Mozilla.svg

La Société future/Chapitre 20

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
P. V. Stock (p. 301-308).

XX


COMMUNISME ET ANARCHIE


Une objection que nous ne devons pas passer sous silence, avant d’aller plus loin, c’est celle qui veut que « communisme et anarchie hurlent d’être accouplés ensemble, que l’un est la négation de l’autre. » Communisme impliquant, nous dit-on, l’obligation pour tous de se plier à une même règle, tandis que anarchie signifierait l’individualisme le plus effréné.

Encore une erreur d’appréciation. Le mot « anarchie » n’est qu’une négation politique ; il n’indique nullement nos tendances économiques et, comme la liberté que réclament les anarchistes, ne peut résulter que de la situation économique que les individus auront su se créer, il est toujours nécessaire, croyons-nous, d’indiquer clairement le but auquel on tend.

Certes, à l’heure actuelle, il n’y a guère confusion sur l’épithète d’anarchiste. Si on la débarrasse de toutes les imbécillités dont la peur et la lâcheté des rapaces menacés l’ont enjolivée, on verra qu’elle signifie non seulement haine de l’autorité, mais aussi destruction de l’exploitation capitaliste.

Mais notre but, nos idées, nos tendances, notre organisation physique, nos besoins nous poussent vers l’association avec nos semblables, association où tous les hommes unis entre eux pourront librement évoluer, selon leurs différentes manières de voir ou de sentir. Pourquoi aurions-nous peur d’un mot, si ce mot peut, d’une façon précise, caractériser notre conception ? D’autres avant nous l’ont fait servir d’étiquette à des systèmes que nous repoussons, que nous importe ! n’ayons pas peur des mots, méfions-nous plutôt de ce que l’on pourrait tenter d’y cacher dessous.

Nous prenons les mots pour ce qu’ils valent, sans nous arrêter au sens que d’autres veulent leur donner. Convaincus que les hommes ne peuvent être heureux qu’en vivant fraternellement ensemble, le mot communisme s’adapte à la chose, nous nous en servons. Adversaires de l’autorité, pénétrés de cette vérité que l’homme peut et doit vivre sans maîtres, que l’anarchie a cette signification et doit conduire l’humanité à un état harmonique, où les individus vivront sans querelle, sans lutte, dans la plus parfaite intelligence, nous inscrivons ce mot à côté de l’autre pour bien caractériser nos conceptions économique et politique de notre idéal social, et nous ne pourrions en trouver de meilleurs.

Dans les systèmes sociaux inventés par les fabricants de société toute faite, communisme servait à désigner un état social où tout le monde devait se plier à une règle commune, où l’égalité n’était comprise que par la compression des individus sous le même niveau, cela ne prouve qu’une chose, c’est que l’on avait détourné ce mot de sa signification originelle et rien de plus.

Dans notre conception de l’ordre social, le mot anarchie, loin de « hurler » de se trouver à côté du mot communisme vient, au contraire, corriger le sens autoritaire que l’on pourrait être tenté de lui attribuer, d’après les emplois ultérieurs que l’on en a fait.

Si le communisme démontre que si les individus doivent vivre en société sur le pied de la plus parfaite égalité, le mot anarchie, lui, vient ajouter que cette égalité se complète par la liberté la plus absolue de l’individu, que cette égalité n’est pas un vain mot puisqu’elle n’est pas imposée, puisqu’elle ne reconnaît aucune autorité. Pas plus celle du Sabre que du Droit divin, pas plus celle du Nombre que celle de l’Intelligence. Ni Dieu ni maître ; chacun n’obéit qu’à sa propre volonté.


D’autre part, certains anarchistes, craignant de voir retomber l’idée anarchiste dans la fausse voie de la charité chrétienne, de l’abnégation et autres fariboles qui ont contribué à plier les individus sous le joug, en leur prêchant la résignation et le dévouement, nous disent qu’il faut repousser le communisme sous peine de retomber dans le sentimentalisme vague et mal défini des anciennes écoles socialistes.

