La Serbie au XIXe siècle/04

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IV. Milosch Obrenovitch, prince des Serbes.

« Oui, mon père a commis de grandes fautes pendant son règne de vingt-cinq ans. Il a des vices plus qu’un homme n’en a d’ordinaire : c’est possible ;… mais le prince Milosch est un grand homme, il s’est placé au rang des plus célèbres héros de notre histoire ancienne et moderne, et il n’est pas moins habile politique qu’administrateur intelligent. » Ce jugement que le prince Michel publiait en 1850, c’est-à-dire du vivant même de son père, l’histoire impartiale ne peut que le confirmer. A vrai dire, c’est le programme des tableaux que nous avons encore à retracer. Lorsque le prince Michel parle des fautes que le prince Milosch a commises pendant un règne de vingt-cinq ans, il n’y a rien là qui nous surprenne ; se croire infaillible, même sur un trône d’Orient, serait une prétention sotte que condamnerait la politique aussi bien que le bon goût. Il sied d’être modeste quand on est responsable, et partout de nos jours, proclamée ou non dans une charte, la responsabilité est de droit commun. Quant aux vices que le prince Michel consent à reconnaître chez son père sans croire pour cela manquer de respect à l’illustre vieillard, quant à ces vices plus grands ou plus nombreux qu’un homme n’en a d’ordinaire, j’imagine que le prince Michel n’avait pas exactement pesé la valeur de ses paroles ; il voulait dire sans doute les emportemens d’un génie inculte obligé de recourir aux ruses et aux violences du despotisme pour consolider l’affranchissement de son pays. Tel nous allons trouver Milosch, rusé, violent, tournant ou brisant les obstacles, procédant à une œuvre libératrice avec les allures d’un despote oriental, se faisant presque Turc pour arracher la Serbie aux Turcs, mais avec cela puisant dans sa patriotique ambition les conseils d’une politique profonde et les talens d’un organisateur consommé. Sur ce point même, nous pouvons en dire plus que le prince Michel. Quand le fils de Milosch écrivait les paroles que nous venons de citer, le fondateur de la dynastie des Obrenovitch avait été renversé du trône par une révolution ; quelques années après, en 1858, une révolution nouvelle détrônait le fils de Kara-George, et la nation entière rappelait le libérateur de 1815. Cet élan unanime des Serbes ne contenait-il pas l’absolution de l’ancien despote et la reconnaissance éclatante des services qu’il avait rendus ? Nous n’avons donc qu’à suivre les indications des événemens pour faire en toute sûreté la part du bien et celle du mal.

La carrière politique de Milosch se divise en quatre périodes. La première commence en 1813, au moment où Kara-George abandonne son poste, et finit en 1817, alors que la Serbie, sauvée de la ruine, arrachée à la mort par le dévoûment et le génie du vainqueur de Poscharévatz, lui décerne une sorte de principauté idéale, je veux dire une principauté qui n’existe que dans le cœur des Serbes, puisque la Turquie ne la reconnaît pas encore. De 1817 à 1830, c’est la seconde période. En 1817, les représentans de la Serbie ont donné à Milosch le titre de kniaze ; en 1830, la Turquie confirme ce titre et le déclare héréditaire dans la famille des Obrenovitch. La troisième période, qui s’ouvre à cette date, se termine par la révolution de 1839 ; Milosch, précipité du trône, a pour successeur un de ses fils, le jeune prince Michel, qui bientôt lui-même, victime de ressentimens implacables et d’intrigues ténébreuses, est remplacé par le fils de Kara-George, Alexandre Kara-Georgevitch. Enfin, après les seize années du gouvernement du prince Alexandre, le vieux Milosch, à soixante dix-huit ans, est rappelé de l’exil en 1858 ; avouant ses fautes, promettant de meilleurs jours, il revient, au milieu des acclamations populaires, prendre en ses mains vigoureuses encore les affaires de la nation serbe, et meurt deux ans plus tard (1860) sur le trône qu’il a fondé.

C’est la seconde de ces périodes que nous avons à raconter aujourd’hui. Dans une étude précédente, on a vu, de 1813 à 1817, éclater la figure extraordinaire de l’ancien porcher de la Schoumadia [1]. D’abord soumis aux vainqueurs, car son premier devoir est d’empêcher l’anéantissement de la patrie, il protège les Serbes en les contenant ; puis, quand ce rôle est devenu impossible, quand il faut recommencer la lutte ou périr, il appelle la nation aux armes, se jette sur les Turcs, tantôt comme un chef de haïdouks, tantôt comme un général consommé, leur tue des milliers d’hommes, les frappe d’épouvante, les refoule dans les forteresses, finit par leur imposer la paix, et, dégageant le pays, obtient pour les Serbes le droit de vivre à leur guise, première condition de l’affranchissement complet qu’il ne cessera de poursuivre. Il y a désormais deux peuples en Serbie, — d’un côté les milices turques, occupant les principales villes et surtout les forteresses, — de l’autre la nation serbe, qui reprend possession d’elle-même du Danube aux Balkans et de la frontière bosniaque a la frontière bulgare. Les Turcs ont pour chef le pacha de Belgrade, vice-roi du sultan Mahmoud ; le chef de la nation serbe est Milosch. Milosch n’était d’abord que le knèze d’une province, reconnu et même institué comme tel par le gouvernement turc ; au mois de novembre 1817, les évêques, les knèzes, les kmètes, pour affermir son autorité dans la lutte qu’il soutient tous les jours contre le vice-roi de Belgrade, lui confèrent d’une voix unanime le titre de kniaze, c’est-à-dire de prince des Serbes. Ce vote du mois de novembre 1817 n’avait encore qu’une force morale, c’était une désignation et un vœu plutôt qu’une proclamation définitive ; treize ans après, le titre idéal est devenu un titre réel, la principauté de Serbie est consacrée par un hatti-chérif de Mahmoud, la transmission du pouvoir est assurée aux héritiers de Milosch Théodorovitch Obrenovitch, et dans toutes les églises du pays serbe les cloches, condamnées au silence depuis la fuite de Kara-George, éclatent en joyeuses volées. Comment la principauté morale de 1817 est-elle devenue en 1830 une principauté effective ? Tel est le sujet de notre étude.


I

Si le vote du mois de novembre 1817 ne donnait qu’un titre moral à Milosch Obrenovitch, prince des Serbes, ce titre aux mains d’un tel homme devenait immédiatement une force. Maraschli-Ali, toujours occupé à reprendre aux Serbes les concessions qu’il avait été obligé de leur faire, savait désormais que Milosch avait derrière lui tout un peuple. Le tendeur de pièges [2] toutefois ne se découragea point ; il y avait encore parmi les Serbes tant d’intérêts troublés, tant de causes de dissension, c’est-à-dire tant de moyens de créer des embarras à Milosch et d’intervenir à propos pour tout bouleverser ! C’est précisément sur ces désordres intérieurs que se porta tout d’abord l’activité du prince. D’énergiques et promptes mesures supprimèrent le brigandage. — Protéger les labeurs du paysan et empêcher les bandits de déshonorer ce nom de kaidouk illustré dans les guerres nationales, c’était d’un seul coup servir deux fois la Serbie. — D’autres abus qui semblaient consacrés aussi par une pratique séculaire furent déracinés avec la même vigueur. On cite au premier rang le vestige le plus odieux et le plus tenace de l’antique barbarie, le rapt des jeunes filles. Lorsqu’un jeune homme, désirant épouser une jeune fille riche, pressentait un refus des parens, il rassemblait ses compagnons, préparait une embuscade, et enlevait la malheureuse enfant quelquefois plus morte que vive. Souvent, pour s’assurer sa proie, le ravisseur ne reculait devant aucun attentat. On trouvait toujours des prêtres avilis qui prêtaient leur ministère à ces violences, et, dans une vue d’intérêt sordide, célébraient le mariage malgré les protestations de la victime. Milosch décida que tout auteur ou complice d’un tel crime serait puni de mort ; quant au prêtre, il était suspendu de ses fonctions et condamné en outre à une peine corporelle. Cette législation nouvelle exigeait un changement dans l’administration de la justice. Pour la pleine efficacité des lois qui devaient réformer les Serbes, c’était au prince des Serbes, et non au pacha de Belgrade, d’en poursuivre l’application. Milosch s’attribua donc, au nom de l’intérêt commun, ce droit de prononcer la peine capitale que les traités récens avaient réservé au pacha. Il augmenta aussi les attributions du tribunal suprême, qui, sous le titre de grand tribunal national (veliki-narodni-soud), devint une sorte de conseil d’état. Du haut en bas de l’échelle, l’administration intérieure et l’administration judiciaire furent solidement organisées. Le pays, selon les traditions séculaires, avait été divisé de nouveau en provinces et en districts ; dans chaque chef-lieu de province, Milosch établit un oberknèze et un tribunal provincial, dans chaque district un knèze, dans chaque village un kmète. En réprimant le brigandage et les rapts, il avait voulu enlever aux Turcs tout prétexte de s’immiscer dans les affaires du peuple serbe ; en assurant par ses officiers civils l’équitable répartition de l’impôt et par ses magistrats le prompt règlement des procès, il délivrait ses compatriotes de la justice musulmane. Même dans les contestations entre chrétiens et Turcs, le mussélim n’avait plus de rôle à jouer,- cité devant le tribunal ottoman, le chrétien faisait défaut, et le Turc était bien obligé de s’adresser au tribunal serbe. Enfin, grâce aux vigilantes mesures de Milosch, les Serbes n’avaient plus à subir aucun joug, ni le joug de la loi turque, ni le joug des milices musulmanes. Spahis et janissaires, naguère encore accoutumés à piller les habitans des villages, n’obtenaient plus rien qu’en payant ; à la moindre menace, un signal éclatait, et les Serbes accouraient de tous côtés. On vit parfois des populations entières, la faux ou le bâton à la main, conduire aux autorités turques des pillards déjà énergiquement châtiés, et comme ces autorités avaient ordre de ne pas provoquer de soulèvement, il fallait bien que la justice suivit son cours.

Ainsi, dès les premières années de ce gouvernement issu de la volonté populaire, le prince des Serbes, non reconnu par Mahmoud, avait assuré l’indépendance de la Serbie sous les yeux mêmes du lieutenant de Mahmoud. On devine aisément la fureur concentrée de Maraschli-Ali ; sentant qu’il n’était pas de force à lutter contre Milosch, il méditait de sinistres desseins. Milosch au contraire, plus actif que jamais, poursuivant son but sans se cacher, concevait chaque jour des ambitions nouvelles. Il voulait que l’indépendance de fait acquise au pays serbe fût confirmée par une décision du sultan. L’article 8 du traité de Bucharest contenait sur ce point des promesses qui n’étaient pas encore réalisées ; Milosch ne l’oubliait pas, et, sans se hâter d’invoquer un acte dont le souvenir irritait le sultan, il se réservait de faire retentir ce nom à l’heure décisive comme une menace vengeresse. Au printemps de l’année 1820, il envoya deux députés à Constantinople pour obtenir de la Porte la nomination d’un commissaire impérial chargé de régler définitivement l’indépendance des Serbes. Milosch était si confiant dans la justice de sa cause, qu’il fit demander au pacha de Belgrade des lettres de recommandation pour ses députés. « N’y compte pas, répondit Maraschli-Ali ; je ne me mêle plus de tes affaires. C’est en vain d’ailleurs que tu t’adresses à Constantinople. Puisque nos concessions ne font qu’augmenter les exigences des Serbes, la Porte est résolue à ne plus se montrer si généreuse. » En même temps le pacha ourdissait une conspiration pour se débarrasser de Milosch : il annonça aux chefs des milices turques, janissaires et spahis, que le prince des Serbes, non content d’avoir obtenu tant de privilèges interdits aux raïas, avait formé le projet de leur enlever leurs fiefs militaires, de les dépouiller de tous leurs biens, de chasser tous les Turcs du pachalik de Belgrade. Était-on sûr qu’un tel homme n’arracherait pas au divan quelque faveur nouvelle ? Le plus court était d’en finir avec lui. Les négociations pendantes devant amener Milosch à Belgrade, les spahis convinrent de l’assassiner le jour où il entrerait dans la ville. Les dispositions étaient prises, les rôles distribués ; si le complot échoua, c’est que Milosch fut prévenu. Des Turcs plus ou moins initiés à la conspiration eurent peur des conséquences terribles qu’elle pouvait entraîner, et en donnèrent avis au prince des Serbes.

