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La Science expérimentale/Discours de M. Dumas aux funérailles de M. Claude Bernard

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Librairie J.-B. Baillière & fils (p. 5-13).

M. Dumas, vice-président du Conseil supérieur de l’Instruction publique, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, membre de l’Académie française, a prononcé aux funérailles de M. Claude Bernard, le 16 février 1878, le discours suivant :


Messieurs,

Le Conseil supérieur de l’Instruction publique réclame une large part du deuil qui frappe si douloureusement l’Université, l’Institut et la France ; lorsqu’on voit s’éteindre une des grandes lumières du pays, il perd toujours un des siens, et le Ministre éminent qui le préside a voulu que je vienne en son nom déposer sur cette tombe l’expression de nos regrets.

Claude Bernard que nous pleurons, s’était placé par son rare génie et par ses brillantes découvertes à cette hauteur où l’on cesse d’appartenir exclusivement à une compagnie et même à une nation, pour prendre rang dans le concert de la science universelle ; vivant, sa gloire avait franchi l’espace, elle était acclamée par le monde entier ; mort, elle bravera le temps et ses outrages.

Après Lavoisier, Laplace, Bichat, Magendie, qui lui avaient ouvert la route, Claude Bernard a épuisé ses forces à son tour à l’étude du grand mystère de la vie, sans prétendre à pénétrer toutefois son origine et son essence. L’astronome ignore la cause de l’attraction universelle et n’en calcule pas moins avec certitude la marche des astres qu’elle soutient dans l’espace et dont elle dirige le cours. Claude Bernard avait jugé qu’il est permis de même, au physiologiste, d’expliquer les phénomènes de la vie, au moyen de la physique et de la chimie qui exécutent, quoique la vie et la pensée, qui dirigent, demeurent hors de sa portée.

La physique animale n’était-elle pas fondée en effet, dès que Lavoisier et Laplace eurent prouvé que la respiration est une combustion, source de la chaleur qui nous anime ? Ce flambeau de la vie qui s’allume, cette flamme de la vie qui s’éteint, expressions poétiques heureuses de l’antiquité, ne devenaient-elles pas des vérités philosophiques, auxquelles il a été donné à Claude Bernard d’ajouter le dernier trait ?

L’anatomie générale n’était-elle pas née le jour où Bichat définissait la vie : «  l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ? » Sans en révéler la secrète nature, n’apprenait-il pas à préciser les formes que la vie revêt dans chacun des éléments dont se composent nos tissus, à considérer comme l’expression sensible de la vie, ces mouvements de destruction et de rénovation dont ils sont le théâtre ; leur arrêt comme le signe certain de la mort ?

Magendie n’ouvrait-il pas enfin la route à la physiologie expérimentale, devenue entre les mains de Claude Bernard, son élève, une science nouvelle ? Empruntant et la physique et à la chimie ses instruments et ses méthodes, sans oublier que les forces dont elles disposent vont s’exercer sur des êtres doués de vie, n’est-ce pas Claude Bernard qui l’a portée au rang des sciences exactes et qui la laisse rivalisant de certitude et d’autorité avec celles qui opèrent sur la matière brute ?

Parmi tant de découvertes, auxquelles son nom demeure attaché, quelle merveille de sagacité et d’analyse que ce travail à jamais célèbre et depuis longtemps populaire où, donnant un corps certain à la pensée de Bichat, il fait voir dans le muscle qui se contracte, dans le nerf qui le met en mouvement, dans l’élément nerveux sensitif et dans l’élément moteur, autant de modes distincts de la vie, pouvant coexister, mais aussi pouvant mourir séparément et comme en détail !

Quel physiologiste ne serait fier d’avoir découvert la véritable fonction du foie, problème qui depuis l’antiquité la plus haute jusqu’à nos jours avait excité, mais en vain, la curiosité de toutes les écoles médicales ? Quel chimiste n’eût considéré comme un fleuron à sa couronne, cette analyse hardie et savante par laquelle Claude Bernard découvre, dans cet organe énigmatique, une matière propre à se changer en sucre, un ferment capable d’en opérer la conversion, une source enfin qui verse sans cesse du sucre dans le sang ?

Mais, je m’arrête et je laisse à des voix plus autorisées le droit d’exposer dans toute leur fécondité les découvertes que nous devons à l’illustre physiologiste que nous venons de perdre.

S’il était permis d’éteindre, tout à coup, les lumières que la science de la vie emprunte aux travaux de Lavoisier, de Laplace, de Bichat, de Magendie et de Claude Bernard, l’esprit humain reculerait de dix siècles.

Les phénomènes physiques de la vie n’ont plus d’inaccessibles secrets. Les problèmes qui s’y rapportent ont tous été abordés par Claude Bernard avec confiance, poursuivis avec obstination. Il en est peu qu’il n’ait résolus, et dont il n’ait ramené la solution, à force de génie, à ces formules élégantes et simples où l’imagination du poëte se mêle à la rigueur de la géométrie.

La France perd en Claude Bernard un de ses fils les plus illustres ; la science un de ses représentants les plus respectés ; nous tous, un confrère aimé, dont le commerce plein de charme et de douceur, après lui avoir acquis l’universelle sympathie, assure à sa mémoire un éternel regret.

En ce moment où des coups répétés nous frappent, où nous perdons en quelques mois, Brongniart, Balard, Le Verrier, Becquerel, Regnault, Claude Bernard, et quand la science française, presque décapitée, a besoin de tourner vers l’avenir des regards d’espérance, les pouvoirs publics ont voulu que les honneurs réservés aux capitaines qui se sont illustrés en défendant la patrie, aux politiques qui en ont dirigé les destinées à travers les écueils, fussent aussi rendus au génie de l’étude. Ce n’est pas en vain que ce grand spectacle aura été déployé en face de nos écoles. Une noble émulation, troublant les jeunes âmes qui le contemplent émues, ira réveiller leur ardeur, leur inspirer l’amour de la vérité, l’ambition de la gloire et le dédain de la fortune.

Les forces morales de la France semblent menacées ; préparons des successeurs à ces grands hommes, presque tous enlevés avant l’heure ! Ouvrons la route à leurs émules, à ces génies naissants que nos vœux appellent et que réclament nos rangs décimés.

Claude Bernard s’écriait, au souvenir des misères que tous les savants ses contemporains ont partagées ; « L’étude de la physiologie exige deux choses : le génie qui ne se donne pas et les ressources matérielles qu’un vote des pouvoirs publics suffirait à lui assurer. La physiologie française ne réclame que des moyens de travail, le génie qui les mettrait à profit ne lui a jamais manqué. » Toutes les sciences pourraient tenir le même langage.

Adieu, Claude Bernard, vous que les honneurs ont toujours été chercher et qui n’en avez jamais réclamé aucun, votre cri suprême sera entendu par le ministre de l’instruction publique qui vous accompagne à votre dernière demeure. La pompe inusitée de vos funérailles apprendra de quels respects il veut que les sciences soient entourées. Votre vie laborieuse et modeste restera comme un salutaire exemple ; votre mort, glorifiée de tout un peuple, comme un enseignement.

Du sein de la vie éternelle, dont le secret vous a été révélé désormais, si votre modestie s’étonne des honneurs qui vous sont rendus, votre génie s’en reconnaît digne et votre patriotisme les accepte comme une promesse d’avenir et un gage de grandeur future pour la science française.