La Science moderne et la philosophie des causes finales/01

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La Science moderne et la philosophie des causes finales
Revue des Deux Mondes3e période, tome 16 (p. 481-505).
II  ►
LA PHILOSOPHIE
DES CAUSES FINALES

L'IDEE DE FIN


I

Si les grands et nobles esprits qui s’appelaient Kant, Fichte, Schelling, Hegel en Allemagne, Maine de Biran, Royer-Collard, Cousin, Jouffroy en France, revenaient assister au spectacle des événemens qui se passent dans le monde de la philosophie contemporaine, on peut croire, sans faire tort aux philosophes de nos jours, qu’ils éprouveraient plus de surprise que de satisfaction en voyant à quel point la philosophie est descendue des sommets où l’avaient élevée l’originale et hardie méthode des uns, la haute et forte éloquence des autres. Ces problèmes de l’absolu, de l’universel, de l’être en soi, de Dieu, de la matière et de l’esprit, de l’âme et de la destinée humaine, qui dominaient leur pensée ou inspiraient leur parole, ne semblent plus intéresser, au moins au même degré, les philosophes de notre temps. Ce n’est pas qu’au fond la philosophie actuelle ait perdu le sentiment des vérités et la préoccupation des problèmes qui font son objet. Elle n’a renoncé ni aux théories générales ni aux hypothèses qui permettent à la pensée de relier, de coordonner, d’embrasser dans une seule et même formule l’immense variété des faits observés ; mais elle ne croit plus à la puissance de la spéculation pure, elle ne veut plus entendre parler des conceptions a priori, elle se défie des synthèses, même de celles qui prennent l’analyse pour base, tant elle craint de perdre terre et de s’égarer dans les régions de l’erreur et du doute. C’est par le détail des analyses, des observations, des expériences, qu’on essaie maintenant d’élaborer cet œuvre de la reconstruction philosophique, si magiquement et si vainement improvisé par le génie, mais qui s’évanouissait toujours sous le souffle de la critique.

Nos maîtres eussent pu pourtant prévoir cette révolution, s’ils se fussent rendu compte des conséquences inévitables de leurs méthodes et de leurs doctrines. Qu’ont fait les philosophes allemands ? Ils ont surpris, dominé l’esprit de leur temps par les tours de force de leur pensée, plutôt qu’ils ne l’ont convaincu et conquis par la rigueur des démonstrations, la clarté des analyses, la solidité des conclusions. Qu’ont fait les philosophes français ? Ils ont renoncé à la libre recherche des vérités métaphysiques et morales, aux méthodes exactes et sûres qui peuvent en faire des vérités scientifiques ; ils ont fait de telle ou telle doctrine une cause plutôt qu’une thèse, et ont mis à la défendre toutes les ressources de leur éloquence et toute l’intolérance des sectes et des partis. En un mot, ils ont fait de tous les grands problèmes de philosophie des questions d’ordre moral et de salut public, de façon à faire taire devant cet intérêt suprême toute tentative de critique et tout scrupule de méthode. Entre la libre et intempérante spéculation de la philosophie allemande et la discipline toute morale et en quelque sorte politique de la philosophie française, où l’esprit scientifique aurait-il trouvé satisfaction pour ses aspirations philosophiques ?

Était-ce par hasard dans l’histoire même de la philosophie, dont les philosophes allemands et les philosophes français, en cela d’accord, ouvraient le sanctuaire jusque-là presque impénétrable à la pensée contemporaine ? Mais pour se reconnaître dans ce vaste et obscur labyrinthe des systèmes dont l’histoire nous présente l’interminable et embarrassante galerie, il fallait un autre esprit que celui que nous avait fait notre première éducation toute dogmatique, un esprit de forte et une critique, qui eût fait la part des principes féconds et la part des abstractions stériles et des imaginations chimériques, dans cette prodigieuse effervescence du génie métaphysique, et eût dégagé, défini le véritable progrès de la philosophie à travers les formes diverses et successives de son développement. On ne le vit que trop par l’expérience, la pensée, qui se retrempe et se féconde par l’histoire de ses œuvres, quand elle a un tempérament robuste développé par une forte gymnastique logique, ne pouvait que plier sous le poids des systèmes et se dissiper dans les détails de l’érudition, du moment qu’elle n’avait ni l’une ni l’autre. Chacun des jeunes esprits qui ont fait l’épreuve de cette éducation tout historique, en a gardé le souvenir. Lorsque M. Cousin nous plongeait, presque sans préparation, dans l’étude des grands et subtils systèmes de la philosophie grecque, il présumait beaucoup trop de nos forces. Il n’est pas douteux qu’on ne peut bien comprendre la philosophie moderne qu’autant qu’on connaît la philosophie ancienne, surtout la philosophie grecque, la grande initiatrice de la pensée philosophique. En ceci, le chef de l’école éclectique avait raison ; mais s’il a cru que la méthode historique est la vraie méthode pédagogique pour l’accouchement des intelligences, l’expérience prouve qu’il s’est absolument trompé. Ceux qui ont résisté à la vertu enivrante de la métaphysique ancienne, sont précisément les rares esprits à qui la nature ou une éducation logique et scientifique a donné cette force. Le plus grand nombre s’est perdu dans le conflit des idées, quand il ne s’est pas modestement retranché dans le domaine de l’érudition.

Les maîtres de la pensée allemande ont pu se faire illusion un moment dans l’orgueil d’une domination éphémère ; mais on sait avec quelle tristesse Schelling a assisté à l’éclipsé de sa gloire. Hegel, dont le triomphe fut plus durable, est mort à temps pour ne point voir le discrédit de sa puissante et subtile dialectique. Les maîtres de la pensée française ont pu croire à un plus long avenir pour leurs doctrines, grâce à l’organisation et à la direction plus ou moins officielle de l’enseignement philosophique ; mais, si son chef le plus actif et le plus puissant s’était moins renfermé dans ce monde universitaire et académique où il ne souffrait guère la contradiction, s’il eût ouvert sa fenêtre sur le grand public des savans et des penseurs du dehors, il eût entendu des voix qui eussent singulièrement troublé sa sécurité. Déjà il eût pu voir toute une armée d’esprits indépendans, plus nourris de science que de métaphysique, sans génie spéculatif, sans éloquence, sans talent pour la plupart, mais pourvus des solides méthodes d’observation, d’expérimentation, d’analyse, de démonstration mathématique, se former en rangs serrés et marcher d’un pas lent et sûr à la conquête des générations nouvelles. École critique, école positiviste, école matérialiste, tous ces adversaires de la philosophie régnante, très divers entre eux de méthodes, de principes et de conclusions, s’entendaient pour rompre absolument avec toute tradition métaphysique.

C’est ainsi que les spéculations téméraires et peu intelligibles pour le lecteur français d’outre-Rhin, les démonstrations plus littéraires que scientifiques des philosophes français, dont les préoccupations morales et religieuses gênaient la liberté de penser, les grandes études historiques où la curiosité contemporaine se complaisait, en se donnant le spectacle des divergences, des erreurs, des paradoxes de l’esprit de système, ne pouvaient manquer d’amener le dégoût de la haute philosophie, au grand profit, non d’une école, mais d’une certaine méthode de penser dont le caractère distinctif fut la négation absolue de toute compétence de la raison humaine en matière de métaphysique. L’esprit philosophique en était là du vivant même de M. Cousin. L’empirisme, bien plutôt que le positivisme proprement dit, envahissait peu à peu le domaine de la philosophie en dépit des brillantes polémiques de l’école spiritualiste, et malgré les réserves faites par de libres et sincères esprits en faveur de principes supérieurs à toute expérience. Les progrès de l’école de MM. Auguste Comte et Littré s’expliquent beaucoup plus par la valeur négative de ses conclusions que par la portée de ses conceptions philosophiques. Comment ne réussirait-on pas sur des intelligences déconcertées ou découragées par la diversité et la lutte des doctrines, quand on se borne à leur dire : « Vous voyez bien que cette prétendue science transcendante est pure chimère, que tout ce qu’on vous enseigne sous le nom de métaphysique n’est qu’un amas de rêveries, si ce n’est pas un jeu de scolastique. L’observation, l’expérimentation et l’induction pour les sciences expérimentales, le raisonnement et le calcul pour les sciences abstraites : voilà pour la méthode. Des phénomènes, des lois et des classes : voilà pour la science. Des théories fondées uniquement sur l’expérience, qu’elles ne dépassent que par l’hypothèse, et qui n’ont d’autre portée que de relier, de coordonner, d’embrasser ces phénomènes, ces lois et ces classes par une généralisation supérieure n’ayant rien de commun avec toute spéculation a priori, comme par exemple la théorie de l’unité des grandes forces de la nature : voilà la philosophie. » Ceci n’est point la doctrine d’une école vraiment nouvelle et originale, c’est le vieux thème rajeuni de la grande école expérimentale dont Bacon, Locke, Hume, Reid, sont les organes les plus autorisés.

