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La Tempête (Shakespeare)/Traduction Guizot, 1864/Acte V

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Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 358-369).
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ACTE V


Scène I

(Le devant de la grotte de Prospero.)
Entrent PROSPERO vêtu de sa robe magique, et ARIEL.

Prospero.

Maintenant mon projet commence à se développer dans son ensemble ; mes charmes n’ont pas été rompus. Mes esprits m’obéissent ; et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu’il apporte… Où en est le jour ?


Ariel.

Près de la sixième heure, de l’heure où vous avez dit, mon maître, que notre travail devait finir.


Prospero.

Je l’ai annoncé au moment où j’ai soulevé la tempête. Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa suite.


Ariel.

Renfermés ensemble, et précisément dans l’état où vous me les avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte, ils ne peuvent faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le roi, son frère, et le vôtre, sont encore tous les trois dans l’égarement ; et le reste, comblé de douleur et d’effroi, gémit sur eux ; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux seigneur Gonzalo : ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d’hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos charmes les travaillent avec tant de violence que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait attendrie.


Prospero.

Le penses-tu, esprit ?


Ariel.

La mienne le serait, seigneur, si j’étais un homme.


Prospero.

La mienne aussi s’attendrira. Comment, toi qui n’es formé que d’air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion à la vue de leurs peines ; et moi, créature de leur espèce, qui ressens aussi vivement qu’eux et les passions et les douleurs, je n’en serais pas plus tendrement ému que toi ! Quoique, par de grands torts, ils m’aient blessé au vif, je me range contre mon courroux, du parti de ma raison plus noble que lui ; il y a plus de gloire à la vertu qu’à la vengeance. Qu’ils se repentent, la fin dernière de mes desseins ne va pas au delà ; ils n’auront même pas à essuyer un regard sévère. Va les élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, rétablir leurs facultés, et ils vont être rendus à eux-mêmes.


Ariel.

Je vais les amener, seigneur.

(Ariel sort.)

Prospero.

Vous, fées des collines et des ruisseaux, des lacs tranquilles et des bocages ; et vous qui, sur les sables où votre pied ne laisse point d’empreinte, poursuivez Neptune lorsqu’il retire ses flots, et fuyez devant lui à son retour ; vous, petites marionnettes, qui tracez au clair de la lune ces ronds[1] d’herbe amère que la brebis refuse de brouter ; et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les mousserons, et que réjouit le son solennel du couvre-feu ; secondé par vous, j’ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les vents mutins, et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une guerre mugissante ; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi des feux ; j’ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait de sa foudre ; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs fondements ; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été arrachés de la terre ; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs habitants endormis ; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, tant mon art a de puissance ! Mais j’abjure ici cette rude magie ; et quand je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, quelques airs d’une musique céleste pour produire sur leurs sens l’effet que je médite et que doit accomplir ce prodige aérien, aussitôt je brise ma baguette ; je l’ensevelis à plusieurs toises dans la terre, et plus avant que n’est jamais descendue la sonde je noierai sous les eaux mon livre magique.

(À l’instant une musique solennelle commence.)
(Entre Ariel. Après lui s’avance Alonzo, faisant des gestes frénétiques ; Gonzalo l’accompagne. Viennent ensuite Sébastien et Antonio dans le même état, accompagnés d’Adrian et de Francisco. Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous le charme.)

Prospero, les observant.

Qu’une musique solennelle, que les sons les plus propres à calmer une imagination en désordre guérissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillonnant au-dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous enchaîne. — Pieux Gonzalo, homme honorable, mes yeux, touchés de sympathie à la seule vue des tiens, laissent couler des larmes compagnes de tes larmes. — Le charme se dissout par degrés ; et comme on voit l’aurore s’insinuer aux lieux où règne la nuit, fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse en s’élevant les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison. Ô mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet loyal du prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en paroles et en actions. — Toi, Alonzo, tu nous as traités bien cruellement, ma fille et moi. Ton frère t’excita à cette action ; — tu en pâtis, maintenant, Sébastien. — Vous, mon sang, vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous laissant séduire à l’ambition, avez chassé le remords et la nature ; vous qui avec Sébastien (dont les déchirements intérieurs redoublent pour ce crime) vouliez ici assassiner votre roi ; tout dénaturé que vous êtes, je vous pardonne. — Déjà se gonfle le flot de leur entendement ; il s’approche et couvrira bientôt la plage de la raison, maintenant encore encombrée d’un limon impur. Jusqu’ici aucun d’eux ne me regarde ou ne pourrait me reconnaître. — Ariel, va me chercher dans ma grotte mon chaperon et mon épée : je veux quitter ces vêtements, et me montrer à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, esprit ; avant bien peu de temps tu seras libre.