Le commissaire impérial qui apportait la réponse du divan venait d’arriver en Serbie. — Partout, sur l’ordre de Milosch, on lui fit un accueil empressé. Le prince lui-même courut à sa rencontre, l’accompagna une partie de la route, et promit de le rejoindre à Belgrade. C’était le moment que les spahis attendaient pour assassiner leur ennemi. Milosch, averti à temps, s’établit aux environs de la ville avec une petite armée ; outre les knèzes et les kmètes qui l’escortaient par honneur, un grand nombre de Serbes étaient accourus en armes pour défendre sa vie, qu’on disait menacée. Maraschli, un peu inquiet, le fit prier de ne pas introduire une telle foule dans les murs de Belgrade ; comment loger et nourrir un si grand nombre d’hôtes sur lesquels on ne comptait pas ? Milosch répondit simplement : « J’entrerai avec mon escorte ou je n’entrerai point. » C’était dire au pacha que ses complots lui étaient connus. Alors le pacha eut peur, des rapports bien exagérés lui affirmaient que l’escorte de Milosch montait à 10,000 hommes, il craignit que les Serbes, irrités de ses mauvais desseins et y voyant une cause de guerre, ne vinssent mettre le feu à Belgrade. Maraschli n’était plus si pressé de voir arriver Milosch. On convint que son frère Jovan le remplacerait. Ce fut donc Jovan qui, accompagné de 200 knèzes, entendit chez le pacha la lecture du firman impérial. Aux regards sinistres des Turcs, à l’accueil équivoque du pacha, ils virent bien que le danger était sérieux pour Milosch, s’il fût entré sans défiance.

Les dispositions du firman se résumaient ainsi : 1° le commissaire impérial, d’accord avec les knèzes, fixera le tribut payable à la Porte ; 2° il n’y aura plus de mussélims que dans les forteresses de la frontière autrichienne, tout le reste du pays sera enlevé à leur juridiction ; 3° Milosch aura le titre de premier knèze, les Serbes demeureront comme leurs ancêtres les raïas du sultan, et seront tenus de fournir le nécessaire aux troupes impériales, soit qu’elles traversent le pays, soit qu’elles tiennent garnison dans les forteresses ; 4° ce firman ne sera remis aux Serbes qu’à la condition pour eux de déclarer par écrit qu’ils sont satisfaits, et renoncent à toute autre prétention dans l’avenir. — Jovan et les knèzes n’ayant pas qualité pour accepter de telles conditions, il fallut que le commissaire turc vînt trouver Milosch à Topchidéré. Dès que le prince des Serbes eut entendu les dernières lignes, il dit sans hésiter : « Je remercie le sultan de ses concessions ; quant à déclarer que nous sommes satisfaits, et que nous ne demanderons plus rien, je ne le puis. Un peuple a toujours le droit de faire connaître ses vœux à Dieu et à son souverain ; il est étrange et cruel de vouloir qu’il y renonce. » — Le commissaire turc ayant demandé alors quelles étaient les exigences des Serbes : « Ils supplient, répondit Milosch d’une voix ferme, qu’on leur accorde les droits stipulés par le traité de Bucharest. »

Le moment était venu où le traité de Bucharest, d’abord si fatal aux Serbes, allait leur rendre de grands services. En 1812, quand l’Europe entière était engagée en de gigantesques conflits, les Serbes avaient été comme livrés par les diplomates russes aux ressentimens de la Turquie. On a vu que les droits stipulés pour eux à cette époque n’étaient assurés par aucune garantie immédiate, et que l’interprétation d’une clause fort équivoque avait amené une lutte où la Serbie aurait pu disparaître. Maintenant le peuple serbe avait surmonté un tel péril grâce à l’énergie de Milosch, l’Europe était tranquille, la politique russe veillait sur les contrées du Danube, l’application des principes formulés à Bucharest n’était plus réservée comme en 1812 aux commissaires de Constantinople, et quand Milosch invoquait tout à coup ce traité dont la Turquie avait si longtemps violé les prescriptions, ce nom devait retentir comme une menace. Le commissaire turc en demeura immobile de stupeur ; on eût dit que la foudre l’avait frappé. Un appel au traité de Bucharest ! un appel à la protection de la Russie ! C’était par un ultimatum de cette nature que Milosch répondait aux libéralités du sultan. Confondu, atterré, le diplomate ottoman remonta à cheval, et partit pour Belgrade sans même prendre congé de Milosch. Quelques jours après, affectant de craindre pour ses jours s’il traversait la Serbie, il descendit le Danube, et gagna Constantinople par la Mer-Noire.

Est-ce à dire que Milosch fût sérieusement disposé à invoquer le secours des Russes V On retrouve ici un trait singulier que nous avons déjà rencontré dans l’histoire des Serbes au moyen âge, et qui reparaît de nos jours dans leur politique. Comme tous les peuples qui ont subi de grands désastres et qui sont encore environnés de périls, les Serbes ont un rare instinct de ce qui convient à leur fortune. Qu’on l’appelle comme on voudra, esprit politique, esprit de ruse et de savoir-faire, c’est l’arme de ceux qui ont leur vie à défendre. Les Serbes au moyen âge se servaient des Byzantins contre les Occidentaux et des Occidentaux contre les Byzantins ; au XIXe siècle, ils se servent des Russes contre les Turcs, comme ils se serviraient à l’occasion des Turcs eux-mêmes contre les Russes. Ils ont leur but et ils y marchent, prenant pour cela tous les secours que la destinée leur présente, s’appuyant à gauche, s’appuyant à droite, avançant toujours. Ils savent très bien que les sympathies des Russes pour la cause serbe ne sont pas des sympathies désintéressées ; ils en profitent et ils s’en défient. Est-ce ingratitude ? Nullement, c’est prudence et désir de ne pas être dupes. Ces dispositions si curieuses, finesse, souplesse, circonspection et prévoyance continuelles, éclatent dans la politique étrangère de Milosch. A ce point de vue, le prince des Serbes était bien le représentant de sa race. Un an après les événemens que nous venons de raconter, la révolution grecque mettait l’Europe entière en émoi (1821). Quelle occasion pour Milosch d’arracher au sultan les concessions qu’on lui refuse ! Quelle occasion aussi de complaire à la Russie, de reconnaître les services qu’elle a rendus aux Serbes dans la première guerre de l’indépendance, d’en mériter de nouveaux pour l’avenir ! Les kétairies helléniques, sous l’influence de la diplomatie russe, pressaient Milosch de donner le signal ; on voulait que la Serbie, la Valachie, la Moldavie, tout le nord de l’empire enfin entreprît une insurrection formidable pendant que la Grèce se lèverait, Milosch examina la question de sang-froid, pesa le pour et le contre, essaya de pénétrer l’avenir, cherchant quelles seraient les conséquences de sa résolution ; le bon sens lui dit que la cause des Grecs n’était pas celle des Serbes. Chose digne de remarque, un paysan illettré, un homme qui ne savait l’histoire de son pays que par les traditions des moines et les chants des poètes populaires, arrivait d’instinct à certaines vues que confirme la science la plus exacte. Qu’étaient-ce que les Grecs aux yeux de Milosch ? Les ennemis des Serbes. Si la révolution grecque réalisait ses espérances, on verrait renaître un empire d’Orient, un empire qui regarderait la Serbie comme une de ses provinces, et deviendrait pour elle plus redoutable que la Turquie elle-même. Les Grecs n’étaient-ils pas, il y a cinq cents ans, les adversaires opiniâtres, les-surveillans jaloux de la famille serbe ? N’est-ce pas les Cantacuzène qui ont arrêté l’œuvre civilisatrice de Douschan ? N’est-ce pas eux qui, dès le XIVe siècle, quatre-vingts ans avant la prise de Constantinople, appelaient les Turcs sur le sol européen pour tenir en échec le tsar de Macédoine aimant le Christ ? La différence de religion entre les Turcs et les Serbes, jadis cause de tant de malheurs pour les raïas foulés aux pieds du musulman, tourne aujourd’hui au profit des Serbes ; mieux leur vaut, dans l’état actuel de l’Europe, avoir à s’entendre avec les Turcs qu’avec une puissance de même religion. La Turquie est obligée à des ménagemens envers ses sujets chrétiens ; un empire grec n’aurait à leur égard que des prétentions hautaines. Est-ce que les Grecs n’ont pas toujours affecté de méconnaître les efforts des Serbes, de les mépriser comme des barbares ? Il s’agit, bien entendu, des hommes du Fanar, de l’aristocratie brouillonne et intrigante ; rien n’égale leur arrogance quand ils parlent des Serbes. Un Serbe, un Bulgare, c’est même chose à leurs yeux, et on sait quel est leur dédain pour ces rudes et honnêtes populations de la Bulgarie. Serbes et Bulgares, en 1821, paraissaient aux Grecs des instrumens tout prêts pour l’accomplissement de leurs desseins. On lancerait ces barbares comme une avant-garde, puis on verrait à quoi se décider, selon la tournure que prendraient les choses. Tel était le plan de 1821, le plan de ces princes du Fanar qui représentaient les intérêts grecs et la politique russe dans les provinces roumaines du Danube. Quand la véritable révolution grecque sera conduite par des héros, les choses changeront d’aspect ; dans la première phase, les intrigues russes dominent tout, et c’est au milieu de ces intrigues que le prince Ypsilanti écrivit à Milosch pour le pousser à la révolte. Que fit Milosch ? Il resta fidèle au sultan.

Les historiens qui ont accusé Milosch d’avoir trahi en cette circonstance la cause de la civilisation chrétienne ne me semblent pas avoir une juste idée des complications sans nombre de la question orientale. Les défenseurs du prince des Serbes n’ont pas de peine à le justifier. Outre les raisons qu’on vient de voir, on doit rappeler encore deux choses décisives, d’un côté la situation particulière de l’Autriche, de l’autre les négociations engagées entre la Porte et le prince des Serbes. L’Autriche, Milosch ne l’ignorait point, était singulièrement inquiète du mouvement de la Grèce, derrière lequel elle voyait s’agiter l’ambition moscovite ; le soulèvement des Serbes, si Milosch eût consenti à en donner le signal, aurait entraîné les Serbes autrichiens, et de là des conflits inextricables où la Serbie, ayant tout à craindre, alliés et adversaires, ne pouvait que recevoir de mortelles blessures. Quant aux négociations pendantes avec le divan, il y avait là aussi de graves avertissemens pour Milosch. Après son refus d’accepter comme définitives les concessions partielles de Mahmoud, après cette scène si curieuse où le prince des Serbes, avec autant de courtoisie que de fermeté, avait invoqué subitement les stipulations du traité de Bucharest, il avait dû envoyer à Constantinople une députation nombreuse composée des principaux knèzes et chargée d’exprimer au sultan les vœux unanimes du pays. Or, l’insurrection de la Grèce ayant éclaté pendant que les députés de Milosch étaient en instance auprès du divan, leur position était devenue terriblement critique. Un firman de Mahmoud venait d’opposer aux projets de l’hétairie hellénique toutes les passions du fanatisme turc ; déchaînée, ivre de fureur, la populace de Constantinople ne respectait rien. Les hôtels des ambassadeurs étrangers n’étaient plus des refuges. Le Fanar surtout, résidence des princes grecs, se trouvait exposé aux derniers périls. C’est de ce côté que demeuraient les députés serbes. Attaqués dans leur logis, sauvés à grand’peine par des janissaires commis à leur garde, ils furent conduits au patriarcat grec, et, le patriarcat ayant été à son tour assailli par l’émeute, on finit par les enfermer dans le sérail. — Enfermer c’est le mot propre. Les députés de Milosch n’étaient plus les représentans de la nation serbe ; captifs dans leur prison splendide, gardés comme des otages, ils apprenaient chaque jour les massacres des chrétiens, et se demandaient s’ils n’étaient pas condamnés au même sort. Que Milosch donnât la moindre preuve de connivence avec les hétairies, les députés serbes, élite de la nation, étaient immédiatement sacrifiés.

Voilà sans doute des considérations qui suffiraient à expliquer la conduite du prince des Serbes, son refus très net de participer à l’insurrection de la Grèce, sa politique non pas seulement de neutralité, mais de fidélité à la Turquie, pendant que l’Europe entière prenait feu pour les klephtes et les pallicares. Eh bien ! il y avait chez Milosch un mobile qui prévalait sur tous les autres, et je ne mets pas en doute que les conceptions de son esprit ne fussent en cela parfaitement d’accord avec l’instinct populaire ; ce mobile, c’était le désir de mener à bien les affaires de la Serbie par les moyens directs, de faire triompher sa cause sous son propre drapeau et non sous le drapeau d’une nation rivale. Son attachement à la Turquie ne signifiait pas autre chose. « La Turquie, semble dire le rusé politique, est notre sphère d’action ; restons en Turquie pour profiter des fautes de la Turquie. Notre chemin est tracé, notre but est devant nous, le jour n’est pas loin où la Serbie aura reconquis son indépendance ; ce serait folie de tout compromettre en allant courir les aventures. » Je ne sais s’il ajoutait dès lors que, la succession de l’empire ottoman pouvant s’ouvrir un jour, la Serbie n’avait qu’à grandir sur son propre terrain pour en recueillir sa légitime part. Il est certain du moins que ces idées lui sont venues par la suite, et nous croyons qu’aujourd’hui encore elles sont la préoccupation discrète, mais constante, de la politique serbe. Pourquoi donc Milosch en 1821 eût-il embrassé la cause de l’hellénisme ? A chacun suffit sa tâche, comme à chaque jour suffit sa peine. L’Europe orientale est un vaste échiquier où sont engagées des parties très diverses ; il faut jouer serré, si l’on ne veut pas être dupe. L’attitude que la Serbie a gardée dans cette crise mémorable me paraît faire honneur à la politique étrangère de celui que le vœu national appelait déjà Milosch Obrenovitch, prince des Serbes.


