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La Semaine sanglante

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Paris : Impr. G. Robert (p. 134-137).


LA SEMAINE SANGLANTE


Musique : Air du Chant des Paysans de Pierre Dupont

Aux fusillés de 71 !


Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins
Que des vieillards tristes aux larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux même sont tremblants,
La mode est au conseil de guerre
Et les pavés sont tout sanglants.

Oui mais…
ça branle dans le manche,
Ces mauvais jours-là finiront.
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront !


Les journaux de l’ex-préfecture,
Les flibustiers, les gens tarés,
Les parvenus par aventure,
Les complaisants, les décorés,

Gens de bourse et de coins de rues,
Amants de filles aux rebuts,
Grouillent comme un tas de verrues
Sur les cadavres des vaincus.

Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.

On traque, on enchaîne, on fusille
Tout ce qu’on ramasse au hasard :
La mère à côté de sa fille,
L’enfant dans les bras du vieillard.
Les châtiments du drapeau rouge
Sont remplacés par la terreur
De tous les chenapans de bouge,
Valets de rois et d’empereur.

Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.

Nous voilà rendus aux jésuites,
Aux Mac-Mahon, aux Dupanloup.
Il va pleuvoir des eaux bénites,
Les troncs vont faire un argent fou.
Dès demain, en réjouissance,
Et Saint-Eustache et l’Opéra
Vont se refaire concurrence,
Et le bagne se peuplera.

Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.


Demain, les manons, les lorettes
Et les dames des beaux faubourgs
Porteront sur leurs collerettes
Des chassepots et des tambours.
On mettra tout au tricolore,
Les plats du jour et les rubans,
Pendant que le héros Pandore,
Fera fusiller nos enfants.

Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.

Demain les gens de la police
Refleuriront sur le trottoir,
Fiers de leurs états de service
Et le pistolet en sautoir.
Sans pain, sans travail et sans armes,
Nous allons être gouvernés
Par des mouchards et des gendarmes,
Des sabre-peuple et des curés.

Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.

Le peuple au collier de misère
Sera-t-il donc toujours rivé ? …
Jusques à quand les gens de guerre
Tiendront-ils le haut du pavé ? …
Jusques à quand la sainte clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ? …
A quand enfin la République
De la justice et du travail ? …


Oui mais…
ça branle dans le manche, etc.
Ces mauvais jours-là finiront.
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront !


Paris, juin 1871.

Éditeur : M. Bassereau, 240, rue Saint-Martin, Paris.

J’étais encore à Paris quand je fis cette chanson. Ce n’est que quelques semaines plus tard que je pus gagner la frontière et me réfugier on Angleterre. De l‘endroit où l’on m’avait recueilli et où je restai du 29 mai au 10 août 1871, j’entendais toutes les nuits des coups de fusil, des arrestations, des cris de femmes et d’enfants. C’était la réaction victorieuse qui poursuivait son œuvre d’extermination. J’en éprouvai plus de colère et de douleur que je n’en avais ressenti pendant les longs jours de lutte.