La Source grecque/02/Notes sur Cléanthe, Phérécyde, Anaximandre et Philolaos

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Gallimard (p. 151-162).

NOTES SUR
CLÉANTHE, PHÉRÉCYDE, ANAXIMANDRE
ET PHILOLAOS

Hymne à Zeus de Cléanthe. (Inspiration héraclitéenne, comme le prouve la ressemblance avec plusieurs fragments d’Héraclite, jointe à ce qu’on sait de l’autorité d’Héraclite sur les Stoïciens.)


σοὶ δὴ πᾶς ὅδε κόσμος ἑλισσόμενος περὶ γαῖαν
πείθεται, ᾗ κεν ἄγῃς, καὶ ἑκὼν ὑπὸ σεῖο κρατεῖται·
τοῖον ἔχεις ὑπουργὸς ἀνικήτους ὑπὸ χερσὶν
ἀμφήκη, πυρόεντα, ἀειζώοντα κεραυνόν·
τοῦ γὰρ ὑπὸ πληγῇς φύσεως πάντ᾽ ἐρρίφασιν·
ᾧ σὺ κατευθύνεις κοινὸν λόγον, ὃς διὰ πάντων
φοιταῖ, μειγνύμενος μεγάλῳ μικροῖς τε φάεσσι,
ὡς τόσσος γεγαὼς ὕπατος βασιλεὺς διὰ παντός.


À toi tout cet univers qui roule autour de la terre
obéit où que tu le conduises, et il consent à ta domination.
Telle est la vertu du serviteur que tu tiens sous tes invincibles mains,
à double tranchant, en feu, éternellement vivant, la foudre.
Car sous son choc dans la nature toutes choses frémissent.
Par lui tu diriges droit l’universelle Médiation (λόγος) qui à travers toutes choses
circule mélangée à la grande et aux petites lumières,
et qui par la grandeur de sa naissance est reine suprême à travers tout.


Remarques :

1o La vertu propre de la foudre consiste à produire le consentement aux commandements de Dieu. Donc la foudre est l’Amour, autrement dit le Saint-Esprit. C’est le feu que le Christ est venu jeter sur terre. Cela éclaire la signification de l’acte de Prométhée dérobant la foudre à Zeus pour donner le feu aux hommes, don qui a empêché Zeus de les anéantir, par suite don rédempteur (cf. Eschyle). La foudre est à double tranchant, ce qui rappelle à la fois l’épée apportée par le Christ (« je suis venu, etc. »), l’expression de Saint Paul : « le Saint-Esprit divise », et la hache à double tranchant de Zeus crétois.

2o Non seulement les hommes, mais la matière inerte elle-même obéit à Dieu librement et par amour. Platon parle de même. C’est une conception d’une poésie miraculeuse, que nous avons perdue, et qui, si elle était présente en nous, anéantirait l’opposition néfaste entre science et religion. (Elle n’est nullement contraire à la science, au contraire ; elle a amené les Grecs à inventer la science.)

3o Cette foudre est un « serviteur », un « éternel vivant », mots qui désignent une personne.

4o Les Stoïciens nommaient πνεῦμα l’énergie ignée qui selon eux sous-tend la nature. La foudre est la forme céleste, transcendante de cette énergie. Ce qui établit à travers eux une filiation entre les textes d’Héraclite et ceux du Nouveau Testament.

5o D’après la conception antique, le lieu naturel du feu est en haut, comme celui de la terre en bas. Le feu tend à monter comme les corps solides à descendre. Un feu qui descend est contre nature. Par là la foudre est l’image de la folie d’amour qui contraint Dieu à un mouvement descendant vers les hommes.

6o Le Logos est un roi, mot qui désigne aussi une personne. Cela en fait trois. [Au lieu de Verbe, il faudrait toujours traduire Logos par Médiation.]

7o La dignité de sa naissance, cela implique apparemment qu’il est fils de Zeus.

Il a la fonction d’ordonnateur du monde, comme dans la théologie chrétienne.

Bref, il ne manque à ce texte que l’Incarnation (ce qui n’implique pas qu’elle manquât à la pensée du poète).


Phérékydes (Syrien, maître de Pythagore).


Proclus : ὁ Φερεκύδης ἔλεγεν εἰς Ἔρωτα μεταβεβλῆσθαι τὸν Δία μέλλοντα δημιουργεῖν, ὅτι δὴ τὸν κόσμον ἐκ τῶν ἐναντίων συνιστὰς εἰς ὁμολογίας καὶ φιλίαν ἤγαγε καὶ ταυτότητα πᾶσιν ἐνέσπειρε καὶ ἕνωσιν τὴν δι’ ὅλων διήκουσαν.