Telle était la lassitude des esprits devant tant d’efforts tentés sans résultat définitif et durable, par le génie des plus grands philosophes anciens et modernes, que la pensée contemporaine se serait peut-être laissé enfermer au moins pour de longs jours dans ce domaine limité, mais sûr, où elle ne risquait plus de s’égarer. Cependant le positivisme avait compté sans cet éternel besoin d’explications qui tourmente et aiguillonne l’esprit humain. C’est beaucoup de connaître les phénomènes de l’univers et les lois qui en font l’ordre admirable ; cela ne suffit point. La philosophie, même la plus sage, a voulu de tout temps, veut et voudra savoir les causes de cet ordre. Ce n’est point seulement autour de l’école positiviste, parmi les hardis partisans de la spéculation spiritualiste ou matérialiste, panthéiste ou atomistique, que se pose de nouveau le problème de l’explication des choses ; c’est au sein de l’école elle-même, par l’organe de ses maîtres les plus sûrs et les plus savans. Nulle part la consigne de la méthode purement expérimentale proclamée par le positivisme ne fut observée par ses adeptes les plus renommés. En Allemagne, tout en répudiant toute spéculation a priori, on continua la tradition des hardies synthèses, non plus au profit de l’idéalisme, il est vrai, mais en se montrant fidèle en cela au génie germanique. En France, on refît également des systèmes contre le spiritualisme, où ce goût de la simplicité et de l’unité qui caractérise l’esprit français se donna pleine satisfaction. Même en Angleterre, où le goût de l’analyse et de l’observation a toujours prévalu sur l’amour de la théorie et l’esprit de système, on vit des penseurs, comme M. Herbert Spencer, tendre à l’explication universelle des choses par un principe unique. C’est en France surtout que la nouvelle philosophie, prenant la science pour base et l’analyse pour méthode, acquit, par les travaux de savans comme MM. Berthelot, Luys et Robin, et par les hypothèses de philosophes comme M. Taine, un degré de clarté et de précision dont la pensée étrangère n’offre pas d’exemple. Ramener aux lois du mouvement tous les phénomènes de la vie universelle, y compris les faits de la vie morale, soit dans l’homme, soit dans la société, telle est la grande entreprise philosophique des plus vigoureux esprits et des plus habiles observateurs de la nature, particulièrement en Allemagne, en Angleterre et en France. Rien de plus clair et en apparence de plus intelligible que l’ordre cosmique ainsi expliqué. Tous les phénomènes de la nature sont des mouvemens, toutes les causes de ces mouvemens sont des forces ; mouvemens simples ou composés, forces primitives ou dérivées, tout le mystère des opérations de la nature est là. Les forces simples sont les élémens dont se composent les trois règnes de la nature, minéraux, plantes et animaux. Sans avoir besoin le moins du monde de ces principes d’explication dont les écoles de métaphysique sont si riches, la philosophie positive explique par des combinaisons à l’infini de mouvemens élémentaires les variétés, les beautés et les richesses de la nature vivante. Toutes ces propriétés des êtres que la métaphysique rapporte à des principes sui generis, principe vital, âme, esprit, sont le produit des actions combinées de forces primitives ; tous ces mouvemens, dont une psychologie vague affirme gratuitement la simplicité, l’unité, la spontanéité, ne sont que des résultantes que l’analyse peut toujours réduire aux forces élémentaires composantes, car, par parenthèse, il n’est pas de principe moins conforme à l’expérience que le prétendu axiome cartésien, à savoir qu’il ne peut y avoir rien de plus dans l’effet que dans la cause. La nature opère par une méthode exactement contraire. En procédant invariablement du simple au composé, elle va toujours du pire au meilleur, de la matière brute à la vie, de la vie à la sensibilité et à l’instinct, de la sensibilité et de l’instinct à l’intelligence, à la raison, à la volonté. En un mot, partout et toujours, c’est le simple qui explique le composé, c’est la partie qui explique le tout. Toute unité n’est qu’une collection, aussi bien l’unité organique et vivante, l’unité sentante et pensante que la simple unité mécanique, physique ou chimique. La loi des résultantes est le principe de toute philosophie qui a la prétention de résoudre scientifiquement les problèmes concernant la raison des choses.

Devant ce mécanisme absolu, entraînant dans les mouvemens irrésistibles de son engrenage la nature entière, y compris le monde des êtres qui sentent, qui pensent et qui veulent, il était impossible qu’à côté des protestations indignées des vieilles écoles de métaphysique ne s’élevassent point les réclamations de la science positive elle-même. C’est donc sur un terrain nouveau que le débat devait s’engager entre les partisans et les adversaires du matérialisme, entre les savans qui ne voulaient plus entendre parler de métaphysique et les philosophes qui maintenaient fermement certains principes, certaines idées de haute philosophie, tout en abandonnant les formules des vieilles écoles. D’un côté comme de l’autre, on rejette toute spéculation a priori, on n’invoque plus que l’expérience et l’analyse. C’est avec les faits qu’on prétend édifier ou renverser les systèmes. Les philosophes se font savans. L’éducation philosophique, qui depuis cinquante ans s’était trop faite par la littérature et l’histoire, commence à se faire par la science. Nos jeunes professeurs et nos jeunes écrivains qu’attirent les questions de philosophie et de métaphysique lisent et méditent les ouvrages de science, visitent les cabinets d’histoire naturelle, fréquentent les laboratoires, assistent aux expériences, et parfois y prennent part, sans délaisser d’ailleurs les études historiques sans lesquelles un esprit, si judicieux et si sagace qu’il soit, ne pourrait assurer sa marche. Veut-on voir un symptôme significatif de cette éducation toute nouvelle de nos jeunes philosophes ? On n’a qu’à lire les premiers numéros d’une Revue philosophique publiée sous la direction de M. Th. Ribot ; on reconnaîtra bien vite le phénomène que nous venons de signaler dans l’esprit même de ce recueil ; c’est une curiosité aussi ardente pour les œuvres sérieuses de la philosophie, dans quelque école qu’elles se produisent, qu’indifférente au titre que portent ces écoles. Le nouveau, en fait de méthodes et d’idées, voilà tout ce qu’on demande aux œuvres qui y sont accueillies. Les savans, d’autre part, se font philosophes, ou, pour mieux dire, laissent s’ouvrir leur esprit à des conceptions familières aux philosophes, du moment qu’elles semblent sortir naturellement de l’étude des faits, et s’imposer à la science pure. Pendant que des métaphysiciens comme MM. Ravaisson, Janet, Lévêque, Fouillée, Lachelier, cherchent, au fond même des théories nouvelles, dans les théories du mécanisme, de l’évolution, du transformisme, de l’association, ce qu’il peut y avoir de vrai et de conciliable avec les idées qui leur sont toujours chères, des physiologistes, comme M. Claude Bernard, retrouvent dans les phénomènes de la nature vivante qu’ils étudient, des argumens décisifs en faveur de ces mêmes idées, à la grande surprise d’autres savans à l’esprit plus systématique, à la vive satisfaction des philosophes tout heureux de rencontrer de tels auxiliaires pour leur propre cause.