II

Il est impossible d’accorder les mêmes éloges à sa politique intérieure. C’est le despotisme que Milosch a établi dans le pays serbe, et trop souvent un despotisme à la turque. La violence, l’arbitraire, d’incroyables excès de pouvoir, des monopoles révoltans, des exactions monstrueuses, voilà ce que présente à nos regards son administration. Ces violences ont excité des insurrections redoutables, et l’Europe a retenti des clameurs que des témoins indignés proféraient contre le tyran. C’est à ces invectives que répondait le prince Michel lorsque, tombé du trône sous le poids des ressentimens soulevés par Milosch, et avant d’y remonter pour y périr d’une mort tragique, il écrivait du fond de l’exil en 1850 : « Oui, mon père a commis de grandes fautes. » Comment donc ces fautes, comment ces crimes, qu’il est impossible de dissimuler, ont-ils pu être supportés aussi longtemps par une nation généreuse et fière qui venait de se retremper dans les plus héroïques épreuves ? Comment a-t-on pu les oublier plus tard, et comment expliquer l’enthousiasme de la Serbie lorsque le vieux despote, après vingt ans d’exil, fut rappelé au pouvoir par les acclamations populaires ? C’est que le despotisme de Milosch, au moment même. où il paraissait le plus intolérable, était, je ne dirai pas justifié (il n’y a pas de justification pour de telles violences), mais rendu moins odieux par la situation et les besoins du pays. Milosch était véritablement l’homme nécessaire, et dans ses plus âpres fureurs il n’a jamais failli au rôle que lui assignait la destinée de ses compatriotes. Tyran jaloux, emporté, intraitable, oui, assurément, mais toujours tyran au service de l’indépendance nationale, voilà Milosch. L’unité de commandement était une question de vie ou de mort pour un état que menaçaient encore tant de périls ; il brisa d’une main de fer tous ceux qui lui disputaient une parcelle de son autorité. A la dynastie qu’il fondait comme la sauvegarde de la patrie, il fallait de grandes ressources en argent afin d’accomplir son œuvre ; il s’empara du commerce et gagna des millions. Dieu nous préserve de chercher des excuses au despotisme ! Il faut reconnaître pourtant que la puissance et les trésors de Milosch ne furent pour lui que des moyens de reconstituer la Serbie, de relever après cinq cents ans de servitude le royaume de Douschan et de Lazare. Ses ennemis même lui doivent cette louange, qu’il a toujours confondu son intérêt propre avec l’intérêt de la patrie. Diabolique habileté, disent les uns ; loyale inspiration, disent les autres ! Qu’on explique le fait comme on pourra, on ne saurait le révoquer en doute. Voilà pourquoi les Serbes ont tant pardonné au premier des Obrenovitch.

Pour nous, observateur attentif et désintéressé, au moment où nous résumons sur le prince Milosch tant de témoignages divers, nous ne pouvons nous empêcher de regretter que ce génie plein de ressources ait demandé à la terreur ce que lui eût accordé la confiance. Assurément ce serait chose puérile de porter nos délicatesses libérales dans l’histoire d’un peuple à peine échappé de la barbarie ; cependant, si on se rappelle la beauté morale des poésies serbes, cet idéal de justice, cette fleur de dévoûment, tous ces caractères d’une race pure et saine, on ne peut croire que le sentiment du droit ait fait défaut à cette société inculte. Puisque les Serbes ont oublié la tyrannie de Milosch en faveur de son patriotisme, avec quelle loyauté ils eussent soutenu le prince sorti de leurs rangs, s’il avait respecté les vieilles institutions communales ! La grande faute de Milosch, c’est sa défiance de son peuple et de lui-même ; il a cru qu’il avait besoin de confisquer toutes les franchises, de niveler tous les pouvoirs, afin d’asseoir plus solidement sa souveraineté, et il a manqué une merveilleuse occasion d’opposer la culture chrétienne à la tradition musulmane, c’est-à-dire la liberté à la servitude, la fécondité à l’inertie. Milosch à la tête de la Serbie telle qu’il l’a organisée ressemble trop à un pacha gouvernant son pachalik. D’abord, on l’a vu plus haut, voulant établir l’ordre au plus vite et enlever tout prétexte à l’intervention ottomane, il réorganise le pays sur le plan des coutumes séculaires. Il est le kniaze, le prince des Serbes ; au-dessous de lui sont les oberknèzes, puis les knèzes, puis les kmètes, hiérarchie naturelle qui, du chef-lieu de province jusqu’au moindre village, maintient la justice et l’ordre, par conséquent la liberté. Bientôt cependant il trouve la distance trop faible entre le prince et les oberknèzes. Ce nom même de knèze lui déplaît, comme renfermant une idée de commandement distinct, de souveraineté indépendante ; les knèzes ne seront plus que des agens rétribués par lui, qu’il institue ou révoque à sa guise. Il les appelle des capitaines, des surveillans. En un mot, les influences locales doivent disparaître pour ne laisser debout que la volonté du chef. Or, si la dictature offrait de réels avantages dans la situation incertaine que les événemens avaient faite au peuple serbe, combien de périls elle pouvait entraîner ! La dictature, qui fournit le moyen de concentrer les forces matérielles, détruit souvent la première des forces, l’union des cœurs, le dévoûment de tous à une même cause. Qu’arriva-t-il en effet ? Les knèzes, respectés par le prince, eussent été son plus ferme appui ; inquiétés, menacés, ou plutôt dépossédés à demi, ils murmurèrent, et le pacha de Belgrade n’eut point de peine à les soulever contre l’usurpateur.

Maraschli-Ali surveillait toujours Milosch, attentif à profiter de ses fautes. Cette fois le tendeur de pièges n’eut pas à faire preuve d’invention, le piège avait été préparé par le kniaze en personne. Au printemps de l’année 1821, les deux hommes les plus puissans et les plus riches de la Serbie après Milosch, Marko Abdullah et Stêphan Dobrinjatz, ourdirent une conspiration dont le but était le renversement du prince des Serbes. Maraschli n’avait eu qu’à leur rappeler ce qu’ils étaient naguère encore et à leur montrer ce qu’ils pouvaient redevenir. « Est-ce bien vous, leur disait-il, qui vous laissez dépouiller de la sorte ? Levez-vous, réclamez vos droits les armes à la main, tous les knèzes vous suivront. » Il leur promettait aussi l’appui des Turcs et la bienveillance du sultan. Marko Abdullah était oberknèze de la province de Poscharevatz, Stéphan Dobrinjatz occupait le même rang dans la province de Poretch. Si la conspiration eût éclaté à temps, elle eût pu causer de grands embarras à Milosch et de grands périls à la Serbie ; c’était la guerre civile en présence des Turcs, qui ne cessaient de guetter leur proie. Heureusement un jeune chef, Milko, au lieu de céder aux suggestions des deux oberknèzes, leur reprocha de tels desseins comme un parricide, puis, montant à cheval, partit au galop pour tout révéler au prince. Les conspirateurs essayèrent vainement de le faire assassiner sur la route ; il essuya des coups de feu sans recevoir de blessures graves, dispersa les assaillans, et arriva bride abattue à Kragoujevatz, où demeurait Milosch. C’était le 25 mars 1821. Le lendemain, les conspirateurs entraient en campagne ; en même temps le pacha de Belgrade faisait savoir à Milosch que le peuple s’était soulevé contre lui dans les provinces de Poscharevatz, et l’invitait à n’en concevoir aucune inquiétude ; il se chargeait, lui, Maraschli-Ali, d’envoyer ses troupes contre les insurgés et de rétablir l’ordre. En réalité, c’était la garnison turque de Belgrade qui allait soutenir les oberknèzes contre le prince. « Toi-même, répondit simplement Milosch, ne prends aucun souci ; je savais la conspiration avant toi, et je suffirai à tout. » La lutte ne fut pas longue ; abandonnés de leurs soldats, repoussés par le peuple, qu’ils prétendaient soulever, les knèzes rebelles furent obligés de fuir sans avoir combattu. Il tombèrent plus tard aux mains de Milosch, et subirent un interrogatoire ; on sut alors avec quelle adresse Maraschli avait exploité les fautes du gouvernement de Milosch pour jeter dans le peuple serbe un levain de divisions et de haines. Cette première insurrection n’offrait rien d’inquiétant en apparence, puisqu’elle avait fait éclater une fois de plus l’attachement de la nation au prince qu’elle s’était choisi. Le danger, c’était l’exemple, c’était l’avertissement donné aux mécontens et aux ambitieux qu’ils pourraient, un jour ou l’autre, trouver assistance chez les Turcs ; c’était aussi, à un point de vue tout différent, l’espèce d’encouragement fourni à Milosch, qui, assuré de la sympathie populaire, allait poursuivre sans scrupule la transformation dictatoriale du pays.

Les écrivains qui essaient de justifier Milosch ne peuvent retenir les aveux les plus étranges au milieu de leurs apologies. On nous révélera, par exemple, que le prince des Serbes avait commandité le commerce des bestiaux, le commerce du sel, et qu’il y gagna des sommes immenses. Est-il croyable qu’il ait ignoré les ruses et la rapacité de ses agens ? Peut-on admettre qu’il fût simplement coupable d’incurie, alors que des plaintes si amères s’élevaient contre lui de toutes parts ? Un voyageur très favorable aux Serbes et qui n’a jamais parlé des Obrenovitch qu’avec une sympathie respectueuse, le docte, le bienveillant M. Kanitz, a recueilli tout récemment une opinion bien grave sur les actes de déloyauté que Milosch, marchand de sel, imposait à Milosch, prince des Serbes. On a dit que l’habileté ou la vertu du kniaze avait été de confondre son intérêt particulier avec l’intérêt de son peuple ; si ce qu’on rapporte est vrai, il se serait donné en cette circonstance un fâcheux démenti. Voici le fait : un savant géologue allemand, M. le baron de Herder, étant venu sur l’invitation du prince explorer le territoire montueux de la Serbie, y aurait découvert une mine de sel, et le prince aurait exigé que cette découverte fût tenue absolument secrète, que personne n’en sût rien, que le géologue l’oubliât lui-même. Pourquoi ? Parce que le prince avait des capitaux considérables engagés dans l’exploitation de mines de sel en Moldavie, en Valachie, et que la découverte du baron de Herder, faisant baisser les prix, aurait compromis ses affaires. Singulier et prosaïque épisode ! Faut-il donc que nous rencontrions les comédies de l’argent même dans ce monde à demi barbare ! On aimerait mieux sans doute les passions héroïques, fussent-elles violentes et quelquefois sauvages. Défions-nous pourtant de ces vœux, il ne faut pas évoquer les tragédies dans une société où la passion est si forte, la loi si faible, où la vie de l’homme compte pour si peu.

Le mal engendre toujours le mal. Si le prince Milosch n’avait pas détruit au profit de son despotisme la juste et inoffensive autorité des knèzes, il n’aurait pas procuré à Maraschli-Ali le moyen de fomenter contre lui des conspirations, et ces conspirations à leur tour n’auraient pas fourni de nouveaux prétextes au despotisme de Milosch. Maraschli était mort peu de temps après l’échec de Marko Abdullah et de Stéphan Dobrinjatz ; il était mort, assure-t-on, de douleur et de honte en voyant toutes ses manœuvres échouer, et ses rivaux d’influence à Constantinople triompher de ses déconvenues. Ce tendeur de pièges, pendant six années de luttes et d’intrigues, n’avait pas empêché Milosch d’affermir de plus en plus le pouvoir qu’il tenait des Serbes. Le successeur de Maraschli-Ali, Abd-ul-Rhaïm, était un homme intègre, absolument incapable des perfidies savantes de Maraschli, mais résolu à contenir Milosch. Que Milosch prît le titre de prince des Serbes, qu’il représentât les Serbes auprès du pacha de Belgrade, qu’il se chargeât de rassembler les contributions pour les lui remettre, rien de mieux ; si le prince des Serbes, par un acte quelconque, prétendait consacrer cette principauté nominale que la Turquie ne reconnaissait point, Abd-ul-Rhaïm avait juré de ne pas le souffrir, et on pense bien qu’alors le parti des mécontens pouvait lui fournir un point d’appui. La situation était donc singulièrement critique pour Milosch. Surveillé de près par les Turcs, exposé dans l’intérieur du pays à des inimitiés violentes, revêtu d’un titre de confiance que l’enthousiasme avait donné au libérateur, mais que des colères trop souvent justifiées pouvaient retirer au despote, Milosch, pendant les années qui suivent la mort de Maraschli, ne semble occupé qu’à fortifier son pouvoir et ses moyens d’action. C’est pour cela qu’il veut être riche sans cesser un instant de veiller sur les grands intérêts du pays et de le façonner à la civilisation. Pour faire exactement la part du bien et celle du mal dans l’œuvre si compliquée du politique barbare, il faudrait s’attacher à ses pas, entrer dans ses conseils, assister à ses études. Jusque-là, il avait surtout agi, soit par les armes, soit par la diplomatie et la ruse ; condamné à une sorte d’immobilité par l’attitude d’Abd-ul-Rhaïm, il se mit à étudier avec passion. Le fils du valet de ferme, l’ancien gardeur de troupeaux, était absolument illettré ; il se fit lire des livres d’histoire et de géographie, des traités d’économie politique, sans parler des meilleurs journaux de Paris, de Londres, de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, que des interprètes lui traduisaient chaque matin. Sa mémoire était prodigieuse. Il eut bientôt une idée exacte de l’Europe, de la force et de la richesse des diverses nations, de leurs relations politiques et commerciales. Kara-George n’avait été qu’un chef de clan ; l’intelligence ardente et ambitieuse de Milosch s’accoutumait à concevoir le rôle d’un chef d’état. De savans voyageurs qui le visitèrent à tette date s’attendaient à voir un prince-paysan, comme dit M. Thouvenel ; ils furent si étonnés de l’étendue de ses connaissances et de la justesse de ses raisonnemens sur les principaux événemens de l’Europe, qu’ils attribuèrent à une feinte, à une vue secrète de sa politique, sa réputation de personnage illettré. On ne voulait pas croire qu’un homme si bien instruit de tant de choses ne sût ni lire ni écrire. Voilà certes un bon emploi des loisirs que le pacha de Belgrade faisait au prince des Serbes. Le malheur, c’est que, son ambition augmentant avec son savoir, comme sa défiance grandissait avec ses dangers, le despotique patron de la cause nationale s’engageait de plus en plus dans un système funeste.