« Zeus, étant sur le point de créer, s’est changé en Amour ; car en composant l’ordre du monde à partir des contraires, il l’a conduit à l’accord et à l’amitié, et il a semé en toutes choses l’identité et cette unité qui s’étend à travers tout[1]. »


N. B. Il y a sur ce Phérékydes un texte extraordinaire de Clément d’Alexandrie, qui à la fois confirme étrangement mon hypothèse sur les fils de Noé, et jette un jour singulier qui pourrait être utilisé dans la propagande — sur l’origine de l’Yggdrasil des mythologies nordiques :


« Phérékydes le Syrien a dit : « Zeus fit une grande et belle étoffe et y broda la Terre et l’Océan, et les demeures de l’Océan… Isodoros [un gnostique contemporain] … enseignait ce que sont le chêne ailé et le voile brodé qui s’y trouve suspendu, allégories que Phérékydes a mises dans sa théologie et dont il a emprunté le fondement à la prophétie de Cham[2]. »


Suidas dit que Phérékydes est parvenu à la sagesse sans avoir eu de maître, mais par la connaissance des Écritures secrètes des Phéniciens[3].

Il semble donc tout indiqué de supposer que ces Écritures contenaient une prophétie de Cham.

Peut-être les peuples que la Genèse nomme enfants de Cham constituaient-ils, non une race, mais ceux dont la religion secrète émanait de cette prophétie.

Et si cette prophétie disait que Dieu, pour créer, s’est changé en Amour…


Anaximandre.


[Remarquer qu’il était disciple de Thalès, fils d’une mère phénicienne de la descendance de Kadmos et Agénor — autrement dit, de la descendance de ceux qui, d’après Hérodote, ont apporté en Grèce le culte d’Osiris sous le nom de Dionysos.]


… ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσίς ἐστι τοῖς oὗσιν, καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών· διδόναι γὰρ αὐτὰ δίκην καὶ τίσιν ἀλλήλοις τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν.


[Immédiatement avant, il est dit que les éléments se ramènent à l’ἄπειρον.]


« C’est à partir de l’indéterminé qu’a lieu la naissance pour les choses ; et leur destruction a lieu par un retour à l’indéterminé, conformément à la nécessité ; car elles subissent un châtiment et une expiation les unes de la part des autres, à cause de leur injustice, selon l’ordre du temps[4]. »


[Autrement dit, la nécessité mécanique qui détermine la matière, enfermant une espèce de Némésis par la compensation mutuelle des ruptures d’équilibres, est une image de la justice divine. Platon avait conservé cette pensée. Notre science l’a perdue, coupant ainsi tout lien avec la vie spirituelle.]


Philolaos, pythagoricien.


Nicom., arithm.


ἔστι ἁρμονία πολυμιγέων ἕνωσις καὶ δίχα φρονεόντων συμφρόνησις.


« L’harmonie est l’unité d’un mélange de plusieurs, et la pensée unique de pensants séparés[5]. »


[La 2e partie de la définition ne peut, il me semble, s’appliquer qu’à un être en plusieurs personnes.

On peut en rapprocher une autre formule pythagoricienne :


φιλίαν ἐναρμόνιον ἰσότητα.


« L’amitié est une égalité faite d’harmonie[6]. »


Ces deux formules combinées seraient un point de départ parfait pour un théologien qui voudrait parler de l’amour dans la Trinité.]


πάντα γε μὴν τὰ γιγνωσκόμενα ἀριθμὸν ἔχουσι· οὐ γὰρ οἷον τε οὐδὲν οὔτε νοηθῆμεν οὔτε γνωσθῆμεν ἄνευ τούτου.


« Toutes les choses connues ont un nombre (ont part au nombre ?). Car rien ne peut être pensé ni connu sans le nombre[7]. »


[Pour éviter l’incompréhension à l’égard de ce texte, il faut se souvenir qu’en Grèce ἀριθμός, λογισμός, λόγος, étaient des synonymes — surtout depuis la découverte des incommensurables, qu’on nommait λόγοι ἄλογοι. La meilleure preuve est qu’Aristote dit que Platon, en parlant de « participation aux idées » au lieu d’ « imitation des nombres » n’a changé qu’un mot à la doctrine pythagoricienne. Donc dans ces textes, au lieu de nombre, on pourrait, en utilisant notre langage qui d’ailleurs est mauvais, dire Verbe. En même temps, il est vrai aussi, mais secondairement, que ces textes ont rapport à l’arithmétique.

