La Tentation de saint Antoine – Éd. L. Conard (1910)/La Tentation de saint Antoine/VI

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Louis Conard (p. 168-177).
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VI


Il vole sous lui, étendu comme un nageur ; — ses deux ailes grandes ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
Antoine.

Où vais-je ?

Tout à l’heure j’ai entrevu la forme du maudit. Non ! une nuée m’emporte. Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu ?…

Ah ! comme je respire bien ! L’air immaculé me gonfle l’âme. Plus de pesanteur ! plus de souffrance !

En bas, sous moi, la foudre éclate, l’horizon s’élargit, des fleuves s’entre-croisent. Cette tache blonde c’est le désert, cette flaque d’eau l’Océan.

Et d’autres océans paraissent, d’immenses régions que je ne connaissais pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.

LE DIABLE.

Jamais le soleil ne se couche !

Antoine n’est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa pensée, — une réponse de sa mémoire.
Cependant la terre prend la forme d’une boule ; et il l’aperçoit au milieu de l’azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.
LE DIABLE.

Elle ne fait donc pas le centre du monde ? Orgueil de l’homme, humilie-toi !

Antoine.

À peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres feux.

Le firmament n’est qu’un tissu d’étoiles.

Ils montent toujours.

Aucun bruit ! pas même le croassement des aigles ! Rien !… et je me penche pour écouter l’harmonie des planètes.

LE DIABLE.

Tu ne les entendras pas ! Tu ne verras pas, non plus, l’antichtone de Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d’Aristote, ni les sept cieux des juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal !

Antoine.

D’en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au contraire, je m’y enfonce !

Et il arrive devant la lune, — qui ressemble à un morceau de glace tout rond, plein d’une lumière immobile.
LE DIABLE.

C’était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l’avait même garnie d’oiseaux et de fleurs magnifiques.

Antoine.

Je n’y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un ciel tout noir.

Allons vers ces astres d’un rayonnement plus doux, afin de contempler les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux !

LE DIABLE
l’emporte au milieu des étoiles.

Elles s’attirent en même temps qu’elles se repoussent. L’action de chacune résulte des autres et y contribue, — sans le moyen d’un auxiliaire, par la force d’une loi, la seule vertu de l’ordre.

Antoine.

Oui… oui ! Mon intelligence l’embrasse ! C’est une joie supérieure aux plaisirs de la tendresse ! Je halette stupéfait devant l’énormité de Dieu.

LE DIABLE.

Comme le firmament qui s’élève à mesure que tu montes, il grandira sous l’ascension de ta pensée ; — et tu sentiras augmenter ta joie, d’après cette découverte du monde, dans cet élargissement de l’infini.

Antoine.

Ah ! plus haut ! plus haut ! toujours !

Les astres se multiplient, scintillent. La voie lactée au zénith se développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles ; dans ces fentes de sa clarté, s’allongent des espaces de ténèbres. Il y a des pluies d’étoiles, des traînées de poussières d’or, des vapeurs lumineuses qui flottent et se dissolvent.
Quelquefois une comète passe tout à coup ; — puis la tranquillité des lumières innombrables recommence.
Antoine, les bras ouverts, s’appuie sur les deux cornes du Diable, en occupant ainsi toute l’envergure.
Il se rappelle avec dédain l’ignorance des anciens jours, la médiocrité de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu’il contemplait d’en bas ! Il distingue l’entre-croisement de leurs lignes, la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin, — et suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites, pousser leurs hyperboles.
Il aperçoit d’un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx et le Centaure, la Nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la constellation d’Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple anneau du monstrueux Saturne ! toutes les planètes, tous les astres que les hommes plus tard découvriront ! Il emplit ses yeux de leurs lumières, il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances ; — puis sa tête retombe.

Quel est le but de tout cela ?

LE DIABLE.

Il n’y a pas de but !

Comment Dieu aurait-il un but ? Quelle expérience a pu l’instruire, quelle réflexion le déterminer ?

Avant le commencement il n’aurait pas agi, et maintenant il serait inutile.

Antoine.

Il a créé le monde pourtant, d’une seule fois, par sa parole !

LE DIABLE.

Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même, au ciel, des astres nouveaux surgissent, effets différents de causes variées.

Antoine.

La variété des causes est la volonté de Dieu !

LE DIABLE.

Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c’est admettre plusieurs causes et détruire son unité !

