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La Tempête (Shakespeare)/Traduction Guizot, 1864/Acte I

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Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 297-316).
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LA TEMPÊTE

TRAGÉDIE



PERSONNAGES :
 
ALONZO, roi de Naples. TRINCULO, bouffon.
SÉBASTIEN, frère d’Alonzo. STEPHANO, sommelier ivre.
PROSPERO, duc légitime de Milan. LE MAÎTRE, du vaisseau, le bosseman et des matelots.
ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan. MIRANDA, fille de Prospero.
FERDINAND, fils du roi de Naples. ARIEL, génie aérien.
GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples. Iris,
Cérès,
Junon,
Nymphes, Moissonneurs,
génies employés dans le ballet.
ADRIAN, FRANCISCO, seigneur napolitain.
CALIBAN, sauvage abject et difforme. autres génies soumis à Prospero.
La scène représente d’abord la mer et un vaisseau, puis une île inhabitée.

ACTE PREMIER


Scène I

Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et d’éclairs.
(Entrent le maître et le bosseman.)

Le maître.

Bosseman ?


Le bosseman.

Me voici, maître. Où en sommes-nous ?


Le maître.

Bon, parlez aux matelots. — Manœuvrez rondement, ou nous courons à terre. De l’entrain ! de l’entrain !


Le bosseman.

Allons, mes enfants ! courage, courage, mes enfants ! vivement, vivement, vivement ! Ferlez le hunier. — Attention au sifflet du maître. — Souffle, tempête, jusqu’à en crever si tu peux.

(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et plusieurs autres.)

Alonzo.

Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien. Où est le maître ? Montrez-vous des hommes.


Le bosseman.

Restez en bas, je vous prie.


Antonio.

Bosseman, où est le maître ?


Le bosseman.

Ne l’entendez-vous pas ? Vous troublez la manœuvre. Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête.


Gonzalo.

Voyons, mon cher, un peu de patience.


Le bosseman.

Quand la mer en aura. Hors d’ici !

— Les vagues se soucient bien de la qualité de roi. En bas !

Silence ! laissez-nous tranquilles.


Gonzalo.

Fort bien ! cependant n’oublie pas qui tu as à bord.


Le bosseman.

Personne qui me soit plus cher que moi-même. Vous êtes un conseiller : si vous pouvez imposer silence à ces éléments, et rétablir le calme à l’instant, nous ne remuerons plus un seul cordage ; usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez, rendez grâces d’avoir vécu si longtemps, et allez dans votre cabine vous préparer aux mauvaises chances du moment, s’il faut en passer par là. — Courage, mes enfants ! — Hors de mon chemin, vous dis-je.


Gonzalo.

Ce drôle me rassure singulièrement. Il n’a rien d’un homme destiné à se noyer ; tout son air est celui d’un gibier de potence. Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la corde qui lui est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne nous est pas bon à grand’chose. S’il n’est pas né pour être pendu, notre sort est pitoyable.

(Ils sortent.)
(Rentre le bosseman.)

Le bosseman.

Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. (Un cri se fait entendre dans le corps du vaisseau.) Maudits soient leurs hurlements ! Leur voix domine la tempête et la manœuvre. (Entrent Sébastien, Antonio et Gonzalo.)

— Encore ! que faites-vous ici ? Faut-il tout laisser là et

se noyer ? Avez-vous envie de couler bas ?


Sébastien.

La peste soit de tes poumons, braillard, blasphémateur, mauvais chien !


Le bosseman.

Manœuvrez donc vous-même.


Antonio.

Puisses-tu être pendu, maudit roquet ! Puisses-tu être pendu, vilain drôle, insolent criard ! Nous avons moins peur d’être noyés que toi.


Gonzalo.

Je garantis qu’il ne sera pas noyé, le vaisseau fût-il mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte d’une dévergondée[1].


Le bosseman.

Serrez le vent ! serrez le vent ! Prenons deux basses voiles et élevons-nous en mer. Au large !

(Entrent des matelots mouillés.)

Les matelots.

Tout est perdu. — En prières ! en prières ! Tout est perdu.

(Ils sortent.)

Le bosseman.

Quoi ! faut-il que nos bouches soient glacées par la mort ?