Nul plus que nous n’est ennemi des absurdités qui, sous prétexte de sentiment, enseignent aux individus de respecter les préjugés qui l’entravent dans sa marche, les plient sous l’autorité et l’exploitation. Nul plus que nous n’est l’adversaire de ce sentimentalisme idiot dont les poètes et les historiens bourgeois ont farci leurs élucubrations pour fausser le jugement du travailleur, excitant chez lui une générosité bête qui le rendait toujours dupe des intrigants qui savent faire vibrer chez les autres les sentiments d’abnégation qu’ils s’empresseront d’exploiter. Il est temps, en effet, que les travailleurs sortent de cette chevalerie sentimentale qui les a toujours rendus les dindons de la farce.

Mais, sous prétexte de ne pas tomber dans le sentimentalisme, il ne faut pas non plus tomber en l’excès contraire, comme cela est arrivé en littérature où, sous prétexte de réagir contre les bonshommes en baudruche de l’école spiritualiste, on n’a voulu voir, dans l’homme, que la brute inconsciente et malfaisante.

En dehors de ce sentimentalisme des cerveaux mal équilibrés, il y a chez l’homme un besoin d’idéal, un sentiment d’affection pour ceux qu’il estime, un appétit de progrès, une soif de mieux qui se font sentir même chez les plus arriérés et dont on doit tenir compte.

« C’est l’envie qui pousse les classes inférieures à la haine des riches », disent les économistes que l’on trouve toujours en tête lorsqu’il s’agit de calomnier ceux qui n’ont pas cent mille francs de rente.

Non, messieurs, ce ne sont ni la haine ni l’envie, c’est tout simplement le sentiment de la justice. Et ce sont toutes ces aspirations qui, associées à toutes les facultés de l’homme, font éclore chez lui l’être intelligent et qui, devenues le mobile de ses actions, le distinguent de la brute qui accepte passivement sa destinée, sans chercher à réagir.

C’est en prenant l’homme tel qu’il est, en tenant compte de tous les mobiles qui le font mouvoir, des conditions d’existence que lui crée la nature ou qu’il sait s’adapter, que nous arriverons à nous faire une idée de ce dont il est capable pour l’avenir.

Ne méprisons donc pas la poésie et le sentiment, ce sont eux qui nous donnent la force de lutter contre les obstacles, embellissent les quelques heures de douceur que nous pouvons trouver dans l’existence. Le Beau, le Vrai, l’Amour, l’Amitié, ce ne sont que des sentiments, mais sans lesquels nous ne serions que des bêtes féroces. Ils sont devenus parties intégrantes de notre être, sans eux nous ne comprendrions plus la vie. Faisons que ces sentiments soient toujours gouvernés par la raison, ne les laissons pas emberlificoter de la sentimentalité pleurarde et filandreuse de ceux qui veulent les forcer à justifier les horreurs de l’heure présente, mais réclamons-nous d’eux hardiment, ils doivent être les régulateurs de notre idéal.


Nous avons vu précédemment que poser la question : l’homme peut-il vivre seul ? c’était la résoudre ; nous n’avons donc pas à nous y arrêter bien longtemps. Mais, en dehors des conditions économiques qui forcent l’individu à vivre en société, il y a des considérations d’ordre purement cérébral. En dehors de l’attraction sexuelle, chacun se sent attiré par tel ou tel caractère ; on éprouve le besoin d’échanger ses idées, on a besoin de l’estime et de l’approbation des autres. L’isolement est la plus grande torture dont les philanthropes modernes aient doté l’humanité ; la sociabilité est le vrai caractère de l’homme ; les misanthropes et les solitaires ne sont que des cerveaux détraqués ou des hallucinés. Et ce qui prouve bien ce caractère, c’est que ce sentiment de sociabilité a pu survivre et résister à toutes les injustices, à toutes les atrocités que l’on commet journellement « au nom de la Société. » L’on fait accepter à l’individu comme une nécessité de l’état social, ce qui n’est que le résultat de l’asservissement d’une classe sous l’arbitraire d’une autre caste.