C’est là toute une révolution dans le monde philosophique, laquelle gagne de plus en plus les esprits qui ne sont pas irrévocablement fixés aux dogmes des vieilles écoles, et vient de créer une situation nouvelle, féconde en promesses d’avenir. Ici l’on peut affirmer que ces promesses ne seront pas trompeuses comme tant d’autres que la philosophie a faites antérieurement, parce qu’elle a enfin trouvé un terrain solide, sur lequel la science l’aidera à élever ses constructions. Ce n’est point à dire que là encore il n’y ait à craindre, comme par le passé, l’esprit de système, le goût des hypothèses, l’activité de l’imagination, toujours prête à se substituer à l’observation et à l’analyse ; mais les erreurs, les méprises, les créations artificielles, ne pourront tenir longtemps devant les révélations irrésistibles de la science. Tant que la philosophie eut la prétention d’avoir une méthode à elle, une source propre d’informations, un critérium à part pour ses théories, elle pouvait persister dans l’illusion de ses croyances, dans l’engoûment de ses systèmes, n’étant avertie que par la diversité et la lutte des doctrines. Cet entêtement n’est plus possible devant les faits que l’observation et l’analyse opposeront à un dogmatisme prématuré. Une telle situation nous paraît d’autant plus décisive pour les destinées de la philosophie qu’elle se caractérise bien moins par la nouveauté des doctrines que par un changement radical dans la direction de la pensée philosophique. S’il y a encore des tendances diverses et même contraires entre lesquelles se partage le monde philosophique, s’il y a des écoles qui maintiennent le vieux drapeau, un esprit commun les anime dans la lutte des doctrines : c’est l’unité de méthode, dans la recherche de la vérité ; c’est le même respect pour les décisions de cette autorité supérieure qui se nomme l’expérience. Les adversaires des nouvelles idées la reconnaissent et l’invoquent, aussi bien que leurs plus décidés partisans. Les défenseurs les plus ardens, les plus éloquens des saines doctrines, M. Caro, M. Franck, M. Bouillier, ne cherchent pas ailleurs que dans l’observation et l’analyse les argumens qu’ils opposent aux hypothèses en faveur dans le monde savant.

Le changement de méthode devait avoir pour conséquence un changement de langage ; les vieux mots devaient suivre les vieilles doctrines. Aussi voit-on la nouvelle génération des esprits que les problèmes métaphysiques intéressent encore, dans le monde savant comme dans le monde philosophique, se défaire de plus en plus des formules et des termes de l’ancienne métaphysique, matière, substance, âme, esprit, etc. Ces mots ont conservé, il faut l’avouer, un tel prestige que pour beaucoup d’esprits ils signifient toute une doctrine, en sorte qu’ils ne semblent pas pouvoir être bannis du dictionnaire de la philosophie sans entraîner avec eux des croyances dont ils seraient inséparables. L’antiquité de ces mots assurément les rend vénérables, et il serait difficile de les éliminer de la belle langue classique que parlent les poètes, les orateurs, les moralistes ; mais nous ne croyons rien exagérer en disant qu’ils sont un sérieux obstacle au progrès des études philosophiques, par le vague, la confusion, l’équivoque qu’ils introduisent sans cesse dans la notion vraiment scientifique des choses. S’ils représentent bien l’état fort imparfait de la pensée ancienne, il est difficile de leur faire exprimer tout ce que la pensée moderne, et surtout contemporaine, a de précis, d’exact, de rigoureux dans ses idées. Il n’en est pas un qui réponde à un objet distinct et défini de la pensée. C’est à tel point qu’aucune philosophie sérieuse ne se sert de ces vieux mots sans commencer par préciser le sens que l’état actuel de la science permet d’y attacher. Voilà pourquoi les penseurs qui tiennent à faire passer dans le langage l’exactitude, qui est la première qualité de la pensée, aiment mieux les laisser dans l’histoire que dans la science contemporaine. On ne saurait croire combien d’obscurités et de malentendus disparaissent avec ces formules dont les écoles ont tant abusé. Pour n’en citer qu’un exemple, encore aujourd’hui ne prétend-on pas définir toute une doctrine par un mot trop fameux, matérialisme ? Et pourtant quel est le philosophe qui ne sait que le mot matière est vide de sens du moment qu’on soumet à l’analyse la prétendue chose en soi, l’entité toute scolastique qu’il signifie ? Il n’y a plus de matérialisme proprement dit pour la philosophie vraiment scientifique, puisqu’il n’y a plus de matière, dans le sens absolu du mot. Reste le fond de la doctrine, que nous n’entendons pas réduire à néant par cette correction de langage, à savoir ce mécanisme qui de tout temps, sous des formes plus ou moins précises, a prétendu expliquer toutes choses par les mouvemens et les lois qui constituent le monde inorganique. Les mots âme, esprit, spiritualisme, panthéisme, etc., ne donnent pas moins prise à des abus de langage. Il n’est donc pas douteux que la réforme des mots aide singulièrement à la réforme des idées, et c’est un signe caractéristique de la profonde révolution qui s’opère en ce moment que l’emploi d’un langage vraiment scientifique, dans lequel les mots répondent à des notions et non à des métaphores.


II

Les meilleurs esprits parmi les philosophes de notre temps et de notre pays, les plus curieux de la vérité en même temps que les plus fidèles aux nobles traditions de la philosophie spiritualiste, cherchent aujourd’hui ce qu’il est possible de conserver dans ces traditions mêlées de vérités éternelles et de formules surannées, devant l’invasion des idées nouvelles. Très convaincus de la solidité de certains vieux principes, tels que la finalité, l’intelligibilité du cosmos, de certains faits tels que l’unité, l’individualité des êtres vivans, l’autonomie, la responsabilité de l’être humain, ils se demandent comment il pourrait y avoir contradiction entre la philosophie et la physique, entre la conscience et la science sur ces graves problèmes, et ils donnent à nos savans, trop absolus souvent dans leurs conclusions, l’exemple d’une méthode de conciliation qui n’emprunte aucune de ses conclusions à une autorité que la science ne puisse admettre. M. Janet est un de ces philosophes ; il n’a de parti-pris contre aucune des théories qui font en ce moment leur chemin dans le monde savant ; il est plein de confiance dans la science et dans ses méthodes, et il pense que la philosophie n’a rien de mieux à faire que d’accepter tout ce que la science a réellement constaté ou démontré. Seulement il entend maintenir le droit de la critique devant l’enthousiasme peu réfléchi ou les préventions systématiques de certains savans. Le livre qu’il vient de publier sur les Causes finales [1] n’est pas seulement considérable par l’importance des questions qu’il y traite, remarquable par la sûreté des méthodes qu’il y applique, par la finesse et l’exactitude des analyses, par la vigueur des raisonnemens, par l’élégante clarté du langage ; il emprunte à la situation que nous venons de définir un intérêt d’actualité, qu’on nous passe ce mot barbare, devenu banal. De tous les maîtres de la pensée contemporaine qui ont concouru à la direction philosophique imprimée aux nouvelles générations, M. Janet est un des plus résolus et des plus habiles tout à la fois. Esprit libre de passion comme de préjugés, il est du petit nombre des disciples de notre illustre maître qui, en cherchant la vérité, ne s’inquiète point outre mesure des conséquences où elle peut mener, bien sûr d’avance que, dans la sphère de la pensée pure tout au moins, tout ce qui est vrai est bon, et qu’il ne peut y avoir de désaccord entre la vraie science et la vraie philosophie, que par des malentendus que tous les bons esprits de part et d’autre doivent s’efforcer de dissiper. Sans défiance comme sans engoûment, il n’a point pris pour des doctrines qui ont la vogue en ce moment ; il a laissé la panique aux faibles et la déclamation aux violens, cherchant avec une parfaite sérénité si vraiment ces théories sont aussi menaçantes qu’on le dit pour un ordre de principes que nulle grande philosophie ne peut abandonner.

Parmi ces vérités qu’il veut sauver du naufrage des vieilles doctrines métaphysiques, M. Janet a choisi pour sujet de ses recherches le principe de finalité. Nous ne saurions trop le louer d’avoir fait une thèse vraiment philosophique et scientifique d’un problème qui semblait banal à force d’avoir servi de thème aux exercices de la métaphysique théologique. Nul n’a mieux compris comment le problème avait été compromis non-seulement par les fausses ou ridicules applications qui ’en ont été faites, mais aussi par nombre de questions qui, tout en se rattachant au principe de la finalité, n’en sont point inséparables. La méthode de M. Janet commence par les en séparer et par maintenir le principe, en laissant toute liberté aux diverses écoles philosophiques sur la solution des questions qui peuvent s’y joindre. C’est vraiment un plaisir de suivre l’auteur dans le développement de cette savante méthode, de le voir s’avancer sur un terrain aussi hérissé de difficultés en comptant et en assurant ses pas, procédant toujours du problème simple au problème complexe, de ce qui ne peut faire question à ce qui reste matière à doute. C’est ainsi qu’il s’applique d’abord à bien définir la nature et la portée du principe ; puis il le montre sortant non d’une conception a priori, évidente et nécessaire, comme l’avait cru l’ancienne métaphysique, mais de l’expérience pure et de l’analyse, éclairées, il est vrai, par une intuition psychologique. Et, quand il a mis ce principe en pleine lumière par la variété et la valeur décisive de ses exemples, par la rigueur de ses analyses, par la précision et la netteté de ses explications, il le poursuit sous les diverses formes que lui ont données les diverses écoles de philosophie, cause finale immanente avec le panthéisme ou l’atomisme, cause finale transcendante avec le théisme, et fait voir comment il subsiste invinciblement dans toutes les hypothèses, tout en affirmant et en justifiant ses préférences pour la thèse d’une intelligence suprême, distincte de l’univers qu’elle a créé, ordonné, organisé, et qu’elle conserve par une sorte de création perpétuelle et nécessaire.

