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La Semaine de Mai/Chapitre 23

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Maurice Dreyfous (p. 149-155).


XXIII

SALVADOR ET VARLIN

L’exécution de Millière montre comment on faisait un procès politique sous la Commune. Les chassepots instruisaient l’affaire, jugeaient l’accusé, exécutaient la sentence. La charge du fusil constituait toute la procédure.

Notez qu’on recherchait partout ceux qui avaient touché de près ou de loin à la Commune. La police était sur leur piste ; la police volontaire des dénonciateurs les signalait. Je ne veux pas énumérer toutes les fusillades d’hommes politiques ou de fonctionnaires de la Commune ; mais il faut en raconter deux encore : la première tout à fait caractéristique par le choix de la victime.

M. Salvador ne passait point pour un révolutionnaire dangereux : j’ignore si la politique l’occupait beaucoup, je sais seulement que sous l’empire il avait fait des conférences très intéressantes et très suivies sur la musique arabe. La part qu’il prit au mouvement communal est modeste : il fut nommé directeur du Conservatoire. Si je ne me trompe, c’est peu avant l’entrée des troupes qu’on lui donna la place de M. Auber : les forts ne tenaient plus ; le Point-du-Jour était écrasé d’obus : et l’on fut assez surpris de voir les hommes de l’Hôtel-de-Ville choisir ce moment pour songer au Conservatoire ; il s’agissait alors d’une bien autre musique.

Salvador usurpa donc quelques jours cette fonction peu dangereuse. Ce fut son crime. Quand les troupes arrivèrent, un misérable que je ne nomme pas, et qui dénonça plusieurs des victimes du VIe arrondissement, se hâta de signaler Salvador et d’indiquer son adresse. L’officier, averti, n’eut pas une hésitation ; il ne lui vint pas à la pensée que le crime de Salvador pouvait ne pas entraîner la peine capitale ; il fit les choses tranquillement, froidement, sans un mot d’explication. Et les habitudes des vainqueurs étaient si connues, que Salvador n’eut pas un geste de surprise.

Il mourut avec une intrépidité calme.

Je reproduis le récit du Figaro :

« Un officier suivi de quelques soldats se précipita vers la demeure de Salvador, qui lui était recommandé d’une façon toute spéciale. Il le trouva en bottes molles, étendu sur le canapé dont il a été parlé plus haut, et fumant une cigarette.

» — Vous êtes le citoyen Salvador ?

» — Oui, dit l’autre sans sourciller…

» — Maintenant que vous êtes découvert, vous savez le sort qui vous attend ?

» Salvador haussa les épaules avec une fierté toute castillane.

» Ils descendirent et marchèrent silencieusement. Au coin de la rue Bonaparte, le peloton s’arrêta.

» Salvador devint légèrement pâle, et dit avec un sourire :

» — Ah ! fort bien, je vois ce que c’est…

» — Vous viserez là, dit-il aux soldats en montrant son cou.

» Il s’agenouilla, regardant la troupe d’un œil qui jetait un dernier défi à la société. Une détonation retentit. Francesco Salvador, homme de lettres et ancien directeur du Conservatoire, avait cessé d’exister. »

Le journal n’explique pas pourquoi l’œil de Salvador jetait un dernier défi à la société.

L’exécution du membre de la Commune Varlin est une des plus pathétiques.

Louis-Eugène Varlin avait alors trente et un ans. Ouvrier relieur, il avait formé son intelligence à force de travail. C’était, avec MM. Tolain et Malon, un des fondateurs de la première Internationale, où n’entraient que des hommes éprouvés. À la Commune, il s’était rangé dans cette minorité qui lutta vainement contre les excès. Il fut délégué aux finances, qui furent administrées par Jourde et par lui avec un esprit d’ordre et de scrupuleuse probité, que les historiens comme MM. Jules Simon et Maxime Ducamp ont eux-mêmes reconnu.

