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La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/24

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La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 356-359).
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XXIV

Deux jours après, je partais pour l’assembléé ; j’étais ; en faisant mes adieux à ma femme, dans un état d’esprit excellent et tranquille.

Dans le district, il y avait à s’occuper d’une foule de choses, et c’était un monde et une vie à part. Pendant deux jours, je passai dix heures aux séances. Le second jour, on m’apporta à la Chancellerie une lettre de ma femme. Je la lus ici même. Elle me parlait des enfants, de l’oncle, des vieilles bonnes, des achats, et, entre autres, comme d’une chose toute naturelle, que Troukhatchevsky avait passé à la maison, qu’il lui avait apporté les partitions promises et, lui avait proposé encore de jouer, mais qu’elle avait refusé.

Je ne me rappelais pas le moins du monde qu’il eût promis des partitions : il m’avait paru que, l’autre soir, il avait pris un congé définitif, aussi cela me surprit-il désagréablement. Mais j’avais tant à faire que je n’eus pas le temps de penser, et je ne relus la lettre que le soir, en rentrant chez moi.

Outre le fait que Troukhatchevsky était venu à la maison, tout le ton de la lettre me parut manquer de naturel. La bête enragée de jalousie se mit à rugir dans son repaire et sembla vouloir bondir ; mais, ayant peur de cette bête, je l’enfermai le plus vite possible. « Quel abominable sentiment que la jalousie ! me dis-je, que peut-il être de plus naturel que ce qu’elle écrit ? »

Je me couchai. Je me mis à songer aux affaires à terminer. Toujours, pendant les assemblées, je dormais mal. Ce soir je m’endormis tout de suite. Mais, comme il arrive parfois, vous savez, une espèce de commotion électrique m’éveilla. Je m’éveillai et songeai immédiatement à elle, à mon amour charnel pour elle, à Troukhatchevsky et je me dis qu’entre eux tout était consommé ! Aussitôt la rage et la colère me serrèrent le coeur. Mais j’essayai de me tranquilliser. « C’est stupide, il n’y a aucun motif, il n’y a rien. À quoi bon nous humilier elle et moi en supposant de telles horreurs ! Une espèce de violoniste qu’on invite, un vaurien avéré, en face d’une femme respectable, d’une mère de famille, ma femme, quelle absurdité ! » Mais d’autre part, je me disais : « Pourquoi cela n’arriverait-il pas ? pourquoi ? N’est-ce pas le même sentiment simple et compréhensible au nom duquel je me suis marié, au nom duquel j’ai vécu avec elle, la seule chose que j’ai voulu d’elle, la seule par conséquent que désirent les autres et ce musicien aussi ? Il est célibataire, bien portant (je me souvins comment craquaient les cartilages de sa côtelette et l’avidité avec laquelle ses lèvres rouges saisissaient le verre de vin), soigné de sa personne, bien nourri, et non seulement sans principes, mais évidemment avec le principe qu’il faut profiter de tous les plaisirs qui se présentent. Il y a un lien entre eux, la musique ; tout ce qu’il y a de plus raffiné dans la volupté des sens. Qu’est-ce qui peut le retenir ? Rien. Tout au contraire l’attire. Et elle ? Mais qu’est-elle ? Elle fut et reste un mystère. Je ne la connais pas. Je la connais seulement comme un animal, et un animal rien ne peut et ne doit le retenir ».

Maintenant seulement je me rappelais leurs figures, la dernière soirée, quand, après la Sonate à Kreutzer, ils jouèrent un morceau passionné, je ne sais plus de qui, mais un morceau passionné jusqu’à la pornographie. « Comment ai-je pu partir ? me disais-je en me rappelant leurs figures. N’était-ce pas clair qu’entre eux tout s’était accompli cette soirée ? N’était-ce pas clair qu’entre eux non seulement il n’y avait plus d’obstacles, mais que tous deux, surtout elle, éprouvaient une certaine honte après ce qui s’était passé entre eux ? Je me rappelais comment elle souriait faiblement, pitoyablement, béatement, en essuyant la sueur de son visage rougi, quand je m’approchai du piano. Déjà ils évitaient de se regarder, ce ne fut qu’au souper, quand elle lui versa de l’eau, qu’ils se regardèrent et se sourirent imperceptiblement.

Maintenant je me rappelais avec effroi ce regard et ce sourire à peine perceptible. « Oui, tout est fini », me disait une voix ; et tantôt une autre me disait le contraire : « Es-tu fou, c’est impossible ». Ainsi angoissé, je restai couché dans l’obscurité. J’allumai une bougie, et je pris peur dans cette petite chambre au papier jaune. J’allumai une cigarette, et, comme il arrive toujours quand on tourne dans un même cercle de contradictions irréductibles, on fume ; je fumai donc cigarette sur cigarette pour m’étourdir et ne pas voir mes contradictions.

Je ne dormis pas de toute la nuit. À cinq heures, ayant décidé que je ne pouvais plus demeurer dans cet état et que je partirais tout de suite, je me levai. J’éveillai le gardien qui me servait et lui donnai l’ordre d’aller chercher des chevaux. À l’assemblée j’envoyai un mot disant que j’étais rappelé à Moscou pour une affaire urgente et que je priais qu’on me remplaçât par un membre du Comité. À huit heures je montai en tarentass et partis.