Mais si l’homme ne peut vivre isolé, s’il ne peut s’affranchir des obstacles que lui créent les conditions précaires d’existence dans lesquelles il se meut, qu’en associant ses forces à celles de ses semblables ; si son tempérament, ses goûts, son intérêt, son développement intellectuel le poussent à l’association, il est évident que, pour être durable, cette association doit se faire dans des conditions d’égalité parfaite entre tous les contractants. Elle ne devra laisser subsister dans son sein aucun privilège. Si elle veut conserver et rendre facile l’entente parmi ses membres, elle ne devra pas en armer certains, de prérogatives qui mettraient artificiellement ceux qui en bénéficieraient au-dessus des autres. Les hommes devront s’entendre pour « harmoniser » leurs efforts, ils devront agir en « commun. »


Pour désigner l’ordre social que nous entendons, le mot « communisme » n’est donc pas déplacé, pas plus que celui d’« anarchie » désignant la somme complète de liberté que nous réclamons, et les deux mots accouplés indiquent que nous en appelons à la raison des individus, pour juger d’eux-mêmes, dans quelles limites doivent se mouvoir leur liberté et leur solidarité !

Nous pensons, par tout ce qui a été dit jusqu’à présent, avoir répondu d’avance à l’objection de ceux qui semblent craindre que, s’il n’y a d’autorité dans la société future, les individus ne seront jamais assurés de pouvoir jouir de leur labeur, et risqueront, à tous moments, de se voir arracher les produits de leur activité par les plus forts ou les plus rusés.

Nous avons vu qu’il était impossible à l’homme de vivre isolé. Pourtant ceux qui, en ignorants égoïstes, préféreraient vivre à l’écart, personne ne les en empêcherait, ils seraient libres d’accumuler, n’y trouvant de seul empêchement que l’impossibilité pratique de le faire d’une façon démesurée. Mais, en refusant leur aide aux autres, ils se retrancheraient d’eux-mêmes de l’aide d’autrui, n’en seraient-ils pas les premiers punis en y perdant plus qu’ils n’économiseraient ?

Que pourraient-ils inventer ou créer qui ne le fût avec plus d’avantages par les membres de l’association dont ils se seraient retranchés ? Un individu, quelle que soit son intelligence, ne tire jamais, armée de toutes pièces, une idée de son seul fonds. Il la puise d’abord dans ses études, dans ses lectures, dans les discussions qu’il a avec son entourage, sans compter qu’une idée quelconque n’est jamais que la transformation d’une idée antérieure. L’homme n’a donc aucun avantage à s’isoler des autres.


Dans l’explication que nous venons de faire du mécanisme des groupements, le lecteur aura pu comprendre tout l’avantage qu’il y avait pour l’individu d’en faire partie. En dehors de l’avantage immédiat de trouver un concours de force pour l’œuvre qu’il ne pourrait accomplir seul, l’individu trouve dans ses coassociés des amis qui sauraient au besoin le défendre si on voulait le molester.

Les hommes n’étant plus groupés par le hasard des circonstances, mais par leurs propres affinités, un lien d’étroite solidarité s’établirait entre les membres d’un même groupe. Toucher à l’un serait se mettre tout le groupe à dos. Or, un individu ferait nécessairement partie d’une infinité de groupes. Plus il aurait fait preuve de sociabilité avec ses coassociés, plus il aurait développé de solidarité, plus il serait estimé, et plus grande serait la somme de solidarité qu’il pourrait en attendre. Loin d’être faible, désarmé devant l’oppression comme on veut bien le croire, il disposerait d’énormes moyens de défense, qu’il ne pourrait qu’amoindrir s’il voulait, au contraire, se montrer agressif.

Nous ne devons pas oublier que notre esclavage politique provient de notre asservissement économique, n’a de raison d’être que la défense des privilèges des possédants ; que ce sont ceux qui n’ont rien à défendre qui sont forcés de fournir la force qui doit protéger les spoliateurs contre les réclamations des spoliés.

Quand les hommes auront acquis la liberté économique, quand ils n’auront plus, parmi eux, des dispensateurs des produits naturels et industriels, quand ces produits seront à la libre disposition de ceux qui peuvent les utiliser, alors là, mais là seulement, ils seront libres et égaux. Pouvant satisfaire à tous leurs besoins, ils n’auront plus à subir l’autorité de personne et ne la subiront pas, se sentant à armes égales contre celui qui voudrait les dominer.

Mais, ayant compris les leçons du passé, ils sauront que l’injustice appelle l’injustice, la violence provoque la violence. Ne voulant pas subir de joug, ils comprendront qu’ils ne doivent pas, eux-mêmes, chercher à opprimer autrui sous peine de représailles. Voulant rester libres, ils respecteront la liberté des autres.