Gonzalo.

Le roi et le prince en prières ! Imitons-les, car leur sort est le nôtre.


Sébastien.

Ma patience est à bout.


Antonio.

Nous périssons par la trahison de ces ivrognes. Ce bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par dix marées.


Gonzalo.

Il n’en sera pas moins pendu, quoique chaque goutte d’eau jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour l’avaler.

(Bruit confus au dedans du navire.)

Des voix.

Miséricorde ! nous sombrons, nous sombrons… Adieu, ma femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons, nous sombrons, nous sombrons.


Antonio.

Allons tous périr avec le roi.

(Il sort.)

Sébastien.

Allons prendre congé de lui.

(Il sort.)

Gonzalo.

Que je donnerais de bon cœur en ce moment mille lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, n’importe. — Les décrets d’en haut soient accomplis ! Mais, au vrai, j’aurais mieux aimé mourir à sec.

(Il sort.)



Scène II

(La partie de l’île qui est devant la grotte de Prospero.)
PROSPERO et MIRANDA entrent.


Miranda.

Si c’est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, s’élançant à la face du firmament, n’allait en éteindre les feux. Oh ! j’ai souffert avec ceux que je voyais souffrir ! Un brave vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces ! Oh ! leur cri a frappé mon cœur. Pauvres gens ! ils ont péri. Si j’avais été quelque puissant dieu, j’aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu’elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient.


Prospero.

Recueillez vos sens, calmez votre effroi ; dites à votre cœur compatissant qu’il n’est arrivé aucun mal.


Miranda.

Ô jour de malheur !


Prospero.

Il n’y a point eu de mal. Je n’ai rien fait que pour toi (toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es, et ignores d’où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de plus.


Miranda.

Jamais l’envie d’en savoir davantage n’entra dans mes pensées.


Prospero.

Il est temps que je t’apprenne quelque chose de plus. Viens m’aider ; ôte-moi mon manteau magique. — Bon. (Il quitte son manteau.) Couche là, mon art. — Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage, dont l’affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la compassion, a été, par la prévoyance de mon art, disposé avec tant de précaution qu’il n’y a pas une âme de perdue, que pas un seul cheveu n’est tombé de la tête d’aucune créature sur ce vaisseau dont tu as entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut maintenant que tu en saches davantage.


Miranda.

Vous avez souvent commencé à m’apprendre qui je suis ; mais vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des conjectures sans terme, et finissant par ces mots : Restons-en là, pas encore.


Prospero.

L’heure est venue maintenant ; voici l’instant précis où tu dois ouvrir ton oreille : obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir d’une époque de ta vie où nous n’étions pas encore venus dans cette caverne ? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n’avais pas alors plus de trois ans.


Miranda.

Certainement, seigneur, je peux m’en souvenir.


Prospero.

De quoi te souviens-tu ? d’une autre demeure ou de quelque autre personne ? Dis-moi quelle est l’image qui est restée gravée dans ton souvenir ?


Miranda.

Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N’avais-je pas jadis quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi ?


Prospero.

Tu les avais, Miranda ; tu en avais même davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire ? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps ? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette île, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.


Miranda.

Cependant je ne m’en souviens pas.


Prospero.

Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton père était duc de Milan et un puissant prince.


Miranda.

Seigneur, n’êtes-vous pas mon père ?


Prospero.

Ta mère était un modèle de vertu, et elle m’a dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière était une princesse, pas moins que je ne te le dis.


Miranda.

Ô ciel ! faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici ! Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu’il en soit arrivé ainsi ?


Prospero.

L’un et l’autre, mon enfant, l’un et l’autre. On m’a cruellement joué, comme tu le dis[2], et c’est ainsi que nous avons été chassés de là ; mais c’est par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici.


Miranda.

Oh ! le cœur me saigne en songeant aux peines dont je renouvelle en vous l’idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous en prie, continuez.


Prospero.

Mon frère, — ton oncle, appelé Antonio, — et, je t’en prie, remarque bien ceci : qu’un frère ait pu être si perfide ; — lui que dans le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j’avais confié le gouvernement de mon État ! et alors, de toutes les principautés, mon État était le premier, Prospero était le premier parmi les ducs, le premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts faisant toute mon étude, je me déchargeai du gouvernement sur mon frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations, je devins étranger à mon État. Ton perfide oncle… M’écoutes-tu ?


