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La Semaine de Mai/Chapitre 22

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Maurice Dreyfous (p. 140-148).


XXII

JEAN-BAPTISTE MILLIÈRE
(Suite)

Louis Mie était arrivé le 25 mai à Paris de Versailles.

Le 26 de bon matin, il achetait la Petite Presse : elle annonçait que Millière était fusillé.

Puis, il entra au restaurait Foyot : à une table voisine de la sienne, huit ou dix officiers causaient très haut. « Est-il vrai que Millière ait été fusillé hier ? — Oui, c’est X… qui me l’a raconté. »

Le déjeuner fini, en sortant, M. Mie rencontra des soldats entourant un prisonnier. C’était Millière.

Sous la pluie qui tombait dru, dans un flot de cohue menaçante et hurlante, au milieu d’un piquet marchant sur deux rangs, Millière s’avançait vêtu de noir, boutonné dans sa redingote, coiffé d’un chapeau haute forme, saisi au collet et serré aux poignets par un soldat et par un agent en bourgeois dont la ceinture portait deux gros revolvers.

L’escorte s’arrêta devant la porte du Luxembourg, sous les fenêtres du restaurant Poyot. Au premier étage, M. de Cissey, général commandant le 2e corps, M. le marquis de Quinsonas, royaliste, membre de l’Assemblée, le capitaine Garcin chargé d’interroger les prisonniers, et d’autres, étaient en train de déjeuner, et se mirent à la fenêtre pour regarder.

C’était un charivari de cris : « Millière ! À mort Millière ! » Un soldat, qui tenait son fusil par l’extrémité du canon, sans baïonnette, criait : « C’est moi qui l’ai pris ! » MM. Louis Mie et Leymarie lui ont entendu ajouter : « C’est moi qui dois le fusiller ! » M. Marpon et un de ses amis l’ont entendu dire au spectateur posté à la fenêtre, cette phrase irrévérencieuse, qui montre combien l’orgueil de sa capture lui tournait la tête : « Descendez, général ! ». On ne fît pas même un simulacre de jugement. À deux pas, dans une salle du Luxembourg, il y avait une soi-disant cour martiale. L’idée d’y conduire le représentant Millière ne vint à personne, pas même au commandant du 2e corps, qui regardait la scène de la fenêtre. Un garde national, à brassard tricolore, aux fortes épaules, prit Millière au poignet et le colla au mur de la façade. La foule le huait toujours : « Voleur ! assassin ! incendiaire ! » Quelqu’un cria : « Décoiffe-toi, coquin ! » Millière était très calme : il plaça son chapeau sur le socle d’un pilastre et croisa les bras.

Un prêtre en chapeau haute forme sortit du Luxembourg : l’aumônier des fusillés ! Car les meurtriers du Luxembourg, comme ceux de la caserne Lobau, avaient l’attention d’offrir les secours de la religion à leurs victimes : et il y avait des prêtres qui faisaient leur métier avec un pan de leur soutane traînant dans le sang du massacre.

Millière congédia le prêtre d’un geste tranquille. L’abbé insistait : un officier l’invita à se retirer. Puis il se fit un mouvement dans les soldats : ils se disposaient pour le feu de peloton, mais avec une telle confusion et si maladroitement, dit M. Louis Mie, que s’ils avaient tiré, ils auraient pu être atteints par le ricochet des balles.

Millière allait être exécuté, quand un officier intervint. M. Mie dit qu’il sortait du Luxembourg ; le récit du capitaine Garcin indique que c’était M. Garcin lui-même, et qu’il sortait du restaurant Foyot. Que se passa-t-il entre eux ? M. Garcin va nous l’apprendre (Enquête parlementaire) :

« Je m’adressai à lui et je lui dis : « Vous êtes bien Millière ? — Oui, mais vous n’ignorez pas que je suis député. — C’est possible, mais je crois que vous avez perdu votre caractère de député. Du reste, il y a parmi nous un député, M. de Quinsonas, qui vous reconnaîtra.