Par parenthèse, loin que la découverte des incommensurables ait été une défaite pour les Pythagoriciens, comme on le croit si naïvement, elle est leur plus merveilleux triomphe. Cf., plus loin, un texte de l’Épinomis.]


ἴδοις δὲ οὐ μόνον ἐν τοῖς δαιμονίοις καὶ θείοις πράγμασιν τὴν τοῦ ἀριθμοῦ φύσιν καὶ τὴν δύναμιν ἰσχύουσαν, ἀλλὰ καὶ ἐν τοῖς ἀνθρωπικοῖς ἔργους καὶ λόγοις πᾶσι παντᾶ καὶ κατὰ τὰς δημιουργίας τὰς τεχνικὰς πάσας καὶ κατὰ τὴν μουσικήν.


« On voit que l’essence et la vertu du nombre ne règne pas seulement parmi les choses religieuses et divines, mais aussi dans toutes les actions et relations humaines et dans tout ce qui a rapport avec la technique des métiers et avec la musique[8]. »


[Ceci fait voir que la signification véritable de la mathématique grecque primitive, fondement de notre science, était religieuse. Ce qui est confirmé par ce passage de l’Épinomis, 990 d :


… ὃ καλοῦσι μὲν σφόδρα γελοῖον ὄνομα γεωμετρίας, τῶν οὐκ ὄντων δὲ ὁμοίων ἀλλήλοις φύσει ἀριθμῶν ὁμοίωσις πρὸς τὴν τῶν ἐπιπέδων μοῖραν γεγονυῖά ἐστι διαφανής· ὃ δὴ θαῦμα οὐκ νθρώπινον ἀλλὰ γεγονὸς θεῖον φανερὸν ἂν γίγνοιτο τῷ δυναμένῳ ξυννοεῖν.


« … ce qu’on appelle ridiculement mesure de la terre, et qui n’est que l’assimilation des nombres non naturellement semblables entre eux, rendue manifeste par la destination des figures planes. Il est évident pour quiconque peut comprendre que cette merveille est d’origine non pas humaine, mais divine ».


Cela signifie que la géométrie est la science de la recherche des moyennes proportionnelles (semblable, en grec, signifie proportionnel) par la proportion incommensurable (i.e. : ), et qu’elle procède d’une révélation surnaturelle. Ce qui, rapproché des passages où Platon décrit la médiation entre Dieu et l’homme par l’image de la moyenne proportionnelle et des nombreux passages de l’Évangile où le Christ se sert de la même image pour sa propre fonction médiatrice (comme mon Père m’a envoyé, de même je vous envoie, etc.), fait apparaître l’invention de la géométrie en Grèce, au vie siècle, comme une prophétie au sens le plus strict.

La traduction la moins inexacte du début de l’Évangile de Saint Jean serait peut-être :


« À l’origine était la Médiation, et la Médiation était auprès de Dieu, et la Médiation était Dieu. Elle était dans l’origine auprès de Dieu. Tout a pris naissance à travers elle ; rien de ce qui a pris naissance n’a pris naissance sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière a été manifeste dans l’obscurité, et l’obscurité ne s’en est pas emparée. Elle était la lumière vraie qui illumine tout homme, venue dans le monde ; et elle s’est trouvée dans le monde, et le monde avait pris naissance à travers elle, et le monde ne l’a pas reconnue. Elle est venue vers ce qui lui appartenait, et ceux qui lui appartenaient ne l’ont pas accueillie. Mais tous ceux qui l’ont reçue, elle leur a donné la possibilité de devenir enfants de Dieu ; ceux qui ont eu foi dans son nom, qui ont été engendrés, non pas à partir du sang, non pas à partir du vouloir de la chair, non pas à partir du vouloir de l’homme, mais à partir de Dieu. Et la Médiation a été faite chair et a dressé sa tente parmi nous, et nous en avons contemplé l’éclat, éclat tel que celui d’un fils unique chez son père, dans la plénitude de la grâce et de la vérité. »


Comme l’intelligence est un équivalent dégradé de la lumière surnaturelle, de même le rapport ou la relation — objet propre de l’intelligence — pour la Médiation.

La nécessité qui constitue le mécanisme de la matière n’est pas autre chose qu’un tissu de rapports ; et la réalité du monde extérieur n’est pas constituée par autre chose que par la nécessité, comme une analyse de la perception, dans le sens indiqué par Lagneau, le montre aisément.

Ainsi la Médiation divine, par descente analogique, pénètre tout. Elle unit Dieu à Dieu, Dieu au monde, le monde à lui-même ; elle constitue dans tous les domaines la réalité.

Tout cela se trouve exprimé dans l’unique terme de λόγος comme nom de la seconde Personne de la Trinité.

