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La Serbie au XIXe siècle/05

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V. La chute du prince Milosch.

I.

« Vous avez maintenant un prince héréditaire, je vous en fais mon compliment. » C’est par ces paroles que le tsar Nicolas accueillit les députés de Milosch peu de temps après la proclamation du hatti-chérif qui consacrait la victoire du prince des Serbes[1]. Était-ce un compliment sincère ? Les députés, Abraham Petronievitch et Zvetko Raïovitch, crurent y voir un accent d’ironie. Un des ministres russes, le conseiller d’état Rodofinik, chef du département asiatique, leur adressa des félicitations du même genre. Une surprise légèrement sardonique et même une incrédulité inquiétante perçaient dans son langage. Tout cela pouvait se traduire ainsi : « vous triomphez sans nous, vous prétendez vous passer de nous ; prenez garde ! » Les deux Serbes d’ailleurs reçurent un accueil empressé à Saint-Pétersbourg. On sait combien les Russes s’entendent à séduire leurs hôtes. Comblés de prévenances, couverts de décorations, introduits même dans la noblesse russe par des lettres patentes, Petronievitch et Raïovitch furent complètement sous le charme. Ils oublièrent l’ironie du premier jour, et ne sentirent plus que les caresses. Les diplomates du tsar n’eurent pas de peine à savoir exactement quelles étaient les dispositions du prince des Serbes. On pressentait bien que déjà Milosch ne serait pas un instrument docile aux mains de la Russie, comme les hospodars de Jassy ou de Bucharest ; d’après les confidences involontaires des députés serbes, il fut évident pour les politiques de Saint-Pétersbourg que ce terrible personnage, rusé, actif, ambitieux, jaloux de l’indépendance de son pays, pourrait devenir à l’occasion un ennemi de la politique russe. « Depuis ce moment, dit un homme très initié aux détails de cette histoire, on le fit surveiller de près, on lui suscita des entraves dans l’intérieur, et on commença à préparer de longue main les moyens de le faire tomber [2] »

Il serait trop commode aux apologistes du prince Milosch d’expliquer sa chute par la seule hostilité de la Russie. Il faut tenir compte aussi des fautes du despote. Assurément l’histoire doit constater que la Russie a eu sa large part dans les catastrophes que nous avons à raconter ; la Russie avait intérêt à la chute de Milosch, et elle a voulu en tirer profit. Prenons garde pourtant : si la Russie a renversé Milosch, Milosch lui a fourni des armes. Justifier le prince des Serbes en accusant la diplomatie moscovite, ce serait provoquer des récriminations toutes prêtes, car enfin les faits sont là, on connaît les actes du prince, on l’a déjà vu obligé de demander grâce pour son despotisme en vue des services qu’il rendait, et, maintenant qu’il se croit sûr du lendemain, on va voir ce despotisme se donner toute carrière. Nous ne voulons ni absoudre Milosch ni diminuer le rôle de la politique russe. Que le fondateur de la principauté serbe ait ses accusateurs et ses apologistes sur le théâtre où s’est déployée sa force, rien de plus naturel ; pour nous, simples spectateurs à distance, il n’y a ici qu’un intérêt, le désir de connaître la vérité, afin de savoir en même temps quelles sont les vues de la politique russe sur l’Europe orientale.

Un point acquis, ce nous semble, c’est que les Russes, soit à propos du traité d’Akermann, soit au sujet du hatto-chérif de 1830, ont voulu servir la cause des Serbes jusqu’à un certain degré, sans permettre à ceux-ci d’aller trop loin. L’établissement de la dynastie des Obrenovitch s’est fait en dehors de leur action, disons plus, malgré eux. Dès le lendemain du jour où Milosch entre à Belgrade en maître, les surveillans dont on nous parlait tout à l’heure, les surveillans russes, arrivent par bataillons. Des surveillans, est-ce dire assez ? Ce sont déjà des censeurs, ils seront demain des rivaux. On se rappelle que les anciens chefs de la guerre de l’indépendance, les compagnons de Kara-George, après avoir désespéré comme lui en 1813 et franchi le Danube, avaient trouvé un asile en Russie. Le gouvernement russe les avait installés dans ses provinces méridionales, en Bessarabie surtout, et leur faisait des pensions assez fortes. Le lieu était bien choisi ; on pouvait se servir d’eux à l’occasion, en faire des observateurs, des intermédiaires, les lancer au-delà du Danube, suivant la marche des événemens. Dès que Milosch fut reconnu prince héréditaire des Serbes par le sultan Mahmoud, le cabinet de Saint-Pétersbourg leur fit signifier que l’heure était venue de rentrer en Serbie. La condition politique de la Serbie était désormais assurée ; le prince Milosch, à la recommandation du tsar, les recevrait, leur donnerait des emplois. Pourquoi prolonger une émigration sans excuse ? Ils rentrèrent donc, oubliant, comme tous les émigrés, que bien des choses nouvelles avaient surgi, que les fonctions actives appartenaient aux hommes qui depuis dix-sept ans avaient porté le poids du jour ; ils rentrèrent avec toutes leurs ambitions, étonnés et irrités de ne plus être les premiers dans leur pays. A leur tête était le vieux Jacob Nenadovitch, un des héros de 1804, un des chefs qui avaient osé disputer la dictature à Kara-George lui-même. Milosch lui donna une maison, des terres, des moulins à Valjévo, chef-lieu de la voïvodie où le vieux héros avait dominé jadis ; son fils Éphrem fut chargé du commandement militaire de la province ; tous les autres furent accueillis avec la même bienveillance, aucun ne retrouva l’autorité qu’il avait conquise autrefois, ou l’héritage qu’il espérait recueillir. Milosch était décidé à ne point laisser renaître la féodalité des premiers jours. Il devinait bien d’ailleurs les intentions secrètes de la Russie ; ces hôtes qu’on lui envoyait avec tant d’empressement allaient grossir le nombre de ses ennemis. Il fallait les recevoir en souverain, libéralement, sans nulle crainte, mais en maintenant la distance et avec la résolution d’avoir l’œil sur eux. Une preuve que Milosch avait pénétré le plan des Russes, c’est que, malgré leurs instances, il refusa d’ouvrir les portes de la Serbie à la veuve et au fils de Kara-George. Il leur abandonna un riche domaine qu’il possédait en Valachie, leur fit une pension annuelle sur sa cassette, à la condition qu’ils s’interdiraient eux-mêmes toute espérance de retour. C’était soustraire la noble veuve aux intrigues des partis hostiles ; c’était aussi s’épargner la nécessité de sévir, en cas de conspiration et de guerre civile, contre un nom glorieux toujours cher au pays. Les événemens, on le verra, n’ont que trop justifié les pressentimens et la prudence du prince.

Un épisode d’un autre genre aurait suffi pour avertir Milosch des dispositions malveillantes de la Russie à l’égard de la principauté serbe. On se rappelle que le hatti-chérif de 1830 réservait aux Turcs les forteresses de la frontière ; le drapeau ottoman ne devait plus flotter que sur ces murailles, considérées comme une propriété de l’empire, puisqu’elles défendaient le pays contre l’étranger. Il avait été stipulé aussi que les fortifications qui n’existaient point avant la guerre de l’indépendance seraient démolies. Belgrade était-elle une forteresse ? Si l’on répondait oui, les Turcs avaient le droit d’y rester ; dans le cas contraire, ils étaient obligés de partir. Dès le lendemain des scènes que nous avons racontées, scènes si glorieuses pour les Serbes, si humiliantes pour les Turcs, les vaincus essayèrent de reprendre l’avantage sur ce point à l’aide d’une argumentation effrontément chicanière. — Belgrade est fortifiée, disaient les commissaires ottomans, Belgrade est nécessaire à la défense du Danube ; voyez ces palissades et ces fossés. Or il est très certain que les fortifications de Belgrade avaient été rasées en 1739 à la suite de la guerre entre la Turquie et l’Autriche ; le traité de Belgrade, qui avait mis fin à la lutte, en avait fait l’objet d’une stipulation formelle. C’est plus tard seulement, pendant la guerre de l’indépendance, que la ville avait été entourée de fossés et de palissades. Ces travaux de défense devaient donc être démolis ; Belgrade n’était plus une forteresse, c’était une ville serbe réservée aux Serbes, à l’exception, bien entendu, de la forteresse proprement dite, laquelle, suivant les déclarations du hatti-chérif, appartenait aux garnisons ottomanes. Rien de plus clair assurément ; c’est pourtant sur cette équivoque des palissades et des fossés que les Turcs prétendaient reprendre aujourd’hui ce qu’ils avaient accordé hier. Ils soutenaient que les palissades avaient été construites avant la guerre de l’indépendance ; ils montraient des lignes, des vestiges de lignes, comme si ces palissades même, eussent-elles existé avant 1804, eussent permis de confondre la ville de Belgrade avec la forteresse de Belgrade. Les négociations durèrent assez longtemps. La diplomatie turque, lorsqu’il s’agit d’éluder ses engagemens, trouve des ressources particulières dans son art de temporiser et de grouper les formules majestueuses. Enfin le divan proposa aux députés de Milosch de s’en rapporter à l’arbitrage du tsar Nicolas. Milosch ne pouvait refuser un tel arbitre. Quant au gouvernement turc, il jouait une partie gagnée d’avance ; c’était le moment où le cabinet de Saint-Pétersbourg, déjà mécontent de voir les Serbes réussir trop bien et trop vite, comblait le divan de ses prévenances pour l’amener à conclure le traité de Balta-Liman. Le tsar condamna Milosch. Il fut établi que la ville de Belgrade, à titre de forteresse, demeurerait tout entière aux mains des Turcs, Milosch en ressentit une telle fureur qu’il voulait en appeler aux armes. Déjà la lutte était imminente ; les Turcs s’étaient retirés dans la forteresse, les canons de la place étaient braqués sur les quartiers de la ville habités par les chrétiens ; on voyait les canonniers à leurs pièces, debout, mèche allumée. Un signal du prince eût soulevé toute la Serbie, et nul doute que Belgrade n’eût été emportée d’assaut avant que Mahmoud n’eût envoyé une armée contre les rebelles. Il est vrai que le lendemain c’était une terrible guerre à recommencer. Milosch eut la force d’ajourner sa victoire, afin de la rendre moins sanglante et plus sûre. Il quitta Belgrade et retourna dans sa résidence de Kragoujevatz. Voilà sous quels auspices commençait la seconde période de son règne. Reconnu prince des Serbes, proclamé chef d’une dynastie par un hatti-chérif de Mahmoud, il était obligé de quitter la capitale où venait d’être célébré son couronnement, et c’était la Russie qui, tendant la main aux Turcs, lui infligeait cet échec.

Deux insurrections qui éclatèrent vers le même temps lui causèrent de graves embarras. Deux grandes provinces de l’empire ottoman, l’Albanie et la Bosnie, se soulevèrent contre Mahmoud. Le continuateur des réformes de Sélim, l’ami des idées européennes, le destructeur des janissaires était pour les vieux musulmans un ennemi de Mahomet ; on l’appelait, comme Sélim, le sultan giaour. C’était le sultan giaour que les Albanais et les Bosniaques voulaient renverser du trône. Il y avait pourtant une grande différence entre les deux révoltes. Le chef des Albanais, Moustapha, pacha de Skodra, était surtout un ambitieux qui voulait profiter de l’ébranlement de l’empire pour augmenter son pouvoir ; la religion n’était pour lui qu’un prétexte. Le chef des Bosniaques, Hussein-Capétan, était au contraire un défenseur convaincu des vieilles mœurs, un héros et un saint. Même contraste dans les circonstances extérieures ; Moustapha avait annoncé ses projets hostiles à Mahmoud dès l’année 1829, au moment où les Russes marchaient sur la capitale de l’empire ; Hussein-Capétan n’avait soulevé la Bosnie qu’après le traité d’Andrinople. De là les résolutions différentes de Milosch. Si Moustapha-Pacha en 1829 eût agi avec vigueur, l’empire turc était sérieusement menacé ; le prince des Serbes, toujours préoccupé des intérêts de la Serbie, se demanda ce que deviendrait sa cause dans le cas où le pacha d’Albanie, après avoir détrôné Mahmoud avec l’aide des Russes, jouerait dans la réorganisation de l’empire un rôle prépondérant. Sollicité par Moustapha de s’associer à ses projets au moins par un secours en argent, il s’engagea à lui fournir une somme de 200,000 piastres. Ce n’était pour lui qu’une tactique, une précaution en vue d’un avenir incertain ; au fond, il ne désirait pas la chute de Madmoud, et on a vu dans notre étude précédente comment les Serbes appréciaient le traité d’Andrinople, ce traité qui avait mis fin à la guerre de 1829 en affaiblissant la Turquie sans la détruire. Aussi, lorsque Hussein-Capétan, à la tête de ses Bosniaques, se révolta contre le sultan giaour, Milosch n’avait plus à hésiter ; ce sultan giaour attaqué par les musulmans de Bosnie, c’était le sultan à demi européen, le sultan qui consentait aux réformes, celui qui avait rendu aux Serbes une grande part de leur indépendance. La cause de Mahmoud était la cause de la Serbie.