Le principe de finalité a-t-il les mêmes caractères de nécessité, d’universalité, d’évidence, que le principe de causalité ? De grands philosophes l’ont cru, Aristote, Leibniz, Jouffroy. M. Ravaisson, s’inspirant de la pensée d’Aristote, en fait le principe indiscutable de toute métaphysique digne de ce nom. M. Janet ne va pas jusque-là ; il fait observer que, tandis que l’esprit ne peut se refuser à reconnaître une cause à tout changement dans la nature, il ne subit plus la même nécessité, s’il s’agit de rapporter un résultat quelconque à une fin. La preuve en est dans la croyance générale au hasard. Dira-t-on que le hasard n’est que le mot de l’ignorance ? Cela est vrai, si l’on entend par là une sorte de divinité mystérieuse, telle qu’on dépeint la Fortune, qui manierait à l’aveugle le fil de nos destinées. C’est cette personnification du hasard qui en fait un mot vide de sens. Le hasard bien défini n’est pas la négation pure et simple d’une cause, un effet sans cause n’étant qu’un mot vide de sens ; il est la négation de toute loi, ce qui est bien différent. C’est l’effet d’une cause dont on ne peut assigner ni la fin, ni même la loi, et le mot ne s’applique proprement qu’à toute rencontre de causes multiples, irréductible soit à une loi, soit à une fin, c’est-à-dire à un principe d’ordre quelconque. Voilà pourquoi il n’y a qu’un esprit superstitieux qui puisse attendre des combinaisons de ce genre un résultat prévu et déterminé, comme dans les jeux dits de hasard. S’il n’y avait pas d’autre causalité dans le monde que celle qui se produit sous la forme du hasard, le monde ne serait plus qu’un chaos. Ce qui fait qu’il est tout autre chose, c’est l’existence de lois constantes et universelles, selon lesquelles agissent les causes innombrables de l’univers. C’est l’ensemble de ces lois qui fait l’ordre cosmique ; mais qui dit ordre, dit-il finalité ? Nous pensons avec M. Janet que l’identité, fût-elle réelle, n’est pas évidente a priori. Que toute finalité implique l’ordre, rien de plus clair ; mais que tout ordre implique finalité, cela ne va pas de soi, bien qu’on puisse le croire et que peut-être la pensée soit conduite à cette conclusion. Donc le principe de finalité n’a pas l’évidence rationnelle du principe de causalité. Il n’est pas sûr a priori qu’il n’y ait pas de milieu entre le chaos et la finalité. Entre les deux il y a l’ordre proprement dit, c’est-à-dire un état de choses constant, uniforme, déterminé par une loi. Là est précisément la difficulté du problème des causes finales. L’ordre pur et simple, résultante de forces qui obéissent à des lois dans leur action, peut contenir implicitement l’idée de finalité, mais ne la manifeste pas. Pour la trouver, il faut s’adresser à un ordre supérieur à celui qui règne dans le monde inorganique.

Où la finalité se montre dans tout son jour, sans qu’on puisse avoir même la pensée de la contester, c’est dans les œuvres de l’industrie humaine. Le mouvement d’une locomotive ne s’explique point par la solidité et la malléabilité du fer, par l’élasticité de la vapeur, en un mot par toutes les propriétés qui ont rendu possibles la construction et l’action de cette machine ; elle s’explique véritablement par le but auquel elle est destinée et en vue duquel elle a été construite. Que des causes générales et indéterminées, comme la malléabilité du fer, la pesanteur, l’élasticité, etc., puissent, entre les combinaisons infinies dont la matière est susceptible, en trouver une précise, correspondant à un effet déterminé, c’est ce qui est contraire à toute loi de causalité, et lorsqu’une pareille rencontre se présente à nous, nous l’expliquons en supposant que cet effet préexistait déjà dans la cause d’une certaine manière, qu’il en a dirigé et circonscrit l’action. De là vient qu’en présence d’une machine, d’un outil, d’un débris quelconque de l’industrie humaine, nous disons : Ce n’est pas là un jeu de la nature, c’est l’œuvre des hommes. Déjà Fénelon en avait fait la remarque dans son admirable langage : « Qui trouverait dans une île déserte une belle statue de marbre, dirait aussitôt : Sans doute il y a eu autrefois des hommes, je reconnais la main d’un habile sculpteur. » La révélation de l’âge de pierre par la découverte de grossiers instrumens est une curieuse justification de ces paroles.

Ces exemples, et tant d’autres qu’on pourrait prendre dans les œuvres de l’industrie ou de l’art, offrent tous ce caractère que, toute la construction ou création de l’œuvre est déterminée relativement à un phénomène futur plus ou moins éloigné. C’est ce caractère seul qui en fait la portée décisive, en ce qui concerne l’idée de finalité. Alors le principe de causalité ne permet plus à la pensée de s’en tenir à telle loi, ou à tel ensemble de lois de la nature pour expliquer le résultat. Tant qu’il n’y a dans le résultat qu’une simple combinaison ou concordance de phénomènes, le rapport de la cause à l’effet y suffit. Du moment que la combinaison, pour être comprise, doit être rapportée, non-seulement à ses causes antérieures, mais à ses effets futurs, le rapport de cause à effet se transforme en rapport de moyen à but. Tel est le principe de finalité, conséquence sans doute du principe de causalité, non pas absolue, mais subordonnée à certaines conditions sans lesquelles il n’y a pas lieu de l’invoquer. Plus la combinaison de phénomènes impliquant une fin est compliquée, plus la finalité devient manifeste, en raison de la difficulté plus grande d’expliquer par la rencontre fortuite des causes la concordance qui amène le résultat final. C’est ce que montre jusqu’à l’évidence M. Janet dans une série d’analyses dont nous ne pouvons citer que la conclusion : « l’accord de plusieurs phénomènes liés ensemble avec un phénomène futur suppose une cause où ce phénomène futur est idéalement représenté, et la probabilité de cette présomption croît avec la complexité des phénomènes concordans et le nombre des rapports qui les unissent au phénomène final [2]. »