Miranda.

Avec la plus grande attention, seigneur.


Prospero.

Dès qu’il se fut perfectionné dans l’art d’accorder les grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu’il faut avancer et ceux qu’il faut abattre pour s’être trop élevés, il créa de nouveau mes créatures ; — je veux dire qu’il les changea ou qu’il les transforma. Alors, ayant la clef des emplois et des employés, il monta tous les cœurs au ton qui plaisait à son oreille ; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre princier et épuisa le suc de ma verdure. — Tu ne me suis pas. — Je t’en prie, écoute-moi.


Miranda.

Mon cher seigneur, j’écoute.


Prospero.

Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, dévoué tout entier à la retraite et au soin d’enrichir mon esprit de biens qui, s’ils n’étaient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout ce qu’estime le vulgaire, j’éveillai dans mon perfide frère un mauvais naturel : ma confiance, comme un bon père, engendra en lui une perfidie égale non moins que contraire à ma confiance, et en vérité elle n’avait point de limites ; c’était une confiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir était en état d’exiger, comme un homme qui, à force de se répéter, a rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu’il finit par croire à son propre mensonge, il crut qu’il était en effet le duc, parce qu’il se voyait substitué à mon pouvoir, parce qu’il exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et qu’il jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante… M’écoutes-tu ?


Miranda.

Seigneur, votre récit guérirait la surdité.


Prospero.

Pour supprimer toute distance entre ce rôle qu’il joue et celui dont il joue le rôle, il faut qu’il devienne réellement duc de Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle : il se ligue avec le roi de Naples, et (tant il était altéré du pouvoir !) il consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage, à soumettre sa couronne ducale à la couronne royale ; et mon duché (hélas ! pauvre Milan), qui jusque-là n’avait jamais courbé la tête, il le condamne au plus honteux abaissement.


Miranda.

Ô ciel !


Prospero.

Remarque bien les conditions du traité et l’événement qui suivit, et dis-moi s’il est possible que ce soit là un frère.


Miranda.

Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand’mère quelque pensée déshonorante : un sein vertueux a plus d’une fois produit de mauvais fils.


Prospero.

Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, c’est-à-dire qu’en retour des offres que je t’ai dites d’un hommage et d’un tribut dont j’ignore la valeur, il devait m’exclure à l’instant, moi et les miens, de mon duché, et faire passer à mon frère mon beau Milan avec tous ses honneurs. En conséquence, ils levèrent une armée de traîtres, et, un soir, à l’heure de minuit marquée pour l’exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l’obscurité, des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.


Miranda.

Hélas ! quelle pitié ! moi qui ne me souviens plus comment je pleurai alors, je suis prête à pleurer : je sens des larmes prêtes à couler de mes yeux.


Prospero.

Écoute un moment encore, et je vais t’amener à l’affaire qui nous presse aujourd’hui, et sans laquelle toute cette narration serait la plus ridicule du monde.


Miranda.

Mais d’où vient qu’alors ils ne nous tuèrent pas sur-le-champ ?


Prospero.

Bien demandé, jeune fille ; mon récit amenait naturellement la question. Mon enfant, ils n’osèrent pas, tant était grande l’affection que me portait mon peuple ; ils n’osèrent pas non plus marquer cette affaire d’un signe aussi sanglant ; mais ils peignirent de belles couleurs leurs criminels desseins : en un mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d’une barque, et nous menèrent à quelques lieues en mer : là, ils avaient préparé la carcasse d’un bateau pourri, sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles ; les rats mêmes, avertis par l’instinct, l’avaient quitté. Ce fut là qu’ils nous hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissements à la mer qui mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant avec pitié nos soupirs, ne nous firent du mal qu’avec de tendres ménagements.


Miranda.

Hélas ! quel embarras je dus être alors pour vous !


Prospero.

Oh ! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau, tu souris, remplie d’une force qui venait du ciel, et je sentis naître en moi assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver.


Miranda.

Comment pûmes-nous aborder à un rivage ?