Nous n’avons pas à raconter ici l’insurrection des Bosniaques ; nous devons dire seulement que l’attitude de Milosch contribua singulièrement à la victoire des Turcs, et que cette victoire devint plus tard contre lui un chef d’accusation terrible. Rien de plus injuste pourtant. Il fallait accuser l’histoire, il fallait s’en prendre aux déchiremens séculaires de la famille serbe ; était-ce la faute de Milosch, si les fanatiques soldats de Hussein-Capétan, les champions obstinés de l’islamisme, étaient les fils de Douschan et de Lazare ? Il est facile aux détracteurs passionnés de déclamer sur ce texte : « les Serbes musulmans révoltés contre Mahmoud demandaient asile aux Serbes chrétiens, et les Serbes chrétiens les ont livrés aux Turcs ! Les Serbes musulmans voulaient descendre dans les plaines de Kossovo, venger leurs ancêtres, renverser les successeurs de Murad, et les Serbes chrétiens ont prêté leur appui aux fils de ceux qui ont anéanti l’armée du prince Lazare ! » Certes une telle complication d’intérêts au sein d’une même race est un spectacle horriblement tragique ; mais à qui donc en revient la responsabilité, sinon aux hommes qui, pour sauver leur vie et leurs biens, ont renié la religion de leurs pères ? On vante la piété, la sincérité, les brillantes qualités chevaleresques d’Hussein-Capétan ; qu’importe ? les Serbes musulmans du XIXe siècle, si respectable que pût être leur attachement à la religion de Mahomet, devaient payer pour les Serbes renégats du XIVe siècle. Les questions religieuses dans l’Europe orientale sont liées d’une façon indissoluble aux intérêts nationaux. On ne peut pas dire : « Je suis musulman, mais je suis Serbe ; vous, hommes de ma race, venez-moi donc en aide. » Surtout il est absurde et révoltant de tenir ce langage quand on se lève pour rétablir le vieil islamisme, l’islamisme qui opprimait les chrétiens, l’islamisme auquel les Serbes ont dû arracher leur indépendance en sacrifiant des flots de sang. Aussi n’est-ce pas précisément Hussein-Capétan et les siens qui parlaient de la sorte aux Serbes, ce sont les ennemis de Milosch qui plus tard ont exploité tous ces contrastes. Si Hussein avait voulu venger ses ancêtres tombés au XIVe siècle sur le champ de bataille de Kossovo, il n’avait qu’à reprendre leur antique bannière, la bannière de la civilisation chrétienne, et à faire cause commune avec l’héroïque Serbie de Kara-George et de Milosch.

Il ne faut donc pas reprocher à Milosch le rôle auquel il a dû se décider dans les deux premières crises qui ont signalé le commencement de cette nouvelle période. Dans l’une comme dans l’autre, il s’est conduit en homme de sens, en homme qui, chargé d’une grande cause, doit toujours regarder le but et y marcher résolument. Parmi les reproches si violens auxquels le prince des Serbes s’est exposé, plût à Dieu qu’il n’y en eût pas eu de plus légitimes !


II

La politique extérieure de Milosch était presque toujours irréprochable ; c’est sa politique intérieure qui a été bien souvent en défaut. Dans ses rapports avec le sultan ou le tsar, et par la suite, on le verra tout à l’heure, avec l’Autriche ou l’Angleterre, il voyait juste et agissait prudemment ; à l’égard de ses sujets, il s’est obstiné jusqu’au bout dans les erreurs qui devaient amener une catastrophe. Sans entrer ici dans les détails, nous dirons que le malheur de Milosch a été de vouloir gouverner seul. L’article 3 du hatti-chérif de 1830 lui faisait une loi « d’administrer les affaires de Serbie avec l’assemblée des notables serbes. » S’il avait suivi ce programme, il eût fait une des choses qui pouvaient le mieux séparer la Serbie de l’empire ottoman, et, en accusant son originalité, assurer son indépendance. Singulier incident ! c’est le divan de Constantinople qui donne à Milosch des conseils de libéralisme, des conseils dont les Serbes auraient profité au détriment des Turcs, et c’est le prince des Serbes qui s’enfonce bon gré mal gré dans le système ottoman ! Bien plus, il n’y a pas même un divan auprès de Milosch, il n’y a pas même un conseil de hauts fonctionnaires qui puisse éclairer le souverain ; Milosch veut être seul. Que l’assemblée nationale, la skouptchina, si influente autrefois, si glorieusement mêlée aux destinées du pays, ait été amoindrie, décimée, réduite à un nombre de membres insignifiant, qu’elle ait inspiré assez de défiance, même en cet état, pour être convoquée seulement de loin en loin et comme par grâce, assurément c’était là un malheur pour la principauté naissante ; un malheur plus funeste encore, ce fut la conduite habituelle du prince avec les fonctionnaires de l’état. Chez nous, dit un historien allemand, — et je suppose qu’il parle non pas uniquement de l’Allemagne, mais de toute nation civilisée [3], — chez nous, le respect des fonctions publiques et de ceux qui les occupent est une des forces de la communauté sociale ; il faut qu’ils soient respectables à tous, au souverain comme au peuple. Milosch ignorait absolument ce principe. Pour mieux marquer la distance qui le séparait de ses anciens compagnons, le prince-paysan humiliait à plaisir ses plus dévoués serviteurs. Était-ce chez lui un système ? était-ce simplement l’effet de ces colères soudaines qu’il ne savait réprimer ? C’était l’un et l’autre à la fois. Le fonctionnaire était soumis comme un esclave à tous les caprices du maître ; mal payé, maltraité, tantôt promu sans motif aux rangs supérieurs, tantôt rejeté aussi arbitrairement au plus bas de l’échelle, on eût dit que le prince lui enviait à tout instant cette parcelle de pouvoir dont il avait dû se dessaisir en sa faveur. Pour la moindre faute, le fonctionnaire était puni d’une peine infamante ; c’étaient des violences directes, des châtimens corporels, et parfois le prince lui-même s’armait du bâton pour frapper le coupable [4]. Un fonctionnaire aimait mieux donner sa fille à un marchand, à un artisan, à un laboureur, qu’à l’un de ses jeunes collègues. Qui donc en de telles conditions pouvait rechercher les fonctions publiques ? Les Serbes de Serbie n’y pensaient guère ; c’étaient presque tous des Serbes hongrois, c’est-à-dire de ces gens qui, pour un motif ou un autre, n’ayant pas chance de succès dans leur pays, couraient volontiers les aventures. Qu’arrivait-il ? Milosch était seul au centre du pouvoir, mais, hélas ! bien autrement seul qu’il ne l’avait désiré. Si l’on excepte un petit nombre d’hommes sincèrement enthousiastes de ses rares qualités et dévoués à sa fortune, le despote n’avait autour de lui que des aventuriers ou des traîtres. On peut affirmer que les dix dernières années du premier règne de Milosch [5] ont vu se produire sous maintes formes une conspiration permanente, conspiration dont la Russie était l’âme, que Milosch pouvait aisément déjouer, qu’il a refoulée à plusieurs reprises, dont il a triomphé même par sa cordialité autant que par sa vigueur, mais à laquelle il a fini par succomber, le poids de ses fautes l’emportant à une heure donnée sur la somme de ses bons services.

Parmi les hommes qui approchaient le plus du souverain, les deux frères Simitch, Stoïan et Alexis, étaient au premier rang. Ce n’est pas de ceux-là qu’on peut dire que Milosch les tenait à distance ; il les aimait au contraire et les avait comblés de biens. Il y avait même entre le prince et Stoïan Simitch ce lien spirituel, cette fraternité élective, qui tient une place si touchante dans les mœurs du peuple serbe. Milosch, après avoir prodigué à Stoïan les preuves de son amitié, après lui avoir donné des titres, des terres, des fonctions importantes, après l’avoir chargé de négociations délicates à Constantinople ou en Russie, avait-il voulu pourtant lui faire sentir que son autorité, à lui, prince des Serbes, dominait tout dans le pays serbe ? ou bien était-ce simplement ce despotisme de jour en jour plus jaloux, qui, sans atteindre directement Stoïan Simitch, lui inspirait des craintes pour l’avenir ? Je ne trouve pas de réponse précise à ces questions. Une chose certaine, c’est que Stoïan Simitch se sentait mal assuré de ses richesses, et que, mécontent de son peu d’influence, il portait envie aux boyards moldo-valaques. Il avait fait plusieurs fois le voyage de Bucharest. Le consul russe établi dans cette ville n’avait pas eu de peine à lui faire remarquer combien le sort d’un seigneur serbe tel que lui différait de l’existence d’un boyard. A quoi lui servaient ses richesses ? Lui assuraient-elles quelque autorité dans le pays ? Milosch était seul, Milosch prétendait régler tout. Un boyard au contraire n’était-il pas à peu de chose près l’égal d’un hospodar ? Voilà les institutions qu’il fallait donner à la Serbie. Milosch était un révolutionnaire à la manière française, son secrétaire Davidovitch ne songeait qu’à introduire sur les bords du Danube les principes subversifs de l’Occident ; le jour où Milosch ferait place à un souverain plus juste, à un prince plus respectueux de tous les droits, — et pourquoi ce prince ne serait-il pas Stoïan Simitch ? — on verrait l’aristocratie serbe, cette aristocratie née d’une guerre héroïque, occuper à côté du prince la place qui lui appartient.

Il n’en fallait pas tant pour enflammer l’imagination d’un homme qui avait dit en parlant, de Milosch : « Il nous barre le chemin à tous. » Stoïan Simitch répéta aux principaux personnages de la Serbie les propos tenus à Bucharest par le représentant du tsar. Les knèzes des grands districts, des juges du tribunal suprême, des ministres même, des ministres associés chaque jour au travail du prince, furent bientôt affiliés à la conspiration. Le difficile était de se concerter. Les agens de Milosch faisaient bonne garde ; la réunion de tous ces personnages aurait éveillé des soupçons. Correspondre par lettres, faire parler des émissaires, c’était trop dangereux ; sous l’œil vigilant du maître, on n’osait se fier à personne. Une occasion toute naturelle allait fournir un prétexte ; on attendit. Vers la fin de l’année 1834, la femme de Stoïan Simitch accoucha d’un enfant que le fils du prince, à titre de parrain du mariage, devait tenir sur les fonts baptismaux. Tel est l’usage serbe ; il y a un parrain pour les mariés, et tous les enfans qui naissent du mariage sont de droit ses filleuls. Stoïan Simitch habitait à Krouschevatz, au milieu de ses immenses domaines. En toute autre saison, l’accouchée se serait rendue à la résidence princière ; Milosch voulut lui épargner le voyage, il fit partir pour Krouschevatz la princesse Lioubitza et le jeune prince. Les fêtes furent splendides. Sous prétexte de procurer à la princesse une compagnie agréable, Simitch avait convoqué tous les personnages affiliés au complot, Abraham Petronievitch, intendant et premier ministre de Milosch, George Protitch, Miléta Radoïevitch et Milojav Sdanokovitz, membres du tribunal suprême, le capitaine Miloutine, frère du terrible haïdouk Veliko tué sur la brèche de Négotin aux derniers jours du règne de Kara-George. Dans les festins, on buvait à la santé du prince ; le soir, quand la princesse et sa suite s’étaient retirées, les conspirateurs se réunissaient dans une salle écartée pour y combiner leur plan. Les plus violens, Stoïan Simitch et George Protitch, osèrent proposer l’assassinat de Milosch. Tous les autres protestèrent avec véhémence ; Miléta Radoïevitch, un de ceux qui combattaient le plus énergiquement le despotisme du prince, alla jusqu’à dire : « Quiconque voudrait attenter à sa vie, quiconque essaierait seulement de le faire, abdiquer me trouverait sur son chemin. » On convint de préparer une grande manifestation pour la skouptchina qui devait se rassembler au mois de février suivant. Chacun d’ici là (il y avait encore cinq ou six semaines) tâcherait de gagner les députés indécis, une pétition impérieuse se couvrirait de signatures, enfin l’assemblée demanderait à grands cris une constitution qui mettrait fin au régime de l’arbitraire. Si on était bien sûr d’avoir pour soi l’aristocratie rustique et guerrière, celle dont Milosch avait diminué le prestige et arrêté l’essor, on ne se dissimulait pas que le peuple des campagnes était favorable au gouvernement. Afin de gagner la foule, les conjurés mirent sur leur programme certains vœux démagogiques, certaines concessions exagérées et dangereuses qu’ils étaient bien décidés à retirer plus tard, s’ils obtenaient gain de cause ; c’est ainsi qu’ils proposaient non-seulement d’abolir les corvées, de supprimer les droits d’exportation sur le bétail, mais de rendre commun à tous l’usage des forêts, c’est-à-dire de la plus grande partie du pays serbe, sans tenir compte des droits acquis. Le bas peuple serait séduit, et tous ensemble ils imposeraient leur volonté au maître. Si Milosch résistait, on ferait appel aux armes. Chacun des conjurés promettait de soulever son district.