Voilà le principe de finalité, tel qu’il se dégage des œuvres humaines ; mais, outre le caractère que nous venons de leur reconnaître, et qui ne permet pas le doute sur l’idée qui a présidé à leur exécution, elles en ont un autre qui leur est propre, à savoir que l’auteur auquel elles sont attribuées a la conscience très nette de cette idée. Ce qui fait que pour toutes ces œuvres le problème de la finalité n’existe même pas. Il en est autrement des œuvres de la nature. La finalité peut y être manifeste, et il s’en trouve assurément où il semble impossible de la nier, sans se refuser à l’évidence ; cependant, quelque hypothèse que l’on adopte sur le principe de cette finalité, qu’on le suppose intérieur ou extérieur à la nature, dans les fonctions, les organes et les instincts où celle-ci le laisse voir, il est certain qu’elle n’a pas conscience de la fin par laquelle on explique son activité. Est-ce une raison de nier la finalité, si d’ailleurs elle s’y manifeste aussi clairement que dans les œuvres de l’industrie humaine ? Nullement, car le caractère par lequel se définit la finalité est tout à fait indépendant de cette condition. C’est un fait, un fait qu’il s’agit de constater pour pouvoir prononcer sur la portée finale de l’œuvre qui le contient, que cette œuvre appartienne à l’industrie humaine ou à l’industrie naturelle. Seulement, du moment que la nature ne parle que par ses œuvres, il faut, pour leur reconnaître le même principe de finalité qu’aux œuvres de l’industrie humaine, que ce langage soit d’une évidence irrésistible ; il faut de plus que toute autre interprétation que l’idée de fin en soit impossible. Le problème doit donc être ainsi posé : la finalité se montre-t-elle dans les œuvres de la nature avec les mêmes caractères que dans les œuvres de l’homme, en sorte que le phénomène soit identique dans les deux cas, abstraction faite des conditions différentes sous lesquelles il se produit ? C’est ce que M. Janet établit par une analyse d’une saisissante clarté dans un de ses meilleurs chapitres, où il multiplie et varie les exemples à l’appui de sa thèse. Quand nous disons la thèse de M. Janet, nous avons tort ; c’est la thèse même du sens commun, dont il a su faire autre chose qu’un lieu-commun par la savante méthode qu’il a mise à la traiter. Toujours attentif à ne pas compliquer la vérité qu’il veut démontrer par des questions qui peuvent s’y rattacher sans lui être absolument connexes, M. Janet ne s’applique tout d’abord, dans l’analyse des faits à laquelle il se livre, qu’à mettre une chose en relief, la finalité commune aux œuvres de la nature et aux œuvres de l’industrie humaine. Distinguant la fin de l’intention propre aux œuvres de cette dernière catégorie, il se borne à rechercher si dans les œuvres de la nature le rapport de moyen à fin n’est pas aussi évident que dans les œuvres de l’art, quelle que soit d’ailleurs la cause interne ou externe de ce rapport. Est-il possible de ne pas voir dans les organes, les fonctions, les opérations instinctives des êtres vivans autre chose qu’une simple rencontre de causes ? Nous répondons : non, avec M. Janet, comme avec Cuvier, avec M. Milne Edwards et M. Claude Bernard, avec les plus grands philosophes et nos premiers naturalistes, avec le plus simple bon sens comme avec la science la plus sévère, car il n’y a pas moyen pour les adversaires des causes finales de se soustraire au dilemme : la finalité ou le hasard. Il n’y a pas de milieu où la subtilité des écoles nouvelles puisse se réfugier pour échapper à l’absurde et à l’incroyable. Parler de l’action uniforme des lois physiques et chimiques, ce n’est pas sortir de la théorie du hasard. On n’en sort réellement que par l’idée de fin, loi supérieure qui domine et dirige l’action des forces élémentaires de la nature. Il y a, dans cette transition forcée d’un règne à l’autre, une difficulté que ni la mécanique, ni la physique, ni la chimie ne suffit à vaincre.

La démonstration de la finalité dans les œuvres de la nature vivante a été tant de fois faite, par les théologiens et les philosophes d’abord, et surtout par les maîtres de la science eux-mêmes, qu’il n’y aurait ni intérêt ni utilité à la reprendre en détail, après la belle et forte étude à laquelle nous ne pouvons que renvoyer le lecteur. M. Janet ne s’est pas contenté des conclusions des naturalistes contemporains les plus illustres, Cuvier, Muller, Flourens, Milne Edwards, Claude Bernard, à propos des fonctions et des instincts de la vie animale ; il a concentré son analyse sur le plus merveilleux des ouvrages de la nature, l’organe de la vision. En faisant l’énumération de toutes les conditions nécessaires au résultat final, la vision distincte, il fait ressortir avec une force nouvelle l’impossibilité de l’hypothèse qui l’expliquerait par des combinaisons fortuites se produisant sous le seul empire des lois physiques et chimiques. La première condition pour que la vision puisse s’opérer, fait observer M. Janet, est l’existence d’un nerf sensible à la lumière ; mais ce nerf ne servirait qu’à distinguer le jour de la nuit : or, pour discerner les objets, pour voir réellement, il faut un appareil optique, plus ou moins semblable à ceux que peut fabriquer l’industrie humaine. L’œil est une chambre noire dont la rétine est le fond, dont le cristallin est la lentille convergente, dont la cornée est le trou d’ouverture. « Pour que la lumière projette sur la rétine l’image des objets dont elle part, dit le grand physiologiste allemand Muller, il faut que celle qui provient de certaines parties déterminées des corps extérieurs, soit immédiatement, soit par réflexion, ne mette non plus en action que des parties correspondantes de la rétine, ce qui exige certaines conditions physiques. La lumière qui émane d’un corps lumineux se répand en rayonnant dans toutes les directions où elle ne rencontre pas des obstacles à son passage : un point lumineux éclairera donc une surface tout entière, et non pas un point unique de cette surface. » Mais la rétine unie, sans appareil optique, ne verrait rien de déterminé : elle percevrait la lumière et non les images. « En conséquence, ajoute Muller, pour que la lumière extérieure excite dans l’œil une image correspondante aux corps, il faut de toute nécessité la présence d’appareils qui fassent que la lumière émanée des points a, b, c… agisse seulement sur des points de la rétine isolés, disposés dans le même ordre, et qui s’opposent à ce qu’un point de cette membrane soit éclairé à la fois par plusieurs points du monde extérieur [3]. » Le cristallin nous fournit encore un des exemples les plus frappans de la loi de finalité : c’est le rapport qui existe entre le degré de courbure de ce corps et la densité des milieux où l’animal est appelé à vivre. « Cette lentille, dit Muller, doit être d’autant plus dense et plus convexe qu’il y a moins de différence de densité entre l’humeur aqueuse et le milieu dans lequel vit l’animal. Chez les poissons, où la différence de densité entre l’humeur aqueuse et l’eau dans laquelle ils nagent est très faible, le cristallin est sphérique et la cornée plate ; chez les animaux qui vivent dans l’air, la cornée est plus convexe et le cristallin plus déprimé. » Cette loi n’est évidente que si l’on admet que le cristallin a un but, car s’il n’en a pas, il n’y a nulle nécessité physique à ce que sa convexité soit en raison inverse de la différence de densité de l’humeur aqueuse et du milieu. L’œil est une espèce de chambre noire, avons-nous dit ; mais cette comparaison ne donne qu’une idée grossière d’un organe aussi compliqué et aussi délicat dans sa constitution. S’il n’était que cela, il n’y aurait qu’une distance déterminée à laquelle un objet serait visible. On sait que la vue est loin d’être aussi imparfaite. L’œil se porte-t-il sur un objet placé à 15 centimètres de distance, par exemple sur un fil métallique très brillant, il le voit parfaitement limité tout aussi bien que s’il était à la distance de 30 centimètres.


III

Le principe de finalité, ainsi dégagé de toutes les hypothèses, et même de toutes les inductions légitimes auxquelles il peut conduire, réduit à l’incontestable vérité d’une loi supérieure, si l’on veut, mais nullement contraire aux lois qui gouvernent le monde inorganique, peut être accepté de toutes les écoles qui ne s’enferment pas dans un étroit empirisme ou dans un mécanisme absolu. Il a rallié les écoles les plus diverses, Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote, Zénon et Cléanthe, Plotin, dans la philosophie ancienne ; Fénelon, Bossuet, Malebranche lui-même, Leibniz, Kant, Rousseau, Schelling, Hegel, dans la philosophie moderne. Il n’a trouvé de contradiction absolue que chez les atomistes anciens et nouveaux, Démocrite, Épicure, Lucrèce, et des philosophes contemporains, savans et penseurs distingués pour la plupart, dont les noms sont en faveur chez les partisans des méthodes positives. Nous disons contradiction absolue, parce que c’est moins la doctrine que la méthode qui a fait repousser le principe par Bacon, par Descartes, par Spinoza, par les plus grands adversaires de la scolastique. Bacon était trop religieux, Descartes trop spiritualiste, Spinoza trop idéaliste, pour ne pas retrouver, par une autre voie, il est vrai, la haute pensée sans laquelle il n’y a pas de métaphysique proprement dite. Et Voltaire, le railleur impitoyable des causes finales, en sa qualité de disciple de Locke et de Newton, n’en a pas moins invoqué, sous sa forme la plus populaire, le principe de la finalité en preuve de l’existence de Dieu : on ne comprend pas l’horloge sans l’horloger.