Prospero.

Par une providence toute divine. Nous avions quelque nourriture et un peu d’eau fraîche qu’un noble Napolitain, Gonzalo, chargé en chef de l’exécution de ce dessein, nous avait données par pitié ; il nous donna de plus de riches vêtements, du linge, des étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous ont bien servi ; et de même, sachant que j’aimais mes livres, sa bonté me pourvut d’un certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.


Miranda.

Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.


Prospero.

Maintenant je me lève ; demeure encore assise, et écoute comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes dans cette île où nous sommes ici ; devenu ton instituteur, je t’ai fait faire plus de progrès que n’en peuvent faire d’autres princesses qui ont plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et des maîtres moins vigilants.


Miranda.

Que le ciel vous en récompense ! À présent, seigneur, dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête ?


Prospero.

Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges, la fortune bienfaisante, aujourd’hui ma compagne chérie, m’amène mes ennemis sur ce rivage, et ma science de l’avenir me découvre qu’une étoile propice domine à mon zénith, et que si, au lieu de soigner son influence, je la néglige, mon sort deviendra toujours moins favorable. Cesse ici tes questions ; tu es disposée à t’endormir ; c’est un favorable assoupissement ; cède à sa puissance ; je sais que tu n’es pas maîtresse d’y résister. (Miranda s’endort.) — Viens, mon serviteur, viens, me voilà prêt. Approche, mon Ariel ; viens.

(Entre Ariel.)

Ariel.

Profond salut, mon noble maître ; sage seigneur, salut ! Je suis là pour attendre ton bon plaisir : soit qu’il faille voler, ou nager, ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux, soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses facultés.


Prospero.

Esprit, as-tu exécuté de point en point la tempête que je t’ai commandée ?


Ariel.

Jusqu’au plus petit détail. J’ai abordé le vaisseau du roi, et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les cabines, partout j’ai allumé l’épouvante. Tantôt, je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois, tantôt je flambais séparément sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues ; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes : les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du tonnerre, n’étaient pas plus passagers, n’échappaient pas plus rapidement à la vue ; le feu, les craquements du soufre mugissant, semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu’à son trident redouté.


Prospero.

Mon brave esprit, s’est-il trouvé quelqu’un d’assez ferme, d’assez constant pour que ce bouleversement n’atteignît pas sa raison ?


Ariel.

Pas une âme qui n’ait senti la fièvre de la folie, qui n’ait donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont jetés dans les flots écumants ; tous ont abandonné le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables alors non à des cheveux, mais à des roseaux, s’est lancé le premier en criant : « L’enfer est vide, tous ses démons sont ici ! »


Prospero.

Vraiment c’est bien, mon esprit. Mais n’était-on pas près du rivage ?


Ariel.

Tout près, mon maître.


Prospero.

Mais, Ariel, sont-ils sauvés ?


Ariel.

Pas un cheveu n’a péri ; pas une tache sur leurs vêtements, qui les soutenaient sur l’onde, et qui sont plus frais qu’auparavant. Ensuite, comme tu me l’as ordonné, je les ai dispersés en troupes par toute l’île. J’ai mis à terre le fils du roi séparé des autres ; je l’ai laissé dans un coin sauvage de l’île, rafraîchissant l’air de ses soupirs, assis, les bras tristement croisés de cette manière.


Prospero.

Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu’en as-tu fait ? Et le reste de la flotte ?


Ariel.

Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où tu m’appelas une fois à minuit pour t’aller recueillir de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête : c’est là qu’il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles : joignant la puissance d’un charme à la fatigue qu’ils avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j’avais dispersés, ils se sont ralliés tous ; et maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples, persuadés qu’ils ont vu s’abîmer le vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.


Prospero.

Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude ; mais tu as encore à travailler. À quel moment du jour sommes-nous ?


Ariel.

Passé l’époque du milieu.


Prospero.

De deux sables au moins. Il nous faut employer précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième heure.


Ariel.

Encore du travail ! Puisque tu me donnes tant de fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m’as promis et n’as pas encore accompli.


Prospero.

Qu’est-ce que c’est, mutin ? que peux-tu me demander ?