Les fêtes terminées, la princesse reprit la route de Kragoujevatz sans se douter le moins du monde qu’une conspiration si redoutable venait de se tramer sous ses yeux au milieu des toasts et des acclamations. Deux hommes de sa suite, Anastase Buluk-Bachi, le chef des momkes, et Pékéta, courrier du prince, avaient eu occasion de deviner ce qu’elle ne soupçonnait même pas. Bien des choses leur avaient paru suspectes. Comme ils se communiquaient leurs réflexions à voix basse tout en chevauchant à une certaine distance de la princesse, le capitaine Miloutine, un des conjurés, qui faisait partie de l’escorte, trouva dans leur attitude quelque chose d’inquiétant. Plusieurs fois il s’était approché d’eux, et la conversation s’était subitement arrêtée. Il se crut découvert, dénoncé, perdu. Alors, brusquant les choses : « Pourquoi tant de mystère ? leur dit-il. Je sais de quoi vous parlez, et si je me suis mêlé à la conspiration, c’est pour la révéler au prince. » On pense bien qu’Anastase et Pékéta profitèrent de l’émotion du capitaine pour lui faire dire ce qu’ils ignoraient. Ils feignirent de tout savoir, et bientôt en réalité ils surent tout. Arrivés auprès du prince, ils lui dirent aussitôt et la conspiration et la façon dont ils l’avaient apprise. Miloutine renouvela ses aveux, ajoutant des détails plus circonstanciés, assurant même que George Protitch et Stoïan Simitch étaient résolus à l’assassiner. Le pauvre diable comprit cependant qu’il commettait une infamie ; après avoir trahi ses complices, il voulut leur procurer le moyen de se sauver. Rentré chez lui, il écrivit à Simitch que Milosch avait tout découvert.

Cette nouvelle devait précipiter les événemens. Au lieu d’attendre la skouplchina prochaine, les conjurés s’occupèrent immédiatement de soulever les districts sur lesquels ils comptaient. Tandis que Milojav, Miléta et Stoïan Simitch rassemblaient leurs fidèles, les membres du tribunal suprême qui faisaient partie de la conspiration, surtout George Protitch et Maïstorevitch, enjoignaient aux chefs de milices, par ordre du prince, disaient-ils, de diriger au plus vite tous les hommes disponibles sur Kragoujevatz, l’armée serbe devant s’y concentrer pour repousser une invasion turque. La plupart des hommes qui marchaient sur Kragoujevatz ignoraient donc ce qu’ils allaient y faire. Le 6 janvier 1835, Simitch, Miléta et Abraham Petronievitch, arrivant de divers points de la Serbie, opérèrent leur jonction aux environs de Kragoujevatz à la tête de quelques milliers d’hommes. Là, en face des troupes, le premier ministre de Milosch, Abraham Petronievitch, prononça un réquisitoire de la dernière violence contre le prince son maître. Il accusait à la fois son rôle public et sa vie privée. « Cette délivrance de la Serbie, payée du deuil de tant de familles, était-ce à la nation ou à Milosch tout seul qu’elle devait profiter ? La Serbie n’avait fait que changer de tyrans ; Milosch s’était substitué au pacha de Belgrade, Milosch accablait le pays de contributions, comme si la terre était son domaine propre et le peuple son esclave. Et quelles mœurs ! quelles débauches ! Était-il un seul particulier qui fût sûr de mettre sa femme ou sa fille à l’abri des caprices du despote ? Ce n’est pas tout : quel dédain des lois religieuses ! nul souci des jeûnes, des carêmes. Si Dieu avait frappé les terres de sécheresse pendant deux années, si la grêle avait ravagé les récoltes, c’était la punition que Dieu infligeait au prince infidèle. Voilà, disait Petronievitch, pourquoi Milosch est devenu odieux à tous, à ses amis d’autrefois, à ses plus anciens serviteurs, à sa femme même, la sainte princesse Lioubitza, qui, révoltée de tant de choses iniques, avait approuvé l’insurrection pendant son voyage à Krouschevatz. Tous les amis de la cause serbe devaient donc marcher sans hésitation sur Kragoujevatz ; des milliers d’hommes se levaient pour les y rejoindre. C’est là, au centre même du gouvernement, que la Serbie allait reprendre possession d’elle-même. » Les milices étaient mal préparées à ce langage ; on hésitait, on murmurait… Alors, changeant de tactique avec une dextérité merveilleuse : « Dieu me garde, s’écrie l’orateur, d’en vouloir personnellement à Milosch ! ne suis-je pas son compère ? Puis-je ignorer ce que je lui dois ? Ce n’est pas moi qui me plains, c’est la patrie. Certes, si je n’eusse consulté que mon intérêt, j’aurais mieux fait de me taire, car il se peut bien que je paie de ma vie mon dévoûment à la cause commune ; mais je me devais à la Serbie, je me devais aussi au prince qui a fait tant de grandes choses. Milosch n’est pas le coupable ; j’accuse les hommes qui l’entourent, j’accuse les conseillers qui abusent de sa confiance pour l’entraîner dans une voie funeste au peuple, funeste à la réputation du prince même. » Réduite à ces termes, la manifestation devait être accueillie par les milices ; dès qu’il s’agissait seulement d’adresser au prince des remontrances respectueuses, elles furent prêtes à suivre les conjurés.

Que faisait Milosch, pendant que l’insurrection était aux portes de la capitale ? Il se trouvait alors dans sa résidence de Poscharevatz. Apprenant que les milices marchaient de tous côtés sur la ville où étaient les archives et le trésor du gouvernement, il eut tout d’abord un accès de faiblesse qui serait bien extraordinaire chez un tel homme, si on n’y voyait pas la conscience tourmentée du despote. Ses fautes, ses crimes peut-être, se représentèrent à son esprit, effaçant le souvenir des services qu’il avait rendus à ses compatriotes. Il perdit un instant le sentiment de sa grandeur, et tomba au-dessous de lui-même. Incertain de la fidélité de Voutchitch, ministre de la guerre, qui commandait les troupes de Kragoujevatz, persuadé que Lioubitza elle-même, pendant son séjour auprès de Stoïan Simitch, s’était mise d’accord avec les conjurés, effrayé de voir la Serbie entière se dresser contre lui, il se sentit seul, impuissant, condamné ; il voulut fuir. Il partit en effet, résolu à quitter la Serbie ; il partit sans avoir même une explication avec la compagne de ses jours héroïques, sans prendre congé d’elle, sans dire adieu à ses enfans. Il fallut qu’un des hommes de son escorte, le serdar Kotza, à force d’instances, de supplications, de reproches, au nom de sa gloire, au nom du peuple serbe, l’arrêtât presque malgré lui dans sa fuite, et le ramenât à Poscharevatz.

Une fois revenu, il se releva. Ce fut le Milosch des grandes luttes. Kotza lui avait dit qu’on le trompait, que c’était là un mouvement partiel, qu’il était cher au peuple serbe, que parmi les insurgés eux-mêmes beaucoup reviendraient à lui au premier signal ; il reprit donc le commandement, et bientôt les milices des environs se levaient pour le défendre. C’était le moment où les insurgés, réunis aux portes de Kragoujevatz, délibéraient sur la conduite à tenir. Fallait-il s’emparer de la ville ? fallait-il envoyer des sicaires à Poscharevatz et faire assassiner le tyran ? Les plus furieux, Simitch entre autres, appuyaient ce dernier parti ; Miléta fit triompher encore une fois les conseils de la modération. Entrer dans la ville avec la permission de ceux qui la défendaient, former une sorte de skouptchina tout ensemble armée et pacifique, adresser au prince les remontrances unanimes du pays, l’obliger enfin à donner une constitution, tel était le programme. Voutchitch, nous l’avons dit, commandait les troupes de Milosch à Kragoujevatz ; bien que suspect au prince et secrètement attiré vers les conjurés, il sut très bien ce jour-là concilier tous ses devoirs. Il prévint une collision entre les deux armées, les insurgés purent entrer dans Kragoujevatz, à la condition d’occuper une partie de la ville et de n’avoir aucune communication avec les troupes de Voutchitch. Il arrêta ainsi l’insurrection en lui conservant, selon le vœu de Miléta, une sorte de caractère régulier. On avait évité la guerre civile ; c’était maintenant au prince à s’entendre avec la nation.

Les chefs rebelles, un peu embarrassés de leur victoire, étaient encore occupés à délibérer tumultueusement, quand Davidovitch, le secrétaire du prince, arrivé à Kragoujevatz et introduit dans le conseil, leur demanda ce qu’ils réclamaient du souverain. Il fut répondu que le pays voulait une constitution politique avec un code de lois civiles et criminelles. « Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, répond Davidovitch, voilà longtemps qu’on y travaille ; à la prochaine skouptchina, dans un mois, le prince publiera un statut organique qui comblera tous les vœux. » Ces paroles ayant été saluées d’acclamations, Davidovitch crut pouvoir conseiller aux chefs de congédier leurs troupes ; il leur promettait à ce prix le pardon et l’oubli du passé. Les insurgés s’y refusèrent, on devait le prévoir ; ils ne voulaient pas se séparer de leurs troupes tant qu’ils n’auraient pas de ces promesses une garantie assurée. Bien plus, ils demandaient que la skouptchina fût convoquée immédiatement ; mais ils n’étaient plus de force à dicter des conditions. En même temps que leurs milices devenaient chaque jour moins sûres, se plaignant d’avoir été trompées, on voyait arriver les milices de Milosch, et, si l’insurrection eût relevé la tête, elle eût été infailliblement écrasée. Kragoujevatz ne courait plus aucun péril. Un nouveau chef, Pierre Tuzzakovitch, avait pris la place de Voutchilch, qui était allé à Poscharévatz expliquer sa conduite au prince et obtenir son pardon. Milosch accepta les excuses de Voutchitch ; quant aux chefs rebelles, ils furent informés que tout serait oublié, s’ils déposaient les armes à la première sommation. Aussitôt les milices de Simitch et de Petronievitch commencèrent à se débander ; sans bruit, sans désordre, du soir au matin, des groupes furtifs s’éloignèrent dans toutes les directions. Au lever du jour, l’armée de l’insurrection s’était évanouie.

Tout cela s’était passé dans les premiers jours du mois de janvier 1835 ; dès le 12, Milosch rentrait à Kragoujevatz au son des cloches lancées à pleine volée et au milieu des salves d’artillerie. La foule poussait des acclamations ; ce n’était pas le despote de la veille qu’on saluait ainsi, c’était l’ancien Milosch réconcilié avec son peuple, Milosch averti par de rudes épreuves et qui promettait de gouverner sagement. Quand il descendit de cheval, les chefs des conjurés, qui s’étaient tenus timidement à l’écart, se jetèrent à ses pieds et lui demandèrent pardon. Milosch les releva, les embrassa, les larmes aux yeux, et leur dit avec une simplicité touchante : « Nous avons tous des torts. Moi aussi j’ai commis bien des fautes. Tâchons de les réparer et pardonnons-nous mutuellement. » Dans la journée, il fit venir auprès de lui les trois chefs principaux, Stoïan Simitch, Abraham Petronievitch, Miléta Radoïevitch, et leur parla comme un père à ses enfans. « Je n’ai jamais méprisé les bons conseils. Au lieu de se livrer contre moi à des démonstrations hostiles, ceux qui n’ont en vue que le bien public auraient dû m’avertir, me montrer en quoi j’avais failli ; combattre par système et par orgueil celui que les événemens ont fait chef de la Serbie, ce ne serait pas être ami de la cause serbe. » Puis il les invita à venir à l’église et jura sur l’Évangile qu’il leur avait pardonné.

Était-il sincère ? Ses ennemis soutiennent encore qu’il savait joindre au prestige du génie une dissimulation diabolique ; mais comment ne pas croire à sa sincérité quand on voit sa clémence si parfaitement d’accord avec ses intérêts ? Il avait reçu un terrible avertissement, il avait vu de près l’abandon du peuple et l’amertume de l’exil, il se savait en butte aux intrigues de la Russie ; sa conscience lui disait qu’il avait besoin d’obtenir pour lui-même ce qu’il accordait à ses ennemis, le pardon des fautes les plus graves. Calculée ou non, sa clémence était sincère, et il ne faut pas oublier que les conjurés de 1835 ont été maintenus par Milosch dans les plus hautes charges de l’état, que ce sont eux enfin qui l’ont renversé.


III

Milosch avait promis une charte constitutionnelle qui devait être proclamée à la skouptchina de février 1835, trois semaines après les événemens que nous venons de raconter ; il tint parole. Le 14 février, les députés se réunirent à Kragoujevatz. Le prince avait voulu que ce fût la plus nombreuse, la plus solennelle des assemblées nationales ; il y avait convoqué les premiers kmètes de chaque village, un député sur cent familles, des représentans des arts et métiers de chaque ville. Plus de quatre mille personnes avaient répondu à l’appel. Le 14 février était le jour de la Purification ; les Serbes choisissent volontiers quelque grande fête de l’église pour inaugurer leurs skouptchinas. Après les cérémonies religieuses, on se rassembla dans une vaste prairie où se dressait une sorte de tente destinée au prince, à l’archevêque, aux premiers dignitaires. On y remarquait même Stoïan Simitch, celui qui, un mois auparavant, jurait la mort de Milosch ; moins arrogant et plus rusé, Abraham Petronievitch évitait de se montrer à la foule après la honte qu’il venait de subir.

