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La Science expérimentale/Claude Bernard par Paul Bert

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Librairie J.-B. Baillière & fils (p. 15-35).



CLAUDE BERNARD

La science expérimentale vient de perdre son plus éminent maître : M. Claude Bernard, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française, professeur au Collége de France et au Muséum d’histoire naturelle, est mort, hier soir, à la suite d’une longue et douloureuse maladie.

Le temps et la liberté d’esprit nous manquent aujourd’hui pour apprécier l’œuvre de cet homme de génie : une de nos Revues scientifiques lui sera sous peu consacrée, et ce terrain paraîtra bien étroit pour le déploiement de tant de découvertes. Nous ne pouvons actuellement que dire quelques mots de son histoire et du rôle qu’a joué dans l’évolution des sciences expérimentales son initiative puissante.

Claude Bernard, né à Saint-Julien, près de Villefranche (Rhône), le 12 juillet 1813, arriva à Paris en 1832, n’apportant guère comme bagage qu’une tragédie qui ne fut jamais jouée, et qu’une comédie-vaudeville qui avait eu quelque succès sur un petit théâtre de Lyon. Saint-Marc Girardin, alors suppléant de Guizot à la Sorbonne, auquel il présenta ces premiers essais, lui conseilla « d’apprendre un métier pour vivre, quitte à faire ensuite de la poésie à ses heures » : certes, il ne se doutait guère d’avoir devant lui un futur collègue de l’Académie française. Le jeune Claude Bernard obéit à ce sage avis, et prit ses inscriptions à la Faculté de médecine.

Bien qu’il eût obtenu en 1839 le titre d’interne des hôpitaux, ce n’était rien moins qu’un élève brillant. Ses camarades ne soupçonnaient pas ce que recélait en son vaste front cet étudiant silencieux, peu attentif aux leçons des maîtres, et dont le calme méditatif était volontiers taxé par eux de paresse. Ce fut une révélation dont le souvenir est souvent exprimé par ceux qui survivent que ces publications sur le suc gastrique, la corde du tympan, le nerf pneumogastrique et le nerf spinal qui, tout à coup, signalèrent au monde savant un expérimentateur ingénieux et sagace, servi par une rare habileté opératoire.

Les leçons de Magendie avaient opéré cette révolution. Dès qu’il eut mis le pied dans le laboratoire du Collége de France, sa voie fut tracée. L’expérimentation hardie, bien qu’un peu désordonnée, du célèbre physiologiste, sa critique impitoyable, son scepticisme qui s’étendait jusqu’à ses propres découvertes, firent une impression profonde, créatrice, pour ainsi dire, sur l’esprit du jeune Claude Bernard. Mais l’élève, bien autrement puissant que le maître, ne prit de cet enseignement que ses qualités d’indépendance, et sut maintenir le doute dans les limites scientifiques. Au dédain profond pour les explications vraisemblables où se bercent les chimères séduisantes, il sut joindre sans effort le respect des faits accumulés par la tradition, la crédulité sincère en face de l’inattendu, souvent gros de découvertes, l’estime de l’hypothèse qui cherche et de la théorie qui coordonne, sans leur jamais attribuer de vie personnelle ou d’autorité ; enfin, et c’est ce qui le distingue surtout de Magendie et ce qui lui a donné un caractère tout personnel, l’amour de la certitude, le sentiment profond de la loi, l’inébranlable assurance que, si les conditions de la manifestation des phénomènes vitaux sont infiniment multiples, complexes, difficiles à saisir, à rassembler, à dominer expérimentalement, elles n’en sont pas moins sûrement, impassiblement liées à ces phénomènes, sans qu’aucun élément étranger, extranaturel, sans que nul quid divinum puisse être invoqué pour l’explication des apparentes irrégularités spontanées qu’ils présentent.

C’est en ce point capital que se marqua, dès les premiers moments de sa vie scientifique, la supériorité de Claude Bernard. L’élève du sceptique Magendie est l’introducteur du déterminisme dans le domaine de la physiologie. Grâce à lui, la méthode expérimentale, qui, si l’on en respecte les règles, mène à la certitude dans les sciences de la matière morte, a pris la même autorité dans celles des êtres vivants. Il n’y a pas deux ordres de sciences, les unes fières et assurées, les autres hésitantes et timides, les unes sûres de commander seules et d’être obéies seules par l’expérience, les autres toujours en crainte d’une intervention inconnue dans son essence, sa force et son but.