Pour grouper les épisodes analogues, je place ici le récit de son exécution, bien qu’elle ait eu lieu le dimanche 28, alors que le combat avait cessé, et que Paris entier était au pouvoir des troupes. J’ai sous les yeux plusieurs récits de la mort de Varlin : d’abord ceux des journaux du temps ; puis M. Maxime Ducamp, par extraordinaire, a bien voulu ne pas ignorer cette exécution sommaire, et la raconte longuement. Enfin, un jugement a été rendu, le 25 janvier 1878, pour constater le décès de Varlin. Le plaidoyer de M. Engelhard dans cette affaire fournit des détails précieux, et contient un document authentique : le rapport du lieutenant Sicre à son colonel, sur l’arrestation et l’exécution du délégué aux finances.

Varlin était assis à la table d’un café, rue Lafayette ; il n’avait pris aucune précaution pour changer ses traits. Un prêtre décoré, en costume bourgeois, le dénonça au lieutenant Sicre (du 67e de ligne) qui passait. C’est le lieutenant lui-même qui en témoigne. « Varlin a cherché à m’échapper, continue-t-il, en fuyant et en prenant par la rue Cadet. Saisi immédiatement au collet, je l’ai maintenu en mon pouvoir et entraîné ainsi jusqu’à la rue Lafayette, où j’ai requis quelques hommes de l’armée de ligne. »

Alors on lui attacha les deux mains. M. Maxime Ducamp essaye de nier le fait. « Je crois savoir que non, » écrit-il. Nous croyons savoir que si ; le rapport de M. Sicre le dit formellement : « Après lui avoir fait lier solidement les mains derrière le dos avec une courroie… » Un ancien caporal de ligne, témoin de la mort de Varlin m’écrit : « Il a été conduit jusqu’au lieu du supplice les mains fortement liées. » Puis commença pour le malheureux cette horrible promenade au milieu des insultes de toutes sortes, qui devait se prolonger jusqu’à la rue des Rosiers. « On a prétendu, dit M. Ducamp, que par un raffinement de cruauté on avait conduit Varlin jusqu’au sommet des buttes Montmartre. Il n’y eut là aucune cruauté, mais un fait naturel imposé par la discipline militaire. » Nos lecteurs savent ce que vaut la raison donnée, et si l’on se croyait obligé d’en référer à l’autorité supérieure avant de fusiller les gens.

Le prisonnier fut conduit, les mains liées, au général Laveaucoupet, alors installé dans le XVIIIe arrondissement. D’après M. Maxime Ducamp, les insultes auraient commencé à Montmartre : le fait serait invraisemblable, il est contredit par le journal orléaniste le Tricolore, qui constate que le prisonnier n’y arriva qu’avec beaucoup de peine. Ce fut si hideux, que M. Ducamp lui-même appelle cette marche un « supplice », et les insulteurs de la foule « des bourreaux ». « Les soldats, dit-il, eurent grande peine à le protéger… on criait : à mort !… Plus de mille femelles accompagnées de quelques mâles, pressaient les soldats. Varlin était impassible, très pâle, mais très ferme… un voyou le décoiffa d’un coup de latte. »

Voici maintenant comment le lieutenant Sicre, dans son rapport, traduit cette scène, qui indigne jusqu’à l’auteur des Convulsions de Paris.

« Pendant le trajet, il fut reconnu par toutes les personnes qui se trouvaient sur son passage, et, arrivé à l’état-major, il ne put nier son identité. »

Le général Laveaucoupet donna sans hésiter l’ordre de le fusiller. M. Maxime Ducamp constate cet ordre en termes curieux : Varlin avoua son nom. M. Ducamp dit : « Les aveux prononcés très fermement, mais avec quelque jactance, entraînaient un ordre d’exécution. »

C’est la faute de la jactance.

Alors se passa une chose horrible : je cite le récit du Tricolore :

« Le général répondit d’une voix basse et grave : « Là derrière ce mur. »

» Nous n’avions entendu que ces quatre mots. Arrivé à l’endroit désigné, une voix dont nous n’avons pu reconnaître l’auteur (sic) et qui fut suivie immédiatement de beaucoup d’autres, se mit à crier : « Il faut le promener encore, il est trop tôt. » Une voix seule ajouta : « Il faut que justice soit faite rue des Rosiers, où ces misérables ont assassiné les généraux Clément Thomas et Lecomte…

» Arrivé rue des Rosiers, l’état-major, ayant son quartier général dans cette rue, s’opposa à l’exécution.