Sa volonté n’est pas séparable de son essence. Il n’a pu avoir une autre volonté, ne pouvant avoir une autre essence ; — et puisqu’il existe éternellement, il agit éternellement.

Contemple le soleil ! De ses bords s’échappent de hautes flammes lançant des étincelles, qui se dispersent pour devenir des mondes ; — et plus loin que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n’aperçois que la nuit, d’autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d’autres, et encore d’autres, indéfiniment…

Antoine.

Assez ! assez ! J’ai peur ! je vais tomber dans l’abîme.

LE DIABLE
s’arrête ; et en le balançant mollement :

Le néant n’est pas ! le vide n’est pas ! Partout il y a des corps qui se meuvent sur le fond immuable de l’étendue ; et comme si elle était bornée par quelque chose, ce ne serait plus l’étendue, mais un corps, elle n’a pas de limites !

Antoine
béant :

Pas de limites !

LE DIABLE.

Monte dans le ciel toujours et toujours ; jamais tu n’atteindras le sommet ! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de milliards de siècles, jamais tu n’arriveras au fond, — puisqu’il n’y a pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme ; et l’étendue se trouve comprise dans Dieu qui n’est point une portion de l’espace, telle ou telle grandeur, mais l’immensité !

Antoine
lentement :

La matière… alors… ferait partie de Dieu ?

LE DIABLE.

Pourquoi non ? Peux-tu savoir où il finit ?

Antoine.

Je me prosterne au contraire, je m’écrase, devant sa puissance !

LE DIABLE.

Et tu prétends le fléchir ! Tu lui parles, tu le décores même de vertus, bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu’il possède toutes les perfections !

Concevoir quelque chose au delà, c’est concevoir Dieu au delà de Dieu, l’être par-dessus l’être. Il est donc le seul Être, la seule substance.

Si la substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne serait pas elle, Dieu n’existerait plus. Il est donc indivisible comme infini ; — et s’il avait un corps, il serait composé de parties, il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n’est donc pas une personne !

Antoine.

Comment ? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge… dans l’espace… inutilement, — comme un cri d’oiseau, comme un tourbillon de feuilles mortes !

Il pleure.

Oh ! non ! Il y a par-dessus tout quelqu’un, une grande âme, un Seigneur, un père, que mon cœur adore et qui doit m’aimer !

LE DIABLE.

Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu ; — car s’il éprouvait de l’amour, de la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se contenir dans une forme.

Antoine.

Un jour, pourtant, je le verrai !

LE DIABLE.

Avec les bienheureux, n’est-ce pas ? — quand le fini jouira de l’infini, dans un endroit restreint enfermant l’absolu !

Antoine.

N’importe, il faut qu’il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer pour le mal !

LE DIABLE.

L’exigence de ta raison fait-elle la loi des choses ? Sans doute le mal est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte !

Est-ce par impuissance qu’il le supporte, ou par cruauté qu’il le conserve ?

Penses-tu qu’il soit continuellement à rajuster le monde comme une œuvre imparfaite, et qu’il surveille tous les mouvements de tous les êtres depuis le vol du papillon jusqu’à la pensée de l’homme ?

S’il a créé l’univers, sa Providence est superflue. Si la providence existe, la création est défectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi, — comme le jour et la nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un coin de l’étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. Puisque l’infini seul est permanent, il y a l’infini ; — et c’est tout !

Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes ; maintenant elles couvrent l’espace.
Antoine
n’y voit plus. Il défaille.

Un froid horrible me glace jusqu’au fond de l’âme. Cela excède la portée de la douleur ! C’est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule dans l’immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience éclate sous cette dilatation du néant !

LE DIABLE.

Mais les choses ne t’arrivent que par l’intermédiaire de ton esprit. Tel qu’un miroir concave il déforme les objets ; — et tout moyen te manque pour en vérifier l’exactitude.

Jamais tu ne connaîtras l’univers dans sa pleine étendue ; par conséquent tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de Dieu, ni même dire que l’univers est infini, — car il faudrait d’abord connaître l’infini !

La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la substance une imagination de ta pensée.

à moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l’apparence au contraire ne soit tout ce qu’il y a de plus vrai, l’illusion la seule réalité.

Mais es-tu sûr de voir ? es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu’il n’y a rien !

Le Diable a pris Antoine ; et le tenant au bout de ses bras, il le regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.

Adore-moi donc ! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu !

Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d’espoir.
Le Diable l’abandonne.