Il semble difficile, après de tels exemples et de telles analyses, de ne pas reconnaître tout à la fois l’insuffisance des lois physiques et la nécessité d’une loi vraiment métaphysique, bien que révélée par l’expérience, pour l’explication des phénomènes de la nature vivante. Et pourtant, il faut bien l’avouer, jamais la thèse des causes finales n’a été contestée avec autant de force qu’aujourd’hui au nom de la science positive. Jamais on n’avait conçu des hypothèses aussi ingénieuses pour expliquer, sans le principe de la finalité, l’organisation des êtres vivans. Jamais enfin on n’avait mis au service de thèses qui semblaient désespérées depuis le discrédit du matérialisme du XVIIIe siècle, les résultats scientifiques des méthodes expérimentales, L’atomisme antique, qui ne connaissait guère plus les lois de la nature que les autres écoles, n’était qu’un jeu d’imagination auprès de l’atomisme savant de l’école mécaniste contemporaine. L’ancienne philosophie faisait sortir du chaos le monde ordonné, organisé, le cosmos. Comment et sous l’action de quelles causes ? Les uns admettaient l’intervention d’un Dieu moteur et organisateur ; les autres s’en tenaient aux combinaisons du hasard, qui n’expliquent rien. L’école atomistique, déjà plus scientifique, sans expliquer le mouvement des atomes par des lois physiques et chimiques qui n’avaient point été découvertes, attribuait la diversité des propriétés internes des êtres à la diversité de leurs formes extérieures, et cette diversité à des divergences de direction dans le mouvement atomique qui ne pouvaient avoir d’autre cause que la figure même des atomes. C’était un commencement d’explication mécanique.

Tout autre est la portée des théories du mécanisme contemporain. C’est avec les données de la science pure qu’il prétend procéder. Qu’a-t-on besoin de métaphysique pour expliquer l’ordre sublime du monde quand la mécanique, la physique et la chimie y suffisent parfaitement ? Laplace, par exemple, n’a-t-il pas résolu le problème par son explication cosmogonique du système solaire ? Et cependant que de complications dans ce système : 1° la coïncidence de quarante-trois mouvemens dirigés dans le même sens, 2° la disposition semblable de tous les astres dans un même plan, 3° la position centrale du soleil, d’où partent incessamment pour tous les astres qui l’entourent des rayons de chaleur et de lumière ? Néanmoins, comme le font observer les partisans de la philosophie mécanique, toutes ces coïncidences, toutes ces concordances étonnantes s’expliquent sans peine dans l’hypothèse d’une nébuleuse primitive tournant sur elle-même, hypothèse confirmée par l’expérience, qui démontre qu’une masse fluide à laquelle on imprime le même mouvement, forme un noyau central entouré d’un anneau. Et cet ordre merveilleux du système solaire, aussi simplement expliqué, offre précisément le caractère essentiel par lequel se définit la finalité, à savoir, l’accord avec un phénomène futur déterminé, car toute l’évolution céleste aboutit à la disposition centrale du soleil, condition nécessaire de la répartition de la chaleur, et par suite de la vie dans les diverses planètes.

Autre exemple non moins décisif de l’application des lois mécaniques à l’ordre de la nature : cet ordre admirable, qu’on trouve dans les hautes sphères de l’astronomie et de la mécanique céleste, on le retrouve dans la composition intime des êtres du règne minéral, sans y reconnaître davantage l’action des causes finales. Qui songe à invoquer une finalité quelconque dans l’explication des phénomènes de cristallisation ? Nul ne dira que les molécules des différens corps se rapprochent les unes des autres afin de former des prismes, des cônes, des pyramides, comme on le dit des corps vivans qui obéiraient à des fins déterminées dans leur formation et leur développement. Et pourtant quoi de plus régulier que cet arrangement ? Ordre purement géométrique, dira-t-on ? Mais ne semble-t-il pas ici que les parties s’arrangent en vue du tout, en sorte que le tout serait la loi directrice des parties aussi bien que dans l’organisation des êtres vivans ? Et pourquoi ne dirait-on pas : de même que les molécules vivantes, en vertu de propriétés semblables, se coordonnent sur le type des vertébrés, des articulés, des rayonnes, dans un ordre tout mécanique ? Quelle différence en effet entre les types zoologiques et les types chimiques, sinon que ceux-là sont plus compliqués ?

C’est à une illusion du même genre que se laissent prendre les partisans des causes finales dans l’explication des phénomènes de la vie. Une école de physiologistes, en tête desquels se place M. Claude Bernard, reconnaît l’impossibilité d’expliquer le développement de la nature vivante sans faire intervenir un principe nouveau, de façon que les lois physiques et chimiques ne soient plus que les conditions, non les causes réelles de ce développement. Elle parle d’une idée directrice et organisatrice qui règle et commande ce qu’elle appelle l’évolution morphologique de l’animal, admettant un dessin vital qui sert de type et de plan à la formation de l’être organisé. Erreur encore et inconséquence de savans qui ne poussent pas la méthode scientifique jusqu’à ses dernières conséquences. L’illusion est sans doute plus naturelle et d’autant plus difficile à dissiper que l’analogie entre les œuvres de l’art et les œuvres de la nature vivante est plus frappante. Suivant M. Robin, l’adaptation des organes aux fonctions n’est qu’une vaine apparence. Il y a, non pas appropriation, mais simplement manifestation de propriétés inhérentes à l’organe même. Les phénomènes vitaux ne sont pas les actes d’un appareil déterminé et particulier, ce sont des résultantes qui résument l’ensemble des phénomènes de la matière vivante et tiennent à la totalité des conditions de l’être organisé [4]. Pourquoi comprend-on si difficilement l’organisation des parties en un tout vivant, tandis que la composition des parties en un tout inorganique n’offre aucune difficulté à la pensée ? C’est qu’on ne se fait point une idée exacte des élémens qui composent le tout vivant. Ce ne sont pas des élémens bruts, comme ceux qui servent de matière au corps inorganique, ce sont des molécules douées de propriétés vitales, des cellules vivantes. Qu’y a-t-il d’étonnant que, par une résultante des forces de cette espèce, la vie des parties engendre la vie du tout ?

On le voit, la nature est parfaitement simple dans ses procédés, suivant les principes du mécanisme. La loi des résultantes n’est pas seulement une loi physique ou chimique, c’est aussi une loi organique : c’est la loi de la vie universelle. Il n’y a dans la nature que des élémens et des composés, des parties et des touts. Les unités individuelles, comme les unités dites collectives, se forment par agrégation. Les résultats ne sont jamais que les produits des résultantes. L’idée de finalité est une fiction qu’il faut renvoyer à la psychologie, sous peine de fausser ou d’obscurcir les véritables notions scientifiques. Dira-t-on encore que, dans le règne organique, c’est en vue du tout que se forment les parties, et que c’est par le tout que s’explique la partie, tandis que, dans le règne inorganique au contraire, c’est par les parties que s’explique la formation du tout ? Quand on va au fond des choses et qu’on demande la vérité à l’analyse, à l’observation et non à de trompeuses analogies, on reconnaît que la nature ne procède pas par des voies aussi contraires. De même que les corps bruts se forment par la composition de molécules élémentaires, de même les corps organisés se forment par la composition des cellules vivantes. Les unités qui en résultent n’ont pas d’autres propriétés essentielles que leurs composans, dans un règne comme dans l’autre. Il faut dire essentielles pour ne pas tomber dans l’étrange doctrine des unités cellulaires douées, non-seulement d’irritabilité, mais de sensation, de conscience et de perception. Il est trop clair que les fonctions psychologiques proprement dites, comme la sensation, la perception, la conscience, etc., n’appartiennent qu’à l’individualité qui est la résultante des unités cellulaires.