Et les efforts ne furent pas petits qu’il fallut déployer pour bannir du terrain de la physiologie cette inconnue menaçante. Le plus célèbre des physiologistes français, Bichat, lui avait donné droit de cité. Et depuis lui, chacun avait cru devoir compter avec cette puissance capricieuse, avec ces fonctions vitales, dont le rôle était de résister aux lois générales de la matière, et qui faisaient ainsi des actes accomplis par les êtres vivants une série de miracles. Certes, Magendie n’était pas homme à se laisser intimider par ce fantôme ; mais, ou bien il simplifiait systématiquement et artificiellement les faits, pour ne les dominer que d’une manière incomplète, ou bien la multiplicité des conditions auxquelles obéissent les phénomènes vitaux lui enlevait toute confiance théorique en la conclusion. Or, sans conclusions point de science. Claude Bernard se montra donc, et cela, nous le répétons, presque dès ses débuts, supérieur à la fois à Magendie et à Bichat, puisqu’au sentiment de l’innombrable multiplicité des inconnues physiologiques il joignait celui de leur subordination, aux lois générales de la matière, et par suite de leur obéissance aux appels de la méthode expérimentale.


La physiologie pouvait donc pousser ses racines dans le sol ferme où se sont implantées ses sœurs aînées, la physique et la chimie. Cependant la complexité des problèmes qu’elle comprend exigeait que les règles de la méthode expérimentale fussent exposées sous des formules spéciales, en vue des procédés intellectuels et manuels qui lui sont spécialement applicables. La réalisation de cette œuvre a préoccupé Claude Bernard pendant toute la première phase de sa vie scientifique. Mais l’entraînement du laboratoire, la chasse aux découvertes, absorbait tous ses instants, si bien qu’il ne pouvait démontrer la méthode qu’à la façon dont Diogène démontrait le mouvement.

Et jamais chasse aux découvertes ne fut plus fructueuse. En vingt ans, Claude Bernard a plus trouvé de faits dominateurs, non-seulement que les physiologistes français qui, peu nombreux, travaillaient à ses côtés, mais que l’ensemble des physiologistes du monde entier. L’action des diverses glandes digestives et notamment du pancréas, la glycogénie animale, la production expérimentale du diabète, l’existence des nerfs vaso-moteurs et la théorie de la chaleur animale, l’action des poisons étudiés en eux-mêmes et comme moyen d’analyse des phénomènes physiologiques, l’innombrable quantité de faits nouveaux, de déductions sagaces, d’aperçus ingénieux et suggestifs que contiennent non-seulement ses mémoires spéciaux, mais les quatorze volumes où, depuis ses Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine (1855-56), jusqu’à ses Leçons sur le diabète et la glycogénèse animale (1877), il rassemblait chaque année le résultat de ses recherches et le résumé de ses cours, lui avaient donné une situation de maître, acceptée sans conteste en France et à l’étranger.

Il avait également, dans la hiérarchie officielle, atteint le premier rang. En 1854, une chaire de physiologie générale fut créée pour lui à la Sorbonne, chaire qu’avec un désintéressement et une délicatesse admirables il abandonna en 1868 à son élève M. Paul Bert ; en 1855, il remplaça Magendie dans la chaire de médecine du Collége de France. Entré à l’Académie des sciences en 1854, il fut appelé en 1868 à remplacer Flourens à l’Académie française. Enfin, un décret de 1869 le fit entrer au Sénat : et il est à peu près le seul des membres de cette assemblée auquel jamais personne n’ait songé à faire reproche d’une nomination qui le surprit étrangement.