Le prince salua l’assemblée, et donna ordre à Davidovitch de lire le discours qu’il lui avait dicté. L’orateur expliquait d’abord pourquoi la Serbie n’avait pas encore une constitution. C’est depuis une année seulement que les difficultés entre la Serbie et la Porte au sujet de la délimitation des frontières avaient été aplanies ; depuis une année seulement, la Serbie formait un état. Fallait-il se presser ? fallait-il, par des actes irréfléchis, s’exposer à revenir sur ses pas, et par des paroles imprudentes courir le risque d’avoir à se démentir ? La fondation des états actuels a demandé des siècles ; toujours cependant il faut y ajouter quelque chose : une année pouvait-elle suffire à l’organisation définitive de la Serbie ? a Le peuple serbe, — nous citons les paroles mêmes de Milosch, car ce n’est point assez d’en résumer le sens, — le peuple serbe a plusieurs particularités nationales qu’il faut d’abord tâcher d’adapter à la civilisation et aux lumières de l’Europe, si nous voulons prendre peu à peu une place honorable dans ses rangs. » Le prince abordait ensuite les dispositions générales de la constitution qu’il allait donner à son pays. Ce n’était pas un projet de loi à discuter, c’était une constitution qu’on devait voter, à laquelle on devait prêter serinent, et Milosch ne doutait pas de l’assentiment unanime de la nation. « Ce statut vous sera lu ; vous y verrez que les droits généraux de la nation et ceux de chaque particulier sont fixés en détail comme l’humanité le prescrit ; vous y trouverez la liberté personnelle pour chacun, vous y trouverez aussi que chaque Serbe est maître de sa propriété. Nous devons tous prêter serment d’observer ce statut, nous ici présens, aussi bien que le reste de nos frères. Nous devons tous jurer les uns aux autres, — le prince aux autorités et à la nation, la nation au prince et aux autorités, — que nous observerons ce statut aussi religieusement que l’Évangile, que nous n’en dévierons pas de la largeur d’un doigt sans le consentement de nous tous et du peuple entier. » Ce discours se terminait enfin par un exposé des arrangemens financiers de Milosch, exposé dont le lecteur ne nous reprochera pas sans doute de reproduire ici le texte même, car il peint naïvement la simplicité primitive de la Serbie ; quelle image plus fidèle pourrions-nous donner de ce gouvernement à la fois patriarcal et despotique ? Si Milosch était un despote, il est curieux de voir quelles entraves il essayait de s’imposer à lui-même. Les hommes chargés comme lui d’organiser un pays où tout est à faire, un pays entouré d’embûches et que des dissensions intérieures peuvent ruiner à jamais, sont quelquefois excusables de céder aux entraînemens du pouvoir souverain ; Milosch, qui cédera tant de fois et à ces entraînemens de situation et aux violences de son caractère, s’efforce du moins de se prémunir contre l’écueil. Un des points les plus périlleux, c’était la gestion des finances. Écoutons le prince-paysan.


« J’ai tenu ma promesse d’établir une administration intérieure légale ; je passe maintenant à un autre point important de mon discours de l’an dernier, la manière dont les impôts doivent être répartis dans la nation. Le peuple serbe est obligé de faire face aux dépenses suivantes : le tribut du sultan, la liste civile du prince et de sa famille, la solde des employés de l’état et des évêques, les dépenses pour l’entretien des troupes nécessaires à la paix et au bon ordre, les dépenses pour l’entretien des gardes aux frontières qui nous défendent, afin que personne du dehors ne nous surprenne, les dépenses de la poste, les dépenses pour la construction et l’entretien des lazarets, pour la députation à Constantinople, pour nos agens en d’autres pays, enfin les dépenses accidentelles ou imprévues. Toutes ces dépenses ont été payées jusqu’ici au moyen de revenus très divers, et la nation serbe est obligée de les acquitter.

« Nous nous sommes efforcés, moi et notre tribunal national, de trouver un moyen qui satisfît à toutes les exigences de la façon la plus commode et la plus juste pour le peuple en même temps que la plus avantageuse pour l’état. Nous avons souvent débattu cette question l’an dernier, et nous différions d’avis. Enfin il m’a paru que nous ne pouvions mieux arranger les choses qu’en réunissant tous les impôts de la Serbie en une seule somme, laquelle serait perçue en deux termes, à la Saint-George et à la Saint-Démétrius, de telle sorte que chacun eût le temps de s’acquitter d’un terme à l’autre.

« Pour que le peuple ne soit plus tourmenté pour des vétilles, j’ai proposé un seul impôt de trois écus par semestre, sans qu’il lui soit rien demandé de plus pour les contributions établies jusqu’à ce jour, savoir le hratsch, le tschibouk [6], la taxe de l’évêque, l’impôt personnel, la taxe des mariages, celle des moulins et des instrumens distillatoires pour l’eau-de-vie, celle pour l’engraissement des porcs au moyen des glands, la dîme du maïs, du blé, de l’orge, des ruches et du vin ; enfin le peuple ne sera plus tenu à des corvées pour les fonctionnaires, excepté pour les constructions faites par le gouvernement et entreprises pour l’utilité générale ; encore le gouvernement paiera-t-il ces corvées, au moins aux gens qui y seront occupés tout un jour. Toutefois les villages devront s’entendre entre eux pour la construction des ponts et des chemins.

« Les forêts des villages et leurs pâturages seront désormais un bien commun. Toute la nation paie pour cela des taxes comprises dans l’impôt général ; ce droit payé par tous est la propriété de tous. Dès ce moment, il n’appartient à personne, pas plus à notre gouvernement qu’à un kmète, un fonctionnaire, un marchand, un villageois, de les entourer de palissades, cet enclos ne renfermât-il que dix arbres, ni d’en interdire le libre usage aux gens des autres villages ou districts.

« Si le peuple considère que ces trois écus par semestre remplacent toutes les taxes précédentes, que les honoraires des évêques y sont compris, qu’il n’aura plus d’autres impôts partiels, qu’il gardera désormais sans en retrancher la dîme toutes les récoltes que Dieu lui accordera, qu’il pourra jouir des forêts et des pâturages, que toutes corvées pour les fonctionnaires cessent dès à présent, et que le gouvernement paiera celles auxquelles on se soumettra pour lui ; si, dis-je, le peuple prend en considération ces divers avantages, chacun reconnaîtra, j’espère, que trois écus par tête à chaque semestre représentent bien l’impôt le plus modique qu’on ait jamais payé en Europe. Nous verrons si avec cet impôt il nous est possible de faire face aux dépenses. C’est une expérience à tenter. Au bout de l’année, ce sera le devoir de l’administrateur des finances de nous présenter, à moi, au conseil d’état et à l’assemblée nationale, le compte exact des recettes et des dépenses.

« Afin que cette modique somme de trois écus par semestre soit répartie le plus équitablement possible, et que tous soient contens, les pauvres comme les riches, je vous soumets ici le tableau des hommes mariés et des célibataires, avec l’indication de leur avoir. D’ailleurs chacun des kmètes sait combien chacun de ses frères avait à payer de dîme. L’impôt sera réparti d’après ces tableaux ; ce soin ne regarde pas mon gouvernement, c’est l’affaire des anciens dans chaque communauté. Les kmètes prendront connaissance des tableaux, compareront la dîme de chacun, et, se concertant avec les capitaines et les juges, imposeront chaque frère d’après sa fortune, afin que les pauvres ne puissent se plaindre d’être injustement traités, et ne viennent pas m’accabler de leurs doléances.

« Je vous soumets tous ces détails, mes frères et messieurs, et je souhaite connaître votre opinion… Quand vous aurez prêté serment aux statuts, choisissez parmi vous les frères les plus capables et laissez-leur une procuration comme à vos représentans, afin que moi et le conseil d’état nous prenions avec eux les mesures ultérieures… Une si grande foule de monde ne peut s’assembler chaque année sans des dépenses considérables ; mais des députés tels que je les propose existent dans tous les états représentatifs, et ils nous sont nécessaires. »


Après ce discours du prince, la séance fut levée au milieu des cris d’enthousiasme. Le lendemain, même empressement et même cérémonial. Milosch, accompagné de sa famille, du haut clergé, des dignitaires de l’état, présidait l’assemblée des Serbes dans la vaste prairie. C’était le jour fixé pour la lecture de la charte constitutionnelle. La lecture terminée, l’archevêque lut immédiatement la formule du serment que tous devaient prêter. Milosch jura le premier en répétant mot à mot la formule, puis tous les membres de la skouptchina s’écrièrent d’une seule voix : « Au nom de la très sainte Trinité, nous le jurons. »

Cette séance fut marquée par un incident significatif. Plusieurs des knèzes restés fidèles à Milosch dans la conspiration récente, et qui avaient contribué à le sauver, s’irritaient de voir que les Simitch, les Petronievitch, étaient maintenus dans les fonctions supérieures. « A quoi sert le dévoûment, disaient-ils, si les récompenses sont pour les traîtres ? » Quand ils aperçurent Stoïan Simitch dans la loge du prince, leur colère s’accrut encore. Ils se réunirent, rassemblèrent les principaux kmètes de leurs districts, et allèrent se placer en face de Milosch, épiant le moment de l’interpeller. Le groupe était nombreux, menaçant ; le témoin qui nous raconte la scène déclare que tout d’abord, ne se rendant pas compte de ce mouvement, il redouta quelque chose de sinistre [7]. On vit bientôt de quoi il s’agissait : Simitch était pâle comme un mort. Si le prince eût permis seulement que la plainte des knèzes fût prononcée, l’élan populaire était si vif, l’enthousiasme de la constitution si unanime, que nulle force humaine n’aurait pu soustraire l’ennemi de Milosch à la vengeance de la foule. Heureusement, dès qu’il entendit les premiers mots : « ô prince, les traîtres qui sont près de toi,… » il couvrit leur parole de sa voix retentissante. D’autres essayèrent de parler, ce fut en vain. Le prince étouffa les protestations de ses amis pour sauver le plus perfide de ses adversaires.

Un autre épisode qui ne doit pas être oublié, ce fut la remise à Milosch des présens que lui avait votés la skouptchina précédente. Sur la proposition du tribunal suprême et aux acclamations de l’assemblée nationale de 1834, il avait été décidé qu’on offrirait au prince un sabre d’or garni de diamans avec une coupe du même métal. Ces deux objets avaient été exécutés à Vienne avec une rare perfection. Sur la gaîne du sabre on lisait ces mots tracés en pierres précieuses : « à son kniaze Milosch Obrenovitch la Serbie reconnaissante. « Le 16 février 1835, lendemain du jour où la constitution avait été proclamée, dès que Milosch eut pris place dans la loge qui dominait la foule, les magistrats suprêmes, et parmi eux Miléta Radoïevitch, le plus modéré des chefs de la conspiration récente, lui présentèrent sur des coussins de velours le sabre, la coupe pleine de vin, un pain et du sel. Un discours tout oriental exprimait avec des hyperboles sans fin l’admiration des Serbes, et donnait le sens de ces emblèmes. « Gracieux seigneur, était-il dit, nous apportons à votre altesse quatre présens qui répondent aux vôtres, le sel et le pain, le sabre et la coupe : le sel et le pain pour nos prisonniers rachetés et nourris par vous, le sabre pour les armes que vous avez consacrées à la défense de notre pays, la coupe pour ce calice de salut et de bonheur que vous nous avez donné hier… Que l’édifice élevé par vos mains soit aussi durable que les gemmes du sabre et de la coupe, qui n’ont rien à craindre de la faux du temps et des hommes ! Nous nous aimons mutuellement, comme le pain et le sel se marient ensemble, et de même que les gouttes de vin ne sont pas séparées, de même nous ne nous séparerons jamais de vous et de votre haute famille, ni vous et votre famille vous ne vous séparerez de nous. » Après des remercîmens dans le même langage, Milosch terminait ainsi : « Nous pouvons tous manquer ; peut-être ai-je fait bien des fautes et en ferai-je encore ; je proteste du moins que mes intentions ont toujours été pures et dirigées vers le bien de la patrie ; elles seront toujours les mêmes. Puissent le pain que je mange et le vin que je bois se changer pour moi en poison, si je manque jamais sciemment aux devoirs que ma condition m’impose ! Gardons toujours nos cœurs unis et confondus dans les mêmes sentimens comme les gouttes de la liqueur qui remplit cette coupe et que je bois à la prospérité de la nation ! »

Une foule immense se pressait dans le champ de la skouptchina, aux abords, aux alentours. Outre les quatre mille représentans de la nation, des spectateurs étaient venus de tous les points de la Serbie. Même des provinces turques, on était accouru pour voir Milosch, le terrible Milosch, accordant une constitution à ses sujets. Les Serbes, si disposés à jouir naïvement de leur victoire, étaient donc intéressés à faire éclater leur confiance dans l’avenir. Quand Milosch eut fini de parler, ce furent des tonnerres d’applaudissemens ; le peuple le souleva dans ses bras et le porta en triomphe jusqu’au palais au milieu d’acclamations enthousiastes.