Il faut se rappeler tout cela, si l’on veut comprendre deux symptômes contradictoires qui se produisent, de 1817 à 1830, dans l’histoire de la Serbie : d’une part tant de conspirations, tant de révoltes des Serbes contre le prince qu’ils ont librement élu, de l’autre les victoires continuelles de Milosch sur ses sujets révoltés, raffermissement toujours plus marqué de son pouvoir, enfin sa réélection, sa consécration par des plébiscites nouveaux en toute circonstance décisive. Plusieurs de ces révoltes ressemblèrent à un commencement de guerre civile. Telle fut par exemple la levée d’armes de Miloé le diacre. Miloé était entré tout jeune dans les ordres, avait reçu le diaconat, puis s’était affranchi des liens du sacerdoce, avait pris part à toutes les guerres de Kara-George, à toutes les batailles de Milosch, et se livrait depuis 1815 au commerce des bestiaux. Ses affaires, le mettant chaque jour en contact avec les gens de la campagne, il avait eu mainte occasion d’entendre leurs plaintes au sujet de l’impôt et des corvées. N’accusait-on pas Milosch de gagner tous les ans une somme considérable sur la collection du tribut qu’il était chargé de remettre au pacha [3] ? Miloé crut que le peuple tout entier n’attendait qu’une occasion et un chef pour secouer un joug intolérable. Il organisa la révolte et en prit le commandement. Notons ici en passant, car ce fait explique bien des choses, que tous les adversaires de Milosch étaient obligés, de s’adresser aux Turcs, de compter sur les Turcs, de faire alliance avec les hommes que Milosch espérait bien un jour ou l’autre expulser à jamais du pays serbe. Miloé le diacre vit le pacha de Belgrade et lui demanda son appui. Abd-ul-Rhaïm était trop avisé pour s’engager dans une telle affaire ; l’offre du diacre n’était pas moins insensée qu’odieuse. La présence des Turcs parmi les soldats de Miloé eût aussitôt poussé sous les drapeaux de Milosch l’immense majorité des Serbes ; c’était la guerre nationale qui recommençait, la guerre de la Serbie contre la Porte, au moment où l’insurrection de la Grèce causait de si vives inquiétudes à Constantinople. Quoi ! Milosch avait refusé son concours au prince Ypsilanti, et le représentant de la Turquie à Belgrade aurait obligé le prince des Serbes à devenir malgré lui l’auxiliaire de la révolution hellénique ! Abd-ul-Rhaïm n’avait qu’un rôle à jouer, rester neutre et observer les événemens. C’est ce qu’il fit. Le diacre avait réussi à rassembler une armée de 5,000 hommes. Ces bandes portèrent l’effroi sur plusieurs points ; il y eut des actes de vengeance, des scènes de pillage ; la maison de Jovan, le frère du prince, fut saccagée à Poscharevatz, et sa femme, poursuivie par les assassins, ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval. Les insurgés croyaient que tout le pays allait se soulever au premier appel ; dès qu’ils surent que Milosch arrivait avec ses knèzes et que la Serbie défendait son chef, l’armée du diacre se débanda en partie ; le reste fut écrasé à Oplénatz. Les villages d’où étaient sortis les pillards eurent à subir de sanglantes représailles. Koussatka, la résidence du diacre, fut saccagée de fond en comble. Lui-même, on le cherchait partout, mais en vain. Était-il tombé dans quelque rencontre ? avait-il réussi à passer la frontière ? Enfin on le découvrit au fond d’une caverne où il se cachait misérablement, après s’être longtemps traîné dans les bois, blessé à la cuisse, dévoré par la fièvre et par la faim. Il fut conduit à Batotchina, où Milosch passait en revue les milices nationales qui venaient de châtier l’insurrection. Comme sa blessure l’empêchait de marcher, le prince le fit monter à cheval, et le présenta aux milices. Après avoir remercié les Serbes d’avoir si promptement répondu à son appel et si vigoureusement agi : « Voici l’homme, ajouta-t-il, qui m’a forcé de vous arracher à vos travaux. Je le remets en votre pouvoir. Traitez-le comme vous l’entendrez. Vous êtes libre de disposer de ses jours, » Un cri de vengeance s’éleva de tous les rangs, les fusils s’abaissèrent, et le diacre tomba foudroyé.

Aux mécontentemens que pouvait exciter l’administration de Milosch s’ajoutaient les colères des Grecs et de leurs partisans. De fanatiques esprits se persuadèrent que Milosch empêchait seul les Serbes de soutenir la révolution hellénique. Si un accident le faisait disparaître de la scène, quelle fortune pour les héros de la Morée ! Cet accident heureux, on pouvait le préparer. Les pensées vont vite quand des passions, même généreuses et nobles, sont irritées par le sophisme en des âmes sans scrupule. Tuer le despote Milosch, n’était-ce pas servir la cause de la Grèce chrétienne, cette cause qui transportait d’enthousiasme toute l’Europe libérale ? Les deux personnages qui s’attribuèrent ici le rôle d’Harmodius et d’Aristogiton étaient un Serbe et un Grec. Le Serbe, nommé George Tcharapitch, avait pris part à la révolte du diacre, et après la déroute d’Oplénatz s’était réfugié en Hongrie, dans le banat de Té-mesvar. Le Grec était un oertain Mirko, neveu du métropolitaen Agatangel, qui, venu en Serbie avec son oncle, y était demeuré après le départ du prélat, retenu, disent les chroniques, par la folle passion que lui inspirait la femme de l’un des juges du tribunal. Lié d’amitié avec un certain nombre de ses compatriotes établis comme lui à Belgrade, il tramait un complot contre Milosch quand la police du prince découvrit tout ; Mirko s’enfuit aussitôt avec la femme qu’il avait séduite, et chercha un asile dans le banat, où il trouva George Tcharapitch, Les deux ennemis de Milosch s’empressèrent de mettre en commun leurs désirs de vengeance. Une conspiration fut bientôt organisée. Ils avaient laissé à Belgrade deux de leurs compagnons, partisans exaltés de la cause grecque, qui avaient juré une haine implacable au prince des Serbes ; c’étaient Michel Vélisaliévitch et Pierre Radonatchitch, anciens maîtres d’école en Sirmie, qui faisaient maintenant le commerce de la charcuterie à Belgrade. Ils établirent secrètement des relations avec tous les partisans de la Grèce, avec tous les agens des hétairies ; les affaires mêmes de leur négoce, ce commerce de la chair de porc qui tient une si grande place dans les contrées du Danube, leur donnaient pour cela mille occasions favorables. Ils rédigèrent des proclamations qui faisaient appel aux passions viles avec une violence sans égale. C’était une liste de proscription. Les têtes les plus hautes étaient mises à prix, et les promesses étaient de nature à tenter les sicaires : 50,000 sequins d’or en pension annuelle à qui apporterait la tête de Milosch, 20,000 pour celle de Jovan, 20,000 pour celle d’Éphrem, 5,000 pour Vouitza, beau-frère du prince, et les principaux knèzes.

La conspiration grandissait dans l’ombre. Au mois de mars 1826, George Tcharapitch crut les choses assez avancées pour que sa présence fût nécessaire en Serbie. Il y rentra avec son frère et un Grec ami de Mirko. Ils avaient donné rendez-vous à leurs partisans dans les ruines d’un vieux château-fort à la cime du mont Avala. La police autrichienne, très attentive à toutes les manœuvres des agens grecs, prévint aussitôt le pacha de Belgrade, lui signalant même les principaux affiliés de Mirko et de Tcharapitch. Le pacha, qui connaissait déjà par l’émeute précédente le caractère hellénique de ces agitations, découvrit tout à Milosch. Avec un homme tel que le prince des Serbes, la répression devait être prompte et terrible. Michel Vélisaliévitch fut arrêté à Belgrade et conduit à Kragoujevatz pour y être jugé ; on avait trouvé chez lui les proclamations qui mettaient à prix la tête du prince. En même temps une escouade de pandours commandés par deux knèzes attaquait les conjurés dans les ruines d’Avala. Tcharapitch et son frère périrent en combattant, les autres furent pris et livrés à la justice serbe. On saisit en outre plusieurs affiliés sur divers points du territoire. Quelques semaines après, tous les complices, au nombre de vingt-trois, comparurent devant une sorte de cour martiale composée de knèzes et de kmètes. Vélisaliévitch, Radonatchitch, un troisième encore, échappèrent à la mort comme sujets étrangers ; mais ils subirent une peine cruelle : ils eurent les mains et la langue coupées. Les autres furent condamnés au dernier supplice, avec cette circonstance infamante que leurs cadavres resteraient exposés sur la roue. L’exécution eut lieu sur la grande place de Kragoujevatz. Horrible souvenir ! Kragoujevatz, la vraie ville serbe, qui est à Belgrade ce que Moscou est à Saint-Pétersbourg, Kragoujevatz, aujourd’hui célèbre par sa fonderie de canons, ses arsenaux, son activité militaire, a de sombres légendes en ses annales. C’est là, dans une merveilleuse position stratégique, au milieu d’un vaste camp retranché que protège une ceinture de montagnes, c’est là que Milosch avait établi son centre d’action à l’époque où, considéré à l’étranger comme un vizir du sultan, il tendait sans relâche à réaliser son titre national, il voulait devenir véritablement le prince de la Serbie indépendante. C’est le berceau de la Serbie nouvelle, hélas ! un berceau sanglant, autour duquel ont flotté longtemps de funèbres images. Comment oublier surtout les exécutions du mois d’avril 1826 ? Ces mutilés à qui les bourreaux avaient coupé la langue et les mains, les hétairistes les promenaient dans les contrées du Danube, en Autriche, à Vienne, étalant ce douloureux spectacle aux yeux des peuples et disant : Voilà comment Milosch traite les amis des Grecs ! Il y avait là pourtant une équivoque et un mensonge. Mettez à part la barbarie du supplice, Milosch ne faisait que se défendre et défendre la cause, bien précieuse aussi, que lui avaient confiée les événemens. Ce n’étaient pas les amis des Grecs, c’étaient les ennemis des Serbes que la justice serbe avait frappés.


III

Les conspirations dirigées contre Milosch ne l’empêchaient pas de poursuivre sa tâche. La question pendante depuis 1812 entre les Serbes et l’empire ottoman, c’est-à-dire l’application de l’article 8 du traité de Bucharest, cette question qui avait déjà traversé tant de phases diverses, fait couler tant de sang, causé tant de catastrophes, cette question qui avait assuré le pouvoir à Milosch et justifié même son despotisme aux yeux du plus grand nombre de ses compatriotes, était toujours l’objet de sa sollicitude. Les députés serbes envoyés à Constantinople en 1820 pour le règlement de cette affaire étaient toujours retenus au sérail : on a vu que Mahmoud, effrayé de l’insurrection hellénique, les gardait en otages afin de contenir Milosch. Milosch disait lui-même : « J’ai les bras liés tant que mes plus fidèles serviteurs, les premiers enfans de la Serbie, sont dans la gueule du lion. » On ne peut méconnaître l’action du prince des Serbes quand on voit, vers la fin de mars 1826, le représentant de la Russie à Constantinople adresser un ultimatum à la Turquie au sujet de l’application du traité de Bucharest. Il y avait eu un changement de règne en Russie ; au doux et indolent Alexandre avait succédé un prince ambitieux, plein d’ardeur et d’énergie. Les démarches décisives que l’empereur Alexandre ajournait sans cesse, Nicolas les fit immédiatement. Dans la note émanée de son cabinet, le tsar menaçait la Turquie de cesser toute relation diplomatique et d’en venir aux hostilités, si l’on ne faisait droit aux réclamations suivantes : 1° que les troupes turques eussent à évacuer immédiatement les principautés de Valachie et de Moldavie, et que l’on se hâtât de rétablir les choses comme elles étaient avant 1821 ; 2° qu’une commission turque fût envoyée dans un lieu du territoire russe qui serait fixé par la Russie, où l’on réglerait toutes les contestations qui avaient surgi sur l’interprétation du traité de Bucharest ; 3° qu’on mît sans délai en liberté les députés serbes jusque-là gardés comme otages et retenus prisonniers dans l’enceinte du sérail.