Quelques années avant que les honneurs inattendus de la littérature et de la politique fussent ainsi venus le trouver dans son laboratoire, un événement considérable s’était passé dans sa vie. Une maladie longue et grave, pendant laquelle ses amis et lui désespérèrent de l’issue favorable, le condamna à l’inactivité physique. Il dut quitter son laboratoire, quitter Paris même, et redemander au pays natal, non en vain, la santé et la vie. Ces longs mois d’isolement et de repos rendirent à son esprit toute sa liberté. Pour la première fois, il eut le temps de méditer et de mettre en ordre, sur le papier, le résultat de ses réflexions solitaires. Une courte préface, déjà imprimée en épreuves, et qui devait précéder une sorte de traité de physiologie opératoire qui reste encore en préparation, s’agrandit par des additions successives, prit les dimensions d’une brochure, puis d’un livre, qui vit le jour en 1865. L’Introduction à l’Étude de la médecine expérimentale frappa d’étonnement et d’admiration les esprits cultivés. Les physiologistes y trouvèrent avec bonheur, réduites en formules précises, ordonnées avec un art merveilleux, éclairées par des exemples qui étaient eux-mêmes comme autant d’expériences intellectuelles, les règles de la méthode expérimentale, surveillant, saisissant, maîtrisant, malgré ses efforts, le Protée organique aux métamorphoses trompeuses. Ceux que ne préoccupaient pas surtout les difficultés professionnelles furent frappés de la grandeur des problèmes étudiés, de la clarté de leur exposition, de l’aisance et de la bonne foi avec laquelle ils étaient ou résolus ou démontrés insolubles. Le style même en fut fort remarqué ; sa saveur originale mit en goût jusqu’à l’Académie française : « Vous avez créé un style, » dit dans son discours de réception le sévère M. Patin. Et c’était vrai. Mais combien eût été étonné le vénérable critique s’il avait lu ces livres antérieurs où Claude Bernard se contentait d’énumérer, dans une narration souvent peu ordonnée, ses impressions de laboratoire ! Chez ce maître éminent et naïf, qu’aucune préoccupation de mise en scène ne hanta jamais, le style parlé ou écrit valait ce que valait l’idée. Dans la narration épisodique, on le trouve souvent traînant et confus ; mais qu’un problème difficile se pose, que la pensée soit forcée de se replier comme pour vaincre un obstacle ou prendre un élan, alors il se serre, s’épure, s’accentue en formules précises, souvent en paroles imagées.

Tel il était dans ses livres, tel Claude Bernard dans ses cours, dans ses conversations. Sa pensée n’était point docile à parler toutes les langues et jouer tous les rôles ; et jamais il ne fit rien pour la discipliner à quelque convention d’habitudes sociales ou de métier. Que si elle s’échappait, il la suivait sans révolte, laissant là le discours languissant, la leçon confuse, et ne prêtant plus l’oreille qu’à ce qu’elle lui disait tout bas ; mais si elle s’intéressait à la chose actuelle, alors ce professeur ou ce causeur, tout à l’heure pénible et diffus, se réveillait vivant, ingénieux, clair, éloquent, avec des mouvements surprenants et soudains, et toujours avec les deux qualités du vrai génie, l’aisance et la bonne foi.

Et nul ne les posséda à un plus haut degré. Cette aisance à s’élever sur les hauts sommets, à se mouvoir parmi les difficultés les plus ardues, a frappé surtout les lecteurs de ses admirables articles de la Revue des Deux-Mondes. On pouvait dire de lui ce que le poète disait de la déesse : incessu patuit. Un homme éminent, au sortir de ces lectures, me disait un jour : « Il ne me fait pas seulement croire que je comprends, comme vous faites tous ; il me fait réellement comprendre. » Et, de fait, il avait compris. Cette aisance, il l’importait de ses habitudes physiologistes dans le domaine philosophique. Nul ne fit jamais plus simplement, plus naïvement une découverte. Dans cette phase première de la chasse aux idées, comme disait Helvétius, qui consiste à voir et lever le gibier, il apportait une sûreté de vue, une perspicacité étonnante. La plupart des chercheurs scientifiques sont des espèces de somnambules qui ne voient que ce qu’ils cherchent, que ce qui est sur la trace de leurs idées ; leur œil est fixé sur un point, et non-seulement ils ne perçoivent pas ce qui passe à côté de ce point, mais même ce qui s’y présente sans avoir été prévu. Claude Bernard semblait, suivant l’expression d’un de ses élèves, avoir des yeux tout autour de la tête, et c’était avec stupéfaction qu’on le voyait, au cours d’une expérience, signaler des phénomènes évidents, mais que personne, hormis lui, n’avait aperçus. Il découvrait comme les autres respirent.

Avec l’aisance, la bonne foi. Ce fut sa qualité maîtresse. Jamais il ne se départit de la sincérité profonde de l’homme de science, qui doit chercher la vérité pour elle et pour les vérités qui la suivent, sans s’inquiéter jamais des conséquences lointaines ou indirectes qu’en voudront tirer ceux qui, semblables à des avocats, ont une cause à défendre. Nul ne fut plus passif dans la déduction, et ne l’exprima avec une sincérité plus candide. De là vient que ses écrits peuvent et ont pu servir, à tour de rôle, à tous les souteneurs de thèses. Que s’il expose le déterminisme cérébral des actes intellectuels, les matérialistes le compteront parmi les leurs ; que s’il déclare qu’entre la pensée et le cerveau il y a le même rapport qu’entre l’heure et l’horloge, les spiritualistes le voudront enrôler. En réalité, il n’est que physiologiste, livrant des faits nouveaux qui viennent rajeunir l’éternelle dispute des spéculateurs.