Ariel chante, en aidant Prospero à s’habiller.

Je suce la fleur que suce l’abeille ;
J’habite le calice d’une primevère ;
Et là je me repose quand les hiboux crient.
Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole
Gaiement après l’été.
Gaiement, gaiement, je vivrai désormais
Sous la fleur qui pend à la branche.


Prospero.

Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. Je sentirai que tu me manques ; mais tu n’en auras pas moins ta liberté. Allons, allons, allons ! vite au vaisseau du roi, invisible comme tu l’es : tu trouveras les matelots endormis sous les écoutilles. Réveille le maître et le bosseman ; force-les à te suivre en ce lieu. Dans l’instant, je t’en prie.


Ariel.

Je bois l’air devant moi, et je reviens avant que votre pouls ait battu deux fois.

(Il sort.)

Gonzalo.

Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond, habite en ce lieu. Oh ! que quelque pouvoir céleste daigne nous guider hors de cette île redoutable !


Prospero.

Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan, Prospero. Pour te mieux convaincre que c’est un prince vivant qui te parle, je te presse dans mes bras, et je te souhaite cordialement la bienvenue à toi et à ceux qui t’accompagnent.


Alonzo.

Es-tu Prospero ? ne l’es-tu pas ? N’es-tu qu’un vain enchantement dont je doive être abusé comme je l’ai été tout à l’heure ? Je n’en sais rien. Ton pouls bat comme celui d’un corps de chair et de sang ; et depuis que je te vois, je sens s’adoucir l’affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de démence. — Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous faire aspirer après d’étranges récits. Je te remets ton duché et te conjure de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il être vivant et se trouver ici ?


Prospero, à Gonzalo.

D’abord, généreux ami, permets que j’embrasse ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute mesure et de toute limite.


Gonzalo.

Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel.


Prospero.

Vous vous ressentez encore de quelques-unes des illusions que présente cette île ; elles ne vous permettent plus de croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous (À part, à Antonio et Sébastien), digne paire de seigneurs, si j’en avais l’envie, je pourrais ici recueillir pour vous de Sa Majesté quelques regards irrités, et démasquer en vous deux traîtres. En ce moment je ne veux point faire de mauvais rapports.


Sébastien, à part.

Le démon parle par sa voix.


Prospero.

Non. — Pour toi, le plus pervers des hommes, que je ne pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je te pardonne tes plus noirs attentats ; je te les pardonne tous, mais je te redemande mon duché, qu’aujourd’hui, je le sais bien, tu es forcé de me rendre.


Alonzo.

Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels événements ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres ici, nous qui depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur ces bords où j’ai perdu (quel trait aigu porte avec lui ce souvenir !) où j’ai perdu mon cher fils Ferdinand.


Prospero.

J’en suis affligé, seigneur.


Alonzo.

Irréparable est ma perte, et la patience me dit qu’il est au delà de son pouvoir de m’en guérir.


Prospero.

Je croirais plutôt que vous n’avez pas réclamé son assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m’accorde ses tout-puissants secours, et je repose satisfait.


Alonzo.

Vous, une perte semblable ?


Prospero.

Aussi grande pour moi, aussi récente ; et pour supporter la perte d’un bien si cher, je n’ai autour de moi que des consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à votre aide. J’ai perdu ma fille.


Alonzo.