Quelle que fût la fierté de Mahmoud, il consentit à tout ; bien plus, malgré les habitudes temporisatrices de la diplomatie ottomane, le divan de Constantinople s’exécuta immédiatement. Les députés serbes, captifs depuis six ans sous les murs du sérail, furent mis en liberté ; des commissaires tares se rendirent à Akermann, lieu désigné par le cabinet russe pour la conférence qui devait fixer l’interprétation du traité de 1812 et régler le sort de la Serbie. On ne s’expliquerait point de la part du sultan Mahmoud ce prompt acquiescement, si l’on négligeait de dire dans quelles circonstances s’était produit l’ultimatum moscovite. C’était le moment où Mahmoud, accomplissant un projet conçu depuis le renversement et le meurtre de Sélim III, préparait la destruction des janissaires. Trois mois plus tard, en juin 1826, cette milice orgueilleuse était anéantie. Pour frapper un coup si hardi, le sultan avait besoin de la paix. C’est ainsi que dès les premiers jours d’avril le divan s’était empressé de donner satisfaction aux Russes. Les commissaires des deux gouvernemens, s’étant réunis à Akermann, signèrent, le 25 septembre 1826, une convention dont nous citerons seulement l’article 5, relatif au sujet qui nous occupe.


« La Sublime-Porte, désirant donner à la cour impériale de Russie une preuve de ses dispositions amicales et de zèle à la rigoureuse exécution du traité de Bucharest, remplira aussi les clauses indiquées par l’article 8 dudit traité concernant les Serbes, sujets ab antiquo de l’empire ottoman, auquel ils paient un tribut annuel qui leur donne droit aux faveurs du sultan et à sa magnanimité. La Sublime-Porte prendra, d’accord avec les députés serbes, les mesures nécessaires pour régulariser convenablement et confirmer la concession des privilèges principaux stipulés par ce traité, qui serviront à la Serbie de juste récompense pour sa fidélité passée, en même temps qu’ils seront un gage pour sa fidélité dans l’avenir envers l’empire ottoman.

« Les hautes parties contractantes, ainsi qu’il a été déclaré dans l’acte particulier annexé et conclu entre les plénipotentiaires respectifs, ont reconnu nécessaire de fixer un terme de dix-huit mois pour les conférences relatives à cet objet, après quoi les déterminations prises sur les points précités, d’accord avec la députation serbe à Constantinople, seront consignées en détail dans un firman confirmé par un hatti-chérif, qui sera prêt pour être mis à exécution dans le plus bref délai possible, et dans tous les cas pas au-delà du terme précité de dix-huit mois. Le firman devra être communiqué à la cour impériale de Russie, et alors il sera considéré comme partie intégrante de cette convention. »


On voit que cet article 5 promettait un acte particulier concernant la Serbie ; c’était une stipulation de droits et de franchises qui devait être formulée d’accord avec les députés de Milosch, par conséquent sous l’influence du gouvernement national de Kragoujevatz, puis consacrée par un firman de Constantinople et communiquée à la Russie pour faire partie intégrante de la convention d’Akermann. Voici cet acte, une des premières victoires diplomatiques de Milosch, une victoire qui justifie bien sa politique à la fois circonspecte et résolue. A ceux qui lui reprochaient d’avoir trahi la cause chrétienne en Orient par son attitude dans la révolution hellénique, le prince des Serbes pouvait répondre, la convention d’Akermann à la main, qu’avant toute chose, comme c’était son devoir, il avait travaillé pour sa patrie. A ceux qui trouvaient l’autorité du dictateur trop jalouse et trop envahissante, il pouvait dire : « Voilà ce que j’ai fait ! ne regrettez donc ni ce que vous m’avez donné, ni ce que je vous ai pris. Je vous le rends au centuple. » L’acte particulier de la convention d’Akermann était rédigé en ces termes :


« La Sublime-Porte, mue par le seul désir de remplir religieusement les conditions de l’article 8 du traité de Bucharest, et ayant déjà permis aux envoyés de la Serbie à Constantinople de présenter les demandes nécessaires pour établir le bien-être et la tranquillité de cette nation, ces députés ont manifesté dans leur pétition quelques désirs de leurs nationaux relativement à la liberté des cultes, au choix de leurs employés, à l’indépendance de leur administration intérieure, à la cession des districts qui ont été séparés de la Serbie, à la réunion en une seule somme des différentes contributions, à l’administration des fiefs militaires turcs et des biens que les musulmans possèdent en Serbie, sous condition d’en payer les revenus avec les charges respectives, à la liberté du commerce, à la permission à accorder à leurs négocians de voyager dans tout l’empire ottoman avec des passe-ports serbes, à la faculté d’instituer des hôpitaux, des écoles, des typographies, enfin à la défense aux musulmans de s’établir en Serbie, excepté dans les garnisons nécessaires à la garde des citadelles.

« Pendant que l’on discutait ces réclamations, des obstacles imprévus vinrent en empêcher la conclusion. Cependant la Sublime-Porte, ayant maintenant la ferme intention d’accorder à la nation serbe les concessions stipulées par l’article 8 du traité de Bucharest, s’occupera, d’accord avec les députés serbes, de régler les demandes précitées de cette fidèle nation, comme toutes les autres qui pourront lui être faites par ladite députation, pourvu qu’elles ne soient pas en opposition avec les devoirs qui incombent aux sujets de l’empire ottoman. La Sublime-Porte communiquera à la cour impériale de Russie tout ce qu’elle aura fait pour l’exécution de l’article 8 du traité de Bucharest, ainsi que le firman décoré du hatti-chérif qui consacrera les privilèges précités.

« A cet effet, nous, soussignés, plénipotentiaires de l’empereur et padischah de toutes les Russies, en vertu de souverains pleins pouvoirs, et d’accord avec les plénipotentiaires musulmans, nous avons fixe et déterminé les conditions ci-dessus mentionnées relativement aux affaires de la nation serbe, en conséquence de l’article 5 de la convention signée en huit articles à Akermann par nous et les plénipotentiaires ottomans pour la garantie et la confirmation du traité de Bucharest. »


Les plénipotentiaires russes qui avaient signé cette stipulation en faveur des Serbes étaient M. de Ribeaupierre et M. de Voronzof. Trois semaines après, le 14 octobre 1826, le tsar Nicolas ratifiait la convention, et bientôt un courrier du cabinet de Saint-Pétersbourg portait à Milosch la nouvelle officielle de ce qui avait été conclu à Akermann. La joie publique fut immense. Le prince s’empressa de réunir l’assemblée nationale pour lui faire part d’un résultat si heureux. C’était en même temps une occasion de justifier sa dictature et d’apaiser les partis.hostiles. Ne devait-il pas des explications à son peuple ? La skouptchina eut lieu le 15 janvier 1827 dans l’église de Kragoujevatz. Les hauts dignitaires du clergé, l’évêque d’Ouschitzé, plusieurs archimandrites et archiprêtres, les knèzes des provinces et des districts, les kmètes principaux, un grand nombre de députés élus par le peuple, emplissaient la vaste nef. Après le service divin, Milosch prit place sur une espèce de trône. Il avait composé et dicté une allocution en vue de la solennité ; comme il ne savait pas lire, ce fut son secrétaire Dimitri Davidovitch qui en donna lecture à l’assemblée. Le document est digne d’attention. Rien de plus curieux que ce mélange de formes parlementaires et de familiarité rustique, de hauteur et de candeur. Le prince sait ce qu’il a fait de grand, et il en parle avec fierté ; il sait aussi que de plaintes il a soulevées, et, se justifiant d’après les nécessités de la situation, il promet naïvement un avenir meilleur à ses sujets. Un des écrivains qui nous ont conservé ce discours, M. Fedor Possart, dont les récits ont quelque chose de la simplicité des chroniques, nous a transmis en même temps les impressions de l’assemblée [4]. Nous avons là toute une séance, une séance solennelle et populaire des skouptchinas de la nouvelle Serbie. Le prince s’adresse d’abord au révérendissime évêque d’Ouschitzé, aux révérends archimandrites et archiprêtres, aux nobles knèzes, aux très vénérés kmètes, aux députés du peuple qu’il appelle mes chers frères, puis il évoque en peu de mots les horribles souvenirs de 1813 et de 1814, alors que l’exécrable Soliman-Pacha, comme un vampire, suçait le sang de la Serbie, empalait les hommes, égorgeait les femmes et les enfans. Assurément résister à de telles violences était le premier, le plus urgent des devoirs ; le second, qui ne pressait pas moins, était de rentrer en grâce auprès du sultan et de sauver la race serbe. « Les souverains d’Europe n’aiment pas les révoltés, ajoutait l’orateur ; c’est pourquoi, ne voulant que le bien de notre peuple, ne visant qu’à lui procurer une organisation tutélaire, je me suis jeté aux genoux du sultan, et lui ai demandé grâce. Combien de fois dans nos réunions, quand nous mangions et buvions ensemble, combien de fois même dans nos batailles contre les Turcs, vous m’avez entendu prier Dieu d’adoucir le cœur du sultan, notre empereur, d’ouvrir son âme à la pitié !… Il y a six ans, nous avons envoyé à Constantinople une députation pour s’entendre avec notre empereur sur les droits que réclame notre pays ; sur ces entrefaites éclata la résolution de Valachie et de Grèce, qui ajourna les négociations. L’empereur Alexandre avec le temps nous aurait obtenu satisfaction, si le Très-Haut ne l’eût appelé dans l’éternité. Il fit du moins ce qu’il put. Sur son lit de mort, dans son testament, le tsar magnanime recommanda expressément à son successeur et frère l’empereur Nicolas, aujourd’hui chef glorieux des Russes, de nous soutenir auprès du sultan, comme lui-même, l’auguste défunt (que sa mémoire soit éternelle !) nous avait soutenus pendant son règne. » Ici, dit le chroniqueur, toute l’assemblée cria par trois fois : « Que Dieu reçoive son âme ! que sa mémoire soit éternelle ! » L’orateur reprit ensuite : « Aussitôt que l’empereur Nicolas fut monté sur le puissant trône de Russie, il pressa le sultan de terminer nos affaires au plus vite, et aujourd’hui je m’estime heureux, chers frères, de vous apporter cette heureuse nouvelle : le sultan s’est laissé fléchir, le sultan a signé avec le tsar Nicolas le traité qui consacre les droits réclamés par nous et qui va placer la Serbie parmi les nations européennes. » Ici Davidovitch donna lecture des articles de la convention d’Akermann relatifs à la Serbie. « Vous voyez, frères, reprenait l’orateur, vous voyez que le temps est proche où notre pays aura sa place parmi les états, et jouira de tous les biens que procurent ces grandes choses, liberté religieuse [5], liberté commerciale, établissement d’une législation régulière, instruction et civilisation du peuple. Hier encore, le Serbe n’était qu’un esclave étranger au sein de l’empire ottoman ; à dater d’aujourd’hui, il peut respirer à pleins poumons ; sa tête, son avoir, sa maison, ses domestiques, ne dépendent plus d’un caprice, le voilà maître chez lui. Ce n’est pas là une conquête médiocre. »

Et comment, parti de si bas, est-on arrivé si haut ? Milosch se rend ici un témoignage que l’histoire est obligée de confirmer. Cette victoire a coûté onze années d’efforts, de labeurs, de dépenses, d’anxiétés continuelles. Oui, que de frais et quelles craintes ! Que de ressources à mettre en jeu, que d’insurrections à dompter ! Au moment de toucher le but, il se sent tourmenté d’appréhensions nouvelles : il craint les désordres qui le forceront encore à sévir, il craint l’inexpérience de ce peuple, qui, n’ayant plus d’ennemis extérieurs à combattre, se tournera contre ses chefs, obéissant à son insu aux suggestions perfides de ceux qui veulent le perdre. « Avez-vous oublié ces jours sombres où nous n’avions pas même un semblant de liberté, où nous gémissions dans l’esclavage, où le peuple entier disait : Ah ! s’il y avait ici quelqu’un pour arrêter cette effusion de sang et nous recommander à la clémence du padischah ! Eh bien ! même à cette époque, combien de gens fomentaient des troubles, semaient dans le peuple des discours séditieux, allaient criant partout que j’étais avide de domination, que mon gouvernement était despotique, que mes exigences au sujet des impôts étaient impitoyables ! Que de fois aussi on m’a reproché d’avoir mis à mort les factieux ! Dites pourtant, vous qui le savez, dites quel était le but de ces hommes ! Voulaient-ils nous donner la paix et le bien-être ou nous précipiter dans l’abîme ? Qu’est-ce que les émeutes de ces derniers temps ont valu au pays ? Qu’ont produit l’insurrection du diacre, celle de Tcharapitch, celle d’Abdullah et de Dobrinjatz ? La perte d’un grand nombre d’âmes, la guerre civile, des haines fratricides, des maisons incendiées, des familles détruites, une honte éternelle à notre nom. Ceux qui me reprochent les châtimens infligés aux factieux savent-ils ce qu’exigent de nous les deux cours impériales, Turquie et Russie ? Savent-ils que ces deux cours exigent de nous l’ordre, la paix, et nous défendent toute révolte ? Et ceux qui prétendent que nulle somme d’argent ne peut me rassasier ont-ils fait le compte de tout ce qui nous est nécessaire pour nous délivrer du joug des Turcs, pour payer nos employés et ceux de la Porte ? Ont-ils songé à tout ce qu’il flous a fallu d’épargnes pour mener à bien nos négociations avec le sultan et revendiquer nos droits ? Ont-ils compris que des millions n’y suffisaient pas ? Si nous n’avions épargné depuis longtemps, il nous serait presque impossible aujourd’hui de poursuivre les négociations pendantes. »