Ariel.

Ma liberté.


Prospero.

Avant que le temps soit expiré ? Ne m’en parle plus.


Ariel.

Je te prie, souviens-toi que je t’ai bien servi, que je ne t’ai jamais dit de mensonge, que je n’ai jamais fait de bévue, que je t’ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m’avais promis de me rabattre une année de mon temps.


Prospero.

Oublies-tu donc de quels tourments je t’ai délivré ?


Ariel.

Non.


Prospero.

Tu l’oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la gelée.


Ariel.

Il n’en est point ainsi, seigneur.


Prospero.

Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l’affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l’envie avaient courbée en cerceau ? l’as-tu oubliée ?


Ariel.

Non, seigneur.


Prospero.

Tu l’as oubliée. Où était-elle née ? Parle, dis-le moi.


Ariel.

Dans Alger, seigneur.


Prospero.

Oui vraiment ? Je suis obligé de te rappeler une fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d’Alger pour un grand nombre de maléfices et pour des sortilèges que l’homme s’épouvanterait d’entendre. Mais pour une seule chose qu’elle avait faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n’est-il pas vrai ?


Ariel.

Oui, seigneur.


Prospero.

Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi que tu me l’as raconté toi-même : mais étant un esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus puissants, et possédée d’une rage implacable, elle t’enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils qu’elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île n’était alors honorée d’aucune figure humaine.


Ariel.

Oui, Caliban, son fils.


Prospero.

C’est ce que je dis, imbécile ; c’est lui, ce Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels tourments je te trouvai : tes gémissements faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C’était un supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque j’arrivai dans ces lieux et que je t’entendis, qui força le pin de s’ouvrir et de te laisser échapper.


Ariel.

Je te remercie, mon maître.


Prospero.

Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t’y laisserai hurler douze hivers.


Ariel.

Pardon, maître ; je me conformerai à tes volontés, et je ferai de bonne grâce mon service d’esprit.


Prospero.

Tiens parole, et dans deux jours je t’affranchis.


Ariel.

Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire ? quoi ? Dis-le moi, que dois-je faire ?


Prospero.

Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer ; ne sois soumis qu’à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux. Va prendre cette forme et reviens ; pars et sois prompt. (Ariel disparaît.) — Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi ; tu as bien dormi. Éveille-toi.


Miranda.

C’est votre étrange histoire qui m’a plongée dans cet assoupissement.


Prospero.

Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.


Miranda.

C’est un misérable, seigneur ; je n’aime pas à le regarder.


Prospero.

Mais, tel qu’il est, nous ne pouvons nous en passer. C’est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois : il nous rend des services utiles. — Holà, ho ! esclave ! Caliban, masse de terre, entends-tu ! parle.


Caliban, en dedans.

Il y a assez de bois ici.


Prospero.

Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens, tortue ; viendras-tu ! (Entre Ariel sous la figure d’une nymphe des eaux.) — Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à l’oreille. (Il lui parle bas.)


Ariel.

Mon maître, cela sera fait.

(Il sort.)

Prospero.

Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à ta mère maudite, viens ici.

(Entre Caliban.)

Caliban.

Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma mère ait jamais ramassé avec la plume d’un corbeau sur un marais pestilentiel ! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre d’ampoules !


Prospero.

Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des élancements dans les flancs qui te couperont la respiration ; les lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d’agir, s’exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que l’abeille qui les a faites.


Caliban.

Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles m’appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas d’abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l’eau où tu avais mis à infuser des baies, et tu m’appris à nommer la grande et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t’aimais alors : aussi je te montrai toutes les qualités de l’île, les sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles. Que je sois maudit pour l’avoir fait ! Que tous les maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous ! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi ; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m’enlevez le reste de mon île.


Prospero.

Ô toi le plus menteur des esclaves, toi qui n’es sensible qu’aux coups et point aux bienfaits, je t’ai traité avec les soins de l’humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne jusqu’au jour où tu entrepris d’attenter à l’honneur de mon enfant.


Caliban.

Ô ho ! ô ho ! je voudrais en être venu à bout. Tu m’en empêchas : sans cela j’aurais peuplé cette île de Calibans.


Prospero.

Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j’eus pitié de toi : je me donnai de la peine pour te faire parler ; à toute heure je t’enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t’exprimais que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que capable d’apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu’une prison.


Caliban.

Vous m’avez appris un langage, et le profit que j’en retire c’est de savoir maudire. Que l’érésipèle vous ronge, pour m’avoir appris votre langage !


Prospero.

Hors d’ici, race de sorcière ; apporte-nous là-dedans du bois pour le feu ; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête ? Si tu négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t’ordonne, je te torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.


Caliban.

Non, je t’en prie. (À part.) Il faut que j’obéisse ; son art est si fort qu’il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma mère, et en faire son sujet.


Prospero.

Allons, esclave, sors d’ici.

(Caliban s’en va.)
(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d’un instrument ; Ferdinand le suit.)

Ariel chante.

Venez sur ces sables jaunes,
Et prenez-vous par les mains ;
Quand vous vous serez salués et baisés
(Les vagues turbulentes se taisent),

Pressez-les çà et là de vos pieds légers ;
Et que de doux esprits répètent le refrain.
Écoutez, écoutez.


Refrain. (Le son se fait entendre de différents endroits.)

Ouauk, ouauk.


Ariel.

Les chiens de garde aboient.


Le même refrain.

Ouauk, ouauk.


Ariel.

Écoutez, écoutez ; j’entends
La voix claire du coq crêté
Qui crie : Cocorico.


Ferdinand.

Où cette musique peut-elle être ? Dans l’air ou sur la terre ? Je ne l’entends plus : sans doute elle suit les pas de quelque divinité de l’île. Assis sur un rocher où je pleurais encore le naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi sur les eaux ; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots et ma douleur : je l’ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m’a entraîné. — Mais elle est partie. Non, elle recommence.


Ariel chante.

À cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,
Ses os sont changés en corail ;
Ses yeux sont devenus deux perles ;
Rien de lui ne s’est flétri.
Mais tout a subi dans la mer un changement
En quelque chose de riche et de rare.
D’heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
Écoutez, je les entends : ding dong, glas.


Refrain.

Ding dong.


Ferdinand.

Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce n’est point là l’ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je l’entends maintenant au-dessus de ma tête.


Prospero, à Miranda.

Relève les rideaux frangés de tes yeux ; et, dis-moi, qu’aperçois-tu là-bas ?


Miranda.

Qu’est-ce que c’est ? Un esprit ? Bon Dieu, comme il regarde autour de lui ! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien noble. Mais c’est un esprit.


Prospero.

Non, jeune fille ; il mange, il dort, il a des sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s’est trouvé dans le naufrage, et s’il n’était un peu flétri par la douleur (ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une charmante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans l’île pour les trouver.


Miranda.

Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je n’ai rien vu de si noble dans la nature.


Prospero, à part.

Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit, charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta récompense.


Ferdinand.

Oh ! sûrement voici la déesse que suivent ces chants ! — Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si vous habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque utile instruction sur la manière dont je dois m’y conduire. Ma première requête, quoique je la prononce la dernière, c’est que vous m’appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille de la terre[3].


Miranda.

Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille, bien certainement je le suis.


Ferdinand.

Ma langue ! ô ciel ! Je serais le premier de ceux qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.


Prospero.

Comment ? le premier ? Eh ! que serais-tu si le roi de Naples t’entendait ?


Ferdinand.

Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s’étonne de t’entendre parler du roi de Naples. Hélas ! il m’entend et c’est parce qu’il m’entend que je pleure. C’est moi qui suis le roi de Naples, moi qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s’est point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti dans les flots.


Miranda.

Hélas ! miséricorde !


Ferdinand.

Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et son brave fils tous deux ensemble.


Prospero.

Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te démentir s’il était à propos de le faire en ce moment. — (À part.) Dès la première vue ils ont échangé leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta liberté. — (Haut.) Un mot, mon seigneur : je crains que vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.


Miranda.

Pourquoi mon père parle-t-il si rudement ? C’est là le troisième homme que j’aie jamais vu ; c’est le premier pour qui j’aie soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du même côté que moi !


Ferdinand.

Oh ! si vous êtes une vierge, et que votre cœur soit encore libre, je vous ferai reine de Naples.