C’est exactement aussi ce qu’exprime la parole de Platon : ὁ θεὸς ἀεὶ γεωμετρεῖ[9], rapprochée du passage de l’Épinomis et d’un autre bien connu du Gorgias (sur « l’égalité géométrique » ).

L’unité chez les Pythagoriciens représente Dieu (ce qui montre si on peut soupçonner ces gens d’avoir été polythéistes !). Ils disaient : « La justice est un nombre à la deuxième puissance. »

Autrement dit, la justice est ce entre quoi et Dieu il y a naturellement médiation. (Elle est un nom de Dieu même.)

Au contraire, entre les pécheurs et Dieu, il n’y a pas naturellement médiation (ce sont « des nombres non naturellement semblables entre eux »), de même qu’il n’y en a pas entre l’unité et les nombres non carrés.

Mais comme la géométrie fournit, par la prédestination (μοῖρα) des figures planes, une médiation miraculeuse (θαῦμα) pour ces nombres, de même il y a une opération miraculeuse, contre nature, qui établit une médiation entre l’humanité criminelle et Dieu (« rend semblables des nombres qui ne sont pas naturellement semblables » ).

Ainsi λόγος, ἀριθμός, γεωμετρία, ἁρμονία, tout cela désigne la Médiation.

Ces rapprochements peuvent sembler arbitraires, mais ils mettent une cohérence et une intelligibilité parfaite dans des textes qui, sauf erreur, n’en peuvent trouver d’aucune autre manière. Il n’y a pas d’autre critérium pour la reconstitution d’une mosaïque dispersée en fragments.

L’unique alternative à cette interprétation est d’admettre que les Grecs écrivaient des choses incohérentes et inintelligibles. C’est ce qu’on a fait jusqu’ici. Mais on a eu tort. Nous avons fait l’erreur de les juger d’après nous-mêmes.

Encore une correspondance. Dans le Timée[10], Platon parle de l’espace comme d’une figure de quel que chose qui correspond à ce qu’est la Vierge dans la doctrine catholique (matrice toujours intacte, mère enfantant par union avec le Modèle divin, réalité qui participe du spirituel d’une manière inconcevable, etc.). Or l’Épinomis parle de la prédestination des figures planes, donc de l’espace, pour l’opération miraculeuse de la médiation.

Voici la découverte qui avait enivré les Grecs : la réalité de l’univers sensible est constituée par une nécessité dont les lois sont l’expression symbolique des mystères de la foi.

(Probablement c’était connu depuis toujours, mais enfermé dans les doctrines secrètes, et les Grecs l’ont peut-être redécouvert.)

C’était certainement connu encore des premiers chrétiens.

Il doit y avoir une allusion à une symbolique de ce genre dans les paroles merveilleuses et incompréhensibles de Saint Paul :


« Soyez enracinés et fondés dans l’amour, pour avoir la force de saisir, ainsi que tous les saints, ce que sont la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et de connaître ce qui passe la connaissance, l’amour du Christ[11]. »


La quantité de textes merveilleusement beaux et aujourd’hui totalement inintelligibles contenus dans le Nouveau Testament montre manifestement qu’une partie infiniment précieuse de la doctrine chrétienne a disparu.

Très probablement, elle a été systématiquement détruite par l’Empire romain dans son opération de domestication du christianisme.

Pour neutraliser une foi, il n’y a pas de procédé plus admirable que de commencer par exterminer la plupart de ceux qui la transmettent, et ensuite d’en faire la doctrine officielle d’un État idolâtre. Après quoi on extermine les hérétiques, et rien n’est plus facile que de ranger parmi eux ceux qui essayent de conserver la foi authentique. Et on canonise des gens comme Saint Augustin.

On constate aujourd’hui à quel point l’opération a réussi, puisque après vingt siècles l’esprit de la Rome païenne inonde l’univers — nous y compris.

Si vraiment les portes de l’Enfer n’ont pas prévalu, cela peut seulement signifier que la vraie foi vit encore en secret au cœur de quelques êtres cachés. Mais bien cachés.

Il est extraordinaire qu’on donne l’adoption officielle du christianisme par l’Empire comme une preuve que le sang des martyrs l’avait emporté sur les persécuteurs, alors qu’au contraire c’est la preuve que les persécutions avaient réussi à un point inouï. Car sous Auguste les mystères d’Éleusis, pourtant réduits à une misérable caricature, ne s’étaient pas laissés transformer en religion romaine officielle.