» J’ai dit alors à Millière que les ordres du général étaient qu’il fût fusillé. Il m’a répondu : « Pourquoi ? » Je lui ai répondu : « Je ne vous connais que de nom. J’ai lu des articles de vous qui m’ont révolté. Vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied. Vous détestez la société. » Il m’a arrêté en me disant avec un air significatif : « Oh ! oui ! je la hais, cette société ! — Eh bien ! elle va vous extraire de son sein. Elle va vous passer par les armes. — C’est de la justice sommaire, de la barbarie, de de la cruauté. — Et toutes les cruautés que vous avez commises, prenez-vous cela pour rien ? Dans tous les cas, du moment où vous dites que vous êtes Millière, il n’y a pas autre chose à faire. »

« Le général avait ordonné qu’il serait fusillé au Panthéon, à genoux, pour demander pardon à la société du mal qu’il lui avait fait… »

Cela se passe en France au dix-neuvième siècle.

Il y a là, à une fenêtre, un commandant de corps, M. de Cissey, le général ordinaire de M. Thiers, qui devait être son ministre de la guerre quelques jours plus tard et qui devait l’abandonner deux ans après. Et ce général, ce ministre du lendemain, assiste à cette scène, et donne cet ordre barbare, où le meurtre d’un député se complique d’une prolongation de souffrances et d’une mise en scène à effet : il lui faut la colonnade du Panthéon, il lui faut l’agenouillement théâtral du représentant du peuple qu’il va faire tuer, il lui faut encore une promenade de cette agonie sous les huées, il lui faut la torture morale, les brutales insultes d’une humiliation suprême… Voilà l’idée qui vient à ce général, tout en déjeunant, tout en regardant le drame, d’un coin de table encore servie… Et cet homme c’est le Cissey que nous avons vu, le masque aux lourdes paupières endormies, à la parole inarticulée comme un roulement de tambour, à la physionomie éteinte par une lassitude qui semblait toujours renouvelée… c’est le ministre que M. de Mac-Mahon lui-même a été obligé de congédier… Pourquoi ?… Peu m’importe.

Et ce député !… Il y avait là un député, un droitier, un marquis, un certain de Quinsonas, — qui n’a pas fait grand bruit dans sa vie ; seulement, au 18 mars, il avait été arrêté au faubourg Saint-Antoine. Il en était fier ; et comme il s’était trouvé dans la commission d’historiens chargés de l’Enquête du 18 Mars, il faisait valoir sa petite arrestation, qui avait duré quelques minutes. Et dans les procès-verbaux de l’Enquête, on le voit interrompre tous les témoins, pour leur raconter une fois de plus sa petite aventure[1].

La qualité de représentant de la nation était tombée sur cet obscur marquis : il était là ; on amène un homme dont la vie est deux fois sacrée, et parce que c’est un homme, et parce qu’il est chargé d’une part de la souveraineté nationale ; et le marquis, son collègue, ne dit pas : « Respectez l’Assemblée souveraine, respectez l’investiture du suffrage universel… » Non, il est là en curieux, il cause avec M. de Cissey, peut-être a-t-il collaboré au programme de la fête. On pense même à lui au moment de la fusillade… pour protester ? Oh ? que non… pour reconnaître et dénoncer le prisonnier, pour dire : « C’est bien Millière. » C’est la première idée du capitaine Garcin : « Il y a parmi nous un député, M. de Quinsonas, qui vous reconnaîtra. »

Laissons ces deux hommes, le général et le marquis, achever leur déjeuner interrompu.