Comment ces trois journées d’ivresse patriotique ont-elles produit de si tristes résultats ? Comment cette charte, accueillie avec de pareils transports, a-t-elle dû être si tôt mise en pièces ? Il suffit d’y jeter les yeux pour comprendre ce revirement subit. La constitution improvisée par Davidovitch était une œuvre occidentale transportée tout à coup, sans transition, sans ménagement, au milieu d’une société encore à demi barbare. Milosch avait dit : « La Serbie a ses particularités nationales qu’il faut tâcher d’adapter à la civilisation de l’Europe. » C’est précisément cela que le législateur serbe avait oublié. Il créait une administration tout d’une pièce sans rapport avec les besoins du pays. Et que de disparates ! que de contradictions ! Ici, un conseil d’état investi de pouvoirs extraordinaires, qui pouvait devenir à l’occasion le centre d’une oligarchie ; là, des institutions démocratiques tout à fait prématurées ; bien plus, des appels à je ne sais quel communisme patriarcal d’où le communisme révolutionnaire devait sortir infailliblement. Il fallait régulariser l’ancienne organisation du pays serbe, il fallait faire sortir des vieilles coutumes tous les élémens d’ordre et de liberté qu’elles renfermaient ; au lieu de cela, on crée des ministres, des conseillers d’état, qui bientôt, enflés de leurs titres, voudront représenter sur leur théâtre les scènes parlementaires de l’Occident. Nous étions tout à l’heure en plein monde héroïque ; les héros maintenant vont prêter à rire. Les sublimes paysans de la guerre de l’indépendance deviennent des scribes vulgaires. Ils jouent des parades d’après nos journaux. Qu’ils sont gauches avec leurs habits brodés ! on dirait une mascarade. Ce sont surtout les Serbes hongrois, des étrangers après tout, des ouvriers de la dernière heure, qui, voyant la Serbie de Kara-George et de Milosch reprendre possession d’elle-même, prétendent lui donner des leçons de civilisation. Adieu les vieilles mœurs ! adieu les coutumes et les costumes ! les soldats des grands jours ne reconnaissaient plus leurs cadets. « A la futaine blanche, aux justaucorps rouges, aux guêtres, à la ceinture bariolée, au fez pourpre, aux sandales légères qui faisaient si bien ressortir la taille svelte de la jeunesse serbe, qui lui donnaient un air si original, on substitua la tunique verte à paremens rouges, le pantalon bleu, le shako, les bottes de l’infanterie hongroise, qui gênaient la marche des soldats et les rendaient incapables de soutenir une longue course [8]. » Tout cela ne serait rien et l’histoire ne s’y arrêterait pas, si les questions de costume ne se rattachaient ici à l’esprit même de la constitution nouvelle, à ses prétentions de tout renouveler extérieurement avant d’avoir préparé la transformation intérieure du pays. Qu’on se figure une bureaucratie occidentale installée tout à coup au milieu des forêts de la Schoumadia !

Tandis que la constitution de février 1835 produisait dans les hauts rangs de l’état de si ridicules effets, elle semait dans le bas peuple des germes de trouble et d’anarchie. Ces forêts, ces pâturages des montagnes, dont la constitution faisait un domaine commun, avaient passé des spahis, les anciens maîtres, à des agriculteurs serbes qui avaient payé leurs titres. Il y avait des droits consacrés. Que cette transmission eût été souvent irrégulière, qu’il fût nécessaire de réviser bien des choses, de réformer bien des abus, cela est incontestable ; mais dépouiller d’un trait de plume tous les possesseurs légitimes ou illégitimes, lâcher le peuple à travers ces domaines sous prétexte de communauté fraternelle et patriarcale, c’était donner le signal de la guerre civile. En plus d’un endroit, les propriétés les mieux acquises furent envahies par la plèbe. On vît des villages, attaqués par les villages voisins, être obligés de défendre leur territoire à main armée. Assurément, si la constitution eût été soumise à un examen attentif et non proclamée, enlevée par surprise au milieu de l’ivresse générale, bien des objections se seraient produites. On s’en aperçut un peu tard.

Le prince sentit bientôt les embarras que lui créait la loi nouvelle. S’il avait voulu en toute sincérité mettre des bornes à son pouvoir afin d’enlever aux ambitieux tout prétexte d’opposition haineuse, Milosch avait agi trop consciencieusement. Les seize membres du conseil d’état étaient à certains égards plus puissans que le prince lui-même. Une fois nommés, ils ne dépendaient plus que de la skouptchina, et comme la skouptchina ne se réunissait que deux fois par an, comme ses travaux duraient à peine quelques jours, cette dépendance devait être peu pesante. C’était une sorte de conseil des dix surveillant de près un doge à peu près réduit à l’impuissance. L’aristocratie en haut, la démagogie en bas, au centre un prince amoindri, telle devait être bientôt la physionomie de l’état, si la constitution avait le temps de produire ses conséquences. Ces dispositions si peu favorables au prince étaient l’œuvre personnelle de Davidovitch, qui, malgré son dévoûment à Milosch, redoutant ses caprices despotiques, avait voulu assurer à tous les conseillers de l’état une situation inamovible. Seulement, dira-t-on, comment se fait-il que Milosch ait souscrit à une telle œuvre ? Comment un esprit si fin, un politique si rusé, n’a-t-il pas soupçonné le piège ? Il n’y a qu’une explication, c’est le trouble même de Milosch au moment d’édicter la loi. On a vu qu’il avait perdu la tête à la nouvelle que la Serbie tout entière marchait sur Kragoujevatz. Il fallait des concessions, il fallait une charte qui rétablît son autorité. Davidovitch profita de la défaillance de son maître, et, chargé d’improviser en quelques jours la loi fondamentale, il songea d’abord à ses propres intérêts. C’est le châtiment des despotes d’être trahis un jour ou l’autre par ceux-là mêmes qui les ont le mieux servis.

Il arriva donc en peu de temps que tout le monde en Serbie, excepté peut-être les seize conseillers d’état, fut mécontent de la constitution. Milosch avait bien la ressource d’en préparer une autre ; il ne paraît pas que son serment l’eût beaucoup gêné. Encore fallait-il quelques ménagemens. On ne pouvait retirer si vite ce qui avait été si solennellement accordé. Le prince espérait sans doute que la nation elle-même demanderait une révision du statut, quand un événement inattendu vint compliquer son embarras. L’Autriche, effrayée de voir un système constitutionnel établi à ses portes, craignant que les idées libérales et démocratiques, si elles s’organisaient en Serbie, ne se répandissent chez les Serbes et les Slaves de son empire, adressa des remontrances officieuses à Milosch. Elle signala même le danger à Saint-Pétersbourg et à Constantinople. En un instant, voilà trois grands empires, Turquie, Russie, Autriche, qui envoient des protestations contre la loi constitutive de la Serbie nouvelle.

Le cabinet russe, qui cherchait un moyen de reprendre la direction de la politique serbe et de déposséder Milosch, saisit avec empressement l’occasion que lui offrait M. de Metternich. Ce n’est point assez dire ; il y mit une sorte de véhémence. Un de ses diplomates, M. le baron de Buchmann, esprit impérieux et hardi, accoutumé à plier les Valaques au gré de son gouvernement, entra en Serbie comme une sorte de vice-roi pour signifier à ces rustres la volonté du tsar. Le prince Milosch était allé au-devant de lui jusqu’à Poscharevatz, et lui avait fait rendre les plus grands honneurs comme au représentant d’une puissance protectrice du peuple serbe. Le baron dédaigna ces marques de déférence, et immédiatement fit subir aux conseillers de Milosch un interrogatoire hautain. Ce fut un des secrétaires de Milosch, nommé Zizanovitch, qui soutint le premier feu. M. de Buchmann avait demandé des explications minutieuses sur les événemens de janvier, sur la promulgation du statut, et Zizanovitch avait répondu à tout avec autant de convenance que de précision ; le Russe alors prit la parole et formula contre les Serbes une mercuriale de la dernière insolence. Comment osaient-ils se croire une nation indépendante ? Ils n’étaient que les raïas de la Porte, qui, sur l’intercession de la Russie, leur avait accordé quelques franchises. Avant de prétendre se constituer en peuple libre, ne devaient-ils pas consulter la Russie, sans laquelle ils n’étaient rien et ne pouvaient rien être ? Comment surtout avaient-ils eu l’audace de proclamer ces principes révolutionnaires « que l’Autriche et la Russie avaient toujours combattus, et qu’aucune nation de premier ordre n’aurait osé adopter sans leur consentement ? » Il contesta ensuite à Milosch le titre de prince des Serbes, il attaqua l’article qui, conformément au hatti-chérif de 1830, fixait la succession à la principauté serbe dans la famille des Obrenovitch. Milosch n’était, selon lui, qu’un lieutenant de Mahmoud, chargé de gouverner le pays serbe au nom de Mahmoud, tant qu’il resterait fidèle à ses devoirs ; sa famille ne pouvait prétendre aux droits dont jouissent les familles souveraines des états indépendans. Pourquoi donc cette couronne qui surmontait la bannière serbe ? pourquoi ce ministère de la guerre, ce ministère des affaires étrangères, institués par la constitution ? Contre quelle puissance la Serbie voulait-elle entrer en campagne ? Quels traités voulait-elle conclure ? Est-ce qu’elle prétendait combattre pour la liberté du monde avec, cette France dont elle adoptait les principes ? — Il était évident que l’envoyé russe voulait du premier coup terrifier les Serbes par la véhémence de son langage ; puis, passant de l’insulte à l’ironie : « Quel jour, dit-il, pourrai-je être présenté à leurs excellences les ministres ? »

Zizanovitch était un homme sensé ; il répondit froidement, posément ; aucune de ces critiques ne l’embarrassa, aucun de ces sarcasmes ne lui fit perdre la vraie mesure des choses. En justifiant Milosch, il protesta toujours de la reconnaissance des Serbes pour la Russie. Cette modération fut prise pour de l’effroi, et le diplomate russe en conclut qu’il pouvait continuer sur ce ton. Il continua en effet avec les ministres, avec Davidovitch, avec Milosch lui-même. Il avait traité Davidovitch comme un factieux, comme un agent de la révolution européenne en Serbie, en le menaçant des colères du tsar ; il traita Milosch comme un misérable chef de raïas qui se méprend sur son rôle et qu’il faut rappeler à l’ordre. Sa conduite publique, sa conduite privée, il critiqua tout de la façon la plus sanglante. Il osa lui enjoindre d’éloigner Davidovitch et au contraire de maintenir dans les postes supérieurs les conjurés de Krouschevatz. Reproches, conseils, menaces, rien ne fut épargné au chef des raïas. Milosch écoutait en silence ; il prit la parole en homme résolu à se contenir, avoua quelques-unes de ses fautes, s’excusa sur son inexpérience et sur la difficulté de sa tâche. « Je ne suis qu’un paysan, disait-il avec son fin sourire ; j’aurais bien voulu voir à ma place tant d’illustres personnages, politiques de haut vol, administrateurs consommés, qui méprisent ce que j’ai fait. J’aurais voulu les voir dans un pays bouleversé où il fallait tout construire au milieu de la guerre extérieure et des discordes civiles. » Il ajouta noblement qu’il avait pardonné aux conspirateurs de Krouschevatz sans avoir attendu l’injonction de personne, mais que ce pardon du passé ne les protégerait pas dans l’avenir, s’ils conspiraient de nouveau. « Je vois, dit-il, que ces messieurs, de leur côté, ne m’ont pas encore pardonné d’avoir déjoué leurs complots ; je les maintiendrai pourtant à leur poste tant qu’ils ne démériteront pas. » Sa parole, si calme d’abord et si humble, allait s’élevant toujours. Le paysan redevenait prince. « J’ignore, disait-il, beaucoup de choses en administration, et je recevrai de grand cœur les conseils des hommes qui s’intéresseront sincèrement à la Serbie ; mais si le baron de Buchmann prétendait imposer ses avis comme des ordres, chef de la nation et gardien de ses droits, je les repousserais résolument. »

L’envoyé russe comprit enfin à quel personnage il avait affaire. Ce paysan, malgré toutes ses fautes, était un homme de génie. C’était vraiment un chef de peuple, un chef qui avait conscience de son rôle et de sa force. Tant qu’il gouvernerait les Serbes, on ne devait pas espérer qu’il se soumettrait aux plans de la politique russe. Il ne restait plus qu’à soulever contre lui les mécontens. Les élémens de succès étaient tout préparés, le feu couvait sous la cendre. Après tout, la constitution de Davidovitch contenait certaines parties excellentes au point de vue russe ; il fallait écarter les principes révolutionnaires, conserver ce qui favorisait l’oligarchie, assurer aux amis du tsar les positions inexpugnables, et lier les mains au dictateur afin de le renverser.