Le principe de finalité ne dépasse point le domaine de l’activité humaine : c’est la conclusion de tout ce qui vient d’être dit. Est-ce la conclusion finale absolue ? Non. La nouvelle école psychologique anglaise dont un esprit tout français, M. Taine, a si nettement résumé la méthode et les conclusions, va plus loin encore. Elle trouve qu’en y regardant de plus près, il est possible de se convaincre que la finalité n’est qu’une illusion de conscience, comme l’unité du moi, l’autonomie, le libre arbitre, et tous les autres faits invoqués par la psychologie spiritualiste, pour établir la base d’une doctrine morale. Les révélations de la science, les analyses de la physiologie cérébrale, ne permettent plus de mettre en doute le rapport constant et intime entre la série des mouvemens moléculaires du cerveau et la série de nos actes intellectuels. Que ces deux ordres de phénomènes ne soient que les deux aspects d’une seule et même réalité, c’est ce dont la méthode scientifique ne nous permet guère de douter, sous peine de réaliser des abstractions. Ce qui est certain pour l’école physiologique dont M. Robin est un des maîtres les plus éminens, c’est que la seconde série est déterminée par la première, de façon que, si le physiologiste pouvait assister au jeu du mécanisme cérébral tout entier dans ses moindres détails, il lui serait possible de déterminer la suite des phénomènes psychologiques dont il n’aurait pas conscience. Cela étant, à quoi se réduit l’activité humaine, que la conscience nous montre poursuivant un but dans ses œuvres ? A une pure et superficielle apparence. La conscience n’est pas le champ de la vie réelle ; elle n’est qu’une scène de théâtre disposée pour une vaine représentation. L’homme se croit libre, poursuivant librement dans ses actes une fin préconçue et délibérée. Au fond, toute cette fantasmagorie psychologique n’est qu’une sorte d’illusion d’optique qui couvre la vraie réalité, c’est-à-dire le jeu du mécanisme interne qui se passe dans le cerveau. Nos sensations, nos imaginations, nos désirs, nos pensées, nos volontés, ne sont que des mouvemens de la machine cérébrale mise en branle elle-même par les actions moléculaires des cellules que provoquent les impressions du dehors, et la finalité, de même que la liberté de nos actes, se ramène ainsi à la fatalité des lois de la nature.

Voilà donc la réalité universelle expliquée par le principe de causalité, sans la moindre intervention du principe de finalité. Nulle part, selon l’école mécanique, il n’est nécessaire de substituer le rapport de moyen à fin au rapport de cause à effet, dans l’explication des phénomènes de la vie, aussi bien que des phénomènes de la pure matière. Hypothèse vraiment séduisante par son admirable simplicité, par une certaine apparence de rigueur, et qui aura toujours le plus grand succès auprès des esprits superficiels, pour lesquels la clarté est le signe de la vérité. Ce n’est pas, nous aimons à le reconnaître, son unique, ni même son principal mérite. Tant qu’on ne dépasse point le domaine de la science pure, il n’y a qu’à s’incliner devant les méthodes, les découvertes,.les théories de nos savans. Quelle philosophie n’admirerait pas l’hypothèse si simple de l’illustre géomètre Laplace expliquant la formation du système solaire par les seuls principes de la mécanique ? N’est-ce pas la méthode scientifique par excellence, dont Galilée, Kepler, Descartes, Newton, ont donné de si beaux exemples, cette méthode qui simplifie les problèmes pour les résoudre, en écartant de ses explications tout ce qui est étranger aux principes de la philosophie naturelle ? Quelle philosophie n’admirerait également cette belle théorie du grand minéralogiste Haüy et de ses successeurs sur la formation géométrique des minéraux, dont les élémens viennent se grouper et se fixer en figures régulières, toujours sous l’action des lois purement mécaniques ? N’est-ce pas l’application constante de cette méthode qui, par une série d’efforts heureux, a fait de la minéralogie une véritable science, possédant le secret de la composition intime des minéraux, pouvant les classer d’après les principes de cette composition, et non plus simplement d’après leurs formes extérieures ? Quelle philosophie, si spiritualiste qu’elle fût, pourrait rester hostile ou indifférente à ces difficiles et délicates études sur la physiologie du cerveau, et sur la relation intime, la correspondance certaine des actions cérébrales et des phénomènes de l’activité mentale ? Qui oserait soutenir aujourd’hui qu’on peut penser sans cerveau, au moins dans les conditions de la vie actuelle, nier l’influence de telle conformation cérébrale, de telle mutilation, de telle suspension d’un organe local sur le développement de la vie psychologique ? Flourens, qui n’était pas un matérialiste, a mis, avec beaucoup d’autres physiologistes contemporains, cette vérité hors de doute, par ses expériences décisives sur le cerveau et le système nerveux des animaux. Et lorsque des physiologistes comme MM. Claude Bernard, Vulpian, Robin, Luys, pénétrant, à l’aide du microscope, dans la composition intérieure des tissus, constatent l’existence de cellules vivantes, vrais principes élémentaires de l’organisation cérébrale, et rendent ainsi plus facile à concevoir la composition du tout par les parties, dans tout travail de la nature vivante, quel est le philosophe qui n’applaudirait au succès de pareilles recherches ?

La philosophie n’élève aucune objection contre la science faisant son œuvre propre, son œuvre tout entière, mais son œuvre seulement. Elle reconnaît que la science la fait bien, la fait même d’autant mieux qu’il ne s’y mêle aucune considération d’un ordre différent. Elle est satisfaite de tous les résultats vraiment scientifiques, heureuse et fière pour l’esprit humain des merveilleuses découvertes, des étonnans progrès dus à la sûreté des méthodes, à l’incessante activité des recherches de nos savans. Quand la science lui dit, par l’organe de ses interprètes les plus autorisés : « Nous n’avons pas besoin de votre métaphysique pour expliquer les choses, nos méthodes et nos principes y suffisent parfaitement, » la philosophie comprend encore ce langage. Elle ne demande à la science qu’une chose : ne pas confondre les questions, et lui laisser dire aussi son mot sur le problème complexe des causes. Que la science n’entende pas s’enfermer dans cet étroit empirisme qui se borne à constater des faits et des lois, de façon à ne rien tenter, en fait d’explication, qui ressemble à une théorie et à un système, abandonnant tout le reste à la métaphysique, nous l’admettons volontiers. La science conserve le droit d’expliquer les faits qu’elle a constatés ; la recherche des causes ne lui est donc pas interdite. Seulement il y a explication et explication ; il y a cause et cause. L’explication que donne la science se réduit toujours, quoi qu’elle fasse, à montrer comment les phénomènes se produisent. La cause qu’elle parvient à découvrir n’est jamais que la condition sans laquelle les phénomènes ne se produiraient pas. Quand la science a réussi à saisir, à déterminer cette condition ou cet ensemble de conditions, elle nous apprend de quelle manière se passent les faits, rien de plus. Voilà l’espèce de cause que recherche le savant, et ce qui fait la vérité, l’importance des hypothèses cosmogoniques, des théories minéralogiques, des analyses physiologiques dont il a été fait mention.

La question entre la science et la philosophie est donc de savoir si la légitime curiosité de l’esprit est entièrement satisfaite quand il connaît le comment de l’existence des choses, et s’il trouve qu’elle a dit le dernier mot de la pensée du moment qu’elle en a déterminé les conditions. La savante discussion de M. Janet ne clora sans doute point absolument le débat ; mais elle nous fait espérer qu’il en sortira un rapprochement entre les savans et les philosophes qui n’ont point de parti-pris. Nous ne connaissons pas de livre plus propre, au moins dans sa première partie, à faire réfléchir les savans que les théories du mécanisme pur pourraient séduire. Le principe de finalité jaillit de ses analyses avec une force, un éclat, une évidence, qui permet difficilement à la pensée de résister. Et si au lieu de telle œuvre de la nature vivante où l’analogie entre l’art humain et l’industrie naturelle ne semble pas pouvoir être contestée, la philosophie prend pour exemple l’œuvre universelle que l’antiquité a salué du beau nom de Cosmos, ce monde dont la science nous fait voir de plus en plus l’ordre sublime dans l’infinie grandeur de son tout, comme dans l’infinie petitesse de ses parties, comment ne pas reconnaître que cet ordre est la manifestation d’un dessein, d’un plan, d’une pensée supérieure aux principes de la mécanique, de la physique et de la chimie ?