Au reste ou bien l’Empire romain, en feignant d’adopter la religion chrétienne, l’a escroquée, ou bien l’Apocalypse avait menti. Car bien que Rome ne soit pas, comme on le dit parfois, représentée par la Bête, il ne semble pas douteux que c’est elle qui est représentée par la femme pleine des noms du blasphème, ivre du sang des saints, mère des fornications et abominations de la terre, assise sur sept collines. Ce serait là du mensonge, si l’Empire était baptisable.

La décision de Constantin rendant le christianisme officiel et la guerre des Albigeois accompagnée de l’Inquisition ont été les deux catastrophes de l’histoire du christianisme. Saint Augustin a suivi la première et Saint Thomas la seconde.]


Περὶ δὲ φύσιος καὶ ἁρμονίας ὧδε ἔχει· ἡ μὲν ἐστὼ τῶν πραγμάτων ἀίδιος οὐσία καὶ αὐτὴ μὲν ἡ φύσις θείαν γε καὶ οὐκ ἀνθρωπίνην ἐνδέχεται γνῶσιν πλάον γε ἢ ὅτι οὐχ οἷον τ᾽ ἦν οὐθὲν τῶν ἐόντων καὶ γιγνωσκόμενον ὑφ’ ἡμῶν γε γενέσθαι μὴ ὑπαρχούσας τᾶς οὐσίας τῶν πραγμάτων, ἐξ ὧν συνέστα ὁ κόσμος, καὶ τῶν περαινόντων καὶ τῶν ἀπείρων. Ἐπεὶ δὲ ταὶ ἀρχαὶ ὑπᾶρχον οὐχ ὁμοῖαι οῦδ’ ὁμόφυλοι οὖσαι, ἤδη ἀδύνατον ἦς κα αὐταῖς κοσμηθῆναι, εἰ μὴ ἁρμονία ἐπεγένετο ᾡτινιῶν ἥδε τρόπω ἐγένετο, τὰ μὲν οὖν ὁμοῖα καὶ ὁμόφυλα ἁρμονίας οὐδὲν ἐπεδέοντο, τὰ δὲ ἀνόμοια μηδε ὁμόφυλα μηδὲ ἰσοταγῆ ἀνάγκη τῇ τοιαύτη ἁρμονία συγκεκλεῖσθαι, οἵῃ μέλλουσι ἐν κόσμῳ κατέχεσθαι.


« À l’égard de la nature et de l’harmonie, voici ce qu’il en est.

Ce qui constitue l’essence éternelle des choses et la nature en soi, c’est là l’objet d’une connaissance divine et non humaine ; excepté ceci : Il ne serait pas possible que rien de ce qui existe fût connu de nous, s’il n’y avait au principe l’essence des choses dont est constitué l’ordre du monde, à la fois la réalité qui détermine et la réalité indéterminée. Dès lors qu’au principe se trouvent des principes dissemblables et d’espèce différente, il serait impossible qu’il y eût à partir d’eux un ordre du monde, si l’harmonie ne s’y joignait, de quelque manière qu’elle soit produite. Les choses semblables et de même espèce n’ont nullement besoin d’harmonie. Celles qui ne sont ni semblables, ni de même espèce, ni de même rang, il est nécessaire qu’elles soient tenues sous clef par une harmonie susceptible de les enfermer dans un ordre du monde[12]. »

Texte obscur, mais merveilleux. Cf. la parole du Christ : « Je suis la porte[13] » ; et Saint Paul : « À travers lui toutes choses ont été réconciliées en lui ; il a établi dans la paix au moyen du sang de sa croix aussi bien ce qui est sur terre que ce qui est au ciel[14] » ; et le reproche du Christ aux pharisiens : « Malheur à vous, qui avez enlevé la clef de la connaissance[15]. »


Remarquer que les deux principes sont non pas, comme on dit d’ordinaire, la limite et l’illimité, mais l’indéterminé et ce qui assigne une limite ; c’est-à-dire Dieu, qui dit aux flots : « Vous n’irez pas plus loin », etc. L’harmonie tient sous clef dans un même monde Dieu et la matière. Il est donc évident que c’est le Logos.

  1. Diels, I, 48, fr. 3.
  2. Ibid., 47, fr. 2.
  3. Ibid., 44, lignes 17-18.
  4. Diels, I, 89, fr. i.
  5. Diels, I, 410, fr. 10.
  6. Ibid., 451, lignes 12-13.
  7. Ibid., 408, fr. 4.
  8. Diels, I, 412, fr. ii.
  9. « Dieu est toujours géomètre. »
  10. 50 b-51 a.
  11. Éphés., iii, 17-19.
  12. Diels, I, 408-409, fr. 6.
  13. Jean, x,7 et 9.
  14. Col., i, 20.
  15. Luc, xi, 52.