IV

Le jour où Milosch avait promulgué sa constitution, dans la séance du 15 février 1835, il avait interrogé la skouptchina sur l’opportunité de son voyage à Constantinople. Le sultan Mahmoud exprimait le désir de le voir à sa cour ; devait-il se rendre à cet appel ? « N’y va pas, seigneur, répondirent les députés. Envoie un de tes fils ou un de tes frères, mais n’expose pas tes jours en y allant toi-même. Nous avons besoin de toi. N’y va point. » Milosch était fort perplexe ; autour de lui, pour des raisons très différentes, ses conseillers lui tenaient à peu près le même langage. Les uns redoutaient les embûches du divan ; d’autres, comme Davidovitch, sans imputer des projets odieux à Mahmoud, avaient peur que le prestige du chef des Serbes ne reçût quelque atteinte. Au milieu d’une cour somptueuse, dans les splendeurs, de l’étiquette ottomane, quelle serait l’attitude du prince-paysan ? Davidovitch craignait aussi que Milosch, si fin, si maître de lui dans les négociations, mais très expansif avec ceux qui savaient le prendre, ne fît des confidences indiscrètes sur les ressources de la Serbie. La pensée constante du gouvernement de Kragoujevatz avait été de grossir le trésor public ; pour toute sorte de raisons, il ne fallait pas que la Turquie fût trop exactement informée de l’état des choses, et le prince, dans un élan de fierté patriotique, pouvait se laisser aller à des révélations qu’il eût regrettées plus tard. Dissuadé par ses amis, Milosch hésitait. L’hostilité du cabinet russe le décida. Il comprit que cette visite au sultan était nécessaire. Son instinct lui disait qu’il fallait se ménager la bienveillance du suzerain pour mieux résister aux injonctions de ses protecteurs. Que de choses d’ailleurs il pouvait apprendre en ce voyage ! Puis voir Mahmoud en personne, être admis auprès de Mahmoud avec les honneurs princiers, recevoir une consécration nouvelle de ce padischah qui transformait l’Orient, quelle tentation pour un Milosch Obrenovitch ! La politique, la curiosité, un certain orgueil bien légitime, tout le poussait à Constantinople.

Il régla ses affaires, institua une régence à la tête de laquelle il plaça son frère Éphrem et Miléta Radoïkovitch, un de ces conjurés qu’il espérait ramener à lui par une clémence magnanime, puis il partit le 19 juillet 1835. Il avait résolu de se rendre en Turquie par le Danube et la Mer-Noire. C’est à Vidin, sur le territoire ottoman, qu’il alla s’embarquer. Sa famille, les officiers de sa maison, un grand nombre de knèzes et de kmètes l’accompagnèrent jusqu’à la frontière de Serbie. Partout sur son passage, à Negotin, à Vidin, et dans les ports du Danube où s’arrêtait le bateau, il trouva l’accueil le plus flatteur. La gloire de son nom éblouissait les imaginations orientales. Les pachas le traitaient en prince. Les chrétiens voulaient voir l’homme qui avait forcé le sultan à reconnaître l’indépendance des Serbes. A Vidin, Hussein-Pacha, le terrible exterminateur des Janissaires, un des personnages les plus considérables de la cour de Mahmoud l’accueillit plusieurs jours avec une somptueuse hospitalité. Issu comme Milosch des derniers rangs du peuple, Hussein-Pacha professait une haute admiration pour le prince des Serbes. A Varna, au moment de prendre la mer, le prince assista au service de l’église grecque ; l’évêque, entouré de son clergé et au milieu d’une foule immense de raïas, le reçut au seuil avec le livre des évangiles ouvert et les images sacrées, qu’il baisa respectueusement ; ensuite on l’introduisit dans le sanctuaire en chantant les cantiques consacrés pour la réception des souverains.

Arrivé à Constantinople, il fut traité magnifiquement. Un des pachas qui l’avaient si bien fêté à son passage avait mis à sa disposition une somptueuse maison de campagne sur les rives du Bosphore. C’est là qu’il descendit. Tous les gens du pacha étaient sur pied ; la Porte leur avait adjoint deux banquiers armemens qui devaient lui servir d’intendans pendant toute la durée de son séjour à Constantinople. Le grand-vizir, les plus hauts dignitaires de l’empire s’empressèrent de lui faire souhaiter la bienvenue, et sa première audience du sultan fut fixée au 16 août. C’était dans le palais d’été. Mahmoud, assis sur son divan, portait le manteau impérial, le grand-cordon du nicham et le fez de cérémonie. Après les révérences prescrites, Milosch, debout entre le gendre du sultan, Halil-Pacha, et le séraskier-pacha, prononça le discours suivant en langue serbe, qui fut traduit en grec par Abraham Petronievitch, puis du grec en turc par Bogosidi, prince de Samos, le drogman de la Porte :


« Très puissant monarque ! les décrets du Très Haut me réservaient le bonheur inespéré de paraître en votre auguste présence comme représentant de ma nation. Mon cœur déborde de joie, puisqu’il m’est permis de pouvoir exprimer à votre majesté, mon auguste empereur, les sentimens de reconnaissance dont nous sommes pénétrés, mon peuple et moi, pour vos bienfaits. L’esprit de sagesse et de justice dont le Tout-Puissant vous a comblé a su mettre un terme aux querelles, aux dissentions qui affligeaient vos peuples, et fonder des institutions qui font l’admiration de tous les monarques et de tous les peuples du monde civilisé. Votre nom vivra dans l’histoire, glorieux comme celui d’un roi réformateur. Chef de la nation serbe, honoré de la haute confiance et des faveurs de votre majesté, je suis venu pour vous prier de recevoir l’expression de notre reconnaissance filiale. »


Le sultan répondit avec une dignité affectueuse :


« Sois le bienvenu, ô prince Milosch ! Je reçois avec plaisir de ta bouche l’expression des sentimens des Serbes. Tant que vous ne vous écarterez pas de vos devoirs, j’aurai toujours pour vous les égards paternels qu’un souverain doit à ses vassaux, aux sujets que la Providence lui a confiés ; vous aurez toujours part à ma sollicitude impériale. » Milosch, selon la coutume d’Orient, avait apporté de riches présens à Mahmoud, qui loua la générosité du prince des Serbes. « Ses présens lui ressemblent, aurait dit le padischah ; ils sont grands [9]. » Ensuite vinrent les réceptions moins solennelles, les conversations particulières entre le sultan et son hôte, les festins de gala chez les ministres, festins auxquels Mahmoud assistait d’une pièce voisine, non pas comme un surveillant perfide, car on savait qu’il était là, mais en témoin curieux, en observateur qui aimait à connaître son monde. La loi musulmane, si sévèrement gardée par les ulémas, ne permettant pas au commandeur des croyans de s’asseoir à la table de ses sujets, il regrettait ces occasions de juger un homme tel que Milosch. Il le vit, il l’écouta parler dans l’abandon des soupers à l’européenne, et, si nos documens sont exacts, rien n’altéra dans l’esprit du sultan la haute impression que lui avait faite le chef des Serbes. Il le jugeait digne de comprendre ses réformes et de s’y intéresser. Il ne voulut pas laisser à d’autres le soin de lui faire visiter certains établissemens qu’il avait créés, l’arsenal, l’atelier des équipemens militaires. — Dans l’atelier des équipemens, il choisit pour lui-même une paire de bottes, puis il en fit présent au prince ; dans l’arsenal, il lui donna six canons de différens calibres avec l’attelage et tout ce qui compose le service.

Toutes ces prévenances, même les plus simples, avaient leur signification et leur prix, venant du commandeur des croyans et adressées au chef des raïas serbes, à celui qui attirait les regards de tous les chrétiens dans le nord de l’empire. Lorsque Milosch quitta Constantinople, il était comme enivré. Que lui importaient maintenant les sourdes hostilités du cabinet russe ? Mahmoud, il n’en pouvait douter, approuvait sa politique. A peine revenu à Kragoujevatz, il reprit avec une nouvelle énergie la direction des affaires ; la Turquie le laissant à peu près libre de faire ce qu’il voudrait pour l’organisation intérieure du pays serbe à la condition de demeurer un vassal fidèle, il pouvait, à son gré, maintenir ou changer la constitution de 1835. La changer, c’était assurément se tirer d’embarras sur plusieurs points, mais c’était aussi faire acte de dépendance vis-à-vis de la Russie et de l’Autriche, qui en blâmaient si amèrement les principes révolutionnaires. Il préféra la maintenir, provisoirement du moins, jusqu’à ce que le pays lui-même en demandât l’abrogation. En attendant, il en corrigeait les vices par une interprétation sans scrupules. Malheur à celui des conseillers d’état qui se serait prévalu du texte de la charte pour gêner l’administration du dictateur ! malheur à celui des conspirateurs de 1835 qui aurait paru oublier un instant la dette contractée envers le prince ! Chacun de ses actes semblait dire : « Je vous ai pardonné, je vous ai rendu les fonctions supérieures dont vous aviez abusé contre moi ; vous me devez tout, songez-y. » L’ancien despotisme était donc reconstitué, et comme ce despotisme se conciliait sans peine avec les mesures révolutionnaires qui plaisaient au peuple des campagnes, l’opposition était frappée d’impuissance. Cette opposition, nous le savons bien, était une faction oligarchique fort peu digne d’intérêt, puisqu’elle eût sacrifié la cause serbe à la politique russe, et on la verra plus tard, une fois maîtresse du pouvoir, commettre bien d’autres iniquités que celles dont Milosch était coupable. N’importe ; ce fut le malheur de Milosch, ce fut le malheur de la Serbie de n’avoir pu écarter les ambitieux légalement, régulièrement, sans une violation presque continuelle de la loi jurée. Le prince fournissait des armes contre lui à ses ennemis de Saint-Pétersbourg.

Terrifiés par la volonté impérieuse de Milosch, deux des anciens conspirateurs se décidèrent à émigrer. En vain occupaient-ils des postes déclarés inamovibles, ce n’était pas au dedans, ils le sentaient bien, c’était du dehors qu’ils pouvaient agir utilement pour leur vengeance. Stoïan Simitch et George Protitch allèrent s’établir à Bucharest, auprès du consul de Russie, au centre des intrigues qui préparaient la chute du prince héréditaire des Serbes.

A dater de ce moment, une lutte diplomatique très vive, dont le gouvernement de Milosch est le sujet, s’engage sur ce petit théâtre de la Serbie ou dans les contrées environnantes. Les grandes puissances de l’Europe, l’Angleterre et la France, la Russie et l’Autriche, sans parler de la Turquie elle-même, y auront leurs représentans. Au printemps de 1836, l’Autriche envoie un consul à Belgrade ; c’est M. Antoine Méanovitch, Croate d’origine, parlant très bien la langue serbe, mais esprit dédaigneux, caractère hautain, qui blesse Milosch, irrite l’opinion, et compromet les intérêts qu’il devait servir. Que voulait l’Autriche dans cette affaire ? Empêcher Milosch de former ce qu’elle appelait un foyer révolutionnaire en Serbie, car ce foyer l’inquiétait pour ses sujets slaves, et en même temps l’empêcher de fournir à la politique russe un prétexte d’intervention. Au point de vue de l’Autriche, rien de plus logique. Seulement c’était par des conseils, par une action sympathique, non par des menaces, qu’il fallait aider le prince à sortir d’embarras. M. Méanovitch n’était pas l’homme de ce rôle. Aussi l’Autriche, qui avait ici des intérêts tout différens des intérêts russes, va-t-elle être amenée par les fautes de son agent à jouer le jeu des diplomates de Saint-Pétersbourg. D’abord la Russie profite de l’intervention autrichienne pour intervenir à son tour d’une manière plus directe ou du moins plus ostensible qu’elle n’avait fait jusque-là. Le tsar fait remettre à Milosch un projet de constitution, projet habilement conçu pour détruire l’autorité du prince, entretenir l’anarchie, rendre la Russie indispensable aux Serbes, et, comme Milosch repousse un tel présent, le tsar le punit de cette « insolente opiniâtreté, » — telles sont ses expressions mêmes, — en rapprochant de la frontière serbe les batteries dressées contre son gouvernement. Ce n’est plus à Bucharest, c’est à Orsova, par conséquent à quelques lieues de la Serbie, à une petite distance des conspirateurs et des traîtres, que le consul russe, M. Vaschenko, établit son quartier-général.

La menace était significative. L’Angleterre et la France, toujours attentives aux menées de la Russie en Orient, comprirent qu’il était temps d’agir. Tandis que la légation française à Constantinople soutenait le dictateur contre l’oligarchie des conjurés de 1835, derrière lesquels on voyait aisément l’influence russe, le cabinet de Londres prit une mesure hardie : il accrédita un consul auprès de Milosch. Le consul autrichien n’avait présenté ses lettres de créance qu’à la Porte ottomane ; le consul anglais présenta les siennes au prince des Serbes. C’était reconnaître hautement l’indépendance de la Serbie, c’était proclamer le droit que possédait son chef de négocier avec les puissances étrangères. Les Turcs, il est vrai, pouvaient s’en offusquer ; il est clair toutefois que cette résolution était beaucoup plus hostile au cabinet de Saint-Pétersbourg qu’au divan de Constantinople. Comme l’Autriche, l’Angleterre voulait empêcher la Russie de prendre en main la direction des affaires serbes ; mais elle le faisait avec bien autrement de logique et de vigueur.