Chose curieuse, l’antiquité, qui avait imaginé le monde ordonné sortant d’un chaos primitif, qui n’avait de cet ordre qu’une idée vague et incomplète, dans son ignorance presque absolue des lois de la nature, croyait presque universellement aux causes finales. Et la science moderne, à qui le cosmos s’est montré dans toute sa beauté et sa majesté, semble perdre de plus en plus de vue cette doctrine à mesure qu’elle avance dans la voie des révélations cosmiques. La raison de cette apparente contradiction est pourtant fort simple. Les grands spiritualistes de l’antiquité, Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote, pouvaient dire et disaient : « Voilà le chaos, et voici le monde qui en est sorti. Comment expliquerez-vous que le hasard seul ait présidé au débrouillement de ce chaos ? » C’est ici que le coup de dés qui aurait amené un si merveilleux résultat devient par trop absurde. Combien a-t-il fallu de combinaisons fortuites pour produire enfin l’œuvre cosmique que nous voyons ? L’imagination recule devant le nombre de ces combinaisons ; et puis, l’œuvre faite par enchantement, comment expliquer qu’elle puisse résister aux caprices du hasard détruisant ce qu’il a construit ? Les adversaires des causes finales, les atomistes de l’école de Démocrite et d’Épicure, sont donc mis littéralement au pied du mur par la triomphante réfutation des grandes écoles dont nous venons de parler. La thèse des causes finales rencontre, nous devons l’avouer, de tout autres difficultés depuis que la science a changé toutes nos notions sur l’origine du monde et les propriétés de la matière cosmique. Avec l’hypothèse du chaos, avec la fausse image d’une matière inerte et confuse (indigesla moles), simple substrat des propriétés qui lui viennent d’un principe moteur et organisateur étranger, il n’y avait pour l’atomisme et le mécanisme aucune possibilité logique d’échapper à l’intervention d’une cause finale aussi bien que d’une cause motrice. Au contraire, avec la théorie d’une matière élémentaire dont la force est non-seulement l’attribut, mais l’essence même, avec l’éternelle action des lois naturelles, dont l’ordre est la résultante évidente, la nécessité d’une cause motrice et d’une cause finale distincte n’apparaît plus avec la même rigueur. L’activité et l’ordre étant considérés par les savans et la plupart des philosophes contemporains comme les caractères essentiels de toute substance, de tout être, si rudimentaire qu’en soit la forme, il s’ensuit qu’il n’y a point à chercher en dehors de la matière cosmique l’explication de ces deux grands phénomènes. Que vient donc faire la métaphysique avec ses principes transcendant ? Si la mécanique, la physique, la chimie, suffisent à expliquer l’ordre si compliqué des mouvemens célestes et des actions moléculaires, pourquoi n’expliqueraient-elles pas toute espèce d’ordre, même celui qui, dans la nature vivante, offre le plus d’analogie avec l’ordre des œuvres humaines ?

Telle est l’objection qu’il faut résoudre, si l’on veut en finir avec les répugnances des savans pour les causes finales. Tout en laissant voir sa préférence pour la philosophie qui étend à toute la nature l’application du principe de finalité, M. Janet se contente de l’établir solidement dans le domaine de la nature vivante. Nous craignons que la victoire ne soit pas sûre tant qu’elle n’est pas complète ; nous pensons qu’il faut suivre la science sur son terrain et accepter le problème tel qu’elle le pose : partout où il y a une loi, il y a un ordre quelconque de phénomènes, et partout où il y a ordre, pourvu qu’il soit constant et universel, il y a finalité. Qui dit loi dit ordre ; qui dit ordre dit finalité : tous ces termes s’impliquent logiquement. Nous savons bien que l’école des mécanistes n’accepte pas cette identité. En nous expliquant comment la nature opère dans la formation et le développement des êtres vivans, M. Robin croit échapper à la métaphysique avec sa formule de la condition d’existence ; mais si toute combinaison de forces, toute composition d’élémens, obéit à cette loi universelle de conservation, n’y a-t-il pas là déjà une sorte de finalité ? Pourquoi cette loi, d’où peut-elle venir ? Quelle nécessité y a-t-il à ce que l’être en voie de formation, sous l’action des causes dont la rencontre a été fortuite, arrive au résultat final, si rien ne l’y pousse et ne l’y dirige ? Quelle nécessité y a-t-il à ce que le monde sorte de l’état rudimentaire pour n’y plus rentrer ? Quoi qu’il survienne, la substance élémentaire des choses étant indestructible, le néant est impossible, et cette loi de conservation que l’on appelle la condition d’existence n’a pas d’application en dehors des causes finales. On ne peut la comprendre que si l’on songe non plus à l’existence de la matière elle-même, mais à l’existence de telle ou telle de ses formes. Alors nous demanderons à l’école mécaniste si sa formule est autre chose qu’un aveu timide et vague du principe de finalité. La théorie de M. Robin nous rappelle, par parenthèse, celle d’un puissant adversaire des causes finales. Spinoza déclare ne point savoir ce qu’on veut lui dire quand on lui parle de fin. Il ne connaît pour le monde qu’une loi : c’est que tout être, ayant une essence déterminée, y persévère. Formule abstraite et dure dans les termes, mais qui n’est peut-être pas aussi exclusive du principe de finalité que l’a cru ce grand esprit. L’essence des choses en effet, dans sa pensée, n’est pas une réalité quelconque, accidentelle et périssable ; c’est la réalité telle que l’entendra plus tard un autre grand esprit, Hegel, la réalité rationnelle et par conséquent adéquate à l’idée. Persévérer dans l’être, c’est persévérer dans l’essence, dans l’idée, dans la raison même de l’être. Voilà comment, par parenthèse, Spinoza a pu faire sortir de son panthéisme une noble et belle morale, à laquelle il ne manque que la conception de l’idéal et la liberté de le poursuivre.

Mais reprenons le problème ainsi posé : toute loi suppose une fin. Quand la science a découvert les lois des choses, et en a déterminé les conditions d’existence, elle a fait son œuvre et peut s’y reposer avec une entière satisfaction. C’est alors que la pensée philosophique s’éveille. Ne pouvant s’arrêter aux conclusions de la science, elle se demande si ces conditions sont les véritables causes de l’ordre admirable constaté par l’observation, et, s’il en est autrement, quelles seraient ces causes. Elle veut savoir en un mot si le comment ne suppose pas un pourquoi. Pourquoi la loi physique de la gravitation, dont Laplace montre si bien l’action mécanique sur la formation de notre système solaire, a-t-elle fait sortir d’une nébuleuse confuse ce merveilleux système, avec son foyer central et ses planètes où vivent des êtres organisés ? Pourquoi la loi chimique des affinités a-t-elle groupé en cristaux, avec des formes géométriques parfaitement régulières, les molécules élémentaires qui la composent ? Pourquoi la loi biologique, qui a fait des cellules vivantes avec une matière élémentaire inorganique, fait-elle concourir ces cellules à la formation des organes, et ces organes à la création d’une individualité qui s’appelle un animal ? Pourquoi enfin toute matière, obéissant aux lois de la mécanique, de la physique, de la chimie, de la biologie, arrive-t-elle à prendre une forme dont les caractères de régularité et de perfection réveillent nécessairement dans l’esprit l’idée de fin, de dessein et de plan ? Comment se fait-il que cette innombrable multitude d’atomes, c’est-à-dire de forces simples qui sont les principes élémentaires des choses, se comportent, dans leur immense travail cosmique, comme des ouvriers ayant conscience de leur œuvre ? Comment des combinaisons purement fortuites, nées d’une simple rencontre de causes soumises dans leur action aux lois de la mécanique, peuvent-elles expliquer de tels résultats ? Comment enfin l’aveugle fatalité opère-t-elle avec la même sûreté d’exécution que l’intelligente Providence ?

La philosophie a plusieurs solutions pour ce dernier et inévitable problème. Nous essaierons, dans une autre étude, de montrer laquelle nous semble le mieux se concilier avec les progrès des sciences positives. En attendant, nous terminerons ce travail par une première conclusion : c’est que jusqu’ici, entre les réserves de la philosophie et les prétentions de la science, il n’y a nulle contradiction. La première n’infirme en aucune façon les explications de la seconde ; elle se borne à les compléter. La philosophie laisse la science expliquer comment les choses sortent de leurs élémens, se réservant seulement d’en expliquer le pourquoi. La loi des résultantes lui paraît une excellente méthode d’explication, à la seule condition de l’expliquer elle-même par un principe d’ordre supérieur qui n’est autre que le principe de finalité. Où réside ce principe ? Est-ce dans la nature elle-même ou en dehors ? S’il est dans la nature, est-ce dans les parties les plus élémentaires ou dans le tout seulement qu’il exerce son action ? Ce sont là des questions à examiner, et sur lesquelles la science et la philosophie peuvent ne pas tomber d’accord. Il est un point sur lequel nous avons le ferme espoir qu’elles finiront par s’entendre, c’est que le principe de finalité est un flambeau dont la science n’a pas moins besoin que la philosophie, si elle veut voir clair dans le grand mystère de l’ordre universel.


E. VACHEROT.

  1. Les Causes finales, par M. Paul Janet, de l’Institut ; Paris 1876.
  2. Page 74.
  3. Manuel de physiologie, t. II, p. 275, trad. de Jourdain
  4. De l’Appropriation des organes aux fonctions.