Une fille ! vous ? Ô ciel ! que ne sont-ils tous deux vivants dans Naples ! que n’y sont-ils roi et reine ! Pour qu’ils y fussent, je demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit fangeux où est étendu mon fils ! Quand avez-vous perdu votre fille ?


Prospero.

Dans cette dernière tempête. — Ma rencontre ici, je le vois, a frappé ces seigneurs d’un tel étonnement qu’ils dévorent leur raison, croient à peine que leurs yeux les servent fidèlement, et que leurs paroles soient les sons naturels de leur voix. Mais, par quelques secousses que vous ayez été jetés hors de vos sens, tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc que la violence arracha de Milan, et qu’une étrange destinée a fait débarquer ici pour être le souverain de cette île où vous avez trouvé le naufrage. — Mais n’allons pas plus loin pour le moment : c’est une chronique à faire jour par jour, non un récit qui puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur. Cette grotte est ma cour : là j’ai peu de suivants ; et de sujets au dehors, aucun. Je vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur : puisque vous m’avez rendu mon duché, je veux m’acquitter envers vous par quelque chose d’aussi précieux ; du moins je veux vous faire voir une merveille dont vous serez aussi satisfait que je peux l’être de mon duché.

(La grotte s’ouvre, et l’on voit dans le fond Ferdinand et Miranda assis et jouant ensemble aux échecs.)

Miranda.

Mon doux seigneur, vous me trichez.


Ferdinand.

Non, mon très-cher amour ; je ne le voudrais pas pour le monde entier.


Miranda.

Oui, et quand même vous voudriez disputer pour une vingtaine de royaumes, je dirais que c’est de franc jeu.


Alonzo.

Si c’est là une vision de cette île, il me faudra perdre deux fois un fils chéri.


Sébastien.

Voici le plus grand des miracles !


Ferdinand.

Si les mers menacent, elles font grâce aussi. Je les ai maudites sans sujet.

(Il se met à genoux devant son père.)

Alonzo.

Maintenant, que toutes les bénédictions d’un père rempli de joie t’environnent de toutes parts ! Lève-toi ; dis, comment es-tu venu ici ?


Miranda.

Ô merveille ! combien d’excellentes créatures sont ici et là encore ! Que le genre humain est beau ! Ô glorieux nouveau monde, qui contient de pareils habitants !


Prospero.

Il est nouveau pour toi.


Alonzo.

Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu étais au jeu ? Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de trois heures… Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous réunit ainsi ?


Ferdinand.

C’est une mortelle ; mais, grâce à l’immortelle Providence, elle est à moi : j’en ai fait choix dans un temps où je ne pouvais consulter mon père, où je ne croyais plus que j’eusse encore un père. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le renom a si souvent frappé mes oreilles, mais que je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour. C’est de lui que j’ai reçu une seconde vie, et cette jeune dame me donne en lui un second père.


Alonzo.

Je suis le sien. Mais, oh ! de quel œil verra-t-on qu’il me faille demander pardon à mon enfant ?


Prospero.

Arrêtez, seigneur : ne chargeons point notre mémoire du poids d’un mal qui nous a quittés.


Gonzalo.

Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi j’aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites descendre sur ce couple une couronne de bénédiction ; car vous seuls avez tracé la route qui nous a conduits ici.


Alonzo.

Je te dis amen, Gonzalo.


Gonzalo.

Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh ! réjouissez-vous d’une joie plus qu’ordinaire ; que ceci soit inscrit en or sur des colonnes impérissables ! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un époux à Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il était perdu, et Prospero son duché dans une île misérable ; et nous tous sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous appartenir.


Alonzo, à Ferdinand et à Miranda.

Donnez-moi vos mains. Que les chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le cœur qui ne bénit pas votre union !


Gonzalo.

Ainsi soit-il. Amen.

(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent ébahis.)

Gonzalo.

Seigneur, seigneur, voyez, voyez : voici encore des nôtres. Je l’avais prédit que tant qu’il y aurait un gibet sur la terre, ce gaillard-là ne serait pas noyé. — Eh bien ! bouche à blasphèmes, dont les imprécations chassent de ton bord la miséricorde du ciel, quoi ! pas un jurement sur le rivage ! n’as-tu donc plus de langue à terre ! Quelles nouvelles ?