Le consul anglais accrédité auprès de Milosch était le colonel George Hodges, qui s’était distingué en Portugal à la tête de la légion anglaise au service de dom Pedro. Milosch lui fit l’accueil le plus empressé ; il hésita pourtant à nouer avec lui des rapports politiques. N’était-ce pas rompre ouvertement avec les Russes, changer de protectorat, courir les aventures ? La Russie était si près, l’Angleterre si loin ! Il évitait donc de voir trop souvent le colonel, et, tout en accordant à l’homme les témoignages d’une vive sympathie, il tenait le diplomate à distance. Pendant ce temps-là, les intrigues s’agitaient de plus belle. Le consulat russe d’Orsova provoquait les plaintes et les calomnies des mécontens. Il y avait dans ses bureaux un acte d’accusation toujours ouvert où les conspirateurs de 1835 venaient accumuler leurs griefs. Pendant l’été de 1837, Simitch et Protitch allèrent trouver le tsar Nicolas, qui était alors au camp de Vosnessenk, et le supplièrent de mettre fin à l’insupportable tyrannie de Milosch ; le tsar répondit qu’il accueillerait volontiers leur requête, si elle portait un certain nombre de signatures. C’était là le difficile ; les conspirateurs étaient plus ardens que nombreux. Cette oligarchie passionnée, qui se donnait hypocritement pour la nation, voulut du moins suppléer au nombre des signatures par l’importance des signataires. Ils entraînèrent même le frère du prince, le faible et ambitieux Éphrem, faisant briller à ses regards la principauté de Serbie. Milosch détrôné, c’était lui que la nation choisirait. Il avait le prestige du nom ; il sauverait la dynastie des Obrenovitch, que Milosch perdait par ses violences. Enivré de ces belles promesses, Éphrem était devenu un des chefs de la conspiration, un des instrumens du consul d’Orsova. Le consul anglais, qui voyait grandir le danger, souffrait du peu de confiance que lui témoignait Milosch ; il tenta de nouveaux efforts pour vaincre sa répugnance, et grâce au médecin du prince, M. le docteur Cunibert, il parvint à se faire écouter. M. Cunibert était un médecin piémontais très attaché au prince, à sa famille, et jusque-là très en dehors des affaires politiques, mais qui, dans une telle crise, considéra comme un devoir de prendre un rôle actif. Il devint l’intermédiaire du colonel Hodges et du chef des Serbes. Les conjurés venaient de rédiger un réquisitoire violent contre l’administration de Milosch ; le colonel Hodges fît proposer au prince de proclamer immédiatement une déclaration de droits très brève, très nette, qui couperait court à toutes les clameurs, puis de formuler une charte qui sanctionnerait le droit du peuple par le maintien des skouptchinas, et le droit des classes supérieures par l’établissement d’un sénat. La constitution de 1835, sans avoir été formellement abrogée, n’existait plus. Personne n’en voulait ; était-ce une raison pour prolonger cet interrègne des lois fondamentales ? « Le temps presse, disait le consul, la conspiration se développe, des événemens graves se préparent ; suivez nos conseils et appuyez-vous sur l’Angleterre. Si vous ne prenez les devans, si vous ne créez vous-même un sénat dont les droits ne détruiront pas vos prérogatives, le sénat que vos ennemis s’apprêtent à vous imposer sera le maître de la situation. C’est votre ruine inévitable. » On a vu par la suite combien ces exhortations étaient justes. Le colonel Hodges connaissait parfaitement l’état de la Serbie et le plan de cette conspiration permanente organisée à Orsova. Milosch pourtant, quoique très disposée croire le consul anglais, hésitait encore. Tous ses conseillers, excepté le docteur Cunibert, se défiaient de l’Europe occidentale. On lui disait que le sentiment public serait froissé par ce changement d’alliance, qu’il fallait se dégager des intrigues de la Russie sans rompre avec elle, que le lien religieux, que les affinités de race, ne permettaient pas aux Serbes d’abandonner un protecteur comme le tsar pour se jeter entre les bras d’une nation si différente. Milosch envoya le docteur Cunibert à Belgrade, où résidait le colonel Hodges. Habile à profiter de toutes les circonstances qui pouvaient servir son pays, il faisait demander au consul anglais une preuve manifeste du bon vouloir et de la puissance de l’Angleterre. L’incident est curieux. Écoutons le récit du docteur.


« Avant de me donner congé, le prince me chargea de présenter ses remercîmens au consul anglais pour le vif intérêt qu’il lui témoignait, à lui et à la nation serbe, surtout pour les avis qu’il lui avait donnés. Il ajouta que son désir était de les suivre en tout point et de se mettre aussitôt à préparer une constitution conforme aux besoins du pays. Il le priait enfin d’interposer ses bons offices auprès d’Éphrem, qui était toujours en quarantaine à Semlin, lui donnant pleins pouvoirs de ménager une réconciliation durable avec lui, de lui promettre un complet oubli du passé et le redressement de tous ses griefs. Il me fit à moi la même recommandation. J’étais chargé en outre de dire au hospodar que, s’il persistait dans ses desseins, Milosch aussi saurait oublier qu’Éphrem était son frère ; mais surtout il me recommanda de cultiver l’amitié du colonel Hodges. « Je suis, disait-il, intimement convaincu des bonnes dispositions de l’Angleterre, et d’autant plus disposé à suivre ses conseils qu’ils n’ont d’autre but que le maintien de l’empire ottoman, auquel sont attachées les destinées de ma patrie, les miennes propres, celles de toute ma famille. »

« Milosch en effet savait très bien quelles étaient les vues de la Russie dans la question d’Orient. Il savait que, ces vues une fois réalisées, la Serbie perdrait à jamais sa nationalité distincte, par conséquent l’indépendance presque complète dont elle jouissait maintenant, et que lui ou son successeur, quel qu’il fût, irait sans doute finir ses jours dans une forteresse ; mais ces considérations, si puissantes qu’elles fussent, étaient de nulle valeur aux yeux de la nation serbe presque tout entière. Les Serbes croyaient encore que la seule identité de religion et de langage, ainsi qu’un sentiment d’humanité, avait porté la Russie à se mêler des affaires serbes, et qu’ils retomberaient bientôt sous le joug des Turcs, si elle leur retirait sa protection. Ignorant la puissance morale de la politique et de la diplomatie, les Serbes ne croyaient qu’à la force des armes, et malheureusement l’Angleterre et la France étaient trop éloignées de leur pays pour que cette force pût frapper leurs regards.

« Cette opinion de presque tous les notables serbes, me disait Milosch, obligera toujours le kniaze à rester sous la tutelle des Russes, quelle que soit la condition qu’il leur plaira de lui faire, à moins que l’Angleterre ou une des grandes puissances intéressées à la conservation de l’empire ottoman ne parvienne à leur prouver, par quelque fait palpable, pour ainsi dire, qu’elles sont en état de les protéger aussi efficacement que la Russie. C’était, selon lui, le seul moyen de le délivrer des entraves que l’opinion publique, les préjugés et l’inexpérience politique des notables lui imposaient. Libre alors de suivre la route que lui traçait son penchant personnel comme les intérêts de son pays et de sa famille, il aurait saisi la première occasion de se débarrasser du joug de la Russie, qui ne pesait à personne plus qu’à lui.

« Ces remarques, Milosch m’ordonnait de les présenter au consul anglais comme des observations à moi, et d’ajouter que cette preuve palpable de sa puissance et de sa bonne volonté, l’Angleterre pouvait la donner aux Serbes en faisant évacuer la ville de Belgrade par les Turcs, qui y étaient restés grâce à l’arbitrage de l’empereur Nicolas. »


La mission du docteur Cunibert auprès du consul anglais ne pouvait échapper à la vigilance du parti russe ; quelques semaines après, le cabinet de Saint-Pétersbourg envoyait auprès de Milosch un de ses plus habiles diplomates. C’est le 27 octobre 1837 que le prince Dolgorouki alla trouver le prince des Serbes à Kragoujevatz. Quelle différence entre le prince Dolgorouki et ce baron de Buchmann qui était venu l’année précédente signifier à la Serbie les volontés du tsar ! Le nouvel envoyé était aussi courtois, aussi flatteur, aussi insinuant que le premier s’était montré hautain et méprisant. Au fond, les prétentions étaient les mêmes. Le prince Dolgorouki voulait bien reconnaître que son voyage à Kragoujevatz avait dissipé chez lui beaucoup de préventions injustes ; la Serbie sous le prince Milosch n’était point ce que disaient ses détracteurs. L’activité du commerce, la prospérité de l’agriculture, le bien-être et le contentement du peuple l’avaient frappé. Il avait vu les écoles ouvertes à la jeunesse, les édifices publics récemment construits, toutes les marques d’une sollicitude qui faisait honneur au chef de l’état. Évidemment ceux qui accusaient le prince Milosch d’avarice, de monopole, de malversation, étaient des ennemis passionnés, et il se promettait bien d’éclairer à ce sujet la religion de l’empereur. Tout cela pourtant ne suffisait pas ; il fallait quelque chose de plus pour détruire la mauvaise opinion que le tsar Nicolas avait conçue du prince Milosch. Que fallait-il donc ? Ne plus solliciter l’appui de l’Angleterre, et avant toutes choses établir le sénat promis aux Serbes par le hatti-chérif de 1830, établir cette assemblée, ce conseil des notables (peu importe le nom) qui devait gouverner le pays avec Milosch, conseil inamovible, conseil destiné à empêcher le retour du despotisme. — Non-seulement le tsar interprétait à sa manière le hatti-chérif de 1830 en réclamant pour la Serbie ce sénat que l’on plaçait d’avance au-dessus du prince, mais il prétendait dicter à Milosch la liste des hommes qui devaient le composer. Ces hommes, est-il besoin de le dire ? c’étaient Stoïan Simitch, George Protitch, Abraham Petronievitch, Voutchitch, les conjurés de 1835, les ambitieux dont le consulat russe d’Orsova entretenait les passions ; en un mot, tous les chefs de la conspiration nouvelle, de la conspiration permanente qui travaillait ouvertement à la ruine de Milosch.

Milosch déploya la même adresse que le prince Dolgorouki. Il répondit à tout avec autant de courtoisie que de fermeté, tantôt avouant ses fautes, tantôt maintenant son droit, l’appliquant surtout à détromper l’envoyé russe sur le compte de ses protégés. « Croyez-vous donc, disait-il, que ces bommes-là aiment leur pays ou qu’ils aient des sympathies particulières pour la nation russe ? Ni l’un ni l’autre. Ils n’ont qu’une pensée, prendre ma place, se partager la Serbie comme une proie, faire impudemment ce qu’ils m’accusent d’avoir fait, et se venger du chef qui a déjoué leurs mauvais desseins. Pour assouvir leurs fureurs, ils s’adresseraient n’importe à quelle puissance, à l’Autriche, à la France, à l’Angleterre, au Grand-Mogol. Quant au sénat, puis-je constituer à côté de moi un autre pouvoir souverain dans un pays où l’unité d’action est plus nécessaire que partout ailleurs ? Je cherche où peut être en tout cela l’intérêt de la Russie. » A cette objection embarrassante, le prince Dolgorouki essayait de répondre en invoquant les engagemens du tsar. Le tsar avait promis de faire exécuter le hatti-chérif de 1830 ; or l’article 20 de ce hatti-chérif stipulait que le kniaze gouvernerait la Serbie avec une assemblée de notables. Il fallait donc que Milosch consentît à instituer ce sénat, car le tsar Nicolas était trop esclave de sa parole pour céder sur ce point. Et ne valait-il pas mieux que Milosch en prît son parti ? Si Milosch résistait encore, la Russie aiderait la Turquie à faire exécuter l’article 20, et ce que le prince des Serbes n’aurait pas accordé librement, il serait obligé de le subir.

La menace était pressante. Milosch semblait réduit à cette alternative : céder en secret ou être vaincu publiquement. Cependant il tenait bon ; pourquoi cela ? Parce que les avertissemens du consul anglais et l’insistance même du prince Dolgorouki lui avaient révélé la vraie situation des choses. La vérité était que la Russie, en portant la question à Constantinople, craignait d’être contrecarrée par la diplomatie occidentale, et qu’elle eût mieux aimé obtenir sans bruit le consentement de Milosch. — Voilà pourquoi on faisait agir la courtoisie insinuante du prince Dolgorouki après avoir employé inutilement les violences du baron de Buchmann.

Milosch résista aux caresses comme il avait dédaigné les menaces. S’il eût faibli d’ailleurs, la diplomatie anglaise était là pour le soutenir. Quelques semaines après la conférence que nous venons de rapporter, le 15 décembre 1837, lord Palmerston informait le kniaze qu’il avait résolu d’ériger le consulat britannique de Belgrade en consulat-général, « le priant d’agréer cette mesure comme une preuve du vif intérêt qu’il prenait au prince et à son pays. » Le ministre ajoutait : « Le colonel Hodges, qui doit son avancement non-seulement à ses mérites personnels, mais aussi à la confiance dont l’honore votre altesse, lui fera plus particulièrement connaître les bienveillantes intentions de notre gouvernement. Je la prie d’ajouter foi à ses paroles. » Quelques jours plus tard, par une longue lettre en date du 6 janvier 1838, lord Ponsomby, ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, encourageait le prince à repousser les suggestions de la Russie et lui promettait l’appui des puissances qui, voulant le maintien de l’empire ottoman, voulaient aussi que la Serbie, heureuse et libre, disposât elle-même de son administration intérieure.