» Il fallut donc, suivi de cette foule augmentant à chaque pas, reprendre le chemin des buttes Montmartre… »

Ainsi, la foule crie : « Il faut qu’il souffre encore, il faut aller rue des Rosiers, » et l’officier qui conduit le prisonnier aurait obéi ! M. Sicre esquive ce détail dans son rapport. Il laisse entendre que M. Laveaucoupet aurait fixé le lieu d’exécution. Mais M. Maxime Ducamp, tout en brouillant un peu les lieux, confirme sur ce point le récit du témoin oculaire qui a renseigné le Tricolore. Il constate que la foule criait : « Il faut qu’on le promène ! Encore ! Encore ! Faites-lui faire le tour des buttes. »

Varlin fut conduit « près du mur du jardin où furent, assassinés, le 18 mars, les généraux Lecomte et Clément Thomas » (rapport de M. Sicre). Son courage ne s’est pas démenti un seul instant. « L’adjudant sous-officier, dit M. Ducamp, eut la sottise de lui faire une courte allocution. » Deux soldats s’approchent, veulent tirer à bout portant, leurs fusils ratent. Deux autres tirent… et c’est alors seulement que finit la longue agonie de Varlin.

« Il est mort, nous écrit l’ancien caporal que j’ai déjà cité, après avoir essuyé plusieurs coups de feu en criant : Vive la Commune ! vive la République ! Et enfin, faisant un dernier effort entre le deuxième et le troisième coup de feu, il se releva en essayant de crier encore une fois : Vive la Commune ! »

La foule battait des mains.

On trouva sur le cadavre, d’après le lieutenant Sicre, 284 fr. 15 c., un canif, une montre en argent et la carte de visite de Tridon.

J’extrais de la plaidoirie de M. Engelhard, dans le procès dont j’ai parlé (compte rendu de la Lanterne), le passage suivant :

« Enfin, le rapport du lieutenant Sicre dit que, sur le cadavre, il a été trouvé une montre en argent. Cette montre peut fournir la preuve de l’identité de l’homme fusillé, car elle portait une inscription à l’intérieur de la cuvette. Elle avait été offerte à Varlin par ses camarades comme témoignage de reconnaissance et le graveur dont je produis l’attestation déclare y avoir gravé ces mots ; « À Eugène Varlin, souvenir de ses camarades. » Celui qui a trouvé la montre sur le cadavre l’aura nécessairement ouverte et, dans l’enquête, il pourra déclarer si cette inscription y était gravée.

» Je connais le nom de la personne qui détient cette montre et qui la porte encore aujourd’hui.

» Je puis même citer un détail singulier. Il y a quelques années, le détenteur de la montre s’est trouvé à un dîner où il fut question des exécutions sommaires faites à Paris lors de l’entrée de l’armée de Versailles. Quelqu’un prononça le nom de Varlin, disant qu’il était réfugié à Londres. L’individu que je ne veux pas nommer, répondit :

« Varlin est bien mort, j’ai… assisté à l’exécution. Une montre trouvée sur le cadavre atteste son identité. »

» Et alors, tirant une montre de sa poche, il en ouvrit la cuvette et fit lire aux convives terrifiés cette inscription : « À Eugène Varlin, les ouvriers relieurs reconnaissants. » (Sensation.)

» Cet individu, je le répète, je ne veux pas le nommer ; mais, si vous ordonnez une enquête, il sera appelé, ainsi que ceux qui ont lu l’inscription. »

Quel est l’individu qui a trouvé sur Varlin, les objets que M. le lieutenant Sicre indiquait en détail dans son rapport ?

Dans quelle poche est la montre ?

Quoi qu’il en soit, Varlin ne la réclamera pas, car plus de deux ans après l’avoir fusillé, le 30 novembre 1872, on l’a condamné par contumace à la peine de mort.