Le bosseman.

La meilleure de toutes, c’est que nous retrouvons ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde : notre navire, qui était tout ouvert, il y a trois heures, et que nous regardions comme perdu, est radoubé, debout, et aussi lestement gréé que lorsque nous avons mis à la mer pour la première fois.


Ariel, à part.

Maître, tout cet ouvrage, je l’ai fait depuis que tu ne m’as vu.


Prospero, à part.

L’adroit petit lutin !


Alonzo.

Ce ne sont point là des événements naturels : l’extraordinaire va croissant et s’ajoutant à l’extraordinaire. Dites, comment êtes-vous venus ici ?


Le bosseman.

Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâcherais de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et (comment ? nous n’en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. Là, il n’y a qu’un moment, des sons étranges et divers, des rugissements, des cris, des hurlements, des cliquetis de chaînes qui s’entre-choquaient, et beaucoup d’autres bruits tous horribles, nous ont réveillés. Nous ne faisons qu’un saut hors de là, et nous revoyons dans son assiette[2] et remis à neuf notre royal, notre bon et brave navire : notre maître bondit de joie en le regardant. En un clin d’œil, pas davantage, s’il vous plaît, nous avons été séparés des autres, et, encore tout assoupis, amenés ici comme dans un songe.


Ariel, à part.

Ai-je bien fait mon devoir ?


Prospero, à part.

À ravir ! La diligence en personne ! Tu vas être libre.


Alonzo.

Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient erré les hommes ! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce qu’a jamais opéré la nature. Il faut qu’un oracle nous instruise de ce que nous en devons penser.


Prospero.

Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événements : nous choisirons, et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à vous seul (et vous le trouverez raisonnable) l’explication de tout ce qui est arrivé ici ; jusque-là soyez tranquille, et croyez que tout est bien. — Approche, esprit ; délivre Caliban et ses compagnons, lève le charme. (Ariel sort.) — Eh bien ! comment se trouve mon gracieux seigneur ? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que vous oubliez.

(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et Trinculo, vêtus des habits qu’ils ont volés.)

Stephano.

Que chacun s’évertue pour le bien de tous les autres, et que personne ne s’inquiète de soi, car tout n’est que hasard dans la vie. — Corraggio ! monstre fier-à-bras, corraggio !


Trinculo, à la vue du roi.

Si ces deux espions que je porte en tête ne me trompent pas, voilà une bienheureuse apparition !


Caliban.

Ô Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine ! que mon maître est beau ! j’ai bien peur qu’il ne me châtie.


Sébastien.

Ah ! ah ! qu’est-ce que c’est que ces animaux-là, seigneur Antonio ? les aurait-on pour de l’argent !


Antonio.

Probablement : l’un d’eux est un vrai poisson, et sans doute à vendre.


Prospero.

Seigneurs, considérez seulement ce que vous indique l’aspect de ces hommes, et décidez s’ils sont honnêtes gens. Cet esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si puissante[3] qu’elle pouvait tenir tête à la lune, enfler ou abaisser les marées, et agir en son nom sans son aveu. Tous les trois m’ont volé : ce demi-démon, car c’est un démon bâtard, avait fait avec les deux autres le complot de m’ôter la vie. Des trois en voilà deux que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce fruit des ténèbres, je déclare qu’il m’appartient.


Caliban.

Je serai pincé à mort.


Alonzo.

N’est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de sommelier ?


Sébastien.

Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin ?


Alonzo.

Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils trouvé le grand élixir qui les a ainsi dorés[4] ? Comment donc t’es-tu accommodé de cette sorte[5] ?


Trinculo.

J’ai été accommodé dans une telle saumure depuis que je ne vous ai vu, que je crains bien qu’elle ne sorte plus de mes os. Je n’aurai plus peur des mouches.


Sébastien.

Comment, qu’as-tu donc, Stephano ?


Stephano.

Oh ! ne me touchez pas : je ne suis plus Stephano ; Stephano n’est plus que crampes.


Prospero.

Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de cette île.


Stephano.

J’aurais donc été un cancre de roi.


Alonzo, montrant Caliban.

Voilà l’objet le plus étrange que mes yeux aient jamais vu.


Prospero.

Il est aussi monstrueux dans ses mœurs qu’il l’est dans sa forme. — Entrez dans la grotte, coquin. Prenez avec vous vos compagnons : si vous avez envie d’obtenir mon pardon, décorez-la soigneusement.


Caliban.

Vraiment je n’y manquerai pas : je deviendrai sage, et je tâcherai d’obtenir ma grâce. Trois fois double âne que j’étais de prendre cet ivrogne pour un dieu, et d’adorer un si sot imbécile !


Prospero.

Fais ce que je te dis ; va-t’en.


Alonzo.

Hors d’ici ! Allez remettre tout cet équipage où vous l’avez trouvé.


Sébastien.

Où ils l’ont volé plutôt.


Prospero.

Seigneur, j’invite Votre Altesse et sa suite à entrer dans ma pauvre grotte : vous vous y reposerez cette seule nuit. J’en emploierai une partie à des entretiens qui, je n’en doute point, vous la feront passer rapidement. Je vous raconterai l’histoire de ma vie et des hasards divers qui se sont succédé depuis mon arrivée dans cette île ; et dès l’aurore je vous conduirai à votre vaisseau, et de suite à Naples, où j’espère voir célébrer les noces de nos chers bien-aimés. De là je me retire à Milan, où désormais le tombeau va devenir ma troisième pensée.


Alonzo.

Je languis d’entendre l’histoire de votre vie ; elle doit intéresser étrangement l’oreille qui l’écoute.


Prospero.

Je n’omettrai rien ; et je vous promets des mers calmes, des vents propices, et un navire si agile qu’il devancera de bien loin votre royale flotte. — (À part.) Mon Ariel, mon oiseau, c’est toi que j’en charge. Libre ensuite, rends-toi aux éléments et vis joyeux. — Venez, de grâce.

(Ils sortent.)

ÉPILOGUE

PRONONCÉ PAR PROSPERO.

Maintenant tous mes charmes sont détruits ;
Je n’ai plus d’autre force que la mienne.
Elle est bien faible ; et en ce moment, c’est la vérité,
Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
Ou de m’envoyer à Naples. Puisque j’ai recouvré mon duché,
Et que j’ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements
Ne me fassent pas demeurer dans cette île ;
Affranchissez-moi de mes liens,
Par le secours de vos mains bienfaisantes.
Il faut que votre souffle favorable
Enfle mes voiles, ou mon projet échoue :
Il était de vous plaire. Maintenant je n’ai plus
Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,
Et je finirai dans le désespoir,
Si je ne suis pas secouru par la prière[6],
Qui pénètre si loin qu’elle va assiéger
La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.
Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,
Que votre indulgence me renvoie absous.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.



  1. Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort communs dans les dunes de l’Angleterre : on remarque qu’ils sont plus élevés et d’une herbe plus épaisse et plus amère que l’herbe qui croît alentour, et les brebis n’y veulent pas paître. Le peuple les appelle fairy circles, cercles des fées, et les croit formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout où se trouvent ces ronds, on est sûr de trouver des mousserons.
  2. On dit qu’un vaisseau est en assiette quand il a toutes ses qualités, et qu’il est dans la meilleure situation possible.
  3. One so strong. Dans toutes les anciennes accusations de sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l’épithète de strong (forte, puissante), associée au mot witch (sorcière), comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider, contre l’opinion populaire, que le mot strong n’ajoutait rien à l’accusation, et ne pouvait être un motif de poursuivre.
  4. Allusion à l’élixir des alchimistes.
  5. How cam’st thou in this pickle ? Et Trinculo répond : I have been in such a pickle, etc. Pickle signifie saumure, les choses à conserver dans la saumure ; et par extension et en plaisanterie, l’état, la condition où l’on se trouve, où l’on se conserve.

  6. Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des nécromanciens dans leurs derniers moments, et l’efficacité des prières que leurs amis faisaient pour eux.