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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/08

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Calmann Lévy (p. 32-34).



VIII



23 décembre.

J’ai retrouvé madame Prune, et je l’ai retrouvée libre et veuve !… Ça par exemple, ç’a été une émotion…

J’étais monté par hasard vers Dioudjendji, ne pensant point à mal, quand tout à coup un tournant de sentier, un vieil arbre, une pierre, m’ont reconnu au passage d’une façon saisissante : ces choses avaient été jadis quotidiennement inscrites dans mes yeux ; j’étais à deux pas de mon ancienne demeure…

J’y suis allé tout droit, et je l’ai revue toujours la même, malgré cet air de vétusté qu’elle n’avait point encore au temps où je l’habitais. Sans hésiter, glissant la main entre les barreaux du portail, j’ai fait jouer la fermeture à secret pour entrer dans le jardin… Madame Prune était là, dans un négligé qui lui a été pénible, la pauvre chère âme que je n’aurais pas dû surprendre, le chignon sans apprêts, vaquant à quelques menus soins de ménage. Et tel a été son trouble de me revoir, qu’il ne m’est plus possible de mettre en doute la persistance de son sentiment pour moi.

Voici trois années, paraît-il, que M. Sucre a payé son tribut à la nature ; à quelque cent mètres au-dessus de sa maison, il repose dans l’un des cimetières de la montagne. La veuve conserve pieusement les reliques de l’époux qui sut puiser dans son art tant de détachement et de philosophie : l’encrier de jade, que j’ai tout de suite reconnu, avec la maman crapaud et les jeunes crapoussins ; les lunettes rondes ; et enfin la dernière étude qui sortit, inachevée, de cet habile pinceau, un groupe de cigognes, il va sans dire.

Quant à mademoiselle Oyouki, depuis plus de dix ans elle est mariée, établie à la campagne, et mère d’une charmante famille.

Et madame Prune, en baissant les yeux, a insisté sur cette liberté et cette solitude du cœur, que sa nouvelle situation lui laisse…