Le piquet se reforma autour de Millière. On se mit en route pour le Panthéon. M. Garcin s’y rendit aussi. Une pluie d’orage tombait, sans disperser la foule, qui se bousculait derrière le cortège. On arrive à la grille du Panthéon, qui s’ouvrit, se referma brusquement sur Millière. Le malheureux fut placé entre les deux colonnes du milieu. Il déboutonna lentement, un à un, tous les boutons de son gilet et découvrit sa poitrine. M. Louis Mie le vit tirer de sa poche une lettre et de son cou une montre ou un médaillon qu’il donna à l’officier placé à côté de lui. Puis l’officier (je cite le récit de Louis Mie) « le plaça de façon qu’il fût fusillé par derrière. Ce dernier se retourna d’un geste brusque, et les bras croisés fit face à la troupe. C’est le seul mouvement d’indignation ou de colère que je lui aie vu faire. Jusque-là Millière avait été impassible. Quelques paroles furent échangées. Millière paraissait refuser d’obéir à un ordre. »

M. Garcin va encore nous raconter ce qui se passait :

« Il s’est refusé à être fusillé à genoux. Je lui ai dit : C’est la consigne, vous serez fusillé à genoux et pas autrement. Il a joué un peu la comédie ; il a ouvert son habit, montrant sa poitrine au peloton chargé de l’exécution. Je lui ai dit : « Vous faites de la mise en scène ; vous voulez qu’on dise comment vous êtes mort. Mourez tranquillement. Cela vaut mieux. — Je suis libre, dans mon intérêt et dans celui de ma cause, de faire ce que je veux. — Soit ; mettez-vous à genoux. » Alors il m’a dit : « Je ne m’y mettrai que si vous m’y faites mettre par deux hommes. » Je l’ai fait mettre à genoux… »

En effet, tous les témoins dont j’ai les récits sous les yeux, virent l’officier revenir vers la troupe, puis un soldat s’en détacher sur son ordre, aller à Millière, et le forcer de se mettre à genoux en pesant sur ses épaules.

Cet officier raillant et brutalisant celui qui va mourir ; cet officier trouvant que cet homme, parce qu’il meurt intrépidement, « joue la comédie » ; cet officier insultant jusqu’au courage de sa victime par ce mot inqualifiable : « Vous faites de la mise en scène » ; et tout cela se passant, non dans l’accès de colère d’une foule ni d’une troupe exaspérée par le combat, mais sur un ordre donné froidement, par un chef, entre la poire et le fromage… qui croirait à tant d’horreur, si M. Garcin n’avait pris la peine de s’en vanter dans un document officiel.

Millière agenouillé, on commande le feu. Ici, je laisse la parole à Louis Mie :

« Une moitié des fusils du peloton s’abaissa seule sur lui ; les autres restèrent au bras des soldats. Pendant ce temps, et, croyant la dernière minute venue, Millière poussa trois fois le cri de : « Vive la République ! » Le commandement avait été mal exécuté, sans doute, car les fusils ne partirent pas, et l’officier s’approchant du piquet de troupes fit redresser ceux qui trop hâtivement s’étaient abaissés.

» Puis il indiqua avec une épée comment allait être donné l’ordre de feu.

» — Vive le peuple ! vive l’humanité ! cria Millière.

» Le soldat factionnaire, dont le coude touchait mon bras, répondit à ces derniers mots par ceux-ci : on va t’en foutre de l’humanité ! » Je les avais à peine entendus que Millière tomba foudroyé. »

Un militaire « que je crois être un sous-officier », dit M. Mie, et qui d’après un autre témoin était un officier, escalada rapidement les marches et déchargea un coup de revolver, — le coup de grâce, — au visage du fusillé.

M. Garcin dit simplement :

« On a procédé à son exécution. Il a crié : Vive l’humanité. Il allait crier autre chose quand il est mort. »

Une heure ou deux après, rue Notre-Dame-des-Champs, mon confrère et ami, M. J. Destrem, voyait un soldat assis sur une borne, avec un cercle de passants installés autour de lui. Il se joignit au cercle. Le soldat — un gars de la campagne, — racontait l’exécution de Millière, à laquelle il venait de prendre part. Il la racontait simplement, indifféremment, sans répugnance pour le meurtre, sans colère contre la victime, dans son gros patois de paysan, comme il aurait raconté rachat d’une vache à la foire.