Après cette apologie éloquente et habile, Milosch exhortait ses sujets à la concorde ; il leur demandait aussi un supplément d’efforts et de patience jusqu’au jour où la Serbie aurait reconquis ses droits, car il serait honteux de tout perdre au moment de tout gagner. « Pour moi, disait-il, ma conscience me rend ce témoignage que j’ai rempli mon devoir dans la mesure de mes forces et selon ce qu’ordonnaient les circonstances publiques. J’ai offert ma vie en sacrifice, j’ai méprisé la mort, je me suis exposé à vos injustes reproches, j’en ai eu le cœur déchiré, et cependant je vous ai pardonné tout, ne songeant qu’à établir solidement les droits de mon pays, à les établir pour des siècles et à vous rendre heureux. J’ai réussi, je touche le but, et je remercie Dieu de cette grâce immense, de ce don inestimable. Voilà ce que j’ai fait ; à vous désormais de maintenir mon œuvre… Un gouvernement faible et lâche remettrait tout en question et en péril ; c’est en faisant régner une justice inflexible que le prince remplira son devoir, ce devoir dont il doit compte au peuple, aux deux empereurs, à Dieu et à sa conscience. Ma conscience et le témoignage de mes actions connues du monde entier, voilà le prix de mes labeurs et de mes peines. Le monde les connaît, et nos fils les connaîtront comme la génération présente. » Des acclamations éclatèrent, l’assemblée exprima ses remercîmens au prince, et les membres de la skouptchina se séparèrent aux cris de « vive le hospodar ! vive le sultan ! vive l’empereur de Russie ! »

Le lendemain, 16 janvier 1827, les membres de la skouptchina rédigèrent une adresse au sultan pour le supplier de confirmer à Milosch Obrenovitch le titre de prince de Serbie, que les Serbes lui avaient décerné depuis dix ans. En même temps ils exprimaient le désir que le sultan permît désormais à un Serbe d’occuper dans l’église nationale le siège métropolitain. Le 17, le tribunal suprême, chargé de rédiger une nouvelle formule de serment de fidélité à Milosch Obrenovitch, convoqua l’assemblée devant la grande église de Kragoujevatz ; la formule fut prononcée à haute voix, et chacun prêta serment. Elle se terminait par ces mots : « en renouvelant les sermens de 1817 et de 1826, tous, d’un même cœur et d’une seule voix, nous vous nommons notre hospodar, notre prince, pour nous et nos enfans de génération en génération ; tous aussi, pour nous et pour ceux qui viendront après nous, nous vous jurons, à vous, à vos frères, à vos enfans, à toute votre famille, de vous rester constamment et loyalement fidèles. » Ces divers actes, hommages de remercîment, sermens de fidélité, furent remis au prince par l’oberknèze de Poscharevatz ; il les reçut, les plaça sur sa tête découverte, selon la coutume serbe, puis appela l’un après l’autre les membres de l’assemblée et les embrassa tous en tenant toujours à la main les actes qui consacraient une fois de plus sa mission souveraine.

On vient de voir le prince Milosch dans l’exercice de cette souveraineté particulière que nous avons essayé de décrire, on vient de le voir sur le théâtre de la vie publique et en face de son peuple ; c’est le moment d’introduire ici des informations très précieuses qui achèvent la peinture du personnage. Après l’homme public, l’homme privé. N’êtes-vous pas curieux de savoir comment il a organisé sa vie de chaque jour, ce politique chargé de si grands intérêts, entouré de tant de périls, qui parle en chrétien et agit trop souvent comme un Turc ? M. Thouvenel, après un voyage dans les contrées danubiennes, écrivait ici même en 1839 : « La Russie, l’Angleterre et l’Autriche ont depuis quelque temps placé des consuls à Belgrade ; la France vient aussi d’y envoyer un agent : Milosch est donc enfin reconnu souverain par la diplomatie ! J’ai vivement regretté de ne pouvoir pousser jusqu’à Kragoujevatz pour rendre une visite à ce prince paysan ; j’aurais voulu me former une opinion sur les réformes qu’il a entreprises avec tant d’audace [6]. » Dix ans plus tard, c’est-à-dire peu de temps après les scènes que nous venons de raconter, un officier prussien, M. Otto de Pirch, avait fait le voyage de Serbie pour étudier spécialement la transformation de ce pays entre les mains de Milosch. Il était bien décidé à voir le prince paysan, dans quelque endroit qu’il se trouvât. On lui avait donné à Semlin toutes les indications, on lui avait dit de s’adresser à Dimitri Davidovitch, le premier secrétaire, homme très affable, parlant plusieurs langues, et qui s’empresserait de l’introduire. Milosch avait deux résidences à cette date, Kragoujevatz, siège principal de son gouvernement, et Poscharevatz, où il passait l’automne avec sa famille. C’est à Poscharevatz qu’il était installé quand M. de Pirch alla lui rendre visite au mois d’octobre 1829. Voici la ville riante et bien tenue, la demeure du prince avec son toit couvert de tuiles rouges ; les maisons des knèzes et de quelques négocians lui donnent tout d’abord une physionomie. On se sent en pays civilisé. Ce n’est plus la barbarie ottomane. A l’horizon, au-delà des forêts de la Morava, se dressent les montagnes de Roudnik, dont les cimes commencent à se couvrir de neige. Le voyageur se fait conduire à la chancellerie, chez M. Dimitri Davidovitch. Quelques heures après, il était présenté à Milosch ainsi qu’aux personnes de son entourage, ses compagnons d’armes et ses ministres ; le lendemain, il dînait à sa table. Bien de plus simple que le konak du prince des Serbes : on appelle konak (du mot serbe konakonati, habiter, passer la nuit) toute demeure un peu considérable ; mais c’est surtout aux demeures princières que ce terme est réservé. De hautes palissades entourent l’espace où s’élèvent les diverses constructions qui composent la cour du souverain ; on touche ici à l’origine des locutions dont le sens a subi tant de métamorphoses. Dans la première cour est te bâtiment principal, le palais, construit en bois, avec un étage, où se trouve du côté de la façade la grande salle hospitalière (tscherdake), une des particularités de la maison serbe. C’est là véritablement le foyer, le centre dp la vie commune. Derrière ce bâtiment s’élève une construction neuve, massive, distribuée à l’européenne et destinée au service. Dans une seconde cour sont placées la chancellerie (un simple rez-de-chaussée en bois), les écuries et la poudrière, tout cela très propre, très bien tenu, avec une double porte devant le konak et une sentinelle auprès de la poudrière. — Mais les présentations sont faites, l’heure du repas va sonner ; laissons la parole à l’hôte du prince Milosch et de la princesse Lioubitza :


« La princesse Lioubitza, qui paraît avoir une quarantaine d’années, est encore d’une beauté rare. Ses traits expriment une grande résolution, mais sans aucune dureté. Son attitude est noble et naturelle. Ses vêtemens sont encore plus simples que ceux des autres femmes de la ville ; une riche fourrure, un diamant dans ses cheveux, voilà les seules choses qui la distinguent. Tout son extérieur révèle une digne et active ménagère, sans dissimuler toutefois ni le haut rang qu’elle occupe, ni les indices d’une âme peu commune. C’est elle qui dirige tous les travaux domestiques, elle tisse, elle file, elle surveille la cuisine, elle prend aussi une grande part à l’éducation et à l’instruction de ses enfans, saisissant par ce moyen toutes les occasions de compléter la sienne propre. Elle est allée souvent à Semlin, où sa fille aînée est mariée à un négociant, et aux bains hongrois de Méhadia. C’est là qu’elle a vu les coutumes de la vie européenne sans renoncer à la simplicité de son existence antérieure.

« L’union du prince et de la princesse remonte au temps où Milosch faisait la guerre pour son frère aîné, Milan Obrenovitch. Elle lui fut une vaillante compagne en ces jours de terreur où les hommes étaient perpétuellement menacés des derniers supplices, les femmes des derniers outrages. Contrainte de changer de toit chaque jour, ayant à défendre sans cesse son honneur, c’est alors qu’elle apprit à guider un cheval et à manier des pistolets… « Lorsque Davidovitch m’eut présenté à la princesse, elle me dit en langue serbe : « Soyez le bienvenu ! nous sommes charmés que vous soyez venu visiter la Serbie. Avez-vous encore une mère, un père, qui se réjouiront de votre retour ? » Ensuite je fus présenté à la fille cadette, Jelisaveta. C’est une jeune fille de dix-huit ans, bien élevée, avec un certain vernis d’éducation européenne ; elle parle italien et joue du piano. On vante sa douceur, son esprit juste, son intelligence ouverte et prompte à mettre à profit les leçons de ses maîtres. Les deux fils du prince, Milan et Michel, étaient aussi de la fête, deux enfans encore, l’un de douze ans, l’autre de sept. L’aîné, dont une constitution maladive a retardé le développement, commence à peine à prendre sou essor ; le plus jeune est un bel enfant plein de grâce et de vivacité. Ils ont un précepteur qui leur apprend le latin et le serbe ainsi que les élémens des sciences. Leurs jeux sont ceux de tous les enfans ; à la tête de leurs camarades de Poscharevatz, au son du tambour, ils imitent les exercices militaires qui ont eu lieu dernièrement dans la ville. Le prince a deux frères, le hospodar Jovan, oberknèze de Brousnitza, et le hospodar Ephrem, oberknèze de Schabatz.

« Vers onze heures, la cloche sonna le dîner. Tous les convives se rassemblèrent dans la tscherdake ; c’est le vestibule du premier étage dans la partie principale de l’édifice. Les domestiques apportèrent de quoi se laver les mains, puis on passa dans une salle à manger très simple, où le couvert était mis à l’européenne. « Vous allez voir un repas tout patriarcal, » me dit Davidovitch au moment où nous passions le seuil de la pièce, et certes il disait vrai.

« Le prince se plaça debout à l’extrémité supérieure de la table. Chacun se découvrit, le petit Michel prononça la prière, puis la princesse présenta au prince un verre de rakija ; alors le prince prononça une courte allocution, exprimant des vœux pour les personnes présentes et pour tout le peuple serbe. Après cela, on prit place. Le prince s’assit au bout de la table sur un haut siège en forme de trône ; à ses côtés étaient les deux petits princes. J’étais à la droite de l’aîné et j’avais près de moi Davidovitch. A la gauche du plus jeune étaient l’archimandrite et le hospodar Vaso. Les autres convives venaient ensuite. La princesse et sa fille se tenaient debout, à droite et à gauche du prince ; j’étais si surpris de les voir rester en dehors de la table que j’osais à peine m’asseoir. Pendant le repas, elles servirent le prince et ses deux fils ; ainsi le veut la vieille coutume serbe. Depuis que la princesse est la femme de Milosch, elle n’a pas encore pris son repas une seule fois à la même table que son mari. Toutefois dans beaucoup de maisons serbes, notamment chez les frères du prince, cette coutume n’est plus observée si rigoureusement. Je compris alors ce que Davidovitch m’avait annoncé en entrant dans la salle à manger.

« Quand tous les convives furent assis, chacun d’eux tour à tour vida un verre de rakija en prononçant quelques paroles en l’honneur du prince et de son peuple.