C’est cette admirable bonne foi, qui, dans le domaine restreint de la physiologie et de la médecine, explique l’apparente contradiction entre sa foi scientifique et son incrédulité pratique. Il eut toujours au plus haut degré ce double sentiment, que la physiologie sera la base nécessaire d’une médecine sûre d’elle-même, et que la physiologie actuelle est encore bien éloignée de fournir quelque certitude pratique. Ses propres découvertes, il en sentait toute l’importance comme fondements de l’édifice médical, mais il ne partageait pas les illusions de ceux qui, avec un empressement dont il a bien souvent souri, les transportaient dans le domaine des applications cliniques ou thérapeutiques. Ce sentiment des distances, qui eût découragé de moins vaillants, ne l’émouvait nullement, et il n’avait pas besoin, pour être fort et persévérant, de l’enivrement des illusions. Aussi, lui qui enseignait que la médecine est ou doit être une science, se montrait-il fort sceptique au regard des médecins, et, quand il en parlait, il semblait toujours que l’ombre de Sganarelle passât devant lui.

L’Introduction à l’Étude de la médecine expérimentale marque dans la vie de Claude Bernard une phase nouvelle. De là datent ces écrits philosophiques qui lui ont fait ouvrir les portes de l’Académie française. De là, des livres (Recherches sur les propriétés des tissus vivants, Leçons de pathologie expérimentale, etc.) où le groupement des faits prend le pas sur les constatations de détail, et où il s’efforce, reprenant en sous-œuvre ses découvertes anciennes, d’en amener l’étude à toute la précision et la perfection que peuvent comporter les moyens d’action de la science actuelle.

Ce n’est pas à dire qu’il s’écartât complétement de ces régions de l’inconnu où il avait fait jadis de si riches moissons. Ses derniers travaux sur l’identité fondamentale des propriétés de tissu et des fonctions élémentaires dans le règne animal et le règne végétal, sur l’anesthésie par le chloroforme ou l’éther des végétaux inférieurs, et par suite sur la généralité d’action des substances toxiques, montrent que l’esprit créateur était vivant en lui.

De nouvelles découvertes devaient, cette année, fournir une preuve nouvelle de sa fécondité agissante. Ses amis, ses élèves en ont reçu la confidence incomplète, et il résulte des quelques paroles qui lui sont échappées que la théorie des fermentations allait recevoir de ces recherches, exécutées pendant les vacances dernières, des clartés inattendues. Ce travail considérable, dont, il y a quatre jours, il disait encore : « C’est dommage, c’eût été bien finir », est perdu pour la science.

Le 31 décembre, le froid le saisit dans le laboratoire du Collége de France ; bientôt survinrent les frissons, la fièvre et les phénomènes spéciaux, signes d’une inflammation rénale. Rien ne put enrayer la marche d’un mal dont il suivait tous les progrès. Sans illusion sur la fatalité de la catastrophe, il l’envisageait d’un œil calme, se refusant avec un sourire aux pieux mensonges de sa famille scientifique. Il était de ceux dont le regard ne s’effraye pas de l’inconnu.

Les sentiments personnels doivent se taire dans cet immense deuil de la science. Et cependant, ce n’est pas seulement la perte d’un grand homme qui mouille les yeux de ceux qui entourent son cercueil : tant de bienveillance, de simplesse d’âme, de générosité naïve étaient unies à ce génie ! Il en est dont la main tremble en essayant d’esquisser quelques traits de ce noble et grand caractère.

Rien dans cette vie si pure, si harmonique, n’a été détourné du but principal. Épris de littérature, d’art et de philosophie, Claude Bernard n’a rien perdu comme physiologiste à ces nobles passions : toutes, au contraire, lui ont servi dans le développement de la science avec laquelle il s’était identifié, et dont il reste l’expression la plus complète et la plus élevée. Il fut physiologiste comme nul ne l’avait été : « Claude Bernard, disait un savant étranger, n’est seulement point un physiologiste, c’est la physiologie. »

Sa mort elle-même semble marquer pour la science une ère nouvelle. Pour la première fois dans notre pays, un homme de science va recevoir les honneurs publics, réservés jusqu’ici aux illustrations politiques ou guerrières. Le gouvernement s’est honoré hier en demandant aux Chambres, qui l’ont accordé à l’unanimité, de faire aux frais de l’État des funérailles solennelles au maître qui n’est plus. Et le mot de M. Gambetta, parlant au nom de la commission du budget, résume tout ce que nous avons dit : « La lumière qui vient de s’éteindre ne sera pas remplacée. »

Paul Bert.
Paris, le 12 février 1878.