Heureuse et libre ! C’était là précisément la question soulevée par les adversaires du dictateur, c’était le prétexte dont s’armait la Russie. Sous la rude main d’un Milosch, la Serbie était-elle libre ? pouvait-elle être heureuse ? La conspiration de 1835, les plaintes de tant de personnages fameux, les griefs enregistrés à Orsova par le consulat russe, l’exil volontaire des hommes chargés des premières fonctions de l’état, ces symptômes et bien d’autres encore ne disaient-ils pas assez haut qu’il fallait mettre un terme aux caprices du despote ? Ainsi parlait la diplomatie moscovite, et telle est la question qui occupa la Porte ottomane pendant toute l’année 1838. Le refus opposé par Milosch aux instances du prince Dolgorouki avait en effet transporté le débat de Kragoujevatz à Constantinople. « Accédez à nos demandes, avait dit l’envoyé russe, acceptez notre interprétation du hatti-chérif de 1830 ; sinon, nous aiderons la Turquie à vous l’imposer. » Milosch répondait : « L’interprétation est fausse, je ne puis consentir à un acte qui serait un suicide. » Et il ajoutait à part lui : « La diplomatie européenne me défendra. » Voilà donc la lutte engagée. La diplomatie de l’Europe orientale est contre Milosch, la diplomatie occidentale le protège ; à qui restera la victoire ?

On vit alors un spectacle extraordinaire, à ce que dit un historien allemand : les gouvernemens absolus, Russie, Turquie, Autriche, voulant donner à la Serbie une constitution libérale, tandis quelles gouvernemens constitutionnels, l’Angleterre et la France, s’efforçaient d’y maintenir le pouvoir absolu. C’est ainsi que M. Léopold Ranke résume la longue bataille diplomatique livrée à Constantinople pendant l’année 1838 [10]. Ce fait seul n’aurait-il pas dû avertir l’éminent écrivain ? N’est-il pas évident que cette contradiction n’était que dans les termes ? En réalité, ce que l’Angleterre et la France soutenaient en Serbie, c’était le prince libérateur des Serbes et fondateur d’une société qui pouvait subsister par elle-même ; la liberté hypocrite offerte aux sujets de Milosch n’était qu’un moyen de paralyser l’état naissant, d’y étouffer la jeune sève, de prolonger son enfance sous une tutelle intéressée. Or le tuteur ici, c’était le Russe. Grâce à la connivence maladroite de l’Autriche et à l’aveuglement de la Porte, l’influence russe l’emporta. M. de Boutenief déjoua tous les efforts de lord Ponsomby ; le hatti-chérif signé le 24 décembre 1838 assurait une autorité menaçante aux conspirateurs de 1835.

Est-il nécessaire de raconter en détail les événemens qui ont précipité Milosch du trône de Serbie ? La catastrophe a eu lieu au mois de juin 1839. Dès le mois de décembre 1838, on peut dire que la révolution était faite. Le hatti-chérif avait établi à côté du prince un conseil inamovible chargé de le surveiller, de le contrecarrer, de le réduire à l’impuissance, et en même temps il avait supprimé les assemblées nationales. « Ce chef-d’œuvre du libéralisme turco-russe, comme dit spirituellement M. Thouvenel, créait une véritable oligarchie dans le sein d’une démocratie ardente. » Seulement cette démocratie n’avait point encore assez conscience d’elle-même pour résister à l’intrigue qui s’emparait de la chose publique ; étonnée, indécise, elle assistait à ce spectacle étrange sans essayer d’y jouer son rôle. Il n’y avait donc que deux ennemis en présence, le prince d’un côté, de l’autre le conseil des dix-sept.

Le hatti-chérif accordait bien au prince le droit de choisir lui-même les membres de ce sénat ; mais il lui enjoignait de les prendre parmi les hommes « qui auraient pour eux l’opinion publique à cause des services rendus à la patrie. » C’était désigner les anciens compagnons de Milosch, devenus ses rivaux, les Simitch, les Protitch, les Petronievitch, les Voutchitch, tous les ambitieux qui disaient : Milosch nous barre le chemin. Soit désir d’exécuter loyalement les prescriptions de la Porte, soit embarras de trouver des notables dont la nomination pût être justifiée, Milosch avait dû appeler au sénat les personnages qui occupaient en Serbie une situation analogue à celle de sénateur, les anciens membres du tribunal suprême, les dignitaires de la chancellerie, tous ceux qui avaient juré sa perte. Espérait-il les contenir par son action personnelle, ou bien était-ce de sa part une soumission pure et simple ? Les questions se pressent dans l’esprit quand on le voit accepter si aisément une position insoutenable. Pourquoi n’essaie-t-il pas d’en appeler au jugement de la nation ? Pourquoi du moins ne rejette-t-il pas l’article du hatti-chérif qui lui ordonne de se livrer pieds et poings liés à ses plus violens ennemis ? N’a-t-il pas le droit d’interpréter selon les règles du bon sens ce langage équivoque et perfide ? La vérité est qu’il a perdu la tête, comme aux premiers bruits de l’émeute de 1835. Maintenant encore le souvenir de ses fautes paralyse tout à coup cette intelligence si vive, cette volonté si ferme. Mieux valait pour un tel homme abdiquer tout de suite que de s’exposer à une déchéance ; mais il faut bien que le despotisme soit châtié, et ce châtiment, que nous rencontrons ici pour la seconde fois, c’est le trouble, c’est la défaillance de ce vaillant chef qui ne sait ni garder son poste, ni le quitter à propos.

S’il avait compté sur lui-même pour échapper aux embûches de la constitution, cette illusion ne dura guère. Dès le premier jour où il essaie de mettre en jeu la nouvelle machine administrative, il y est pris comme dans un étau. A chaque mouvement, un obstacle l’arrête. Ses ennemis sont là qui disent : non. C’est un veto perpétuel, menaçant, irritant. Celui qui faisait tout est réduit à l’inaction. Le voilà enfermé dans le hatti-chérif comme un coupable dans une geôle. Que devenir ? Il quitte la Serbie sous prétexte d’aller voir son fils malade à Semlin ; là, il déclare qu’il ne reviendra occuper son poste qu’après l’apaisement des passions. Il est probable que, s’il eût persisté, cette résolution, quoique tardive, eût produit d’excellens résultats. On murmurait déjà dans les campagnes contre les partisans de la Russie, qui prétendaient dominer le pays serbe. Un manifeste de Milosch aurait soulevé la Schoumadia. Le consul russe, M. Vaschenko, comprit immédiatement le danger ; sur son avis, le sénat envoya au prince une députation chargée de lui faire les plus belles promesses et d’implorer son retour. Il consentit, il revint à Belgrade, et dès le lendemain il était de nouveau prisonnier dans son konak. Les milices de Milosch, qui tenaient garnison à Kragoujevatz, ayant appris par Jovan, le second frère du prince, les humiliations infligées à leur chef, marchèrent aussitôt sur Belgrade. Le sénat donna ordre à Voutehitch de rassembler les milices environnantes et de disperser les rebelles. La troupe dévouée à Milosch ne formait guère qu’un millier de soldats ; Voutchitch court au-devant d’eux avec 5,000 hommes, leur ordonne au nom de Milosch lui-même de mettre bas les armes. Étonnés, incertains, craignant d’avoir été trompés sur la situation des choses, ils finissent par obéir. Voutchitch, saisissant l’occasion, continue sa marche au pas de course, attaque la ville de Kragoujevatz, défendue par un petit nombre de miliciens, et la réduit après quatre jours de blocus. Les insurgés occupent le siège du gouvernement, ils sont maîtres des archives et du trésor. Apprenant cela, Milosch demande au consul russe si son abdication assurera le trône à son fils. « Il n’y a point de doute, répond M. Vaschenko, la constitution le veut expressément. » C’est le 11 juin 1839 que Voutchitch était revenu à Belgrade, amenant avec lui 150 forcenés chargés de représenter la nation et de vociférer contre le prince ; ce fut le 13 que Milosch signa son abdication.

Le prince déchu voulait se réfugier en Hongrie ; on craignit que la Hongrie ne voulût se servir de lui contre la Russie, c’est-à-dire contre le parti qui allait gouverner les Serbes pendant la minorité du jeune prince. Déjà le gouverneur de Semlin se préparait aie recevoir avec honneur dès qu’il mettrait le pied sur le sol autrichien. L’escorte chargée de l’accompagner reçut donc l’ordre de le conduire en Valachie. En quittant Belgrade, Milosch dit au colonel Hodges : « Ma chute, toute proportion gardée, n’est pas sans analogie avec celle de Napoléon. Comme le grand empereur, j’ai délivré mon pays par les armes, j’ai assuré son repos par des négociations ; on n’a plus besoin de moi, on me chasse [11]. »

On a dit que des sénateurs avaient voulu le faire condamner à mort et exécuter au moment où les milices de Kragoujevatz se dirigeaient sur Belgrade ; on a dit que Voutchitch eut l’indignité de l’accabler d’outrages à l’heure de sa chute ; on assure qu’à son départ des forcenés accompagnèrent l’escorte en hurlant des chansons grossières. Il paraît pourtant que, sauf ces misérables incidens, l’attitude du pays fut noble et digne. Une tristesse profonde dominait tous les autres sentimens. La foule était silencieuse et morne. Comment les souvenirs évoqués par Milosch dans ses adieux au colonel Hodges ne se seraient-ils pas représentés à tous les esprits ? L’incertitude de l’avenir y ajoutait une valeur nouvelle. Tyrannie pour tyrannie, était-on sûr de ne pas regretter celle du libérateur de 1815 ? S’il est vrai que Stoïan Simitch ait dit quelques années plus tard : « La Serbie a reculé d’un siècle depuis la chute de Milosch ; mais nous nous sommes vengés, » on comprend le morne silence de ceux qui n’avaient point à exercer de vengeances personnelles, ou qui se préoccupaient davantage de l’intérêt public. Que la séparation ait été nécessaire ou non en 1839, il est certain qu’elle fut un déchirement, tant il y avait déjà de solides attaches entre la nation serbe et les Obrenovitch. C’étaient des ennemis de Milosch qui le conduisirent jusqu’à la terre d’exil ; à Belgrade, au moment du départ, sur la frontière valaque, à l’heure des derniers adieux, aucun de ceux qui composaient l’escorte, aucun des exécuteurs de la sentence ne put retenir ses larmes.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 15 février.
  2. . Le docteur Cunibert, dont j’ai plusieurs fois invoqué le témoignage. — Voyez Essai historique sur les révolutions et l’indépendance de la Serbie, Leipzig 1855, t. II, p. 27.
  3. Ranke, Die Serbische Révolution. Berlin, 1844, page 342.
  4. Il s’agissait souvent de fautes graves, c’était une raison de plus pour que le prince déférât le coupable à la justice. Un jour, le secrétaire du tribunal suprême, George Protitch, est prévenu que le prince veut lui parler. II sort, et à quelques pas du tribunal, dans une galerie exposée à tous les regards, il trouve un des serviteurs de Milosch qui le renverse à terre, lui attache les pieds, les mains, et lui applique la bastonnade. Aux cris poussés par ce malheureux, tous ses collègues accourent. Dans l’intérêt de son maître aussi bien que par compassion pour la victime, Davidovitch supplie le prince de mettre fin à cette exécution barbare : « Tais-toi ! s’écrie Milosch avec fureur, tu ne connais pas mes raisons, » et il le condamne à quelques jours d’arrêt pour s’être mêlé de ce qui ne le reperdait point. On sut plus tard que George Protitch, marié à la fille d’un certain Topalovitch, ami intime du prince, avait déshonoré sa belle-sœur, une toute jeune fille, la joie et l’orgueil de son père.
  5. On verra plus tard qu’après avoir été renversé du trône en 1839 il y a été rappelé en 1858, et qu’il est mort prince de Serbie en 1860.
  6. Le hratsch est l’impôt personnel payé en Turquie par tous les raïas mâles de sept ans à soixante-dix ; le tschibouk est le droit de pâturage payé par tête de bétail.
  7. M. le docteur Cunibert, médecin du prince Milosch.
  8. Le docteur Cunibert, Essai historique sur les révolutions et l’indépendance de la Serbie, Leipzig 1855. t. II, p. 201-202.
  9. J’emprunte ce détail à M. Ranke : « Mahmud soll gesagt haben : seine Geschenke sind gross wie er selber ist. » — Ranke, Die Serbische Revolution, p. 352.
  10. « So erlebte mann dass die constitutionollen Staaten sich for den unumschränkten Fürsten, die Selbstherrscher dagegen fur eine Beschränkung seiner Macht ausprachen. » Ranke, Die Serbische Revolution, Berlin, 1844, page 358.
  11. Voyez la Hongrie et la Valachie, souvenirs de voyage et notices historiques, par M. Thouvenel, 1 vol. ; Paris 1840, p. 130,