« Le linge de table est aussi beau que chez nous. On mange dans des assiettes de zinc, la porcelaine en cas d’accident étant difficile à remplacer ; on se sert de couteaux et de fourchettes d’argent façonnés à Vienne qui portent le nom du prince. Chacun avait devant soi une coupe d’argent où étaient gravées les armes du prince et de beaux verres de cristal. Une seconde table était dressée dans le coin de la salle. On y apporta le potage. La princesse remplit les assiettes, puis servit elle-même le prince et envoya servir les autres convives. Mlle Jelisaveta servait ses frères et l’archimandrite ; elle servait aussi d’autres personnes, si quelque chose venait à manquer…

« La conversation fut vive et joyeuse. Tous y prirent part sans oublier un seul instant le rang du prince. Pendant le cours du dîner, la princesse s’approcha de la table et se mêla plus d’une fois à l’entretien. Le prince m’interrogea sur les institutions financières de mon pays, particulièrement sur l’organisation agricole, et à la manière dont il faisait ses questions on voyait combien ce sujet l’intéressait. Il parla ensuite de la guerre. On me demanda des détails sur quelques-unes des batailles de Napoléon ; il y a des traductions serbes des livres qui racontent ces grandes luttes. Le prince était surtout curieux de connaître par mes descriptions la personne et l’extérieur du maréchal Blücher. On parla aussi des anciennes guerres entre la Prusse et l’Autriche. Je dis au prince qu’avant la bataille de Poscharevatz il avait employé pour électriser ses soldats le même moyen dont Frédéric le Grand s’était servi avant la bataille de Leuthen, en ordonnant à ceux qui n’auraient pas confiance en eux-mêmes de quitter l’armée avant le combat et de s’en retourner chez eux. Il répondit simplement : C’est la seule chose à faire. Il me fit ensuite le récit le plus attachant des fatigues, des privations de toute sorte qu’il avait endurées pendant ses guerres. Il n’y eut pas un seul instant du repas qui ne dût offrir à un étranger l’intérêt le plus vif. Et que tout cela était naturel ! quelle simplicité ! quelle franchise ! On se sentait véritablement au milieu de ces hommes qui ont vu tant de choses, pris part à tant de combats, éprouvé tant de souffrances… [7]. »


Cette image de la vie patriarcale de Milosch appartenait à notre tableau. Elle ajoute quelques traits indispensables à ceux que nous connaissons déjà, et nous permet de saisir avec plus de vérité cette physionomie complexe. M. de Pirch décrit ensuite la vie quotidienne du prince, ses habitudes de travail, ses rapports avec ses secrétaires, les règlemens de sa chancellerie, le rôle à la fois soumis et dévoué de la princesse Lioubitza auprès de son époux. Douze ans plus tard, un voyageur français visitera le konak de Milosch à Belgrade. Il n’y trouvera plus le prince des Serbes, renversé par une révolution ; mais il y verra son fils, le prince Michel, et, auprès du jeune souverain entouré d’embûches, la mère vigilante, la compagne du héros exilé, qui, avec ses traits rigides, son expression rêveuse et austère, son regard où s’allume la flamme, ses cheveux gris tressés de rubans noirs, ses vêtemens sombres ornés de quelques dentelles, lui donnera l’idée d’une religieuse plutôt que d’une princesse régnante [8]. A ces tableaux tracés en 1829 par M. de Pirch, en 1841 par M. Blanqui, faut-il ajouter quelques détails plus expressifs encore ? La femme qui, selon la coutume orientale, servait si humblement son époux, la princesse qui ressemblait à une religieuse, a montré plus d’une fois en face de Milosch une énergie sauvage où se peint bien cette civilisation chrétienne tout imprégnée de barbarie. Il ne suffit pas de dire avec M. de Pirch que la princesse Lioubitza, obligée à se défendre des Turcs en des jours de terreur, avait appris à guider un cheval et à manier un pistolet ; on raconte en Serbie que Lioubitza savait aussi défendre contre Milosch lui-même l’honneur du foyer conjugal. Milosch, comme Kara-George, avait d’ardentes passions ; si la tradition est exacte, la princesse, en plus d’une circonstance, n’aurait point hésité à se faire justice elle-même. Elle montait à cheval, allait droit à la maîtresse de son mari, et lui brûlait la cervelle. Milosch, qui respectait sa femme comme une héroïne, ne se révoltait pas contre ce terrible rappel à l’ordre. Il était subjugué par le dévouement dont elle lui donnait tant de preuves, il jouissait de l’affection qu’elle inspirait au peuple serbe, et savait bien que sa présence était pour lui une protection. Au bout de quelque temps, assure-t-on, si le désordre reparaissait, la même justice se dressait aussitôt, toujours inflexible et sanglante.


IV

On a vu la joie des Serbes en cette skouplchina de 1827 où Milosch fit connaître à son peuple les avantages que lui promettait la convention d’Akermann. Malheureusement, si en tout pays promettre et tenir sont deux, cela était surtout vrai de la Turquie aux prises avec ses sujets chrétiens. Dans ce travail de décomposition qui commençait dès lors à menacer la monarchie ottomane, on comprend que le gouvernement de Mahmoud ne se hâtait point de s’exécuter. Des circonstances nouvelles pouvaient modifier les enagemens. Gagner du temps, c’était immense. On en gagna si bien que rien n’était fait au bout d’un an. Tout était réglé cependant, les députés serbes et les diplomates russes avaient formulé les conditions que la Turquie acceptait, il n’y manquait plus que la signature de Mahmoud. Mahmoud demeurait sourd aux réquisitions les plus vives. Il fallut que le tsar Nicolas prît un parti décisif, sous peine de se résigner à un affront ; ces perpétuels ajournemens indiquaient trop bien un mépris déclaré de la convention d’Akermann. La Russie avait en outre certains autres griefs plus ou moins fondés quand elle déclara la guerre à la Turquie. Les Serbes n’étaient pas seuls en cause ; il s’agissait aussi de la Moldavie, de la Valachie, de la Grèce, des souffrances infligées aux sujets chrétiens du sultan, des entraves apportées à la navigation russe. Il faut avouer d’ailleurs que la Russie n’était pas fâchée d’avoir une cause de guerre contre les Turcs précisément en ce moment-là ; elle se serait contentée d’un prétexte. Deux événemens très graves, la destruction des janissaires (15 juin 1826) et la destruction de la flotte égyptienne à Navarin (20 octobre 1827), avaient ébranlé les forces de l’empire ottoman. Les réformes de Mahmoud n’avaient pas encore porté leurs fruits, et, pour ne parler que du système militaire, l’armée nouvelle n’était point organisée.

C’est le 26 avril 1828 que la Russie déclara la guerre à la Turquie. L’extrême modération du manifeste du tsar fit ressortir plus vivement les violences de langage auxquelles se livra le sultan. Mahmoud jetait l’injure à toutes les puissances chrétiennes, surtout à l’Angleterre et à la France, qui avaient signé le protocole de Londres en faveur des Grecs et pris part à la bataille de Navarin. Toutes ces circonstances réunies favorisaient singulièrement la politique russe. Le tsar pourtant n’eut pas à se féliciter du début de la guerre. L’armée, qui sous le commandement du comte Wittgenstein avait franchi le Pruth le 7 mai, perdit un temps précieux dans les principautés roumaines. Le tsar était au quartier-général avec un brillant entourage d’hommes d’état et de ministres étrangers ; on eût dit une expédition diplomatique. L’Europe surveillait l’adversaire de la monarchie ottomane, et de là peut-être les lenteurs de sa marche. Ajoutez à ces causes de retard l’insuffisance militaire du général en chef. Les Russes ne passèrent le Danube qu’au bout d’un mois, comme s’ils voulaient laisser aux Turcs le temps de rassembler toutes leurs forces. Ils prirent ensuite plusieurs des petites forteresses qui défendent le fleuve ; mais, arrêtés devant Silistrie et Schumla, ils y essuyèrent des pertes considérables. Leur gain unique dans cette campagne fut la prise de Varna, qui, attaquée par terre et par mer, se rendit le 14 octobre avec une garnison de 7,000 hommes ; il est vrai que la garnison était commandée par un traître, Joussouf-Pacha, et que l’or des Russes en cette circonstance fit plus que leurs canons. Le général Paskiévitch fut plus heureux en Perse, il s’empara de plusieurs forteresses importantes, et s’établit solidement sur les côtes orientales de la Mer-Noire. L’année suivante amena des résultats plus décisifs. Le tsar était resté à Saint-Pétersbourg, et le commandement en chef avait été donné au comte Diebitsch, général habile et résolu. Le 11 juin 1829, Diebitsch battit le grand-vizir Reschid-Pacha dans les plaines de Koulevtcha ; le 29, Silistrie, assiégée depuis sept semaines, fut obligée de capituler ; aussitôt les vainqueurs, laissant un corps d’observation devant Schumla, s’engagèrent hardiment dans les défilés des Balkans, franchirent l’énorme rempart qui les séparait de la Roumélie, débouchèrent le 20 août dans la plaine, et s’installèrent à Andrinople, dont la garnison venait de se rendre. Déjà les troupes de Diebitsch s’avançaient jusqu’à Tschorlu, jusqu’à Rodosto, et menaçaient Constantinople, tandis que l’escadre de l’amiral Greigh s’emparait des petits ports de guerre au sud de Varna, « II semblait, dit un historien allemand, que les derniers jours de l’empire turc fussent arrivés. La diplomatie était en proie à de mortelles angoisses. On attendait à chaque instant la grande nouvelle, l’occupation de Constantinople par les Russes [9]. »

Cependant Diebitsch pouvait payer cher sa témérité ; il ne lui restait plus que 20,000 hommes, et il était menacé à dos par l’armée du grand-vizir, sur son flanc droit par le pacha de Scutari, Mustapha, qui, après de longs retards, se décidait enfin à marcher avec une trentaine de mille bommes. Et puis l’Angleterre était là, jalouse, défiante, toute prête à sauver la Turquie après avoir tendu la main aux Grecs : l’amiral Gordon avait l’ordre de forcer les Dardanelles avec la flotte anglaise dès que les Russes paraîtraient sous les murs de Constantinople. Encore quelques semaines, et tout pouvait changer de face. Si le grand-vizir ne perdait pas de temps, si le pacha de Scutari faisait son devoir, l’armée russe pouvait être anéantie. Diebitsch parla plus haut que jamais, et comme s’il avait 100,000 hommes sous ses drapeaux. Ce hardi langage, les efforts redoublés de la diplomatie, la crainte d’une catastrophe, firent reculer Mahmoud ; les négociations s’ouvrirent à Andrinople, et la paix fut signée le 14 septembre. La Russie rendait aux Turcs toutes les forteresses qu’elle leur avait prises en Europe ; elle restituait même en Asie la forteresse de Kars, et ne gardait qu’un petit nombre de points fortifiés sur la Mer-Noire ; en échange, elle obtenait tout ce qu’elle avait exigé en Europe, l’indépendance presque complète des hospodars de Moldavie et de Valachie, leur investiture à vie, la liberté du commerce, l’entrée du Bosphore et du passage des Dardanelles, enfin l’adhésion de la Turquie au protocole de Londres en faveur de la Grèce. C’était un coup terrible porté au prestige du padischah ; mais c’était en même temps le maintien de l’empire turc, protégé désormais par la diplomatie européenne contre l’ambition moscovite.

L’affaiblissement et le maintien de la Turquie, tel était aussi le programme de la politique de Milosch. Pendant ces deux années de lutte, Milosch, sans renoncer à la neutralité que sa situation particulière lui impose, rend aux Russes des services signalés. En 1828, il empêche les Bosniaques de traverser la Serbie pour aller rejoindre le théâtre de la guerre ; en 1829, il se sert de l’amitié qu’il a inspirée au pacha de Scutari pour le déterminer à ne pas conduire trop tôt ses 30,000 Albanais au secours du grand-vizir [10]. Est-ce à dire que Milosch désirât le triomphe complet des Turcs ? Non, certes. M. de Pirch, qui a visité le prince des Serbes au moment où le traité : d’Andrinople venait d’être signé, nous donne là-dessus des détails précis que confirment tous les témoignages. « Le prince, dit-il, me parla en termes excellens, avec circonspection et dignité, de la politique des grandes puissances, de la modération de la Russie, du noble rôle de la Prusse en cette affaire [11]. C’est chose digne de remarque, comme les Serbes voient clair dans le traité d’Andrinople, le trouvant bien autrement utile à leur cause que ne l’eût été la prise de Constantinople. Le partage de la Turquie d’Europe entre les puissances chrétiennes eût été pour les Serbes l’événement le plus funeste, il eût ruiné leur indépendance [12]. » Affaiblir assez la Turquie pour qu’elle ait besoin de ménager les Serbes, la maintenir assez pour que la Russie ne prenne point sa place ; en d’autres termes, si l’empire ottoman est destiné à périr, prolonger du moins son existence jusqu’au jour où les Serbes pourront revendiquer leur part de l’héritage et reconstituer l’ancienne Serbie de l’Adriatique à la Mer-Noire, telle était la conception instinctive de Milosch, telle est encore la généreuse espérance du peuple serbe.

Dès qu’on sut en Serbie la conclusion de la paix d’Andrinople, il y eut une explosion de joie enthousiaste. On courait aux églises pour remercier Dieu. Tous les travaux furent suspendus pendant trois jours. Des banquets homériques réunissaient les habitans de chaque village ; on buvait à la santé du prince Milosch, à la prospérité du tsar Nicolas, à l’avenir de la famille serbe. Et qu’on ne se représente pas ici cette joie équivoque et stérile qui est propre aux lendemains de certaines révolutions, c’était une joie féconde. Le travail, interrompu trois jours, prit tout à coup un merveilleux élan. La Serbie n’avait pas de routes praticables aux voitures, on n’y pouvait voyager qu’à pied ou à cheval ; c’était une des principales causes de la misère du peuple, un des plus grands obstacles aux progrès de la civilisation. Les routes dont le pays serbe est aujourd’hui sillonné, les routes de village à village qui ont développé l’agriculture, facilité le commerce, donné l’aisance au paysan, datent presque toutes, chose touchante, de ce joyeux élan d’espérance qui salua le traité d’Andrinople [13].

