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La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/23

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La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 350-355).
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XXIII

— Inutile de dire, je pense, que j’étais très vaniteux : sans la vanité, avec notre facon de vivre, l’existence n’a pas de but. Aussi, pour ce dimanche, m’étais-je attaché à organiser avec goût le dîner et la soirée musicale. J’avais acheté moi-même un tas de choses pour le dîner, et j’avais choisi les convives.

Vers six heures, les invités arrivèrent, puis, lui, en habit, des boutons de chemise en brillants, de mauvais ton. Il avait une attitude familière. À toutes les questions, il répondait vite, avec un sourire d’acquiescement et d’intelligence, et une expression particulière qui voulait dire : « Tout ce que vous ferez et direz sera précisément ce que j’attendais ». Maintenant, je remarquais avec un plaisir particulier tout ce qu’il y avait de fâcheux en lui, car tout cela devait me tranquilliser et me prouver qu’il était tellement au-dessous de ma femme qu’elle ne pouvait s’abaisser jusqu’à lui, comme elle me l’avait dit. Je ne me permettais plus d’être jaloux ; premièrement, j’avais déjà éprouvé cette souffrance et avais besoin de repos ; deuxièmement, je voulais croire aux assurances de ma femme et j’y croyais. Malgré cela, je ne pouvais être naturel ni avec elle ni avec lui, pendant tout le temps du dîner et la première partie de la soirée, avant que la musique ne commencât : involontairement, je suivais chacun de leurs gestes, chacun de leurs regards.

Le dîner fut, comme tous les dîners, ennuyeux et conventionnel. La musique commença assez tôt. Oh ! que je me rappelle tous les détails de cette soirée ! Je me souviens comme il apporta le violon, ouvrit la boîte, enleva l’enveloppe que lui avait brodée une dame, et commença d’accorder l’instrument. Je revois l’air qu’avait ma femme en s’asseyant, un air faussement indifférent sous lequel je vis qu’elle cachait une grande timidité, due surtout à l’insuffisance de sa science musicale. Elle s’assit avec cet air faux devant le piano, et alors commencèrent les la ordinaires, les pizzicati du violon, l’arrangement des partitions. Je me souviens comment, après, ils se regardèrent, jetèrent un coup d’œil sur les assistants qui s’installaient, puis ils se dirent quelques mots et commencèrent. Il prit les premiers accords, Son visage devint sérieux, sévère, sympathique ; en écoutant les sons qu’il tirait de son violon, nonchalamment il pinça les cordes entre ses doigts. Le piano lui répondit, et ça commença…

Poznidchev s’arrêta, et, à plusieurs reprises, il émit son étrange bruit. Il voulait continuer à parler, mais il renifla et s’arrêta de nouveau.

— Ils jouèrent la Sonate à Kreutzer, de Beethoven, continua-t-il. Connaissez-vous le premier presto ? Le connaissez-vous ? Oh ! Oh ! — s’écria-t-il.

— Quelle chose terrible que cette Sonate ! Surtout cette partie ! Et chose terrible, en général, que la musique. Qu’est-ce ? Je ne comprends pas ce que c’est que la musique, et pourquoi elle a de tels effets. On dit que la musique élève l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non d’une facon ennoblissante. Son action n’est ni ennoblissante ni abaissante, mais irritante. Comment dirais-je ? La musique me fait oublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, il me paraît sentir réellement ce que je ne sens pas, comprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne puis pas. La musique me paraît agir comme le bâillement ou le rire : je n’ai pas envie de dormir, mais je baille quand je vois d’autres bailler ; sans motif pour rire, je ris en entendant rire.

Quant à la musique, elle me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Mon âme se confond avec la sienne et, avec lui, je passe d’un état à l’autre. Comment cela se fait-il, je n’en sais rien. Celui qui a écrit la Sonate à Kreutzer, Beethoven, savait, lui, pourquoi il se trouvait dans cet état : cet état le mena à certaines actions, et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, tandis que pour moi il n’en a point. C’est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle laisse inachevée. On joue, par exemple, une marche militaire : le soldat passe au son de cette marche et la musique est terminée. On chante une messe, je communie, et la musique encore est terminée. Mais l’autre musique provoque une excitation qui n’indique pas quel acte doit lui correspondre. Voilà pourquoi la musique est si dangereuse, agit parfois si effroyablement. En Chine, la musique est soumise au contrôle de l’État, et c’est ainsi que cela doit être. En effet, peut-on admettre que le premier venu hypnotise une ou plusieurs personnes et en fasse après ce qu’il veut ? Et surtout que l’hypnotiseur soit n’importe quel individu immoral.

C’est un pouvoir effroyable dans les mains d’un individu quelconque. Par exemple, le premier presto de cette Sonate à Kreutzer, peut-on le jouer dans un salon où se trouvent des dames décolletées, puis le morceau fini, applaudir, manger des glaces et raconter le dernier potin ? Ces choses-là, on ne peut les jouer que dans certaines circonstances importantes, graves, dans des cas seulement où il faut provoquer certaines actions correspondantes à cette musique. Mais il est forcément dangereux de provoquer une énergie de sentiment qui ne correspond ni au temps, ni au lieu, et qui ne trouve pas à s’employer. Sur moi, du moins, ce morceau agit d’une facon effroyable. Il me semble que de nouveaux sentiments, de nouveaux concepts que j’ignorais jusqu’alors se font jour en moi. « Ah ! oui, c’est comme ça… Pas du tout comme je vivais et pensais auparavant… Voilà comme il faut vivre », me disais-je en mon âme. Qu’était ce nouveau que j’apprenais ainsi, je ne m’en rendais pas compte, mais la conscience de cet état nouveau me rendait joyeux. C’étaient les mêmes figures, entre autres ma femme et lui, mais je les voyais sous un autre jour.

Après ce presto, ils exécutèrent l’andante bien beau, mais ordinaire, pas très neuf, aux variations banales, et le finale tout à fait faible. Ensuite, à la prière des invités, ils jouèrent encore une élégie d’Ernst, puis, différents autres morceaux. Tout cela était bien mais ne produisait pas sur moi le centième de l’impression du début. Tout cela se passait déjà sur le fond de la première impression.

Pendant toute la soirée, je me sentis léger, gai. Quant à ma femme, jamais je ne la vis telle : ces yeux brillants, cette expression sévère, majestueuse, pendant qu’elle jouait, puis cette langueur complète, ce sourire faible, pitoyable et extatique après qu’elle eut fini. Je vis tout cela sans y attacher d’importance, croyant qu’elle ressentait la même chose que moi, qu’à elle comme à moi étaient révélés de nouveaux sentiments. La soirée se termina bien et les invités se retirèrent. Sachant que je devais partir dans deux jours pour me rendre à l’assemblée, Troukhatchesvky, en prenant congé, me dit qu’il espérait, à son prochain passage à Moscou, avoir le plaisir de répéter cette soirée. Je conclus de là qu’il ne croyait pas possible de venir chez moi en mon absence, et cela me fut agréable.

Comme je ne devais pas être de retour avant son départ, il résultait donc que nous ne nous reverrions pas.

Pour la première fois je lui serrai la main avec un vrai plaisir et le remerciai de l’agrément qu’il m’avait procuré. Il prit également congé de ma femme. Leur adieu me parut tout naturel et convenable. Tout allait à merveille. Tous deux, ma femme et moi, étions très contents de cette soirée.