurs, aux vaches laitières et aux fermes qui portent le plus de têtes de bétail sur une contenance donnée. En dehors des encouragemens officiels, la production est plus efficacement stimulée par les facilités nouvelles de transport et par le mouvement économique qu’elles produisent. La Savoie n’est plus le pays d’autrefois, isolée du Piémont par le Mont-Cenis, isolée de la France par les douanes, séparée de la Suisse par des préjugés et des haines de religion, coupée d’elle-même par des montagnes et des cols qu’aucune route praticable ne traversait. Aujourd’hui elle s’ouvre de tous les côtés par des routes qui lui amènent les produits du dehors. La locomotive a pénétré dans ses vallées, elle s’approche du mur des Alpes, et bientôt, on l’espère du moins, elle s’enfoncera dans le massif profond où le génie d’un Savoyard [6] exécute le gigantesque projet de lui frayer un passage. Le réseau des voies ordinaires, commencé sous l’administration précédente, s’achève sous la nouvelle; les cols sont franchis et les montagnes rapprochées du bas des vallées. Toutes ces facilités de communication forcent l’agriculture à choisir sa spécialité, car les produits dont elle croyait avoir le monopole, le blé, le vin, les fromages et même les pommes de terre, lui arrivent de toutes parts et s’emparent de son marché intérieur. Depuis l’annexion, le numéraire s’écoule en échange des produits que la Savoie achète du dehors, et sans le puissant mouvement des travaux publics et des dépenses locales qui le ramène sans cesse, la rareté du numéraire se ferait plus vivement sentir; mais le ressort de l’administration peut se détendre ou être faussé par les événemens politiques, et d’ailleurs les travaux entrepris ne dureront pas toujours. Le jeu naturel et permanent de la production agricole peut seul retenir aux flancs des Alpes l’abondance et la prospérité, et l’arbre moteur de ce mouvement, c’est l’élève du bétail, la vache et son veau.


HUDRY-MENOS.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1862.
  2. Considérations sur les forêts de la Savoie, par F. Papà, Chambéry 1855.
  3. Le premier essai de dragonnades a eu pour théâtre, sous un duc de Savoie, cette belle plaine qui touche au canton de Genève.
  4. Deutéronome, XXXII, 13; Psaume LXXXI, 17.
  5. Rapport de la commission créée pour étudier le crétinisme, 1 volume in-4°. Turin, imprimerie royale, 1848. — Aucun travail sur cette question ne saurait être comparé à ce mémoire pour l’exactitude des données statistiques, l’étendue et la variété des observations scientifiques et la masse des faits rassemblés. L’histoire de cette commission pendant les trois années qu’elle a été à l’œuvre dans les états sardes serait très intéressante au moment où la commission nommée par l’empereur va entreprendre une œuvre semblable en France. Dans ce petit royaume de Sardaigne, qui depuis a fait de si grandes choses, les années qui précédèrent la crise de 1848 furent marquées par un vif mouvement intellectuel. Le crétinisme surtout devint un objet d’étude. Laïques, ecclésiastiques, médecins, chimistes, géologues, philanthropes, administrateurs dirigèrent leur attention sur ce fléau des vallées des Alpes. C’est pour centraliser ces efforts individuels que Charles-Albert nomma cette commission, à laquelle, de la Savoie seulement, arrivèrent vingt-quatre mémoires, dont plusieurs ont obtenu un certain retentissement, et ont donné les résultats suivans sur l’étendue et l’intensité du crétinisme :
    Goitreux. Crétins goitreux. Crétins sans goitre.
    Maurienne 4,329 1,174 244
    Savoie propre 587 179 125
    Haute-Savoie 1,054 206 140
    Faucigny 741 316 188
    Tarentaise 2,160 455 168
    Chablais 133 42 45
    9,004 2,372 910


    Si l’on ajoute 80 individus que la commission a appelés crétineux, il y avait, en 1848, 12,366 personnes atteintes du goître, du crétinisme avec ou sans goître. L’intensité du fléau était donc de 21,32 par 1,000 habitans.

  6. Le travail du grand tunnel des Alpes est dirigé par M. Sommeiller, de Saint-Jeoire dans la Haute-Savoie, l’inventeur des machines à air comprimé qui attaquent le rocher. Son nom est toujours associé dans cette œuvre à ceux de deux ingénieurs piémontais, MM. Grandis et Grattone; mais c’est lui qui joue le rôle principal. Il s’est multiplié pour mener à bonne fin l’entreprise, qui sera une des plus grandes de notre siècle, tour à tour inventeur, ingénieur, ouvrier même et maniant le marteau dans les ateliers de Gênes, de Belgique et d’Angleterre pour la construction de la machine perforatrice, orateur au parlement sarde et publiciste au besoin pour faire adopter son idée et obtenir du gouvernement les fonds nécessaires aux essais.