Les Russes, qui se souvenaient de la convention d’Akermann, ne voulurent pas quitter Andrinople avant que certaines clauses du traité n’eussent été mises à exécution par la Porte. Au nombre de ces clauses était l’engagement pris par le sultan d’expédier aux Serbes le hatti-chérif qui consacrait leur émancipation. Le traité avait été signé le 14 septembre 1829, le 29 du même mois le hatti-chérif arriva en Serbie ; mais cet acte si important qui constituait enfin une Serbie nouvelle avec toute sorte de droits et de franchises, une Serbie maîtresse chez elle à la condition de payer l’impôt, une Serbie libre de pratiquer sa religion, de construire des églises, de fonder des hôpitaux, des écoles, des typographies, des postes aux lettres, de choisir ses évêques, sauf l’obligation pour eux de recevoir leur investiture du patriarche grec de Constantinople, une Serbie enfin ayant le pouvoir de nommer, d’instituer elle-même tous ses fonctionnaires, — cet acte, dis-je, ne faisait pas mention du prince Milosch Obrenovitch. Était-ce un piège tendu au peuple serbe ? voulait-on lui indiquer par là qu’il n’était attaché par aucun lien définitif au fondateur de son indépendance ? avait-on l’espérance secrète de le rejeter un jour dans l’anarchie ? Oui, tout porte à le croire, et, ce qu’il y a de plus triste à dire, c’est que la Russie et la Turquie, sans s’être concertées, étaient animées en cela de sentimens analogues. La Turquie ne voulait pas constituer une dynastie nationale à Belgrade, dans l’espoir qu’il lui serait possible un jour de reprendre pied chez les raïas ; la Russie ne le voulait pas davantage, dans la crainte que les Serbes ne pussent un jour se suffire à eux-mêmes. On raconte que dans une discussion assez vive entre les députés serbes et les commissaires russes au sujet de la délimitation des frontières de la Serbie, un knèze ayant dit que les Russes auraient bien pu profiter des négociations d’Andrinople pour assurer aux Serbes l’entière possession de leur pays, un diplomate russe ne put retenir ces paroles : « Eh ! si les Serbes n’avaient plus rien à désirer, ils oublieraient bientôt qu’ils sont les sujets de la Porte et les obligés de la Russie. » Ce diplomate était M. de Kotzebue, le fils de l’écrivain allemand assassiné à Mannheim en 1819, qui était à Andrinople l’ami et le confident du général Diebitsch. C’était certainement un des principes de la politique russe que le jeune diplomate avait livrés en s’exprimant ainsi, et combien d’autres symptômes depuis quarante ans ont confirmé cet aveu !

Eh bien ! Milosch dérangera les combinaisons équivoques de la Russie comme il triomphera du mauvais vouloir de la Porte. Malgré ses protecteurs comme malgré ses ennemis, il portera officiellement ce titre de prince des Serbes que lui a décerné le vœu de ses frères. Comment gagne-t-il cette victoire ? Oh ! d’une façon peu héroïque. Son secrétaire Dimitri, qui est allé à Constantinople avec la députation des knèzes pour régler les détails du traité, demande instamment que Milosch Obrenovitch, prince des Serbes, reçoive son investiture des mains du sultan Mahmoud. Les bonnes raisons ne manquent pas ; l’indifférence ou plutôt l’hostilité secrète des Russes est un argument que le secrétaire du prince n’oublie point de faire valoir. Peine perdue ! le divan s’obstine à ne rien entendre. Enfin, d’après certains indices, le négociateur comprend que l’heure est venue de produire l’argument irrésistible. Le trésor du prince des Serbes était assez bien pourvu. Les prix furent débattus et fixés. Le sultan exigea pour sa part un cadeau de cinq cent mille piastres en pièces d’or. On devine, dit un homme très initié aux affaires du prince Milosch [14], quelles sommes il fallut donner aux conseillers, aux ministres, aux uhlémas, à tous ceux qui pouvaient faire réussir ou échouer l’entreprise. Le chef qui voulait conquérir à tout prix la liberté du peuple serbe savait bien à quels ennemis il avait affaire quand il se préoccupait de grossir son épargne. Il les avait vaincus par les armes, dominés par la ruse ; il ne lui répugna point de leur payer la rançon de sa propre gloire et de l’indépendance de son pays.

Les députés étaient revenus de Constantinople le 25 septembre 1830 avec le hatti-chérif qui réglait les affaires de Serbie, et le bérat ou diplôme impérial qui donnait l’investiture au prince. Les deux pièces devaient être remises à Milosch par le pacha et le mollah de Belgrade après lecture publique. Milosch voulut que cette lecture fût une fête nationale ; elle fut fixée au 30 novembre, « anniversaire de la prise de Belgrade par Kara-George en 1806, et jour de Saint-André, protecteur de la Serbie sous ses anciens rois. » Des représentans de toutes les communes y furent convoqués. Le 29, Milosch, qui depuis dix ans n’avait pas mis le pied dans la ville, y fit son entrée avec un splendide cortège au milieu des acclamations populaires. Des soldats serbes occupaient les portes, gardées jusque-là par les musulmans. Le lieutenant du pacha était allé au-devant du prince jusqu’à une lieue de Belgrade ; après l’avoir complimenté de la part de son maître, il l’accompagna jusqu’au palais, où le fils du vizir l’attendait, et lui tint l’étrier. Jamais pareils honneurs n’avaient été rendus par des fonctionnaires turcs à des raïas, excepté dans les héroïques légendes de Marko le fils de roi. Le lendemain, 30 novembre, une foule immense, accourue de tous les points de la Serbie, se pressait autour d’un vaste pavillon dressé dans la campagne. C’est là que le représentant de Mahmoud, Hussein-Pacha, escorté du mollah, des dignitaires turcs, de tous les musulmans notables, et le prince des Serbes au milieu de ses compagnons allaient entendre lire les pièces revêtues de la signature sacrée [15]. La première commençait ainsi :


« Sultan Mahmoud-Khan, fils du sultan Abdul-Amid-Khan, toujours victorieux. Que le contenu soit exécuté !

« Le traité conclu à Andrinople entre ma Sublime-Porte et la Russie, portant l’exécution des clauses de la convention d’Akermann, laquelle stipule : que la Porte s’entendra avec la députation serbe à Constantinople pour s’occuper des intérêts de la Serbie, lui accorder la liberté du culte et de l’administration intérieure, l’incorporation des districts détachés, la fixation des impôts, l’administration des propriétés et des fiefs appartenant aux musulmans, la permission de voyager avec leurs propres passeports, la faculté de fonder des hôpitaux, des écoles, des typographies, la défense aux musulmans d’habiter la Serbie (les garnisons des forteresses exceptées), et enfin accorder aux Serbes la permission d’avoir une espèce de représentation à Constantinople, de telle sorte pourtant qu’elle ne porte aucune atteinte à leur qualité de sujet ;

« Vu que la nation serbe, ayant donné des preuves de sa fidélité à ma Sublime-Porte, est l’objet de mon impériale bienveillance, et que je veux faire droit à ses requêtes d’une manière juste et convenable afin d’augmenter les moyens de sûreté intérieure ; « En conséquence, d’accord avec les députés serbes, a été arrêté ce qui suit :

« 1° Ladite nation aura l’entière liberté de culte dans les églises qui lui appartiennent.

« 2° Le kniaze Milosch Obrenovitch ici présent, en vertu du diplôme impérial dont il est porteur et en récompense de sa fidélité à ma Sublime-Porte, est confirmé dans la dignité de premier knèze de la nation serbe, et cette dignité restera héréditaire dans sa famille.

« 3° Il continuera au nom de ma Sublime-Porte à administrer les affaires intérieures du pays, d’accord avec rassemblée des notables serbes… »


Le hatti-chérif de Mahmoud formulait en vingt-quatre articles les droits du peuple serbe, après quoi, s’adressant encore au pacha et au mollah de Belgrade, le sultan ajoutait : « Vous agirez comme je vous l’ordonne ; puis, après avoir publié ce noble firman et l’avoir enregistré dans les actes du mékémé de Belgrade, vous le remettrez au kniaze Milosch Obrenovitch, qui doit le garder. » On lut ensuite le bérat qui donnait l’investiture à Milosch, prince actuel de la nation serbe, vrai modèle des nobles chrétiens, dont la sagesse, la probité, le dévoûment à la Sublime-Porte, sont connus du monde entier. Il y était dit que, conformément au hatti-chérif du 29 août 1830, cette dignité de prince des Serbes lui restait assurée à jamais. « Après sa mort, elle passera à son fils aîné, après lui à son petit-fils ; elle demeurera perpétuellement dans sa famille. »

Tandis que le secrétaire du pacha lisait ces pièces dans le texte original, les Turcs étaient comme frappés de stupeur. Au contraire quelle joie, quelles clameurs du côté des Serbes, lorsque Dimitri Davidovitch en donna lecture dans la traduction serbe ! Les acclamations redoublèrent au moment où Hussein-Pacha, représentant de Mahmoud, revêtit Milosch, en signe d’investiture, d’un riche manteau brodé d’or et attaché avec des agrafes de brillans. Étrange cérémonie, si glorieuse pour les uns, pour les autres si humiliante et si dure ! Pendant que les Turcs, condamnés par le commandeur des croyans, par celui dont la parole est sacrée, s’en retournaient chez eux la tète basse, Milosch, au milieu des transports du peuple serbe, se rendait à l’église de la ville, où le métropolitain, entouré de tout son clergé, le sacrait prince régnant suivant le rituel orthodoxe. Le 30 novembre 1830 est une des dates mémorables de l’histoire d’Orient au XIXe siècle ; le spectacle qu’on a vu ce jour-là, c’est la conquête de la Serbie par les Serbes proclamée dans Belgrade même, au nom du sultan Mahmoud, devant les Turcs soumis et consternés.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier.
  2. C’était, on l’a vu précédemment, le nom que les Turcs donnaient au rusé Maraschli. !
  3. Un des apologistes de Milosch, M. le docteur Cunibert, raconte expressément, sans toutefois en tirer au sujet de blâme, que Milosch obligeait les Serbes à lui payer en monnaie autrichienne l’impôt destiné à la Turquie, tandis qu’il avait bien soin de le payer, loi, en monnaie turque. Or, la monnaie turque valant un peu moins que la monnaie autrichienne correspondante, cette simple opération assurait à Milosch un bénéfice annuel de 300,000 francs.
  4. Das Leben des Fürsten Milosch und seine Kriege, nach serbischén original Quellen bearbeitet, von P. A. Fedor Possart, 1 vol. ; Stuttgart 1838.
  5. La liberté religieuse, au point de vue serbe, signifiait alors deux choses très particulières et très-précises : 1° les évêques seraient non plus des Grecs envoyés de Constantinople par le patriarche, mais des Serbes choisis par l’église sorbe et agréés du patriarche. On sait que ces évêques venus de Turquie étaient pour les Serbes des fonctionnaires ottomans beaucoup plus que des prélats chrétiens ; 2° les églises feraient librement sonner leurs cloches, ces cloches odieuses aux musulmans, et que les Serbes depuis 1812 avaient dû enfouir sous terre pour les sauver du fanatisme turc.
  6. Voyez, dans la Revue du 15 mars 1839, la Hongrie, par M. Edouard Thouvenel, p. 801.
  7. Reise in Serbien un Spätherbst 1829, von Otto von Pirch, premier-lieutenant im ktiniglich preuszischen ersten Garde-Regiment ; 2 vol. Berlin 1830, t. Ier, p. 145-155.
  8. Voyage en Bulgarie pendant l’année 1841, par M. Blanqui, membre de l’Institut de France, 1 vol. Paris 1843, p. 69.
  9. Wilhelm Müller, Geschichte der neuesten Zeit 1816-1866 mit besonderer Berück-sichtigung Deutschlands, 1 vol. Stuttgard 1867.
  10. Mustapha, pacha de Scutari ou. Skodra, était d’origine serbe. Il était le chef de la vieille famille des Bouchatli, issue, assure-t-on, des premiers souverains de la Serbie. On a déjà vu que certaines familles serbes, surtout dans l’aristocratie bosniaque et albanaise, acceptèrent la religion des vainqueurs pour conserver leur rang.
  11. M. de Pirch ne dit pas quel a été le rôle de la Prusse ; Milosch fait allusion au général de Mailing, représentant du cabinet de Berlin au quartier-général d’Andrinople, qui s’entremit avec le plus grand zèle pour arrêter la guerre et empêcher les Russes d’entrer à Constantinople.
  12. Reise in Serbien, von Otto von Pirch, t. Ier, p. 155.
  13. J’emprunte ces curieux détails au docteur Cunibert. — Essai sur les révolutions et l’indépendance de la Serbie. Leipzig 1855, t. Ier, p. 206.
  14. C’est encore le docteur Cunibert, médecin et confident de Milosch en de graves circonstances, qui nous fournit ce détail.
  15. On sait que ces mots hatti-chérif veulent dire signature sacrée ou signature bienheureuse ; cette signature, c’est le nom du sultan tracé de sa propre main ainsi que la formule inscrite immédiatement après : que le contenu soit exécuté ! Les actes revêtus de cette signature sont des hattis-chérifs ; les autres, portant le cachet, mais non l’autographe du sultan, s’appellent des firmans. Les hattis-chérifs sont réputés irrévocables ; les firmans, qui émanent de la Sublime-Porte, c’est-à-dire du grand-vizir au nom du padischab, peuvent être révoqués.