Prospero.

Doucement, jeune homme : un mot encore. (À part.) Les voilà au pouvoir l’un de l’autre. Mais il faut que je rende difficile cette affaire si prompte, de peur que si les fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n’en paraisse léger. — Un mot de plus. Je t’ordonne de me suivre : tu usurpes ici un nom qui ne t’appartient pas. Tu t’es introduit dans cette île comme un espion pour m’en dépouiller, moi qui en suis le maître.


Ferdinand.

Non, comme il est vrai que je suis un homme.


Miranda.

Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de bien s’efforceront de demeurer avec lui.


Prospero, à Ferdinand.

Suis-moi. — Vous, ne me parlez pas pour lui ; c’est un traître. — Viens, j’attacherai d’une même chaîne tes pieds et ton cou : tu boiras l’eau de la mer, et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives, les racines desséchées, et les cosses où a été renfermé le gland. Suis-moi.


Ferdinand.

Non, jusqu’à ce que mon ennemi soit plus puissant que moi, je résisterai à un pareil traitement.

(Il tire son épée.)

Miranda.

Ô mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop d’imprudence. Il est doux et non pas craintif.


Prospero.

Eh ! dites donc, mon pied voudrait me servir de gouverneur ! — Lève donc ce fer, traître qui dégaines et qui n’oses frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime ! Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et faire tomber ton épée.


Miranda.

Mon père, je vous conjure.


Prospero.

Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vêtements.


Miranda.

Seigneur, ayez pitié… Je serai sa caution.


Prospero.

Tais-toi, un mot de plus m’obligera à te réprimander, si ce n’est même à te haïr. Comment ! prendre la défense d’un imposteur ! — Paix. — Tu t’imagines qu’il n’y a pas au monde de figures pareilles à la sienne ; tu n’as vu que Caliban et lui. Petite sotte, c’est un Caliban auprès de la plupart des hommes, ils sont des anges auprès de lui.


Miranda.

Mes affections sont donc des plus humbles : je n’ai point l’ambition de voir un homme plus parfait que lui.


Prospero, à Ferdinand.

Allons, obéis. Tes nerfs sont retombés dans leur enfance ; ils ne possèdent aucune vigueur.


Ferdinand.

En effet ; mes forces sont toutes enchaînées comme dans un songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je me vois subjugué, me seraient des peines légères, si, seulement une fois par jour, je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les autres parties de la terre ; il y aura assez d’espace pour moi dans une telle prison.


Prospero.

L’ouvrage marche. — Avance. — Tu as bien travaillé, mon joli Ariel. (À Ferdinand et à Miranda.) Suivez-moi. (À Ariel.) Écoute ce qu’il faut que tu me fasses encore.


Miranda.

Prenez courage. Mon père, seigneur, est d’un meilleur naturel qu’il ne le paraît à ce langage : le traitement que vous venez d’en recevoir est quelque chose d’inaccoutumé.


Prospero.

Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais exécute de point en point mes ordres.


Ariel.

À la lettre.


Prospero.

Allons, suivez-moi. — Ne me parle pas pour lui.

(Ils sortent.)


FIN DU PREMIER ACTE.



  1. As leaky as an unstaunched wench.

    Le sens de ce passage, tel qu’il me paraît probable, est impossible à rendre en français. J’ai cherché seulement à en approcher autant qu’il se pouvait sans trop de grossièreté.

  2. Mir. What foul play had we, etc. Pro. By foul play, as thou say’st were we, etc.

    Foul play, dans la question de Miranda, signifie mauvaise chance ; dans la réponse de Prospero, il signifie artifices coupables. Prospero joue ici sur le mot d’une manière que la différence des langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude, à moins de défigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une inexactitude encore plus grande.

  3. If you be made or no. (Si vous êtes ou non un être créé.)

    Miranda répond :

    If you be made or noNot wonder, sir ;
    But certainly a maid.
    (Pas une merveille, Seigneur ; mais certainement une fille.)

    Il y a ici équivoque entre made et maid, qui se prononcent de même. Mais ce n’est point un pur jeu de mots, c’est une véritable erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de son caractère : on a été obligé, pour en conserver l’effet, de s’écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.