On connaît, dans le Don Juan de Molière, le comique récit du villageois Pierrot. Imaginez Pierrot prenant pour sujet un tel drame, et mêlant son jargon à ces horreurs ! Le soldat répétait sans cesse : « Il criait : Vive l’humanité ! Vive l’humanité ! » Comme si ce mot l’avait frappé comme une formule cabalistique.

En 1873, madame veuve Millière intenta un procès au capitaine Garcin à raison de la fusillade de son mari. M. Garcin ne prit pas la peine de constituer avoué. Il fut couvert par un mémoire du préfet de Seine-et-Oise et par la pièce suivante :

MINISTÈRE DE LA GUERRE

État-major général

Cabinet du ministre

Versailles, 26 mars 1873.

» Le capitaine Garcin, attaché à l’état-major général du 2e corps, n’a agi pendant le second siège de Paris, qu’en vertu des ordres qu’il a reçus de ses chefs.

» Il ne peut donc être, en aucune façon, recherché au sujet des faits qui ont été la conséquence de ces ordres. La responsabilité en reste tout entière à ceux qui les ont donnés, et dans l’affaire Millière en particulier, il n’a fait que se conformer aux instructions qu’il a reçues,

» Le ministre de la guerre,
» Général de Cissey. »

Madame veuve Millière dut s’estimer heureuse de n’avoir pas éprouvé de plus graves inconvénients que la perte de son procès. On trouvait généralement que c’était de sa part une cynique provocation d’oser réclamer contre la mise à mort du député, son mari. S’il faut en croire une correspondance du Progrès de Lyon de cette époque, M. de Cissey, outré de cette audace, aurait demandé son arrestation avec insistance, et il aurait fallu l’opposition obstinée de M. Dufaure, pour que la demande du ministre de la guerre ne fût pas accordée.

Une bonne action trouve toujours sa récompense.

Pendant que les officiers qui s’étaient distingués par des actions d’éclat dans la guerre prussienne, étaient mis en disgrâce ou privés des grades gagnés devant l’ennemi, pendant que Denfert restait colonel, et que toutes les propositions d’avancement faites par le défenseur de Belfort en faveur des officiers qui avaient combattu sous ses ordres étaient systématiquement repoussées, M. Garcin obtenait un avancement dont on remarqua la rapidité inusitée.

Millière lui a porté bonheur.

  1. Nous avons reçu, à propos de ce récit, la lettre suivante :
    Paris, le 8 février 1880.
    Monsieur Camille Pelletan,

    Je lis, dans la Justice de ce jour, un paragraphe relatif à M. le marquis de Quinsonas.

    En effet, le 20 mars, M. de Quinsonas, qui arrivait de

    Grenoble, en costume d’officier des mobiles de l’Isère, fut amené, sans doute à cause de son uniforme, au comité du XIIe arrondissement, rue d’Aligre. À peine eut-il décliné son titre de député que les citoyens L… et D… qui se trouvaient, l’un comme général du secteur, l’autre comme chef de la légion, à la tête du XIIe arrondissement, s’empressèrent de lui répondre, avec l’assentiment de toute l’assistance, qu’il était libre de regagner Versailles ; mais, comme il lui fallait un laissez-passer pour traverser Paris, je me proposai pour l’accompagner, au comité de la rue Basfroid, afin de faire apposer sur son laissez-passer le cachet qui servait, dans les premiers jours, aux deux arrondissements (11 et 12).

    Je montai avec M, le marquis dans le cabriolet qu’il avait pris au sortir de la gare, et l’accompagnai rue Basfroid, où le laissez-passer fut régularisé sans retard et sans aucune difficulté.

    Voilà toute l’histoire de l’arrestation de M. le marquis de Quinsonas, qui devint plus tard, par une ironie de la langue officielle, membre de la commission des grâces.

    Recevez mes salutations les plus sympathiques.

    Henri M***